Disclaimers : je vous invite à lire la bande dessinée « Zizi, chauve-souris » par Lewis Trondheim.

Chronologie : se situe après « la théogonie des peluches ».

Note de l'auteur : j'ai toujours chaud. Voici donc de courtes vignettes produites par un cerveau surchauffé.

Octoplus

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— Toi, tu seras mon comptable.

Harlock chercha l'approbation dans les yeux charmeurs de son interlocuteur avant de se souvenir qu'il s'agissait d'un poulpe en peluche. Violet.

Une fois le pénible épisode des ours terminé (à cause d'une simple fête d'anniversaire, l'Arcadia avait échappé de peu à une invasion pelucheuse), le capitaine avait en effet rapatrié l'animal dans ses quartiers. Il n'avait jamais possédé de peluche aussi massive et toute cette affaire avait éveillé chez lui des réminiscences de doudous lapins et de chagrins consolés à coups de câlins poilus. C'était une sensation étrange, nostalgique, mais sans être triste comme la plupart de ses souvenirs pouvaient l'être. Elle avait tendance à chasser ses fantômes, s'était-il aperçu, et il avait décidé d'entretenir cette petite flamme vacillante.

En conservant le poulpe, donc. Il s'appelait Louis.

Et puis il était marrant avec tous ses tentacules.

Le céphalopode avait navigué entre différents spots (au pied du lit, sur le lit, dans le lit…) et s'était aujourd'hui échoué entre son bureau et l'armoire à alcoo… archives. Enfin, quoi qu'il en soit il était là, le regard aimant, fidèle malgré les traitements cavaliers qui lui étaient infligés (Harlock aimait bien s'en servir comme cale-pied quand il relisait des comptes-rendus, pauvre bête), et de toute évidence avide de rendre service.

— C'est très gratifiant comme poste, poursuivit Harlock. Comptable. Je peux même te nommer comptable en chef si tu te débrouilles bien. Il suffit… – Harlock fit pivoter son écran et, d'une pression des doigts, agrandit le tableau qui y était affiché – … de copier les chiffres de cette colonne-ci dans cette ligne-là, et de s'assurer que le total ici (il pointa une case) est conforme à celui-là (autre case).

Le capitaine se massa les tempes.

— Ensuite il faut vérifier un par un les codes bancaires, les clés de cryptage et la mise en place de l'anti-traqueur, puis virer les bonnes sommes de ce compte principal aux comptes individuels anonymisés.

Techniquement, personne ne devrait être en mesure de remonter jusqu'à l'Arcadia, soupira-t-il. La procédure mise en place par Tochiro passait par tellement de comptes-écrans qu'il se perdait lui-même.

— … et enfin… – Harlock regarda le poulpe comme un naufragé qui aperçoit une bouée de sauvetage – … il ne reste qu'à diviser le liquide ici (il désigna un coffre métallique) au prorata du grade, de l'ancienneté, des missions exceptionnelles effectuées et des montants déjà versés sur les comptes.

Et chaque membre d'équipage bénéficiait d'un régime différent, de primes différentes et devait donc recevoir une paye différente. C'était l'enfer.

Harlock fixa le poulpe, le tas de dossiers déjà traités (cinq), le tas de dossier restant à traiter (beaucoup trop) et se prit le front entre les mains. Il avait horreur de la paperasserie administrative.

Le poulpe lui renvoya une œillade charmeuse. Harlock hésita entre se rouler en boule par terre et réclamer un câlin à la peluche ou dévaliser son armoire à alco… archives. Puis il se rappela que ladite armoire ne contenait plus grand-chose (à part des archives, justement) depuis qu'il avait vidé sa dernière bouteille de whisky andorien la semaine précédente. Il n'était hélas pas désespéré au point de se rabattre sur les bières de Ganymède frelatées qui traînaient au fond des étagères, et il réservait le brandy d'Andromède pour les situations d'urgence.

Et il ne s'agissait pas d'une situation d'urgence, se répéta-t-il. Pas encore. C'était seulement de la comptabilité.

Il fit la moue, envisagea de continuer à s'avachir dans son fauteuil en attendant que ce foutu tableau administratif se remplisse tout seul, puis décida finalement de passer à l'action. Un ravitaillement efficace, c'était la clé des batailles gagnées !

Saisi d'un regain d'énergie, il se leva, installa le poulpe à la place qu'il venait de quitter, positionna avec soin les tentacules sur le bureau (un sur le clavier, un sur l'écran, un sur les dossiers… voilà), puis recula d'un pas pour admirer son œuvre. Parfait.

— J'te fais confiance, Louis, dit-il. Je suis sûr que tu es un super comptable !

Au moins autant que lui-même en tout cas. Paperasse de merde. Bleurgh.

Le poulpe semblait ravi de l'opportunité : à la lueur de l'écran, ses grands yeux constellés de paillettes brillaient d'excitation. Satisfait, Harlock abandonna donc ses tâches administratives urgentes aux bons soins des tentacules poilus et se hâta vers le mess.

De la comptabilité ! grogna-t-il in petto. Quelle abomination ! Si encore il avait pu régler le problème en tirant dessus ! Malheureusement l'administration s'avérait imperméable aux canons lasers. Il allait devoir affronter le monstre à mains nues.

Mais avant cela, il lui fallait un remontant (fort, si possible).

Et peut-être même du chocolat, s'il arrivait à forcer l'entrée de la cambuse.

Beaucoup, beaucoup de chocolat.