Note: Il fait beau, il fait chaud, j'espère que vos vacances se passent bien, en vrai. Pour ceux qui auraient pas vu, j'ai sorti un one-shot post-AoU (quelque chose qui n'est pas un univers alternatif venant de moi? est-ce possible?) qui s'appelle Eux, les miracles et oui je fais éhontément ma promo. Non sérieux, j'espère que vous allez bien.
Soundtrack: ÜBerlin - R.E.M ; Lose Yourself - Black Rebel Motorcycle Club ; American - Lana Del Rey
Chapitre 10
« Lose Yourself » (1)
Le ciel a la couleur des cigarettes. C'est dommage ; hier encore, il faisait beau.
Peter fume trop.
Trop, c'est relatif, parce qu'il n'a pas assez d'argent que pour se payer un paquet par jour, mais il ne fumait pas il y a deux ans, et puis selon le ministère de la santé, une seule, c'est probablement déjà trop. Mais ces derniers temps, Peter s'est risqué à pas mal de jeux dangereux alors tant pis si la fumée lui encrasse les poumons, tant pis s'il attrape le cancer à trente ans.
L'air de décembre refroidit la chambre, se faufilant par la fenêtre ouverte. Peter se les gèle, mais il l'a cherché ; son menton repose inconfortablement sur l'appui de fenêtre et l'un de ses bras nus se balance dehors, dans le vide, heurtant une fois sur trois et sans trop de dommages le mur en briques de l'immeuble. La fumée de sa clope lui brûle parfois les yeux.
Wade bouge, derrière. Peter fronce les sourcils, son ventre se contracte et il a soudain envie de vomir. Il pourrait mettre le fait que Wade a passé la nuit dans son lit après lui avoir taillé la pipe du siècle dans les toilettes sur le compte de l'alcool, mais il n'était pas si bourré que ça et l'excuse ne tromperait personne. Et puis Peter est un type intègre, c'est pas son genre, hein.
Ça aurait presque été mieux qu'il soit complètement défoncé ; il aurait prétendu n'avoir aucun souvenir de ce qui s'est passé et peut-être qu'au final, il ne s'en souviendrait vraiment pas. Ce serait une vague hallucination, une erreur de parcours futile.
Un type intègre. Mon cul.
C'était une connerie monumentale. La situation est plutôt plaisante, à bien y réfléchir. Wade est un type plutôt étrange, mais il y a quelque chose de terriblement sexy dans le ton de sa voix, le parcours de ses cicatrices, la façon dont il marche ; et puis il sait y faire avec ses mains et avec sa bouche. Le cœur de Peter est fatigué et peut-être qu'il lui faut quelque chose comme ça. Mais il a les yeux de Gwen encore plantés dans les siens et sa voix dans les oreilles et tout ce qu'il fait sonne comme une trahison. Au fond, il aurait pu depuis longtemps baiser à droite et à gauche sans salir son âme pour autant, parce qu'il est triste, il a le droit, parce que c'est ce que font les gens. Il aurait au moins pu faire semblant d'être heureux, mais il n'y arrive pas.
Wade grogne de façon à peine compréhensible. Et puis il se retourne vers Peter, et il dit :
–On se les gèle.
Il n'a pas tort, et à vrai dire, il n'y avait aucune raison d'ouvrir cette putain de fenêtre. Peter se retourne aussi. Il a un visage de faux type blasé ; Wade, lui, ressemble à un gosse malgré la tête de motard qu'il se trimballe. Il a les yeux mi-clos et les cheveux encore plus hérissés que d'habitude.
Peter coince ce qui est presque un mégot entre ses lèvres et ferme la fenêtre derrière lui. Wade s'enroule dans la couette ; il a gardé ses vêtements pour dormir, contrairement à Peter qui ne porte qu'un jean. Il frissonne. Il finit silencieusement sa cigarette, adossé au mur, laissant les picotements du froid pénétrer sa peau.
C'est étrange, vraiment, quand Wade ne parle pas. Il parle tout le temps, sauf pendant le sexe et le matin. Il tend un bras en dehors de son cocon, quémandant la fin de sa clope, et Peter lui passe.
Peut-être que ça va, en fait, c'est comme avant, c'est arrivé une fois et le problème est réglé. Il aura le pouls qui s'accélère à chaque fois qu'ils se verront mais il noiera ses fantasmes sous la douche et tout ira bien comme ça.
Il rallume une autre cigarette. Tant pis.
Et puis Wade dit :
–Tu penses à quoi ?
Je pense à tes mains sur mon corps et mes doigts sur ses cicatrices. A ta peau sur la mienne et à ton souffle dans mon cou. Je pense que j'aurais du faire en sorte que tu prennes ton pied aussi au lieu de jouir tout seul comme un con, que j'aurais voulu entendre comment ta voix sonne bien quand tu perds tout tes moyens. Et je pense à tes mots dans mon oreille, je pense à toi qui me dit tout ce que tu vas me faire, je pense à quand tu te tais pour t'affairer à me faire me sentir bien et ça me fend le cœur. Et je me déteste, parce que je suis insupportable. Je me déteste peut-être même un peu plus que ça n'a été le cas ces derniers mois et c'est difficile, crois-moi.
Je suis désolé, désolé désolé désolé–
–A rien, dit-il.
–Tu peux me dire que ce qui s'est passé n'aurait pas du arriver, que c'était une erreur et qu'on doit faire comme si rien ne s'était passé, je le prendrais pas trop mal, tu sais. Même si j'aurais aimé profiter de tes petites fesses avant.
Il y a quelque chose à mi-chemin entre un soupir et un rire qui sort de la bouche de Peter en même temps que la fumée. Il s'étouffe avec.
–Je sais pas trop pour tout te dire, dit-il.
Wade ne lance pas une remarque, pas un mot, et c'est vraiment beaucoup trop perturbant. Peter n'ose pas croiser ses yeux parce qu'il sait que lui, il essaie d'entrer dans les siens.
–Dis quelque chose, dit Peter. C'est toi qui es doué avec les mots.
–Oh, te méprends pas, rétorque Wade. J'aime parler, ça veut pas dire que je fais ça bien. Je dis tout le temps des tas de conneries dans le désordre et c'est pas cohérent une seule seconde. Là par exemple, je pourrais te dire que je crève d'envie de pancakes et juste après, que t'es plutôt très mignon quand tu jouis.
–Par exemple.
–Et puis que ça me plairait pas de recommencer, parce que t'es mignon, justement. Je t'ai toujours trouvé mignon, si tu veux tout savoir. Je t'ai vu et je me suis dit, oh putain, lui,
–Wade.
–T'as voulu que je parle.
Peter soupire.
–Je vais pas te mentir, dit-il. J'ai aimé. Sur le coup ça m'a semblé carrément fantastique et j'ai même fini par oublier de me demander ce qu'on était en train de foutre. Maintenant je suis en train de me dire que c'est une mauvaise idée, que c'était comme ça, sur le coup, pas très réfléchi, qu'on avait tous les deux très envie de le faire mais... je suis pas très stable.
Peter omet bien sur gracieusement de placer dans sa tirade la fascination presque morbide qu'il entretient pour lui, depuis le début. De toute façon, il n'arrive même pas à mettre un nom dessus.
Il évite également le sujet de Gwen parce qu'il va mourir si il en parle.
–J'comprends, fait Wade. Tu sais, je pense pas que ce soit un crime. Tu l'as dit tout seul : t'en avais envie, moi aussi, je t'ai taillé une pipe et c'est pas une demande en mariage, y a pas besoin d'en faire toute une histoire.
Dans le cendrier, il y a un mégot qui fume encore. A côté, il y a quatre bouquins empilés les uns sur les autres, une 3DS , deux paquets de Marlboro Light vides et une boite de mouchoirs et Peter devrait vraiment penser à acheter une table basse. Et une poubelle.
–La question, dit Wade, c'est de savoir si maintenant, t'en as envie.
Bam.
Peter ne répond pas alors il continue.
–Écoute, si tu veux baiser, on fait ça quand on le veut et on est pas obligés de reconsidérer notre relation différemment. C'est juste un bonus, y a rien qui change. Je suis pas très prise de tête à ce niveau là. Et je te disais maintenant mais c'est pas obligé de littéralement être maintenant, enfin quoique, je suis ouvert à toute proposition parce que je t'ai déjà dit que t'étais plutôt craquant alors ça me gêne pas qu'on aille plus loin, pas du tout, mais je t'oblige à rien, hein, t'es libre et tout et je vais pas t'imposer quoi que ce soit donc si tu veux pas on oublie et peut-être que t'es même pas très branché mecs, à la base, j'y avais même pas pensé putain, ouais, donc–
–Wade.
Il l'embrasse pour le faire taire. Ses yeux se ferment, son ventre se tord. Il essaie d'arrêter le flot incessant et chaotique de ses pensées qui lui disent de ne pas faire ça ; il laisse l'instant se graver dans un coin de sa mémoire, dans toute la violence de ses émotions coupables. Les lèvres de Wade sont aussi rêches que le reste de sa peau et ses mains à lui effleurent la taille de Peter avant de se poser fermement dans son dos et en réponse, il s'approche un peu plus de lui. La cigarette de Peter brûle toujours entre ses doigts. Il rompt leur baiser pour se hisser de façon à se retrouver à califourchon sur les hanches de l'autre. Il crache la fumée entre les lèvres de Wade lorsqu'il se penche sur lui.
–Alors maintenant c'est genre, vraiment maintenant ? Dit Wade.
–Ouais, marmonne Peter contre sa peau.
Qu'est-ce qu'il est en train de foutre.
–T'es un peu plus pervers chaque jour, tu le sais, ça ?
Peter le sent sourire sous ses lèvres.
Bucky a ses doigts serrés autour de la main de Steve avec une force telle qu'il pourrait la broyer.
Heureusement pour Steve, il est un type plutôt costaud.
Il a appelé un taxi, Steve. Les médecins ont eu le temps de plusieurs débats de type est-ce que tout ça n'est pas un peu risqué vous êtes sûr qu'il est vraiment prêt parce qu'il faudrait pas que hein mais le psychiatre, lui, a affirmé qu'il était vain de tenter de guérir les traumatismes d'un patient terrifié par l'enfermement en le gardant entre quatre murs exigus.
Puis Steve étant, dans un premier temps, flic, et dans le second, le seul souvenir de Bucky, il a été décidé qu'il irait chez lui pour une période d'essai. Et qu'on le renverrait à l'hôpital si un quelconque incident se produisait, mais ça, Steve fera en sorte qu'il n'y en ait pas.
Darcy, les voyant arriver, baisse un peu le son de la musique qui envahit la selle. Elle fait signe à Steve de loin.
Steve a arraché tout ce qu'il y avait de photos, de coupures de presse et de morceaux de scotch sur son mur. Il a balancé tous les papiers qui traînaient sur la table de la salle à manger dans un tiroir. Le reste de l'appartement est plutôt neutre, alors ça va, Bucky ne devrait pas avoir trop de mal à se faire de repaires. C'est con qu'il ne vive plus à Brooklyn, au final. Il se serait peut-être souvenu de quelque chose.
–Je suis déjà venu ici ? Demande Buck.
–Jamais, répond Steve. Je me suis installé juste... après.
Parce que c'était trop dur.
Il le guide jusqu'à la chambre. Le lit est fait pour ce qui doit être la première fois depuis des années.
–Tu pourras dormir là, dit-il.
–Et toi ?
–Mon canapé est pas si mal.
Bucky ne dit rien, et c'est presque risible parce qu'au fond du crâne de Steve, il y a sa voix qui lui dit que mais non, ducon, c'est moi qui vais dormir sur le canapé, allez, un chocolat puis au dodo parce que c'est probablement ce qu'il aurait dit, avant.
Cinq ans de captivité ont volé beaucoup de choses à Bucky et c'est peut-être ça, le plus pesant. Tous les mots qu'il ne dit pas. Et puis il y a tout le reste, aussi. Il a les cheveux plus longs et les yeux éteints, il ne sort plus en t-shirt sous la neige juste pour avoir l'air d'un dur à cuire mais porte à la place des sweats à longues manches qui cachent les bandages qui couvrent toutes les blessures qu'on lui a infligées, il n'y a plus d'insouciance dans sa démarche ni d'insolence dans sa voix. Mais il est là, il se tient debout dans la lumière crue de ce matin d'hiver. Il est là et sa peau est éclairée de blanc nuage et c'est toujours ses yeux même sans son regard, c'est toujours sa voix même sans son ton. Bucky est brisé en mille morceaux mais peu importe parce que c'est toujours lui qu'il a devant lui. Steve le regarde et il voit en lui toute cette beauté un peu sale qui lui a toujours appartenu et elle lui casse la gueule sans ménagement.
Bucky, si tu savais comme je t'aime.
Un morceau de Black Rebel Motorcycle Club résonne à fond dans le café et Darcy tape sur son ordinateur. Ni l'un ni l'autre ne semble déranger les clients qui discutent par dessus les lourdes basses tout en grignotant les bagels, sandwiches et salades servis par les employés. Darcy, elle, a fini son assiette, et à côté, il y a un mug rempli d'une boisson fumante qui sent bon les épices. Elle a les yeux braqués sur les lettres qui s'accumulent sur le blanc de son fichier pour remarquer tout de suite la présence de Peter. Lorsqu'elle finit par le voir, elle se lève pour faire craquer son dos et étirer ses bras en arrière avant de reprendre place sur son siège.
–Hey, dit-elle, le nez dans son mug. J'te sers un truc ?
La vapeur fait de la buée sur ses lunettes.
–La même chose que toi.
Peter n'aime pas plus que ça le café à condition d'y ajouter une montagne de lait, mais ça tombe plutôt bien parce que Darcy fait des latte comme personne et qu'elle rajoute de la cannelle dedans quand c'est l'hiver. Elle prépare la boisson derrière le bar tout en fredonnant les paroles de la fin de la chanson. Lose Yourself se met à jouer quand elle tend la tasse à Peter.
–Merci.
Il attendra cependant encore quelques minutes avant d'y toucher parce qu'il va se brûler, sinon.
–Ca va ? Demande Darcy.
Elle reprend place sur son siège mais ses doigts sont encore croisés sur le bois foncé du comptoir. Darcy n'a pas encore repris son clavier en main et elle a le regard bien ancré dans le sien, à lui, et ça, ça signifie qu'elle a des choses sérieuses en tête.
–Ouais, dit-il.
–Parce que de ce que j'en sais, t'es dans une belle merde.
Mais non, non, c'est pas vrai, j'ai fait comme t'avais promis, j'ai rien pris, juré, j'ai à peine bu et personne a mis de l'herbe dans ce que je mangeais et j'ai même pas pleuré, j'étais juste là et puis il s'est rien passé de spécial, vraiment, à part peut-être que Wade et moi on-
–Oh, dit-il à défaut de trouver autre chose à dire.
–Te méprends pas, fait Darcy. Ce que vous deux faites de votre vie sexuelle, je m'en tape pas mal. Parce que ça me regarde pas, je veux dire. Mais quand je dis que t'es dans la merde, mon petit Peter, c'est quelque chose de plus compliqué qu'une ex petite-amie hystérique qui s'en prend à tous les prétendants potentiels au poste à coups de griffe. C'est plus compliqué que « oh non mais tu sais il faut pas t'embarquer dans ces choses-là avec lui parce qu'il couche que pour le sexe vu qu'il s'interdit d'aimer à cause de son passé sombre ». Et si c'est pas ça, tu vas me dire, c'est quoi le problème ? Vas-y, demande-moi.
–C'est quoi, le problème ?
Elle empoigne sa tasse et finit son contenu d'un seul coup. C'est une tasse avec un imprimé dessus, qui représentait autre fois un personnage d'Evangelion mais dont il ne reste plus que quelques bouts, maintenant. Elle n'a pas trop l'air de rigoler à propos de ce qu'elle raconte, mais peut-être essaie-t-elle de rendre la chose plus dramatique qu'elle ne l'est en réalité.
Darcy, t'inquiète pas, Peter, il a pas peur qu'on lui brise le cœur.
–Y'a plein de choses sur Wade que tu sais pas.
C'est terriblement vrai, et il n'y a jamais eu aucun doute là-dessus. Peter est plutôt du genre lent à la détente, du genre à comprendre les indices et les sous-entendus, mais avec deux semaines de retard. Alors Peter, là, il nage dans l'inconnu.
Darcy, c'est pas grave. Son cœur, il est déjà brisé, tu le sais.
–Le problème, dit Darcy, c'est qu'il est complètement taré. Et pas un taré de type original du genre le gars de ta classe en seconde qui trafiquait des trucs un peu bizarres, fumait de l'herbe entre deux cours et avait tendance à déconner un peu pendant les soirées. Je te parle de vraie démence, et j'exagère pas.
Dissuade-moi, éloigne-moi, fais-moi changer d'avis et oh oui, donne-moi envie.
–Wade a été diagnostiqué comme étant schizophrène et psychotique. Il dirait jamais ça à personne de lui-même mais je pense qu'il se fout bien que qui que ce soit le sache. Je le sais parce qu'on se connaît depuis très longtemps, et que je l'ai vu six ans dans un hôpital.
Peter trempe ses lèvres dans la mousse de sa tasse.
–Je sais qu'il est charmant. Fascinant, tout ce que tu veux.
–Darcy, je... je suis pas aveugle, ni rien, et j'écoute ce que tu me dis, mais... Si on l'a laissé sortir après ces six ans, c'est que ça doit aller mieux, non ?
–Il est dangereux, Peter.
Vas-y, persuade-moi, persuade-moi, et puis fais qu'il ne m'ait pas emmené dans cette cabine de chiottes où peut-être que c'était moi mais peu importe, empêche-moi d'être obsédé par lui même si c'est trop tard de toute façon.
–Il a eu des copines, des copains, et merde, même ses plans cul sont partis en courant. Y'a eu ce type qui s'appelait Matt. Il est venu pas mal de fois ici, le temps que ça a duré, parce que tu sais, Wade ne vit pas en haut mais c'est un peu un habitué quand même, alors il ramenait parfois du monde. Et puis à la base, moi, j'étais plutôt contente, parce qu'ils étaient mignons tous les deux et que je voyais Wade qui avait l'air heureux et tout. Et puis j'ai vu Matt arriver tout seul, une valise au bout du bras, pour me dire que c'était la dernière fois qu'il venait.
Peter se brûle. Et merde.
–Quand je lui ai demandé pourquoi, sa voix s'est mise à trembler un peu et il m'a dit « Wade ». Il m'a dit qu'il avait tenté de foutre le feu à son appartement, tout à fait conscient de ses gestes et pour aucune raison apparente. Et puis il s'est jeté par la fenêtre sous ses yeux, comme ça, parce qu'il pensait qu'il le pouvait, et comme il habite au deuxième il s'en est sorti avec quelques côtes fêlées et une entorse mais c'était la goutte d'eau, tu vois. Parce que Wade, il est comme ça. Il m'a déjà fait des commentaires sur le bruit que faisait sa voisine d'en haut alors qu'il n'y avait rien et que je sais que personne n'habite au-dessus de chez lui. Je l'ai vu lâcher le guidon d'un vélo dans une descente à pleine vitesse et rire aux éclats avec la gueule en sang. Je l'ai vu faire plein d'autres choses, mais ce que j'ai vu, moi, c'est rien par rapport à ce qu'il est.
C'est trop tard de toute façon.
–Et toi, tu te mets à fricoter avec lui, et je comprends. Il est attirant, c'est comme ça, i a cette attitude qui laisse personne indifférent. On est obligé de ressentir quelque chose pour ce type, que ce soit bon ou mauvais. On peut pas laisser Wade passer dans sa vie sans avoir senti ne serait-ce qu'une once de haine ou d'amour, d'affection ou de mépris.
C'est peut-être la description qui convient le mieux à Wade Wilson, et peut-être que c'est parce que Darcy comprend les gens mieux que personne.
–Je vais bien, fait Peter.
–Tu peux mentir à qui tu veux, mais pas à moi.
Darcy Lewis comprend tout et elle a réussi à voir en Peter Parker. Elle le comprend lui, et c'est terrifiant.
Darcy, c'est pas pour rien qu'elle est écrivain.
–C'est rien de sérieux, ok ? Y a pas d'engagement quelconque et... je pense que c'est rien de plus qu'une amitié avec profits, tu vois ? C'est pas sérieux. C'est juste comme ça, je vais pas... t'en fais pas.
Le regard gris-vert de Darcy sonde son esprit. C'est un peu son boulot, de faire ça, parce qu'il faut bien qu'elle trouve quelque part tout ce qu'elle raconte dans ses histoires. Elle a pris le pli ; elle s'est habituée à la mécanique du cerveau, aux opérations à cœur ouvert. Darcy est devenue capable de faire tout ça en un claquement de doigts.
–Fais attention à toi.
Promis.
–Promis.
Darcy se retourne vers son écran alors que Peter se risque à tremper à nouveau ses lèvres dans la mousse de son café. Elle fredonne les paroles de Spread Your Love. La violence de cette chanson contraste avec la précédente.
Darcy écrit les histoires. L'immeuble est un roman.
–Tu bosses sur ton bouquin ? Demande Peter.
–Pas pour le moment. Je suis en train de boucler une fanfiction. Je pense que mes lectrices vont venir me lancer des cailloux à ma fenêtre si je fais pas une mise à jour, ça doit faire trois mois que j'ai rien posté.
–Sur quoi ?
Elle désigne son t-shirt imprimé d'un salut vulcain et de la phrase live long and prosper.
–A ton avis ?
Peter sourit.
Que serait le monde sans eux ?
Natasha met un certain temps à se rendre compte de qui est devant lui. Il lui faut un moment pour recoller les morceaux, les bouts de photos, les bribes d'histoires. Elle ne dit rien, mais il faudrait, parce que si elle, elle a entendu parler de lui pendant des années, Bucky Barnes ne l'a jamais vu de toute sa vie.
–Je suis Natasha, dit-elle. Une amie de Steve.
Et je m'attendais à ce que ce soit lui qui m'ouvre la porte, mais c'est pas grave.
Ça fait bizarre de le voir en vrai. Il est grand, comme elle l'avait imaginé. Il est comme sur les photos, mais avec des traits plus fatigués. Des bandes blanches entourent ses avant-bras et doivent encore continuer jusqu'en dessous de son pull dont les manches sont retroussées. Les quelques séances de thérapie n'ont probablement pas réussi à effacer cinq ans d'horreur ; Bucky ressemble à un survivant, à un combattant. De ce que Steve lui a dit de lui, il est tout et rien à la fois.
C'est comme elle, au fond. Natasha aussi, elle est devenue un soldat.
–Oh, fait-il.
Puis il ajoute :
–Bucky.
–Je sais.
Bucky chasse de son visage quelques longues mèches brunes. Ses bras sont bandés jusqu'aux doigts.
–Steve est pas là, dit-il. Il est parti chercher du pain, je pense. Mais... si tu veux rentrer, il va pas tarder, de toute façon.
Il lui cède le passage, et Natasha rentre dans l'appartement. Elle n'a pas eu de nouvelles depuis longtemps ; Steve a passé les dernières semaines à l'hôpital et il était probablement déjà bien assez préoccupé pour s'occuper de ce qu'elle aurait voulu lui dire.
Natasha se dirige vers la cuisine.
–Tu as envie d'un thé ? Ou d'autre chose ? Dit-elle.
Elle fait comme chez elle.
–Je sais pas encore si j'aime bien ça, dit Bucky.
–C'est l'occasion, fait Natasha. Il y a ce magasin qui vend les meilleurs thés du monde sur le chemin entre mon studio de danse et le métro. J'en ramène toujours à Steve.
Natasha se hisse pour ouvrir l'armoire et saisit la boîte rose. Elle en sort deux sachets, et d'une autre armoire, elle prend deux tasses pendant qu'elle fait chauffer l'eau. Lorsqu'elle arrive dans le salon, elle les pose sur la table basse. Bucky est assis sur le canapé, la tête baissée. Il lit les planches non reliées d'une bande-dessinée.
–Qu'est-ce que tu lis ?
–Steve a gardé des affaires d'avant que je... disparaisse. Il m'a dit que c'était un projet qu'on avait, avant. J'écrivais l'histoire et il la dessinait. Je voulais voir.
–Je peux jeter un œil ?
Elle tend un des mugs à Bucky, qui lui tend les planches.
Les dessins se suivent sur les grandes feuilles de papier. Une fille en combinaison noire se bat dans une chorégraphie épique.
Steve a mentionné ses dessins, lorsqu'il lui a raconté son histoire. Elle ne les avait jamais vus, auparavant, notamment parce que ça fait des années qu'il n'a pas toucher à un crayon pour gribouiller autre chose que des notes ou une liste de courses. Et c'est tellement dommage, parce qu'il a un réel talent. On croirait voir les personnages bouger sur le papier. Au fond d'elle, Natasha nourrit l'espoir que quand toute cette merde sera terminée – le sera-t-elle un jour – Steve se remettre au dessin et à plein d'autres choses. Peut-être-même qu'il retrouvera le sommeil, que Bucky retrouvera la mémoire, qu'elle retrouvera la foi.
–Tu lui ressembles.
Natasha lève la tête.
–Pardon ?
–La fille sur les dessins. Tu lui ressembles.
Il fouille parmi les pages sur les genoux de Natasha et en récupère une pour illustrer son propos. Sur les autres, leur héroïne était cadrée en plan large, plongée, contre-plongée, de dos, en train de courir, de sauter ou de se battre. Cette planche la montre bien droite, face au lecteur et à l'ennemi, peut-être.
Et c'est son sosie craché.
Elle a la même rage dans ses yeux verts, le même demi-sourire au coin des lèvres. Sa peau est pâle, son nez est fin, ses cheveux sont roux. La seule différence, c'est qu'ils sont plus courts, ses cheveux, à elle.
Et il n'y a aucun moyen pour que ce soit elle, ce n'est pas possible que Steve s'en soit inspiré. Parce que ça ne fait pas assez d'années.
–C'est dingue, dit-elle. Quand on s'est rencontrés, ici, il m'a fait remarquer que je lui rappelais beaucoup quelqu'un, mais il ne m'avait jamais dit qui.
Quelque part, ce sont peut-être eux qui ont fait d'elle ce qu'elle est. Peut-être que ce sont les histoires qui font les héros.
–Le thé est bon, fait Bucky.
Natasha sourit.
–Contente que ça te plaise.
–Je peux te poser une question ?
–Ce que tu veux.
–Tu es avec Steve ? Je veux dire... vous êtes ensemble, ou quelque chose ?
Aucune réaction ne se dessine du côte de Natasha pendant quelque chose qui doit ressembler à une ou deux secondes, et puis elle laisse échapper un petit rire.
–Pas du tout, elle dit. On est de très bons amis. Il a beaucoup été là pour moi ces dernières années, et je suppose que moi aussi, à ma façon.
Elle pose soigneusement les planches sur la table basse et récupère son thé.
–Il n'a pas arrêté de te chercher, tu sais. Jamais.
Steve, tu sais, il n'a d'yeux que pour toi.
A ce moment, la porte de l'appartement grince.
–Je suis rentré, fait la voix de Steve.
C'est drôle, parce que malgré des semaines entières passées sur le plastique trop dur des sièges d'hôpital, Steve semble un peu plus en forme, un peu moins triste. C'est infime, mais c'est un début.
–Oh, salut Tasha.
La vie est faite de petites victoires.
–Salut Rogers.
Il a un sac en papier sous le bras.
–Petit déj', dit-il.
Et Natasha sourit.
–J'espère que t'as pris des croissants.
(1) La vérité c'est que j'ai vu BRMC aux Ardentes à Liège et que depuis je les écoute beaucoup, beaucoup. Et puis que j'ai pas beaucoup d'inspiration pour les titres de mes chapitres, aussi. En tout cas c'est un groupe génial, et je vous les recommande vivement si vous aimez le garage rock un peu sale, mais aussi les musiques très chill qui fleurent bon le soleil des soirées d'été.
Je voulais faire un peu plus d'histoire avec les personnages dont on parle moins, dans ce chapitre, mais ce sera probablement pour le prochain parce que je savais vraiment pas où les caser. Mais ça avance pour les autres, alors j'espère que ça vous plait. J'écris pas mal en ce moment parce que c'est le camp nano et tout, donc le chapitre onze devrait pas tarder.
