TRIGGER WARNING : MENTIONS DE VIOL DANS CE CHAPITRE. J'ai déjà fait mention du langage, des scènes de sexe et tout ça, au début, mais il s'agit de quelque chose de beaucoup plus sensible ici, et prévenir me semblait être la moindre des choses.

Note : Ce chapitre est le plus long de la fic pour le moment, et putain, il voulait pas s'écrire. Pourtant je l'aime bien, j'avais déjà apprécié son écriture pendant le NaNo et j'avais passé un temps dingue sur l'histoire du personnage de Natasha pendant la préparation, en octobre. Je vous laisse découvrir, du coup. Pour rappel, vous pouvez venir sur mon groupe FB, "Welcome to the Nerd, nerd" (faut que je pense à mettre un lien sur mon profil, et à refaire ce profil d'ailleurs). Et je suis absolument désolée si j'ai oublié de répondre à une review, c'est nul, la prochaine fois promis.

Special thanks à Dellsey pour tous les passages traduits en russes, you precious babe.

Playlist : Gone, I'm Gone - Anaïs Mitchell ; Technically, Missing - Trent Reznor/Atticus Ross ; Run Me Out - Zola Jesus


Chapitre 8

« Blanc, Rouge, Gris »


Février, 2000. La neige est blanche, Moscou aussi.

Natasha regarde les flocons tomber, à travers la fenêtre de sa chambre. Elle regarde le monde se déplacer, en bas ; de là où elle est, ils ressemblent à des fourmis. Des centaines de minuscules fourmis.

La terre est vide.

Il y a deux jours, c'étaient les cieux qu'elle regardait. Un avion qui décolle pour disparaître dans les nuages. Alexi l'a quittée, il est parti rejoindre sa maîtresse, l'Amérique. Oh, bien sur, il n'a pas utilisé les mots « quitter », ni « maîtresse », mais Natasha n'est pas stupide. Même s'ils se sont jurés qu'ils s'aiment, que c'est important, qu'ils vont se retrouver, la distance est un fléau redoutable et si elle pouvait passer outre, elle doutait de la capacité de l'autre à résister bien longtemps. Elle pense ça des mois durant. Elle fait de son mieux pour avoir l'air la plus heureuse possible aux yeux d'Ivan, son tuteur et quand elle est seule, dans son lit, elle craque silencieusement. Elle s'emmitoufle sous la couette, et quand un peu de lumière passe à travers les draps, elle se rappelle du visage endormi d'Alexi.

Alexi, ça fait un an qu'il est parti. Il est revenu une fois. Natasha a essayé d'être la plus compréhensive possible ; elle est jeune mais pas idiote, elle sait que New York-Moscou, Moscou-New York, c'est cher. Elle sait qu'Alexi a toujours eu sa famille en haute estime et que c'est normal qu'il passe plus de temps avec eux qu'avec elle. Il prétend que son travail est bien payé, qu'il s'est fait beaucoup d'argent, et la question de savoir pourquoi il ne s'en sert pas pour la voir plus souvent l'effleure, mais elle la chasse du revers de la main.

Les mois passent encore, et avec eux s'en va doucement l'espoir. Natasha commence à abandonner, elle accepte finalement l'éventualité que tout soit fini et que tant pis, ce n'était pas le grand amour, finalement, elle en trouvera un autre ou peut-être pas et ce sera mieux dans les deux cas. C'est ce moment-là que choisissent les choses pour tenter de lui prouver le contraire. Pour ses dix-neuf ans, Ivan lui offre une enveloppe. Elle, elle s'apprête à le remercier avec gratitude pour la petite somme d'argent qu'il lui offre chaque année. Seulement, l'enveloppe contient bien des billets, mais ce ne sont pas des roubles. Quelques centaines de dollars, et un billet d'avion. Moscou-New York. Aller simple. Et il est possible que Natasha pleure un peu à ce moment. Ivan lui dit que si elle ne s'y plaît pas, il lui paiera le retour, mais qu'elle sera sans doute mieux là-bas, qu'Alexi est un brave gars et qu'elle sera plus heureuse en vivant sa vie comme elle l'entend. C'était une surprise et Alexi a déjà préparé une place pour elle dans son appartement, et il a assez d'argent pour qu'ils puissent vivre correctement tous les deux. Natasha oublie qu'elle était triste, oublie qu'elle voulait oublier. De toute façon, elle n'a jamais cessé d'être amoureuse et n'a jamais voulu arrêter.

Elle prend Ivan dans ses bras, à l'aéroport. Elle dit : « Спасибо (merci) ».

Alexi la sert contre lui à New York. Elle dit : « Я тебя люблю (je t'aime) ».

L'appartement est aussi grand et beau qu'il ne l'avait été dans sa tête. Le travail d'Alexi paie définitivement bien, donc ça lui laisse le temps d'apprendre l'anglais, de lire des livres américains devant cette grande baie vitrée qui donne sur la ville, d'apprendre à connaître les rues et de trouver un travail, elle aussi. En attendant, Alexi l'emmène voir des films au cinéma, et Natasha ne comprend pas tous les dialogues du premier coup, mais ça ne fait rien. Il l'emmène se promener en ville, et elle s'abreuve de ces nouveaux immeubles, de ce nouveau ciel, de cette nouvelle neige. Il l'emmène au restaurant et un soir parmi d'autres, Natasha dit « oui » à sa demande en mariage. Lorsqu'ils rentrent, ils font l'amour comme la première fois et toutes celles entre les deux parce que ça n'a jamais cessé d'être aussi beau.

Le lendemain, Alexi disparaît.

Il est peut-être resté plus tard au travail, il fait peut-être des heures supplémentaires, bien qu'il n'ait pas eu besoin de travailler outre-mesure jusqu'ici. Ou peut-être qu'il est sorti boire un verre avec ses collègues, mais il l'aurait prévenue, non ? Et il ne répond pas à ses messages, à ses appels. Il ne répond pas.

Et puis ça fait deux jours, et Natasha n'a pas dormi. Elle ne sort pas, parce qu'elle a peur, et parce qu'un mois, ça a été trop court pour apprendre à parler un anglais correct. Et puis le soir du deuxième jour, on sonne à la porte et son cœur fait un bon dans sa poitrine. Elle court pour aller ouvrir, pleine d'espoir, avec le peu d'énergie qui lui reste, mais il n'y a personne devant la porte. C'est peut-être une mauvaise blague, c'est peut-être la fatigue qui la fait halluciner. Mais il y a une enveloppe par terre, avec son nom écrit dessus, en russe. Peut-être que c'est de la part d'Alexi, peut-être qu'il a du partir en urgence et qu'il a perdu son téléphone. Les mains de Natasha tremblent lorsqu'elle ouvre l'enveloppe, de fatigue ou de peur, elle ne sait plus.

Les lettres s'impriment dans ses yeux et ses jambes la lâchent.

Natasha ne pleure plus, elle suffoque. Sa respiration se bloque avant de pouvoir sortir, et sa poitrine se compresse, ses côtes se resserrent autour de ses poumons et de son cœur. L'air passe de façon trop artificielle pour qu'elle puisse le ressentir, juste assez pour survivre, mais c'est un peu comme si son corps se laissait mourir. Au bout de trois jours, elle se décide à appeler Ivan. Il faut qu'elle rentre.

Et elle n'arrive à rien, Ivan ne répond pas. Elle jure à coup de блядь (putain), de ёб твою мать (nique sa mère), parce qu'il ne répond pas. Les parents d'Alexi, lorsqu'ils l'appellent, lui annoncent le décès d'Ivan avec un ton désolé. Aucune façon de savoir ce qui est le plus douloureux entre la mort en elle-même ou le fait que Natasha n'ait pas pris la peine de l'appeler pendant tout ce temps. Elle l'a laissé crever dans son lit sans prendre de ses nouvelles.

Madame Shostakov lui demande comment va son fils. Natasha raccroche.

Elle essaie, de toutes ses forces, de se persuader qu'elle n'est pas un monstre et surtout, surtout, que rien de tout ceci n'est en train de lui arriver. Alexi ne s'est pas fait tuer, Ivan n'est pas mort de tristesse, Natasha n'est pas seule au monde. Mais lorsqu'elle ouvre les yeux, elle est bel et bien un monstre, sa vie est bien la sienne et tout est de sa faute. Il est six heures du matin à New York ; Natasha hurle ses démons contre les murs de l'appartement.

Et puis, la nourriture commence à manquer dans le réfrigérateur et elle a à peine assez de dollars pour tenir quelques mois. Elle vivait aux frais d'Alexi et il n'a rien laissé. Elle a besoin d'un travail où son manque de connaissance de la langue anglaise ne serait pas un fardeau mais ça n'existe pas ici justement parce que toute la foutue population parle anglais, putain. Les seules offres qu'elle trouve dans les petites annonces nécessitant du russe sont évidemment des travaux de traduction.

Elle aurait du oublier Alexi et rester en Russie. Elle avait raison, finalement, de s'être fait une raison. Il serait encore vivant et elle, elle ne voudrait pas mourir. Plus le temps passe et moins elle comprend ce qui l'empêche de le faire. Mourir. Quarante pour-cent de son temps est consacré à imaginer diverses manières de se suicider. Se jeter sous un train, de la fenêtre, du toit de l'immeuble, se tailler les veines, se laisser mourir de faim, se noyer dans la baignoire, se tirer une balle avec ce flingue qu'elle a trouvé, dans un tiroir de la table de chevet d'Alexi. Ce n'est pas de la mort qu'elle a peur. Elle a peur d'elle-même, de la vie, du dehors. Une voix lui crie de se battre depuis ses entrailles. Elle n'a pas peur, non. C'est que Natalia Romanova n'est pas faite pour mourir.

Elle décide de vivre.

Elle commence à sortir, pendant la nuit. Robe noire, hauts talons, rouge à lèvres. Elle a le revolver d'Alexi au fond de son sac, comme un semblant de force qui l'accompagne, une illusion de sécurité à laquelle elle s'efforce de croire. Internet lui a appris les lieux à fréquenter, les lieux qu'ils fréquentent. Elle se déteste d'avoir à faire ça. Elle se déteste d'avoir appris juste de quoi saluer les hommes et donner ses prix, de s'abaisser à attendre au pied d'un mur parmi une vingtaine d'autres filles plus ou moins désespérées, d'espérer qu'un porc de plus la choisira elle plutôt qu'une autre.

Ils la choisissent, elle. Natasha, elle est belle. Elle a dix-neuf ans, un visage de poupée, un regard de meurtrière, un corps à se damner et le détail de l'exotisme. Ses prix sont élevés mais ce n'est pas trop pour eux. Ils apprécient et ils paient. Il lui arrive d'en faire trois ou quatre dans une même soirée, de sortir un peu plus tôt et de rentrer un peu plus tard quand elle est trop juste sur le loyer. Elle est fatiguée, dégoûtée, et à chaque fois que l'un d'eux pose ses mains sur son corps, elle a envie de vomir. Et mon Dieu, elle pourrait le faire. Elle pourrait le faire pour qu'ils se sentent au moins aussi sales qu'elle. Mais elle a besoin de cet argent, elle bloque sa respiration jusqu'à ce que ce soit fini.

Il y a ceux qui parlent, et les autres ; ceux qui lui font la conversation même s'ils doivent savoir qu'elle n'y comprend pas grand chose, et ceux qui préfèrent le silence. Le type qui la prend en voiture ce soir là est des silencieux. Il est plutôt jeune. Il ne parle pas. Ni dans la voiture, ni dans l'ascenseur, ni dans l'appartement. A la place, il la pousse à l'intérieur en lui bouffant les lèvres, une main agrippant son sein et l'autre sur ses fesses. Natasha le pousse en essayant de ne pas être trop brusque, elle lui dit d'y aller moins fort mais c'est en russe, évidemment. Il la gifle avec une telle force qu'elle se retrouve par terre et elle aurait pu lui dire d'arrêter en anglais qu'il ne l'aurait pas écoutée. Et avant qu'elle ne puisse se relever, lui lancer un regard meurtrier et lui rendre la pareille en mille fois plus fort, il est sur elle, l'immobilisant avec ses jambes. Elle entend la fermeture éclair de son pantalon qui s'ouvre, elle sent la bile qui remonte dans sa gorge. Il écrase ses épaules contre le sol, les broie entre ses mains pour l'empêcher de bouger. Elle se débat et puis elle crie.

Elle se retient de pleurer, de tout son corps, mais elle crie. Elle crie le plus fort qu'elle peut, mais rien ne bouge, personne ne vient. Il lui dit : personne ne viendra te chercher. Sa gorge est sèche et tout lui fait mal, même sa tête. Ses pensées voyagent à toute vitesse vers une échappatoire, elles cherchent une solution, comment arrêter le cauchemar. Sa joue gratte contre la moquette, à chaque coup de rein. Ses omoplates sont sur le point de craquer. Elle a envie de vomir. Les secondes passent comme des heures. Natasha essaie de se calmer, d'arrêter de crier, de lui faire croire qu'elle a perdu connaissance. Il veut qu'il baisse sa garde. Elle jette un œil à son sac, juste devant.

Et lorsque ses mains immondes lâchent finalement son dos pour descendre vers ses hanches, elle s'abstient, encore une fois de crier. Elle tend le bras, tire le sac vers elle et de l'autre main, elle sort le revolver.

Bang.

Elle a tiré de travers, c'était maladroit. Elle n'a touché que l'épaule, mais ça lui est suffisant pour se dégager pendant que son agresseur hurle de douleur. Elle se relève. Lui, il en est incapable. Natasha dit : Никто за тобой не придет (personne ne viendra te chercher). Personne ne viendra. Elle ajoute : Я более опаснее тебя (je suis plus dangereuse que toi). Et puis elle tire encore, deux fois. La première balle était destinée au cœur mais ses mains tremblent et elle se loge dans son estomac. La deuxième atteint sa cible. Après avoir craché son sang par ses plaies et par sa bouche, il s'étale contre le sol et ne bouge plus. Natasha, elle, quitte l'appartement après avoir remis ses vêtements, passé quarante minute à fouiller l'appartement avec des gants pour trouver de l'eau de javel et à l'identifier et à peu près le même temps à en asperger tous les endroits que sa peau a touché.

Natasha n'existe pas, à New York. Personne ne l'a jamais vue, à part pour la sauter. Elle a peur malgré tout, mais au fond d'elle, elle sait qu'elle ne se fera pas prendre.

Une fois dans son appartement, ses jambes meurtries croulent sous son poids. Elle pleure toute la nuit.

Elle est en vie.

Elle ne reprend son travail que lorsque sa survie en dépend ; à savoir, quand elle n'a plus assez d'argent pour acheter du pain ou pour payer son retard sur le loyer. Elle n'a pas envie d'y retourner. Elle n'est pas capable de faire face à ça, encore, elle a peur de sortir et elle a peur qu'on la trouve, qu'elle se face attraper.

Il faut quelques mois pour qu'elle comprenne que ce qui se passe dans les polars n'arrive pas toujours pour de vrai. On ne retrouve pas le meurtrier. On trouve le corps et assez d'indice pour émettre des hypothèses mais pas suffisamment pour une conclusion. Il lui faut quelques mois, mais à la fin, Natasha n'a plus mal, ni peur. Elle ravale son sang, elle ne pleure plus.

Il n'a jamais été question de regrets. Elle n'a aucun remord de l'avoir tué.

Natasha est en chemin pour rentrer chez elle, coupe dangereusement par une ruelle pour rentrer plus rapidement, parce qu'il est tard. Dangereusement. Deux hommes la sifflent, d'abord, puis la suivent. Elle a une main dans son sac, les doigts bien serrés autour du manche du revolver. Quand l'un des deux la plaque contre un mur et que l'autre glisse une main sous sa jupe et un « t'aimes ça, salope » dans son oreille, deux bang retentissent, l'un à la suite de l'autre. Ca se finit très vite, cette fois. Ils tombent sur leurs genoux, Natasha se décolle du mur et elle recule, lentement, vers le bout de la rue. Elle reste devant eux juste assez de temps pour voir la vie s'en aller, juste assez pour que leurs yeux impriment le danger qu'elle représente, pour qu'ils la craignent jusque dans la mort.

Si Natasha est bel et bien un monstre, c'est elle, la terreur. Elle, elle n'a plus peur.

Un soir, un autre soir, un homme au visage doux même si un peu marqué par les années la prend dans sa voiture.

Il l'a déjà repérée dans le rétroviseur. Natasha le sait, parce qu'après tout, c'est son boulot. Elle attend contre ce mur presque tous les soirs depuis deux mois et c'est bien pour ça, c'est pour se faire voir, pour qu'on la choisisse.

Les talons de Natasha claquent sur le trottoir ;elle avance en accéléré devant cette voiture bleue électrique, sous la lumière orange sale des néons. Par la fenêtre, elle lui donne son prix, ses intonations marquée par son accent, roulant un peu les R, appuyant sur certains sons. L'homme, il acquiesce. Elle ouvre la portière, s'installe sur le siège passager de la voiture, plus obscure. Vingt-trois heures est un nombre déjà un peu sombre, même pour une nuit d'été. Elle sent le regard du type sur elle. Il observe son visage, sa peau qui, peut-être, semble moins blafarde dans le jaune des réverbères. Elle, elle le regarde à peine, juste assez pour lui donner une quarantaine avancée et pour remarquer des yeux bleus, doux, et un sourire aimable. Elle remet en place une mèche de cheveux de ses doigts ornés de bagues ; des fausses pierres qui, dans une autre vie, auraient été de vrais rubis.

Alors que la voiture démarre, la main dans son sac touche du bout des doigts le métal glacé de l'arme. Il n'est pas tant question de vouloir lui faire du mal, elle espère d'ailleurs ne pas le faire. Mais le revolver ne la quitte plus, et Natasha a besoin de se rappeler qu'elle est dangereuse pour ne pas se sentir en danger.

Mr Blue est de ceux qui parlent.

Natasha ne demande jamais le nom de ses clients, parce qu'elle s'en fiche et qu'elle ne veut rien en savoir. Elle se plait cependant à leur donner des surnoms, pour se donner des repères pas vraiment réels ou pour donner à sa vie des airs de films aux pseudonymes psychédéliques. L'homme à la voiture bleu électrique et aux gentils yeux bleus s'appellerait Mr Blue, parce qu'elle en avait décidé ainsi.

Donc, Mr Blue parle. En anglais, évidemment. Natasha ne suit pas grand chose, répartissant sa concentration à la fois dans les mots qu'elle arrive à comprendre et à mettre ensemble et les réverbères qui défilent rapidement à la fenêtre. Elle comprend vaguement quelque chose à propos d'une femme, de deux ou trois enfants et de son travail, mais pas les détails. Elle se demande, au fond d'elle : qui sait quel terrible drame familial est arrivé dans leur vie pour qu'un homme comme lui décide de se taper une pute de bas étage.

L'hôtel apparait devant eux plus qu'ils n'apparaissent devant l'hôtel. Dans la chambre, Mr Blue lui enlève son manteau. Elle prend le soin de laisser son sac à proximité du lit lorsqu'il fait ce qu'il a à faire, même si elle doute d'en avoir besoin. Il attrape une de ses cuisses avec douceur lorsqu'il la prend. Elle se plait à ne pas détester, à en profiter un peu, alors qu'il lui caresse les fesses, le ventre et les seins. C'est la première fois qu'on traite son corps avec respect, depuis Alexi.

Lorsqu'ils ont fini, il dit : « Русская ? (Russe ?) ». Elle n'a aucune idée de ce que cette question vient faire là mais elle hoche la tête. Et puis il dit : « Я жил шесть лет в Москве. Американское происхождение, русский не из лучших, но если тебе надо (J'ai vécu six ans à Moscou. D'origine américaine, russe pas des plus parfaits, mais si t'as besoin…) ». Natasha écarquille les yeux. Peut-être qu'elle a un peu de chance, dans son malheur.

Mr Blue la reprend, le soir d'après.

Elle ne veut toujours pas de son nom et il ne veut pas qu'il connaisse le sien. Elle lui dit s'appeller Irina *, et il sait probablement que ce n'est pas vrai mais ça lui suffit. Chaque soir, il vient à la même heure. Il vient la chercher, l'emmène dans la même chambre d'hôtel. Natasha fait son travail, et lui, il la paye avec de l'argent et des cours d'anglais, parce que c'est largement plus facile avec une vraie personne. Il lui apprend d'abord les bases, l'essentiel, autre chose que « bonjour », « au revoir », « cinquante dollars la nuit » et « fuck you ». Elle apprend plus de mots, plus de chiffres, ses lèvres forment des vraies phrases et elle arrive à mettre ses pensées en anglais.

Un soir, la rue pavée de prostituées est vide de Natasha. Elle n'a plus besoin de Mr Blue et ses états de conscience lui disent qu'elle aurait du le prévenir, le remercier, mais elle doit aller de l'avant. Elle ne retourne dans la rue que trois nuits plus tard, une bombe de peinture bleue à la main au lieu de son arme à feu. Demain, Mr Blue verra : « Спасибо, Мистер Blue, Thank you Mr Blue ». En grand et en bleu, en russe et en anglais.

C'est le dernier acte qu'elle aura accompli sur les dalles du trottoir.

Natasha sort à New York et elle ne comprend pas toujours tout ce qu'on lui dit du premier coup mais elle arrive à lire ce qu'il y a sur les enseignes et à se faire entendre. On l'engage dans une petite boutique de vêtements et plus tard, trouve une offre d'emploi comme professeur de danse sur Internet qui lui permet d'alterner entre les deux. Elle est une excellente danseuse, parce qu'Ivan avait jugé que c'était une bonne façon pou relle de canaliser son énergie et l'avait inscrite dans un conservatoire à ses sept ans. C'est difficile à croire, maintenant, mais enfant, Natasha était une pile électrique. Elle revenait de l'école avec les genoux bleus et les coudes écorchés d'avoir trop joué à l'espionne, à la voleuse, à la super-héroïne. Elle a acquis ce caractère posé à force d'années passées à danser, parce que c'est devenu une manière s'exprimer tout ce qu'elle a de sauvage. A quinze ans, elle dépassait en technique et en talent la plupart des ballerines des années supérieures.

Elle a vingt-et-un an et ce sont ses premiers pas de danse sur New York.

Son corps reprend vie et parfois, elle se surprend même à respirer un peu. Oh, bien sur, elle a toujours un démon dans le ventre, l'enveloppe déchirée au fond du tiroir et un flingue chargé d'une balle caché entre ses affaires mais si elle y regarde bien, elle ne voit plus grand chose dans sa vie qui ne soit réellement mauvais. Son nouvel appartement est plus petit mais ça lui suffit, et elle a sympathisé avec Ann, l'une des vendeuses de la boutique. Ann aime les tubes des années 80 et 90, les robes à fleurs, le thé à la pêche et les films policiers. Elle porte autour d'elle une certaine fraîcheur au parfum de printemps qui a plutôt manqué à Natasha, ses dernières années. Ann l'emmène parfois prendre un verre ou voir un film, lui confie la garde de son carlin, Macumba, lorsqu'elle rentre voir ses parents. Sortir le chien est un prétexte pour passer des heures entières à marcher dans des parcs.

Un jour, alors qu'elle traverse Central Park avec le chien, elle entend derrière elle : « Mademoiselle ! ». L'homme a l'air de sortir d'un de ces films d'action qu'Alexi aimait bien regarder ; c'est un type de grande taille avec la peau noire, un œil caché par un bandeau et un long manteau. Il en sort une carte de visite. « Je m'appelle Nick Fury ». Voyant l'air interrogateur de Natasha, qui ne comprend pas où il veut en venir, il ajoute : « Je travaille pour la marque SHIELD ».

C'est comme ça que Natasha laisse tomber son travail de vendeuse pour se retrouver en robes rouges, manteaux noirs, les mains gantées en hiver et les jambes nues en été, et si on la voit toujours au détour des rues, c'est parce qu'elle est placardée sur les immeubles, aux sorties de métro, aux arrêts de bus du monde entier. Natasha devient l'égérie d'une marque hors de prix, la nouvelle idole du monde de la mode, le tout en un battement de cils. Elle se reprend plusieurs fois à penser que quand même, c'est ironique qu'elle vende à nouveau son corps, mais cette façon-la lui plait plutôt bien.

Et en cinq ans, il ne se passe pas le moindre problème. Son anglais est devenu parfait. Elle a fait les soirées mondaines, les plateaux télés et les publicités, elle a vendu des parfums et des paillettes, et elle n'a pas parlé russe depuis des années. Elle l'argent, la tranquillité, la sécurité. Elle décide de déménager, à nouveau, dans un endroit plus chaleureux. Un immeuble à la façade vert foncé, avec un café au rez-de-chaussée, une gérante et des locataires cinglés. Tout ceci lui semble être la happy end d'une comédie dramatique quelconque mais elle ne va pas s'en plaindre, loin de là. Elle fait la connaissance de Darcy, de Thor et de Loki, et puis de Steve.

Et Clint.

Clint Barton, c'est le petit nouveau, parmi les photographes de SHIELD. La première fois qu'elle le rencontre, il porte un t-shirt avec des nénuphars imprimés dessus, il a un air vaguement perdu qui, elle doit l'admettre, est assez proche de l'adorable. Il lui plaît dès le début, Clint Barton.

C'est le moment où les choses cessent plus ou moins de bien aller, parce que Natasha se l'est interdit ; elle s'est interdit d'aimer. La mort d'Alexi lui a fait retenir la leçon. Elle ne veut pas d'attachement, elle ne veut plus revivre ça, et peu importe si Clint n'est pas Alexi. Il serait de toute façon difficile pour quelqu'un de sain d'esprit, et Clint a l'air de l'être – quoi que ça ait aussi été le cas d'Alexi, de se mettre dans une merde aussi grande que celle dans laquelle s'était empêtré son mari. Mais la peur qu'elle a réussi à mettre au tapis à chaque fois, pendant des années, finit finalement par la saisir aux tripes, malgré son combat contre quelque antique fantôme du passé qui viendrait la hanter. Malgré tout, elle cède, parfois ; la panique s'en va alors pendant quelques heures, et elle en profite, dans les bras de Clint. Elle se laisse prendre au piège, par elle-même plus que par lui qui a beaucoup trop de respect à son égard pour la manipuler. Au risque de le dégoûter, quand il saura ; parce qu'il saura. La vérité va exploser à la face du monde comme des morceaux de verre. Elle s'autorise à être heureuse avec lui, mais elle sait qu'un jour, quand tout sera foutu, elle s'en ira de nouveau, le flingue au fond de son sac et par dessus, l'enveloppe déchirée avec son nom dessus. A l'intérieur de l'enveloppe, sur un papier, il y a des années, on avait pris le temps d'écrire en russe : « Nous avons le regret de vous annoncer le décès de votre fiancé Alexi Shostakov. Monsieur Shostakov ayant délibérément et en toute connaissance de cause désobéi à une règle fondamentales de notre société, nous avons été dans l'obligation de l'exécuter.

C'est signé : Hydra.

Décembre 2014. Natasha lâche son téléphone, abandonne Steve au bout du fil et avec lui, toute la force qui la faisait tenir sur ses os, cette force qu'elle n'a pas voulu lâcher depuis treize ans, à cause de la peur, des démons, de la mort.

Natasha tremble.

Hydra.

Décembre 2014. Le sol est rouge. New York est gris.


* Clin d'œil à Sidewalk Blues, la fanfiction de Dellsey, qui se trouve avoir un personnage génial du nom de Irina. Allez lire cette fic. Sérieux.