Note : La réécriture de ce chapitre m'a pris une éternité, et pour pas m'aider, mes profs ont décidé d'organiser une petite orgie de boulot entre les vacances de Noël et de février. Sinon vous avez été adorables niveau reviews, je suis ravie que l'histoire vous plaise. Je trouve mes chapitres beaucoup trop courts et ce qui se passe me semble pas assez développé. J'essaie de m'entraîner un peu à changer ça mais je pense que la suite de la fic va rester comme ça même si ça me plait pas ; peut-être que mes prochaines publications seront des chefs-d'oeuvres, qui sait.
Unique chanson du soundtrack parce que de vous à moi je l'ai écoutée en boucle pendant l'écriture : Wait - M83
Chapitre 5
« Wait »
Lorsque Peter revoit Wade, la scène lui semble étrangement similaire à celle de leur rencontre. Peut-être est-ce parce que l'homme a un visage qu'on oublie pas, qu'il n'a pas oublié, et qu'il repensera toujours à ce matin de novembre lorsqu'il le reverra. Peut-être aussi parce qu'il prend souvent place au même endroit, parce que la même veste cuire usée est posée à côté de lui et les mêmes bottes sont à ses pieds. C'est étrange parce qu'il a beau y penser, Peter n'arrive pas à lui donner d'âge ; plus vieux que lui, sans aucun doute, mais aucun chiffre ne lui vient. Peut-être trente, ou quarante, peut-être cent-cinquante-deux, peut-être l'âge de l'univers. Son visage brûlé le fait ressembler à un être entre la vie et la mort, il a quelque chose d'intemporel et de vaguement fantôme en sa personne.
Cette fois, Wade n'a pas les mains occupées par une partie de jeu de société mais tourne machinalement sa cuillère dans sa tasse de café en discutant avec Darcy. Elle, elle partage son attention entre son interlocuteur et l'écran de son ordinateur, ses doigts pianotant par périodes à une vitesse folle sur les touches du clavier.
–Toujours en vie, baby boy ? Fait Wade lorsqu'il aperçoit Peter. Tu sais, la légende dit que si on réussit à survivre plus d'une semaine ici, on hérite de l'immortalité pour le restant de ses jours.
–Y'a beaucoup de légendes qui circulent à propos de cet immeuble, mais j'avais jamais entendue celle-là, fait Darcy tout en continuant à taper. Non, parce que je trouve ça plutôt cool, hein, mais tant qu'à faire, si vous pouviez aussi faire croire que je suis une descendante des sorcières de Salem, que je viens du futur ou que je suis la fille illégitime de David Bowie, vous seriez des cœurs.
–C'est marrant, mais je pense pas que qui que ce soit aurait du mal à croire quoi que ce soit de ce que tu viens de dire, fait Peter, amusé.
–Ni même les trois en même temps, ajoute Wade. Personnellement, ça me semble même plutôt plausible.
Et Darcy, elle semble tout juste remarquer le jeune homme elle a levé les yeux, lui lance un sourire radieux.
–Content de te voir, toi. J'te fais un chocolat ? Pour toi c'est gratuit hors heures d'ouverture, profite.
–Et pas pour moi ? Je suis outrée, chérie. Tu ne m'as jamais fait une telle proposition. Je pensais avoir plus de valeur que ça à tes yeux. Mon cœur est brisé.
–Estime-toi heureux de pouvoir consommer avant tout le monde. Ingrat.
Finalement, Peter accepte en riant.
–Je vais pas traîner, par contre. Il serait assez nécessaire que je m'achète de quoi meubler.
–Si jamais t'as besoin d'aide pour t'installer, tu sais que t'as pas à hésiter, hein, propose Darcy.
–On dirait le scénario d'un très mauvais porno, fait Wade avec un sourire dans la voix.
–T'as vraiment de la chance d'avoir une belle gueule, Wilson. Je m'en voudrais de la gâcher à coup de machine à café.
Darcy commence à s'atteler à la tâche de préparer les meilleures boissons du monde pendant que Wade, il le regarde avec de la malice dans les yeux. Peter a l'âme un peu trop vagabonde, un peu trop artiste, aujourd'hui ; mais ça fait des mois qu'il n'a pas touché à son appareil photo pour autre chose que la travail et ça lui manque, et le visage de Wade lui inspire plus de chose qu'il ne voudrait le dire. Il est irréel, inhumain. Il n'est ni monstrueux ni angélique, il a quelque chose de l'ami imaginaire qu'on se fait quand on est enfant, qui partage les jeux, les rêves et les idées un peu cinglées et qui s'accroche en grandissant, pour finir dans un coin de la tête. Il y a un mystère derrière ce masque de charbon, ces airs de méchants de comics et cet humour douteur.
Wade, il finit son café d'une traite ; puis il se lève, enfile sa veste et sort une boite à cigarettes noire de sa poche pour en placer une entre ses lèvres.
Peter dit :
–Ça t'embête que je t'accompagne ?
L'expression que prend l'autre est théâtrale, exagérément surprise, mais derrière, il sourit.
–Non, sérieusement ? Trésor, c'est du gâchis de foutre en l'air un corps comme le tien, vraiment. Regarde toi, t'es qu'un enfant !
–Et toi, t'as la tête de quelqu'un qui fume depuis qu'il a dix ans, mais regarde, je te juge pas.
–Shhh, ne dévoile pas mon secret à la face du monde.
Wade se penche sur le comptoir, serre la main à Darcy et lui ébouriffe les cheveux elle râle pour la forme en tendant sa tasse fumante à Peter. Entre deux blagues vaseuses, Wade la salue, et en se dirigeant vers la sortie, il semble à Peter qu'il sent une main effleurer son dos.
Dehors, il fait froid. Décembre approche ; dans un ou deux jours – ils ne savent plus, il sera là. Le vent glace les doigts de Peter lorsque de la poche de son manteau, il sort un paquet de Marlboro, mais avant qu'il n'ait pu en tirer quoi que ce soit, l'autre homme lui tend une cigarette. Il l'attrape entre ses lèvres, les mins dans les poches, et le laisse l'allumer. Il le regarde en coin quand à son tour, il couvre de ses mains déjà brûlées la flamme jaune de son zippo.
–J'ai une question à te poser, Peter.
Le froid mord ses oreilles. Il enfonce sa tête dans son écharpe.
–Je t'écoute Wade.
–Est-ce que t'es tombé ici par hasard, où est-ce que tu cherchais l'endroit le plus tapé de la ville ? Non, parce que vraiment, je connais à peu près tout le monde ici et je peux t'assurer qu'il est difficile de rassembler autant de cas sociaux dans le même établissement ; c'est encore un des talents secrets de Darcy, je suppose.
Il le regarde en coin et même s'il le sent, par habitude de faire ça tout le monde plus que par réelle gêne, Peter, lui, évite de croiser ses yeux, préférant braquer ses yeux devant lui, sur la rue.
–Toi, continue Wade, je te connais pas encore assez bien pour en juger, alors le prends pas mal. Mais c'est un avertissement, mon petit. J'ai peur pour tes fesses.
–Mh, fait finalement le plus jeune en recrachant un nuage de fumée. J'en sais rien. C'est peut-être inconscient. Je dois être un peu tapé, parce que je m'y suis vite senti chez moi.
–Tu n'avais pas encore de chez toi ?
–Si, j'en avais un.
Il en avait un, au passé.
–Les raisons sont pas si terribles, Chat du Cheshire, continue-t-il, et un coin de la bouche de Wade s'étire à l'allusion faite. J'ai pas suivi le lapin blanc. Et pas la peine de m'inventer un passé tragique. J'habitais avec ma tante, et puis je me suis enfui. C'est pas très rock, comme histoire.
–Encore heureux que tu sois quand même tombé dans le terrier. Tu t'imagines louper la chance incroyable de me rencontrer ? Ta vie aurait été tellement ennuyeuse, pauvre chou.
Peter lui pousse doucement l'épaule.
–C'est pas la modestie qui t'étouffe, beau gosse, rit-il.
–Allez, avoue, t'es content. Tu craques pour les types plus âgés que toi, c'est ça ? Des nouvelles expériences que tu tentes, ou t'as toujours aimé qu'on te malmène au lit ?
–Triste de voir qu'on ne vient jamais à bout des clichés. Qui te dit que c'est moi qui me fais malmener ? Que tu crois, je les mène tous à la baguette, et ils en redemandent. Et puis je fais ces trucs avec ma langue qui...
–Stop, stop, stop. Merci pour les images mentales, mais je dois partir au travail et j'ai pas le temps de rentrer prendre une douche froide.
–Fais attention à pas me mettre d'idées en tête. Je sors à peine de l'adolescence, faudrait pas que mes hormones se mettent à danser.
–Arrête, chéri, tu me donnes envie.
Et plus aucun mot ne sort de la bouche de Wade mais c'est parce qu'il les a remplacé par des gémissements surjoués, se tournant vers un Peter mort de rire pour lui adresser des « oh oui, plus fort, Peter, domine-moi ».
Il rit et il regarde Wade, qui, lui semble-t-il, rit vraiment, lui aussi, parce qu'il ferme les yeux cette fois. C'est étrange, parce que même s'il a la moitié de la photo, Peter n'arrive pas à reconstituer ce à quoi devait ressembler Wade avant. Après réflexion, ce n'est pas tellement grave ; son visage de bandit au passé tragique lui va bien.
Et les gens qui passent les regardent bizarrement quand ils ne les ignorent pas royalement. La fumée s'infiltre dans ses poumons et puis forme du brouillard devant ses lèvres alors qu'au fil des minutes, celui de la rue se dissipe. Son cœur se repose un peu, ce matin ; c'est con mais une blague graveleuse ou deux et il a l'impression, même si ce ne sont que quelques instants, d'avoir laissé tomber une ou deux des pierres qu'il portait.
Allez avoue, t'es content.
–T'es un taré, Wade Wilson.
Il l'est.
–LES GARS !
Darcy vient d'ouvrir la porte en grand, écrasant presque Wade au passage, mais elle n'a pas l'air de s'en excuser. Elle porte son téléphone d'une main et l'exaltation sur son visage ; c'est plutôt bon signe, parce que Peter s'attendait plutôt à de l'exaspération à l'entente de leurs hurlements animaux.
–Peter, t'es là ce soir ?
–A priori, ouais.
–Alors tu bouges pas d'ici. Le Nerd a besoin de toi ce soir.
–Chérie, fait Wade. Chérie, il se passe quoi ? Tu as trouvé un moyen de communiquer avec l'au-delà ? Tu as décroché un rôle à Broadway ? Tu organises une orgie ? Les trois ? Oh, pitié, dis-moi que c'est les trois.
–Thor et Loki reviennent.
Il y a un silence de quelques secondes le temps que Peter se demande qui sont ces personnes et que Wade réalise.
–Oh, fait-il finalement. Je viens. Emmerder Loki m'a trop manqué et la blondinette est de loin le rival le plus intéressant qui soit pour les jeux à boire.
–En ce qui me concerne, c'est comme tu veux mon chou, mais je décline toute responsabilité s'il y a des plaintes à ton sujet. Et quelque chose me dit que plaintes il va y avoir.
Darcy disparaît aussi vite qu'elle est apparue, son téléphone à nouveau collé à son oreille pour annoncer la nouvelle à Natasha.
–Juste une question, comme ça, dit Peter. Un détail, hein, pas grand chose. Mais qui sont Thor et Loki ?
La seule chose que Peter sache pour le moment étant qu'ils ont des noms de durs à cuire.
–Tes futurs voisins, fait Wade en jetant son mégot plus loin sur le trottoir. Enfin, techniquement, ils habitent ici depuis plusieurs années, mais ça fait presque un an qu'on les a pas vus, parce qu'ils sont partis en Norvège pour problèmes familiaux. Ça s'est tellement éternisé qu'on pensait ne jamais les revoir.
–DARCY !
Les deux garçons lèvent la tête vers l'origine de la voix. A savoir : le balcon de l'appartement de Bruce et Tony, où ce dernier s'est penché ; il est en jean, juste en jean, et il brandit deux vestes : une bleu sombre et une vert émeraude. Puis Darcy ressort du café, grognant dans son iPhone qu'elle revient, parce que Tony fait encore de la merde ; elle lève la tête et fait :
–Quoi ?
–Je retombe plus dessus. La couleur préférée de Loki, c'est quoi ?
Et Darcy soupire et rit à la fois. C'est assez adorable et surtout très représentatif de la situation et de ce qui se passe ici en général. Elle fait :
–Vert.
Au téléphone, si on écoute bien, on peut entendre Clint protester que maintenant ça y est, c'est sur, Loki va définitivement faire la gueule.
–Tony, je peux te poser une question ?
Ils sont dans la voiture de Tony Stark. Un album de Black Sabbath passe entre les cloisons sans s'en échapper, et à travers, le paysage défile comme dans un film en accéléré. Peter l'accompagne à l'aéroport parce qu'il n'a rien de mieux à faire de son après-midi, et aussi un peu par curiosité, d'un côté ; Thor et Loki Odinson, pour le peu qu'on leur en a parlé, l'intriguent, et il veut être aux premières loges.
–Je t'en prie, petit.
–Pourquoi est-ce que c'est toi qu'on envoie les chercher ? Wade m'a dit que Loki adorait te détester.
Tony éclate de rire au volant de la voiture. Puis il dit :
–Nos rapports sont pas si houleux que ça. Il est plutôt calme et blasé, comme type, facilement emmerdé par tout ce qui l'entoure et je suppose que j'en fais partie. Mais il ne me hait que gentiment, je pense qu'il m'aurait déjà planté une fourchette dans le cœur si mon existence lui était insoutenable.
La chanson Iron Man résonne. La guitare électrique essaie de s'échapper par la fenêtre.
–Et pour répondre à ta question, c'est moi qui ait la plus grande voiture, sachant qu'il va falloir transporter deux lascars de plus dont un est foutu comme une putain de montagne, et qu'ils traînent probablement une remorque de bagages de la taille d'une caravane. Et puis...
Il regarde Peter en coin, derrière ses lunettes noires. D'un air amusé, il désigne la banquette arrière ; dessus, il y a un bouquet de roses rouges et un grand panneau banc qui dit « Welcome back to my babes ».
–C'est con, mais j'aime vraiment embêter Loki.
–Tu veux me faire croire qu'ils ont disparu pendant quoi, un an, et qu'ils nous préviennent de leur retour genre, quoi, douze heures à peine avant leur arrivée ?
–Ouep.
Cint pose les questions et Darcy répond. Elle est occupée à mettre dans le four, qui est juste derrière le comptoir du bar, un plateau de muffins. Personne ne sait comment diable a-t-elle fait pour se mettre de la pâte sur le nez. Il y a des gens dans le café, des serveurs qui circulent comme d'habitude, ce qui ne l'a pas empêchée de préparer des choses pendant toute la journée. Darcy est une fille assez festive et ridiculement théâtrale, mais c'est une des nombreuses choses que ses gars apprécient chez elle.
–C'était trop difficile de passer un coup de fil avant ? Du genre, pendant les à-peu-près-trois-cent-soixante-cinq jours qu'ils ont passé à l'autre bout du monde ?
D'après Darcy, ils sont été injoignables pendant ces dix mois. Elle est parfois parvenue à avoir Thor sur Skype, à des heures débiles de la nuit à cause du décalage horaire, et elle a chaque jour accordé quelques minutes de son temps à la consultation du Twitter de Loki pour, au cas où, penser à envoyer les potes avocats de Steve en Europe lorsqu'elle voyait des posts du type « je vais tuer mon père, ses invités et leur gosse », « ça y est, je l'ai fait taire » ou « quelqu'un pour cacher le corps de mon frère ? ».
Natasha, qui, à l'aide de Steve, a rassemblé trois tables en plus de chaises et de coussins en guise de divans au milieu du café, lève la tête quand la porte émet le petit son de clochette caractéristique quand elle s'ouvre sur Loki, Thor, Peter et Tony. Thor a un peu plus de barbe et la mer agitée de ses yeux s'est un peu fatiguée, mais il a toujours ce sourire qui éclaire la terre entière. Loki a les cheveux plus longs, et il semble aussi être plus grand qu'auparavant. Natasha, elle les prends tous les deux dans ses bras, l'un de chaque côté de ses épaules, et ils doivent se baisser pour être à sa hauteur mais ils lui rendent son étreinte. Wade et Darcy se jettent sur le groupe ; elle, elle claque un baiser sur la joue de chacun des deux frères et s'agrippe à Loki. Steve et Bruce serrent tour à tour Thor dans une accolade amicale puis saluent son frère poliment. Clint arrive et il dit :
–Connards. Vous m'avez manqué.
Quoi que qui que ce soit en dise, lui-même inclus, il n'en sera pas moins heureux de les revoir.
–Je crie à l'injustice, proteste Tony. Personne me prend jamais dans ses bras.
–C'est parce que personne t'aime, fait Loki, et Darcy, la joue contre la sienne, rit parce que ça y est, c'est déjà reparti, et que ça lui a tellement manqué.
–Pars à l'autre bout du monde pendant un an, et on pourra peut-être l'envisager, fait Steve.
–Dix mois, corrige Thor.
–Vivre loin de mon harem serait trop pénible, l'ami, proteste Tony. Tant pour vous que pour moi. Je ne suis pas aussi cruel que les vikings scandinaves.
–Le scandinave t'emmerde, Tony, grogne Loki, encore.
Tout le monde a remarqué qu'il a des roses rouges en main, qu'il ne les a pas encore jeté et qu'il ne le fera peut-être pas, mais ils s'abstiennent d'en parler, parce que sinon c'est eux qui vont se les prendre dans la figure, les roses.
Et dans la salle, il y a quelques individus, habitués, inconnus, qui lèvent la tête vers la scène huit personnes, deux valises, cinq sacs, quelques insultes et mots d'amour proférés. De toute façon, leur café leur appartient et ils peuvent bien en faire ce qu'ils en veulent. Ils prennent place, en plein milieu, comme les rois qu'ils sont, en prenant soin de bien cacher les bagages des deux frères ainsi que les roses rouges derrière le comptoir parce que « sinon ça fait pas très professionnel ».
Et puis plus tard, pendant la soirée, Peter s'éclipse. Il dit qu'il va chercher quelque chose sans préciser quoi, et on ne le revoit pas de la nuit.
Il fait froid, sur le toit. Peter grelotte sous son sweat rouge. Mais la nuit et calme, et le vent ne souffle pas. La fraîcheur de l'air l'aide à se sentir vivant. Peter fait quelque pas ; il respire, il regarde le ciel puis il va tout au bord du toit. S'il avance un peu plus, il tombe, il meurt. Mais ce soir, il ne mourra pas. Son existence lui semble un peu moins insoutenable et il se sent peut-être encore totalement brisé, en pièce, en mille morceaux, il a peut-être encore beaucoup de chemin à faire et au fond, peut-être aussi que ça le hantera toujours, mais il est vivant. Il est vivant comme la nuit, comme une chanson.
C'est toi qui disait que ce qui parait sombre le jour s'illumine la nuit. Qu'avec toutes ces lumières, on pouvait voir les merveilles et oublier le gris, que la clarté dans la noirceur était plus évidente que la lumière aveuglante du soleil. T'avais tout compris, Gwen.
Gwen, je crois que les choses changent.
–Wow, wow, Petey, tu nous fait quoi, là ?
C'est une voix grave et basse derrière lui, une voix qui pour une fois a un peu perdu le ton de la plaisanterie qu'elle prend habituellement. C'est une voix que Peter aime bien entendre. Il s'accroupit sur le rebord, se met assis. Ses jambes touchent le vide. Le nombre de fois où il a fait ça en pensant à se laisser tomber en avant ne se compte plus. Il a l'habitude, il n'a pas peur.
–Tu viens ?
Et Wade arrive, près de lui. Dans le noir, le noir de vingt-trois heures, peut-être minuit ou deux heures du matin, les lumières de la ville se reflètent sur son visage, et on dirait le spectre d'un dieu, le fantôme d'un démon, on dirait un être surnaturel et sa présence a quelque chose de mystique.
Les blessures de Peter sont à vif.
Gwen, tu penses que je vais réussir à vivre ?
–C'est plus compliqué qu'il n'y parait dans ta tête, pas vrai ?
Parce que sa tête abrite un monde entier de monstres, de créatures horrifiques et de dragons à pourfendre. C'est un esprit plein de questions, de non-réponses et de cicatrices. Il est seul, triste et fatigué depuis trop longtemps ; c'est longtemps, un an.
–Je sais même plus comment je me sens, dit-il.
C'est vrai. Il n'en a aucune idée. C'est trop abstrait pour mettre des mots dessus. C'est comme sortir de l'eau, échapper à la noyade pour rentrer en contact avec de l'air glacé et plus il y pense, moins ça a de sens.
Rien n'a de sens.
–C'est pas grave, dit Wade. Ça arrive.
Il ne sait pas ce qui lui arrive mais tout lui parait si vivant et si beau et si laid, l'univers est un bordel ; Peter s'en rend compte et c'est peut-être sa façon à lui d'accepter d'exister. Il photographie ce moment dans sa tête pour ne jamais l'oublier. Les lampadaires dans la rue, en bas, les lumières de la ville, devant. Et Wade, à côté de lui, Wade qui a toujours l'air d'un bad boy mais qui pour une fois, ne cache rien de lui-même. Son sourire est plus léger et plus vrai à la foi.
C'est tellement plus facile de sourire que d'être heureux.
Wade lui passe sa bouteille de bière pour s'allumer une cigarette.
Peter boit un peu. Il sait que ça ira.
Gwen, je sais pas qui je suis.
Et lorsque Peter vide le fond de la bouteille, il la pose sur le toit, derrière eux, et puis il s'approche de Wade ; c'est une manœuvre risquée, parce qu'en dessous d'eux il n'y a rien. C'est le bord du vide, le bord du gouffre, mais dans cet état second que Peter n'arrive pas à définir, c'est plutôt grisant. Il lui pique la clope allumée des mains et tire un grand coup en lui faisant signe de s'approcher. La fumée sort de sa bouche et elle s'insinue entre les lèvres brûlées. C'est un jeu entre eux, peu importe jusqu'où ça va.
–Et plus flirty qu'il n'y parait, aussi ?
C'est un murmure contre sa peau. Ça ressemble plus à des ondes qui se répercutent sans véritable son, mais Peter le sent. En chuchotant, Wade a peut-être effleuré sa hanche d'une main.
–Je t'avais dit que j'étais un allumeur.
Et ce n'est pas vrai, tous deux le savent, mais c'est un jeu.
Ils finissent la cigarette à deux, plus pour le geste que pour autre chose parce qu'ils ont chacun un paquet dans une poche. Et puis, lorsqu'ils ont fini, Peter se lève, un peu dangereusement. Il fait face à la ville et au vide et au monde.
Puis il dit.
–On redescend ?
Il sort de l'eau, il a la tête à la surface.
Gwen, je crois que je respire un peu.
