Chapitre 7:
FIÈVRE.
Assis au bord de l'étang dans le jardin du manoir Kuchiki, Gin s'amusait à lancer de petits morceaux de poisson séché pour le plaisir de voir les carpes koi se jeter dessus. De temps en temps, il en lançait aussi aux grues qui se les disputaient à grand renfort de cris stridents et de claquements de bec. Non loin de lui les deux jardiniers, qui travaillaient à la taille des arbres, l'observaient en se demandant pourquoi il passait ses journées dans le jardin, assis sur une pierre moussue, à regarder les carpes et les oiseaux. Ça faisait quatre jours que Gin était au manoir et les domestiques commençaient à s'habituer à sa présence discrète et silencieuse. Il ne les ennuyait pas et eux le laissaient en paix ce qui satisfaisait tout le monde.
Gin n'avait pas revu Byakuya depuis ce premier soir où il avait dit ne pas vouloir le voir. Un peu par fierté, un peu par esprit de conservation, Gin évitait le noble et regagnait sa chambre dès qu'il rentrait au manoir, le soir. C'était plus facile pour lui de fuir ainsi que de sentir son coeur s'affoler inutilement dès qu'il posait les yeux sur le noble ou qu'être encore blessé par son regard glacial et son attitude distante. Du reste, le noble n'avait jamais fait la moindre remarque sur la soudaine disparition de son invité et semblait trouver la situation satisfaisante. Gin n'allait certainement pas le contrarier.
Gin passa une main sur son front humide de sueur pour l'essuyer. Et referma son haori d'automne autour de lui. Il avait froid. Il ne se sentait pas très bien depuis un jour où deux. Il avait mal au crâne et parfois la tête lui tournait sans raison. Il se sentait faible et fébrile et songeait sérieusement à retourner se mettre au lit. Il couvait certainement quelque chose. Ce n'était pas le moment d'être malade. Il était fatigué aussi, il manquait de sommeil. Il ne dormait pas bien depuis sa sortie de prison, un certain noble hantait ses rêves. Ça le changeait des cauchemars à propos de Aizen mais ça ne le reposait pas d'avantage. Il songea qu'il ne pouvait pas demander de somnifères à Unohana, elle craignait beaucoup trop qu'il les utilise pour se suicider pour lui en prescrire. De toutes façons, il ne voulait pas répondre aux questions qu'elle ne manquerait pas de lui poser pour savoir pourquoi il refusait de manger.
Il jeta les derniers morceaux de poisson séché aux carpes et s'amusa à les regarder fendre la surface de l'eau comme de petits éclairs colorés. L'eau s'agitait avec des clapotis sonores. Un demi sourire apparut sur les lèvres pales de Gin tandis qu'il observait les poissons s'agiter comme des démons. Lorsque les carpes se calmèrent, Gin leva les yeux pour observer le ciel. Il se faisait tard, Byakuya n'allait pas tarder à rentrer. Il était temps pour Gin de se mettre au lit. Peut-être cette fois-ci ne rêverait-il pas du noble. Il frissonna dans le froid du soir tombant, mieux valait aller se mettre au chaud rapidement. Gin essaya de se lever mais il eut un étourdissement et dut aussitôt se rasseoir. Le jardin tournait autour de lui, lui donnant la nausée. Il ferma les yeux un instant pour essayer de retrouver ses sens. Son front était humide de sueur et il grelottait de plus en plus fort. Il fallait qu'il se couche et essaie de se reposer. Quand il ouvrit les yeux, ce fut pour voir Byakuya se diriger vers lui. Aussitôt son coeur fit un bond impressionnant dans sa poitrine.
- Ichimaru, commença le noble avant même d'arriver devant lui.
Gin leva la tête pour rencontrer le regard froid et indifférent du noble.
- Yukiko me dit que tu refuses de manger ce qu'elle t'apporte.
Gin ne vit pas l'utilité de répondre à ça.
- Il est hors de question que l'on pense que je fais mal mon travail à cause de toi. Tu vas manger et cesser de te faire plaindre.
- Je ne me fais pas plaindre, répliqua Gin, piqué au vif.
Sa brusque colère retomba aussitôt qu'il vit le regard glacial que Byakuya posait sur lui. Il baissa la tête comme un enfant pris en faute.
- J'ai pas faim, c'est tout, murmura-t-il en essayant d'ignorer les battements de son coeur.
- Et bien, tu vas te forcer, ordonna le noble.
Gin n'avait pas assez de forces pour ce genre de confrontation. Il était épuisé, gelé et avait mal à la tête. Il se sentait si faible. Il aurait voulu envoyer balader le noble, lui dire d'aller se faire voir. Après tout c'était lui qui ne voulait pas entendre parler de lui. Mais quand il se leva pour faire face à Byakuya, Gin fut pris de vertige et vacilla. Par réflexe, Byakuya l'attrapa par le bras pour l'aider à rester debout. Ses yeux perçants scrutèrent un instant le visage de son "invité" Il le trouva encore plus pale que le jour où il l'avait vu dans sa cellule. Il se demanda alors s'il n'était pas malade mais se retint de poser la main sur le front de Gin pour vérifier sa température. Mal lui en prit.
- Je ne me sens pas bien, avoua Gin. Je vais aller me coucher.
Byakuya fronça les sourcils.
- Pas avant d'avoir manger.
- J'ai dit que je n'avais pas faim.
Gin fit mine de s'éloigner mais Byakuya le rattrapa par le bras.
- Je ne te demande pas ton avis, Ichimaru. Tu es chez moi, tu fais ce que je te dis.
- Tu me prends pour l'un des larbins de ta division? Répliqua Gin, agacé.
Furieux, Byakuya resserra sa prise sur le coude du jeune homme, lui arrachant un petit cri de douleur.
- Lâche moi, tu me fais mal.
Byakuya ne se rendait pas compte que sa poigne était un supplice pour le malade. Il ne se rendait pas compte non plus que le peu de réiatsu qu'il laissait soudain échapper était insupportable pour Gin, accentuant le malaise qu'il ressentait déjà.
- Bya ... Byakuya ... Ton ... Ton réiatsu! ...
Gin avait du mal à respirer. L'impression de porter un poids invisible sur ses épaules s'accentuait de secondes en secondes. Un froid glacial tombait sur lui.
- Je ... Je crois que ... que je vais ... m'évanouir.
Byakuya comprit enfin ce qui se passait. Il réprima son réiatsu jusqu'à le rendre indétectable mais le mal était déjà fait. Gin fit quelques pas en titubant avant de s'effondrer comme une masse. Instinctivement, Byakuya le rattrapa avant qu'il ne touche le sol.
- Ichimaru, appela-t-il. Debout!
Aucune réaction de la part du jeune homme.
- Ichimaru?
Gin était réellement inconscient.
- C'est pas vrai!
Byakuya se retint de lever les yeux au ciel en signe d'exaspération: un Kuchiki ne devait jamais montrer son exaspération. Il prit Gin dans ses bras et le souleva sans effort. Le jeune noble fut surpris par le poids de son fardeau: même une femme plus petite que Gin pèserait plus lourd. Il avait perdu beaucoup de poids. Pourquoi cet idiot refusait-il de manger? Tenait-il tant que ça à mourir lentement? N'était-il donc pas content d'être libre? Pourquoi rendait-il tout si difficile.
Tandis qu'il marchait vers la maison, Byakuya sentit la chaleur émanant de la peau du malade à travers son shihakushô. Il était brûlant de fièvre et il grelottait vivement dans ses bras. Byakuya baissa les yeux vers lui. Gin paraissait si fragile et vulnérable à ce moment que le coeur du noble se serra. Il se souvint de ce que Yukiko lui avait dit et, étrangement, lui aussi avait envie de serrer Gin dans ses bras et de le protéger. Il ne comprenait pas pourquoi d'ailleurs. Mais c'était plus fort que lui. Il baissa la tête jusqu'à ce que ses lèvres frôlent la peau brûlante du malade. Elle sentait le miel et la menthe.
- Tout va bien se passer, murmura-t-il à l'oreille de Gin.
Ses lèvres frôlèrent les cheveux soyeux et la tempe du malade. Byakuya frissonna. Son coeur se mit à battre plus vite. Le contact de la peau de Gin était agréable, beaucoup plus qu'il ne l'aurait imaginé. Byakuya se demanda pourquoi il avait soudain tellement envie de la caresser. Il baissa la tête vers le visage de Gin et laissa son nez courir le long de sa joue et plonger dans sa nuque. Gin émit un petit gémissement plaintif et Byakuya se redressa. La tête du malade reposait sur son épaule. Ses lèvres pales étaient légèrement entrouverte. Sans savoir ce qu'il faisait, Byakuya plongea vers les lèvres offertes, doucement. Ses lèvres tièdes effleurèrent celles de Gin. Elles étaient douces et souples, vraiment agréables. Byakuya ne savait plus où il était, ni ce qu'il faisait. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il voulait ces lèvres. Il allait accentuer la pression de ses lèvres sur celles, si attirante, de Gin lorsque soudain:
- Kuchiki-sama?
Tiré de son état second, Byakuya se redressa en sursautant et se retourna pour faire face aux deux jardiniers qui arrivaient vers lui en courant.
- Kuchiki-sama, vous avez besoin d'aide? Demanda le dénommé Kumaro.
- Allez à la quatrième division, ordonna-t-il d'une voix qu'il parvint à rendre tout aussi glaciale qu'à l'habitude. Prévenez Unohana et dites de lui de venir, c'est urgent.
Les deux domestiques s'empressèrent d'obéir et filèrent rapidement. Byakuya tourna vers la maison. Il lança un regard vers Gin. Pourquoi avait-il fait ça? C'était complètement ridicule! Il n'avait pas pu s'en empêcher mais ça ne se reproduirait pas. Il y veillerait. Il n'y avait pas de place pour ce genre de débauche dans sa vie. C'était inadmissible. Un Kuchiki ne devait pas se comporter de la sorte. Il était au dessus de ça. Ce genre de fornication répugnantes étaient pour les chiens de Rukongai. Le chef du noble clan Kuchiki ne devait même pas y penser. C'était dégradant. C'était de la faute de cet idiot s'il ressentait toutes ces émotions inconvenantes.
- Yukiko! Appela-t-il en entrant dans la maison.
La jeune femme arriva de la cuisine.
- Qu'y a-t-il?
Voyant Gin inconscient dans les bras de Byakuya, elle se précipita vers eux.
- Que s'est-il passé?
- Il s'est évanoui. File préparer san chambre, vite.
- Tout de suite.
Yukiko s'en fut aussi vite que le lui permit son kimono. Quand Byakuya arriva dans la chambre de Gin, elle avait déjà étendu le futon sur les tatami et achevait de border les draps autour du matelas. Byakuya s'agenouilla près du futon et y déposa Gin. Le malade gémit faiblement tandis que Yukiko remontait la couette sur son corps grelottant.
- Il faut prévenir le médecin, fit-elle en se relevant.
- Unohana ne va pas tarder à arriver.
- Je vais chercher de la glace.
Elle fila hors de la chambre, laissant Byakuya seul avec Gin. Pendant un instant, le jeune noble observa le malade grelotter sous la couette. Pourquoi éprouvait-il cet irrésistible envie de le serrer contre lui? C'était inconvenant! Il ne devait pas y penser. Yukiko revint à temps avec sa bassine pour le sauver de lui même. La jeune femme posa la bassine d'eau froide, une éponges et plusieurs serviettes près du futon avant de s'agenouiller. Pendant un instant, Byakuya la regarda éponger le front du malade en se demandant pourquoi il avait envie de le faire lui même. Il se passa quelques minutes de silence pendant que Yukiko officiait. Elle ouvrait le kimono de Gin pour pouvoir éponger sa nuque et le haut de son dos lorsqu'elle poussa une exclamation d'horreur.
- Qu'est ce que c'est que ça?
Byakuya s'arracha à la contemplation de la maigreur de Gin pour se tourner vers Yukiko. Elle soulevait le buste du malade pour pouvoir observer son dos et ses épaules.
- Il est couvert de cicatrices.
L'un des sourcils de Byakuya se souleva en signe d'étonnement. Il se pencha vers le malade et observa à son tour le dos zébré de marques de blessures déjà cicatrisées depuis un moment. Le noble fut indigné de voir ça. Qui avait pu infliger pareil traitement à un capitaine du Gotei 13? La réponse était évidente!
Aizen, bien sûr!
Lors de son procès Gin avait avoué qu'Aizen n'hésitait pas à le punir quand il "n'était pas sage". Il avait admit à mots couverts que Aizen le battait. Ça avait indigné certains membres du Gotei 13 et beaucoup amusé les autres. Ceux-là n'hésitèrent pas à dire que Gin ne récoltait que ce qu'il avait semé. Byakuya ne faisait pas partie de cette seconde classe qui, selon lui, ne méritait pas de se faire appeler shinigami. Il les considérait tous avec dédain et mépris. Des imbéciles ne méritant pas son attention, voilà ce qu'ils étaient. Il ne comprenait pas comment on pouvait ainsi se réjouir du malheur d'un autre. Il ne comprenait pas comment on pouvait faire souffrir ainsi. Gin avait déjà beaucoup souffert sans que personne ne s'en aperçoive. Pourquoi s'acharner ainsi sur lui?
Personne ne ferait souffrir Gin tant qu'il serait sous sa garde, songea-t-il sans se rendre compte qu'il était lui même la principale cause des souffrances morales du jeune homme.
