Note : J'avais pas envie d'écrire ni le cœur à poster après les évènements de la semaine dernière. Je suis toujours triste à cause de ce qui s'est passé, de ce qui se passe encore. Parce qu'il y a eu des morts, parce qu'on a tué pour des dessins. Parce qu'on s'en prend à l'Islam, qu'on attaque des mosquées, qu'on stigmatise une communauté de gens qui n'ont rien fait de mal et qu'on les associe à des actes de barbarie, pas de foi. Parce qu'être Charlie, c'est pas être raciste, ni homophobe ou antiféministe. C'est rester debout, rester forts, ensemble. Je suis Charlie.
Sur un ton plus léger : si vous êtes sur tumblr, vous pouvez allez voir le tag #upthebaguette ou on parle de France, de politique et de bouffe. En ce qui me concerne, je suis pas française, mais hé, la Belgique c'est à côté, et c'est cool de discuter. Sinon, malgré les horreurs récentes, je vous souhaite quand même une bonne année et tout. Prenez soin de vous.
Soundtrack : Kiss Breakdown - Michael Brook ; Brooklyn Baby - Lana Del Rey ; Iron - Woodkid
Chapitre 4
« Iron »
Natasha est allongée sur le ventre. A côté d'elle, il y a Clint. La position est loin d'être confortable ; ils sont serrés, à deux sur son petit canapé. Pourtant la nuit a été bonne pour elle, étonnamment. Lui, il dort encore. Les yeux clos, la bouche entrouverte. Natasha doit se tordre la nuque pour le voir, alors elle ne l'observe qu'un instant. Juste le temps d'inscrire ce moment dans le tiroir de sa mémoire où elle range tout ce qui est heureux. Des petites choses infimes qui lui permettent d'oublier ses démons pour quelques secondes, qui l'aident à les chasser lorsqu'ils lui rendent visite.
Pour l'instant, Natasha n'a pas peur. Elle n'a pas peur de faire du mal à Clint ni à qui que ce soit, elle n'a pas peur de son passé ni de son futur. Elle sait que ça va la rattraper, que ça ne va pas tarder. Mais elle en profite un peu comme elle a profité de la nuit, même si sa tête n'est jamais complètement vidée, même si son cœur est encore un peu lourd.
Elle se redresse en essayant de ne pas heurter Clint, de faire le moins de bruit possible.
Clint a trente-cinq ans mais l'air d'un gosse, et c'est encore plus flagrant lorsqu'il dort. Elle a envie de passer une main sur son visage, de lui embrasser le front. C'est dommage, parce que les élans de tendresse lui viennent toujours quand il ne peut pas le voir. C'est dommage, mais c'est comme ça. Elle ne fait rien cependant, parce qu'elle ne veut pas le réveiller, encore une fois.
Elle ramasse son soutien-gorge par terre, retrouve son t-shirt et sa jupe juste derrière le canapé. Ils ont mis des fringues partout.
Natasha file dans la cuisine. Elle se fait un thé à la cannelle et un bol de flocons d'avoine avec des morceaux de clémentine par dessus. Son bol et son mug en main, elle marche jusqu'aux grandes fenêtres, celles du salon.
Elle a une répétition dans moins de deux heures. En attendant, Natasha observe la ville se réveiller.
Steve a la tête au dessus des toilettes.
Il vomit son âme, il vomit son cœur.
C'est son corps qui n'en peut plus, c'est qu'à force d'insomnies, de rêves fantômes, à force de se maintenir éveillé même quand le sommeil finit par arriver, parce qu'il ne faut pas qu'il dorme, il ne faut pas qu'il oublie. Ses limites l'ont rattrapé et il se frappe mentalement pour garder contenance, pour garder en tête tout ce qui le fait tenir debout même quand il n'a pas fermé l'œil depuis quatre jours, même quand sa tête menace d'aller s'éclater d'elle-même contre un mur, même quand ses mains tremblent tellement qu'il n'arrive plus à tenir une tasse de café sans qu'elle convulse.
Il vomit son âme, il vomit son cœur. Mais pas ses souvenirs, pas sa mémoire, jamais, surtout pas.
Le film de sa vie repasse devant ses yeux ; elle a duré vingt-deux ans, même si lui, il en a vingt-sept. Vingt-deux ans, c'est tout. Après ça ne compte plus, après, sa vie a disparu en laissant un grand vide sous ses côtes. Après, c'est une inlassable répétition de recherches vaines, de l'espoir auquel qu'il s'accroche, qu'il essaie de ne pas jeter, de l'existence qu'il essaie de ne pas foutre en l'air. Tiens bon, accroche-toi, n'abandonne pas. Il est vivant, il est quelque part, et il a besoin de toi. On ne l'a pas retrouvé, alors il est vivant. Le nombre de fois où il a voulu tout laisser tomber ne se compte plus, mais à chaque fois, la voix de Bucky lui revient, et il se répète ses mots comme un mantra. Il lui dit : Je sais pas trop si t'es courageux ou stupide, c'est peut être un peu des deux. Mais Steve, t'as toujours eu ce truc : t'abandonnes jamais, quoi qu'il arrive. Je t'admire un peu, pour ça.
Bucky vit les années qu'ils ont passé dans sa tête, avec une précision et une cohérence presque dégoûtante. Parfois, Steve se prend à fantasmer le futur, aussi. Ni l'un ni l'autre n'est bon pour lui.
Il faut qu'il se rappelle chaque seconde. Il faut qu'il s'en souvienne quand il le retrouvera.
Le film de sa vie repasse devant ses yeux.
Steve a huit ans, et Bucky lui adresse la parole pour la première fois.
Bucky était ce gamin populaire et aimé de tous. Il décide des jeux auxquels on joue à la récré, et il est devenu ami avec à peu près toute leur classe grâce à ce quelque chose de magnétique dans sa façon d'être, à la fois intrépide et intelligent. Il a les meilleures notes, les meilleurs scores aux matchs de football qui sont organisés dans la cour. Steve, lui, est un enfant rachitique qui se démène pour se concentrer en cours, et il ne peut même pas compenser ses résultats à peine passables en ayant l'air cool. Il a des copains qui traînent avec lui parce que c'est facile de manipuler les faibles, et qui parfois, le laissent tomber, et il se fait taper dessus quand il ne veut pas se laisser faire.
Il ne comprend pas, quand Bucky prend par le col l'un des deux gosses qui lui donne des coups de pieds et le repousse. Steve est à moitié à terre et tous les efforts qu'il peut fournir pour tenter de se défendre n'empêchent rien il sent déjà des bleus se former un peu partout sur son corps.
–Ça va ?
James Buchanan Barnes lui demande si ça va, et Steve ne comprend pas.
Il dit : ça va.
Steve a neuf ans, et pour son anniversaire, Bucky lui dit qu'il est son meilleur ami. C'est probablement le plus beau cadeau qu'on lui ait jamais fait et le meilleur jour de sa vie.
Steve a douze ans, et il passe son temps à la maison Barnes quand il n'est pas avec sa mère à l'hôpital. Le père de Bucky n'est jamais là et Steve n'est pas sur que son fils lui-même sache pourquoi. Il est trop poli pour poser la question, encore plus depuis qu'il a vu Madame Barnes pleurer, une fois. Elle, la plupart du temps, elle est aussi souriante que le soleil, aussi douce que le printemps. Elle leur prépare des crêpes quand ils rentrent de l'école et les laisse manger devant des dessins animés. Le reste du temps, les deux garçons jouent dehors quand il fait beau, ou sinon, aux jeux vidéos. Et Steve, de plus en plus, chérit les moments qu'il passe avec Bucky.
Steve a treize ans et l'un des amis de Bucky les traite de pédés, parce que les garçons, ça peut pas à ce point être proche des autres garçons. Ils le sont.
–Buck, dit-ils alors qu'ils se livrent virtuellement un combat sans merci à travers l'écran de la télévision.
–Ouais ?
Le personnage de Bucky met le sien à terre d'un coup de rayon lazer.
–Ce que Jordan a dit, l'autre jour...
–Jordan est un con, rétorque sèchement son ami sans lui laisser le temps de terminer. Il sait pas de quoi il parle. Il connaît plein de monde mais il a pas de vrai ami. Il sait pas ce que c'est, du coup il tire des conclusions débiles alors qu'il ne sait rien. Et puis de toute façon, même si toi et moi on avait été... « ensemble », ça aurait pas été son problème, et d'ailleurs ça aurait pas été un problème du tout.
A l'intérieur du jeu, Steve se relève et se défend. Il met trois coups à celui de Bucky qui perd deux barres de vie.
–Même si on est pas ensemble, ajoute-t-il après une pause. Et que j'en aie pas envie.
High kick en pleine tête. Le personnage de Steve est KO.
–Bien sûr, dit-il.
–Mais si toi, t'es gay, je m'en fous. Enfin, ça change rien pour moi, c'est ça que je veux dire.
Steve ne répond rien. Il ne nie pas, n'approuve pas, parce qu'il ne sait pas.
Steve a treize ans, et il apprend qu'il ne peut pas aimer Bucky.
Steve a quatorze ans, et c'est officiel : la maison Barnes est devenue sa maison. Sa mère est morte, et il n'était pas là quand c'est arrivé. A l'enterrement, il n'a même pas réussi à pleurer.
C'est ce dont sa mère et Madame Barnes ont convenu. Ils ont installé un semblant de lit par terre, dans la chambre de Bucky, même si Steve a insisté pour dormir dans le canapé. Bucky, il lui a dit d'arrêter de dire de la merde et de l'aider à soulever le matelas. En vérité, Steve devrait être content parce que c'est toujours un peu plus de temps passé en sa présence qui l'apaise tant, mais il a peur de pleurer devant lui ; oh bien sur, Bucky le sait déjà faible, mais il a l'espoir ridicule de réussir à devenir fort.
C'est un échec parce qu'une nuit arrive où il ne peut pas s'en empêcher.
Bucky descend de son lit pour le prendre dans ses bras. C'est la première fois qu'ils ont une étreinte, et Steve aimerait ne pas pleurer, ne pas avoir le nez bouché par le chagrin. Il aimerait ne pas tremper le t-shirt de Bucky avec ses cils mouillés, il aimerait pouvoir sentir l'odeur de son cou. Il aimerait ne pas être triste, pour avoir envie de l'embrasser. Il pleure toute la nuit entre ses bras et plus tard, il regrette qu'il ne dorme pas plus souvent dans son lit.
Steve a dix-huit ans et maintenant, il est plus grand et massif que son meilleur ami. Ils ont leur diplôme en poche et un appartement à Brooklyn. Steve étudie l'art, Bucky le droit. Il passe son temps à complimenter ses dessins et il est sur que plus tard, il sera connu pour ça et que des riches héritiers s'arracheront les croquis de son carnet à dix mille dollars la page. Buck a des idées de génie, alors il écrit le début d'un scénario et Steve en fait une bande-dessinée.
Ils remplissent des classeurs avec leur histoire en planches.
Steve a vingt ans, et il est amoureux de son meilleur ami. Il arrive enfin à se l'avouer, il n'arrivera plus jamais à se convaincre du contraire, et ça le rend tellement heureux de laisser son coeur battre pour lui. Il a envie se se noyer dans ses yeux, de passer ses doigts dans ses cheveux, de l'embrasser sur les lèvres, dans le cou et partout, partout. Il a tellement de chance de faire partie de sa vie, tellement de chance de l'aimer. Il se refuse à lui dire parce que Bucky est la plus belle chose qui lui soit jamais arrivée et il ne veut pas tout casser, tout gâcher. Il ne se rend compte que ça lui fait mal que lorsque Bucky commence à sortir et à l'amener avec lui, qu'il finit la soirée avec des filles. Steve ne lui en veut pas parce que lui aussi et à vrai dire, il apprécie plutôt leur compagnie, c'est juste que ce n'est pas la sienne, ce n'est pas lui. Steve redevient le môme de huit ans qu'il était lorsqu'ils se sont rencontrés. Bucky, lui, a ce côté mystique qui a grandi avec lui, plus intense, maintenant, plus torturant. Alors pourquoi diable s'intéresserait-il à lui.
Steve a vingt-deux ans, et c'est là qu'il arrête de respirer.
Steve a vingt-deux ans, et Bucky disparaît. Personne ne l'a vu depuis deux semaines. Il est parti un soir, et il n'est pas revenu. Steve est seul dans son appartement sans aucune idée de ce qui a pu arriver à son ami et chaque soir, il imagine quelque chose de plus horrible que le précédent. Il se demande si Bucky a fugué, s'il s'est fait enlever ou tuer. Il pleure parce que la seule personne qui faisait de sa tête un endroit paisible et de son cœur quelque chose de beau lui a été arrachée.
Steve a vingt-cinq ans et il est dans la police. Ça a été dur d'y entrer, encore plus de grimper les échelons mais aujourd'hui, il a réussi, parce qu'il n'abandonne jamais. Steve a vingt-cinq ans, et il est inspecteur. On a toujours pas de trace de Bucky. Il s'occupe de l'affaire, il le cherche jour et nuit.
Steve a vingt-sept ans et la tête au dessus des toilettes. Lorsqu'il sort des cabinets, Maria Hill lui dit de rentrer chez lui. Il veut rester mais elle lui répète de se tirer. Elle ajoute : ordre du patron.
Steve a vingt-sept ans. Il y a cinq ans, l'amour de sa vie a disparu et a emmené avec lui son bonheur, son sommeil et toute sa vie.
La musique s'arrête.
–On arrête pour aujourd'hui, fait la voix de Madame Tina.
Les jambes fines des ballerines redescendent des nuages. Les notes qui les rendaient légères, aériennes, ont cessé d'exercer sur elle leur magie, les forçant à retomber au sol. Elles enfilent sweatshirt et jean par dessus leur justaucorps, remplaçant leurs chaussons par des basket ou des bottes. L'immense salle se vide au compte-goutte. Il ne reste plus que Natasha et Madame Tina.
–Je vais rester encore un peu.
L'autre femme acquiesce en lui tendant le double des clés. Elle retire le CD de la chaîne hi-fi, la salue et s'en va, son sac de sport sur le dos.
Natasha se change, préférant bouger en pantalon de survêtement et brassière de sport, pieds nus. Elle branche son téléphone et choisit une chanson de Woodkid. La musique commence, grave et indomptable.
Elle est seule dans le local, face à la baie vitrée. Elle est seule face à New York, face au monde.
Quand elle danse pour elle, Natasha est encore plus belle. Elle n'a pas la même façon de bouger ; ses mouvements, sans être lourds, n'ont pas cette délicatesse. Elle ne fait rien d'aussi facile que de voler. Elle donne l'impression d'être prête à battre une armée entière. Elle danse comme une combattante, elle a la grâce d'une guerrière elle danse et elle se bat contre la vie, contre la terre, contre les lois de l'univers. Bang. Elle est lente et puis rapide. Ses jambes courent le plancher, ses bras tranchent l'air. Elle fait tout dans l'élégance et le danger d'un combat. Elle tent le bras, tire le sac vers elle et de l'autre main, elle sort le revolver. Elle n'a pas de chorégraphie. Elle n'a pas besoin de plan pour défier l'humanité. Elle danse parce que c'est un monde où elle n'a besoin ni d'arme à feu ni d'épée pour se battre. Bang. Elle a tiré de travers, c'était maladroit. Elle tire encore, deux fois. Il s'étale contre le sol et il ne bouge plus, noyé dans son sang. Ses pieds battent le sol. Elle se propulse contre le mur. Elle se sent forte, plus forte encore qu'avec un flingue à la main. Elle est en vie. La musique s'arrête. Personne ne viendra. Je suis plus dangereuse que toi.
Natasha souffle. Son cœur bat très vite et elle, elle bat des paupières ? Ses yeux s'ouvrent sur la porte du studio.
–T'es là depuis combien de temps ? Demande-t-elle.
Il est assis dans l'encadrement de la porte et il l'observe avec un sourire calme.
–Une minute, même pas. Je voulais pas t'interrompre.
–Et que me vaut le plaisir de ta présence ici, Rogers ?
La phrase est dite sur le ton de la plaisanterie, pas le moins du monde froide ou sèche.
–Moi aussi, je finis par connaître ton emploi du temps. Ça me permet de te suivre au boulot façon type bizarre qui prend des notes sur toi dans le métro.
Une autre chanson démarre. Natasha sourit en jetant un œil dehors. Les nuages commencent à pleurer sur New York.
–La vraie histoire, dit Steve, c'est que j'ai passé la matinée à dormir au poste et quandj e me suis réveillé, ça a été pour aller dégueuler. Je voulais rester travailler mais Fury voulait que je rentre. Maria a dit que je bossait trop, qu'il fallait que je dorme, que je pourrais revenir après un ou deux jours de repos.
–Et elle a raison.
Steve a le teint blafard et les yeux rouges. Elle serait effrayée mais pas étonnée s'il s'écroulait devant elle.
–Allez, viens, dit-elle. On y va.
–A vrai dire, ça me dérangerait pas de te voir danser encore un peu. Ça me manque, depuis ton dernier spectacle.
Elle soupire.
Natasha pense aux places qu'elle a acheté pour eux. Sept tickets. Les mots, noir sur violet, disent « Le Lac des Cygnes, 16 décembre, 20h00 ». Il serait temps qu'elle leur donne, et surtout qu'elle décide si elle doit lui en donner un, à lui, ou si elle doit demander aux autres de rester dans la confidence, de ne pas le dire à Clint, au risque qu'on lui demande pourquoi.
Parce que j'ai peur qu'il tombe un peu plus amoureux de moi.
Natasha s'avance vers les fenêtres et elle se remet à danser.
Steve la regarde. Le monde disparaît.
Les étoiles ont depuis bien longtemps disparu de ses yeux et dehors, il pleut.
