Hey guys ! ^^ Eh oui, nouveau chapitre ! J'espère pouvoir garder un rythme de publication rapide à partir de maintenant, je sais que faire vingt-quatre chapitres rien que pour les Moissons semble beaucoup. Mais je vous assure que j'ai réfléchi longtemps à cela, et c'est l'organisation que j'ai trouvé la meilleure, afin qu'il n'y ait pas un tribut qui passe inaperçu (dans le cas où j'aurais mis deux tributs par chapitre comme pour Survivre). Je tiens aussi à dire, pour ceux qui commencent à s'inquiéter, qu'il y aura bel et bien des tributs plus jeunes. :)
La tribut de ce chapitre est assez spéciale, et je peux tout de suite vous prévenir que ce n'est pas avec elle que vous allez rire. Préparez-vous à entrer dans le monde douloureux de la dépression. Elle a été créée par Ljay Odair, j'ai hâte de savoir ce que vous en pensez :3 Je tiens aussi à spécifier, les noms de son frère et de ses cousins sont des surnoms, pas leur nom réel. Donc oui, ils sont assez bizarres XD. (aussi, je doute d'être la seule à trouver le vouvoiement hyper bizarre, mais ça fait parti du personnage :P) Sinon, le mentor a été créé par Aeringue, bien qu'on le voit à peine dans ce chapitre, et l'hôtesse par moi. :)
Comme toujours, merci énormément de vos reviews. Elles me font toutes si plaisir, je suis toujours impressionnée de nombre d'entre vous qui ont la gentillesse d'en laisser. Vous êtes les meilleurs lecteurs au monde *-*
Maryn : Merci beaucoup de ta review X) Aaah, tes compliments me font trop plaisir *-* C'est dommage que tu n'aimes pas Leonie, mais je peux comprendre. Elle a une personnalité qui peut déplaire à certains (tout comme n'importe lequel des tributs). Sinon, bah j'adore Kylian aussi ^^ Elle a de la chance d'être tombé sur un gars comme lui :3
Solene : Meuh non je suis déjà hyper contente que tu aies laissé plusieurs reviews à Survivre alors que la fic était finie, c'est vraiment gentil :D Et merci de la review sur le dernier chapitre :D Merci de tes compliments, ça me touche toujours :) (et à titre d'information, selon mes calculs, nous serons dans l'arène en juin ou juillet... sans vouloir décourager hein. Moi je trouve les avant-Jeux très intéressants, et ils permettent de rendre l'arène encore plus passionnante par la suite). Quant à Leonie, je suis très heureuse que tu l'aimes. En fait je suis comme elle moi aussi, je cache beaucoup mes émotions, du coup de je la comprend bien. Et concernant son altruisme, en effet elle est très aimante et loyale avec ses proches. Bon, c'est une autre histoire avec les étrangers par contre, XD.
Hana : Merci de ta revieeeew ! X) C'est super agréable d'entendre que j'ai bien écris un chapitre, et que j'ai bien retranscris les émotions d'un personnage. Ça me donne le sourire, ça me donne confiance en moi, et donc merci :) C'est aussi bien que tu aimes Leonie, elle est un personnage intéressant qui devrait promettre :3
Un grand merci à D. Would pour sa correction efficace et plus que rapide, ainsi qu'à Ljay qui m'a grandement aidé pour l'écriture de son personnage !
Enjoy ! (c'est moi ou je fais vraiment des NdA hyper longues à chaque fois ? u.u)
MOISSON DU SECTEUR TROIS
Une meurtrie silencieuse
Lullaby-Jay Parr, 17 ans, Secteur 3
Les rues sont silencieuses aux petites heures du matin. C'est le moment que je préfère. Tout est calme, la lueur du soleil commence à peine à éclairer mon chemin. L'ouïe développée de mes oreilles de chat capte un ronflement dans la maison à ma gauche.
Les images de la nuit continuent de me hanter et je les laisse sans lutter : « L'odeur lourde du sang, le bruit mat d'un poing contre une mâchoire, les grognements de douleur et les encouragements hurlés. La lumière diffuse qui éclaire le vieil entrepôt décrépi, les garçons qui s'effondrent les uns après les autres… »
Cette fois, il n'y a pas eu de mort.
Je m'arrête enfin devant la porte d'entrée de ma maison, après quarante-cinq minutes de marche – ça veut dire que j'ai dépensé au moins deux cent quarante calories pour l'aller et retour. Elle me semble presque étrangère. J'y ai si peu vécu. À mes dix ans, j'ai été placée au pensionnat et c'est là que je réside depuis. Les sœurs nous ont laissé rentrer chez nous une semaine avant la Moisson, au cas où l'une d'entre nous serait tirée au sort. Comme si ça changeait quoi que ce soit pour moi… Mais j'imagine qu'au moins, je passe plus de temps avec mon frère.
J'ouvre délicatement la porte et m'introduis silencieusement à l'intérieur. Je monte directement au deuxième étage, passant devant la chambre de Lieutenant-H. Je m'arrête en face de la mienne, m'apprêtant à tourner la poignée quand j'entends des bruits de pas.
Mon frère, Lieutenant-H, se tient dans l'encadrement de sa porte, les yeux terriblement cernés comme toujours. J'avais espéré que sa phobie était terminée, mais elle semble aussi forte qu'avant. Il est persuadé qu'il va mourir s'il s'allonge et ferme les yeux. C'est pourquoi il n'arrive à attraper que de rares heures de sommeil sur une chaise toutes les nuits. Et c'est aussi pourquoi il ne s'est fait aucune modification physique – contrairement à moi – puisque les opérations chirurgicales même minimes requièrent que les patients soient endormis.
– Little Jay ? murmure-t-il d'une voix rauque, se frottant les yeux.
Je hoche la tête, ne m'approchant pas de lui.
– Vous y êtes encore allée, n'est-ce pas ? me demande Lieutenant-H avec une note de reproche.
Je ne réagis pas, me contentant de le regarder. Je ne saurais pas quoi lui dire, de toute manière. Oui, j'y suis encore allée. Je dois y aller. J'ai besoin de comprendre. Pourquoi faisait-il ces combats, pourquoi en avait-il tant besoin ? Pourquoi s'est-il fait tuer ainsi ?
– Vous ne faites que vous torturer, continue mon petit frère faiblement. Vous le savez ça, non ?
Oui, je ne fais que me torturer. Je le mérite. Je n'ai pas su les suivre, mais j'ignore aussi comment continuer à vivre. R.3.M et Great Jay sont morts, et je n'ai plus que Lieutenant-H en ce monde. Je n'ai plus que lui. J'aimerais que ce soit assez, j'aimerais tant…
Mais je suis incapable d'oublier mes deux cousins. Ils me manquent tant…
Je baisse les yeux et il soupire, se retirant dans sa chambre sans rien ajouter. Je me glisse dans la mienne et me couche en boule sur mon lit, regardant fixement le mur. Au pensionnat, je ne pouvais pas sortir au milieu de la nuit, la punition était sévère. Je l'ai quand même fait quelques fois, mais peu souvent.
Depuis que je suis ici, j'y vais toutes les nuits. Les combats prennent place à partir de minuit et se termine vers deux ou trois heures du matin, à moins que les Thraxs ne fassent irruption, ce qui est rare. J'ignore qui organise cela, mais ils savent ce qu'ils font. R.3.M y allait souvent. Il aimait risquer sa vie, aimait cette particulière sensation de savoir que sa vie ne tenait qu'à un fil, que d'un mouvement mal placé, il serait parti.
C'est ce qu'il me racontait, du moins. Je n'ai jamais compris. Finalement, il est bel et bien mort, contre un autre jeune à la recherche de sensations fortes comme lui. Il est mort, il y a un an maintenant, dans un entrepôt pourri, devant une centaine de personnes. Devant moi et son frère.
Je sens les larmes me brûler les yeux à nouveau et me recroqueville encore plus, étouffant mes sanglots dans mon oreiller. Je sais qu'assister aux combats ne changera rien. Mon cousin est parti, il ne reviendra jamais. Mais je veux… j'ai besoin de comprendre…
Prenant de grandes inspirations, je tente de reprendre mon calme. Perdue dans le cauchemar qu'est ma vie, je m'endors d'un sommeil agité. Je rêve de l'hôpital où le médecin confirme la mort de R.3.M, de ma course pour rejoindre Great-Jay, de son corps qui fait la chute fatale et de moi qui regarde par la fenêtre, impuissante.
Je me réveille en sursaut, le corps en sueur, le cœur palpitant. Pendant un moment, je crois être à l'enterrement des mes deux cousins, dernier souvenir de mon rêve, mais tout se replace rapidement. Regardant l'heure, je constate que je n'ai dormi que trois heures. Ce n'est pas inhabituel pour moi, malheureusement.
Je me lève, mon corps fatigué se plaint mais je l'ignore, comme je l'ai toujours fait. Je commence par me peser, complètement nue, soulagée d'être encore à quarante-neuf kilogrammes. Du coin de l'œil, je capte un reflet de mon corps dans le miroir et me place devant, m'observant plus longtemps.
D'un regard critique, je touche mon ventre, mes cuisses, mes fesses. Serais-je jamais assez mince à mon goût ? Je passe une main dans mes longs cheveux d'un blanc pur – comme mes sourcils –, ne prenant pas la peine de coiffer ma frange désordonnée. Ma peau bleue aux paillettes argentées cache le teint blafard que je partageais avant avec mon frère.
Suite à la mort de mes cousins, j'ai ressenti le besoin de me changer. Je me suis rajoutée des oreilles de chat noir à la place de mes oreilles humaines, mes pupilles se contractent comme celles des chats, je me suis légèrement allongée les canines, et j'ai rajouté des points blancs sur mon visage me donnant d'étranges moustaches de chat. Il n'y a que la couleur de mes yeux que j'ai gardé intacte, bleu-vert avec une tâche ambre orangée dans l'œil droit. R.3.M avait la même couleur, mais il portait des verres de contact marron, n'aimant pas la différence.
Je touche le tatouage doré du signe de l'infini à l'intérieur de ma cuisse droite, le même qu'avaient mes cousins. Une seule larme coule sur ma joue et je la laisse sécher ainsi. Me redressant, je m'observe une dernière fois dans le miroir, me reconnaissant à peine. Le moi à l'intérieur est si différent de ce moi extérieur qui fait tourner les têtes… J'ai parfois l'impression d'être une étrangère dans mon propre corps.
J'espérais qu'en changeant mon physique, je pourrais passer à autre chose. Mais en fin de compte, rien n'est arrivé. Je suis toujours aussi perdue, toujours aussi… meurtrie.
Après un dernier coup d'œil au miroir, je me glisse sous la douche. Quand j'en ressors, je me sens un peu plus sereine, plus en contrôle. Je mets mes habituelles boucles d'oreilles argent en forme de lézard. Mon bracelet en hématite est à mon poignet, comme toujours. Je ne m'en suis pas séparée une seule fois depuis la mort de R.3.M. C'était le sien, et il me l'avait confié avant de s'engager dans « l'arène ». La famille s'étant débarrassée de toutes les affaires de mes cousins, c'est le dernier souvenir matériel qu'il me reste d'eux.
J'enfile une courte jupe noire et un chemisier blanc, ajoutant un simple carré de soie à mon cou. La Moisson est aujourd'hui… Je me demande si je devrais avoir peur d'être tirée au sort. Ce n'est pas le cas. Je m'inquiète pour Lieutenant-H, il a treize ans donc il est éligible, mais pas pour moi. Après tout, j'aimerais tant avoir la force de me suicider comme Great Jay. Participer aux Hunger Games ne ferait que réaliser ce vœu.
Quittant la salle de bain, je m'arrête brièvement devant la chambre de mon frère. Je crois que si je suis encore en vie, c'est uniquement grâce à lui. Tout comme d'être sortie de mon mutisme. Je ne parle toujours pas beaucoup, mais suite au décès de mes cousins, je n'ai pas dit un seul mot pendant sept mois.
J'aurais souhaité que mes premiers mots soient « Je t'aime » à l'intention de mon frère, mais je n'ai jamais su exprimer mes sentiments. À la place, ils ont été « Passe-moi la carafe d'eau, s'il te plaît. ». Cela a été la première et dernière fois que je l'ai tutoyé.
– Venez-vous manger ? dit une petite voix derrière moi.
Je me retourne en sursaut, me retrouvant face à face avec Lieutenant-H. Il porte un complet cravate sobre, probablement à la demande de Mère pour la Moisson. J'aimerais lui dire qu'il est beau, comme ça. Qu'il fait mature, élégant. Mais je me contente d'hocher la tête, le suivant jusqu'à la salle à manger.
Nos parents sont déjà là. Père lève à peine ses yeux rouges du journal. Il porte son habituelle toge noire par-dessus un costume cravate, très semblable à celui de mon frère. Ses cheveux noirs sont impeccablement peignés, bien sûr. Il porte une tasse de café à ses lèvres rouge sang avec un petit « Fils » comme simple salue en direction de Lieutenant-H.
Mère porte aujourd'hui une extravagante robe noire, accompagnant ses cheveux ébène surmontés d'une grappe de raisins. Je n'ai jamais compris pourquoi elle se l'était faite implanter. Sa peau verte constellée de tatouages aux motifs vinicoles argentés est la seule trace de vraie couleur dans notre sobre famille. Elle me lance un regard dédaigneux mais ne dit rien, prenant une bouchée de son plat.
M'asseyant en face d'eux, je m'empare d'une pomme et la coupe en deux. Je me force à en prendre une petite bouchée, essayant d'ignorer sans trop réussir le nombre de calories que cela représente. Une demi-pomme fait trente-sept virgule cinq calories. Mais j'en ai dépensé pas mal cette nuit, donc je peux me permettre de manger un peu ce matin. Peut-être même de prendre la pomme en entier, ce qui représenterait soixante-quinze calories.
Voyant la baguette, j'avance la main avec hésitation, me demandant si je pourrais en prendre une toute petite tranche. Ça ferait quatre-vingt-cinq virgule cinq calories, et si je fais une marche rapide en me rendant à la Moisson je peux le perdre rapidement… Je tends la main encore un peu, et c'est alors que mon regard croise celui de Mère. Elle me fait un petit sourire condescendant.
– Prendre du poids est bien plus facile qu'en perdre, Fille, vous savez ? me susurre-t-elle gentiment.
Je rétracte ma main, honteuse, et repousse même ma pomme. Je n'en ai mangé que le quart, mais je me sens maintenant incapable d'en ingurgiter davantage.
– J'aime bien ce journaliste, il raconte les faits tels qu'ils sont, commente Père avec un hochement de tête satisfait, pliant le journal pour le déposer à sa gauche. L'article sur ma dernière affaire est très bien écrit.
– C'est parce que vous lui avez offert des cigares avant la rédaction, non ? se moque gentiment Mère.
– Bien sûr que non, je tenais simplement à lui témoigner mon appréciation de son travail.
Lieutenant-H et moi restons silencieux. Il n'y a rien à dire, de toute manière. Ils ne s'attendent pas à ce que nous participions à la conversation. Père est dans la justice et Mère dans la gastronomie, bien que j'ignore leur profession exacte. Mais après toutes ces années, j'ai compris que leur travail est prenant au point qu'ils oublient l'existence de leurs propres enfants.
– Je pars demain pour deux semaines, prévient Mère. Je serais partie plus tôt, mais puisque nous sommes forcés d'assister à la Moisson…
La rébellion n'a pas eu grand impact dans ma famille, si ce n'est d'un léger mécontentement et de quelques richesses perdues. Mais personne n'a été envoyé en prison, et mes parents savent profiter de la situation pour tout de même bien s'en sortir. En tout cas, ça n'a certainement pas ralenti leur train de vie.
Parfois, je m'en veux de laisser Lieutenant-H vivre seul avec eux. Mais il est leur précieux fils. Les filles ne sont pas importantes, elles ne sont là que pour supporter leur mari. Ce sont les fils sur qui tous les espoirs portent. Mon petit frère ne déroge pas à la règle.
Je peux enfin quitter la pièce quand Père se lève, et je le fais immédiatement. Je rejoins ma chambre avec un soupir de soulagement. Est-ce normal de détester être en présence de ses parents ?
Je m'approche du terrarium et prends mon python Basileus dans mes bras. Rien qu'à son contact, je me sens déjà plus calme. Je respire profondément, caressant ses douces écailles. J'ai hâte de quitter la maison familiale, mais je ne souhaite pas retourner au pensionnat, où je suis la tête de turque des autres filles. Je ne suis bien nulle part, en fin de compte.
Et voilà. Encore une fois, je me demande pourquoi je suis toujours en vie.
Après quelques minutes, je repose Basileus dans le terrarium et décide de quitter la maison. J'ai l'impression d'étouffer ici. Je croise mon frère en chemin, et il m'observe de ses grands yeux marron sans rien dire. Rassemblant mon courage à deux mains, j'arrive à sortir les premiers mots de la journée :
– Vous voulez m'accompagner ?
Il hoche la tête avec un petit sourire, que je lui retourne tristement. Pourquoi une chose si simple lui fait tant plaisir ? Le remord me prend à nouveau à la gorge. Je suis une si mauvaise grande sœur… Toujours absente, incapable de lui témoigner mon amour, incapable de me satisfaire du sien pour vivre…
Nous sortons sans même prévenir les parents, et puis de toute manière, s'en préoccuperaient-ils ? Les rues fourmillent de passants ; la Moisson n'est plus que dans une heure et demie. Je déambule ça et là, Lieutenant-H sur mes talons. Finalement je m'arrête devant un petit parc pour enfants. Un souvenir remonte à la surface, si vif que j'ai l'impression qu'il n'a eu lieu qu'hier. Moi et un garçon, de deux ans mon aînée, qui nous balançons.
Tout simple, mais si fort. Ce garçon – quel était son nom déjà ? – était le premier à m'avoir fait découvrir le monde extérieur. Me sortant à l'insu de nos parents, il m'a emmené dans toutes sortes d'endroits. C'est avec lui que j'ai fait mon premier vol. Avec lui que j'ai dégusté les meilleurs bonbons. Avec lui que je me suis engueulée avec un gamin prétentieux pour la première fois. Et avec lui que j'ai été libre du contrôle de mes parents pour la première fois.
J'aimerais le remercier, si je le revois un jour.
À côté de moi, Lieutenant-H s'agenouille, et je l'imite, curieuse.
– Pardonnez-moi, murmure-t-il doucement.
Me penchant encore plus, je vois la fourmi écrasée qui gît à ses pieds. Je ne peux m'empêcher d'être émue. Mon petit frère est si gentil, si doux… Comment est-il devenu ainsi avec la famille qu'il a reçue ? À partir de maintenant… Oui, à partir de maintenant, je devrais passer plus de temps avec lui. Je devrais… Je dois lui dire que je l'aime.
Je me relève, lui faisant signe de me suivre. Je sais où je veux aller maintenant. L'endroit devrait lui plaire. En chemin, il me raconte sa théorie scientifique concernant les fourmis et les nuages. Je l'écoute avec plaisir. Ça ne fait aucun sens, et pourtant, il y a une certaine logique… Il est comme moi, il aime les sciences. Je suis contente que nous partagions cette passion.
Nous nous arrêtons devant la clinique vétérinaire où je passe mon temps libre. J'y ai appris à soigner les animaux, et même à participer aux chirurgies en tant qu'assistante. Depuis quelques mois, le propriétaire m'envoie même en mission pour m'occuper des animaux sauvages.
Je me souviens d'un rêve que j'avais… Il me semble si lointain maintenant… Je voulais participer à un programme visant à recréer des espèces disparues à partir des archives d'ADN de l'ancien monde. Peut-être… Peut-être pourrais-je vouloir cela à nouveau ? Avancer dans la vie avec un but, comme avant… Avant R.3.M et Great Jay…
Je baisse les yeux. Dès que je crois voir une lueur d'espoir, je repense à eux et… Comment puis-je être heureuse alors qu'ils sont morts ?
– Little Jay ?
Sursautant, je force un minuscule sourire sur mes lèvres et débarre la porte de la clinique. Le propriétaire m'a donné la clé, afin que je puisse venir nourrir les animaux même quand il est absent. Je fais signe à mon frère d'entrer, et le mène là je sais qu'il s'amusera le plus. En présence des hamsters.
Pour ma part, je fais ma ronde habituelle, vérifiant que tous les animaux se portent bien. Je nourris ceux qui en ont besoin, en caresse d'autres. Je m'arrête plus longuement devant les bébés. Des chatons, des oisillons, des chiots… Ils sont si attendrissants. S'il y a un moment où je suis presque heureuse, c'est bien en la présence d'animaux.
Quand je retrouve Lieutenant-H, il est en train de jouer avec un hamster russe, un innocent sourire aux lèvres. Une profonde angoisse me submerge brusquement. Et s'il était tiré au sort ? Et s'il se retrouvait dans les Hunger Games ? Je n'aurais plus personne… Et lui serait seul, abandonné à lui-même dans cette horreur que sont les Jeux…
Dans un mouvement spontané, avant même que je ne puisse m'en rendre compte, je prends mon petit frère dans mes bras. Il reste rigide, tout aussi étonné que moi de ce geste de tendresse si peu familier. Mais lentement, il s'y abandonne, serrant ses maigres bras autour de ma taille. Je sens quelques larmes couler le long de mes joues et les essuie discrètement, m'éloignant de lui.
Je n'ai pas pu lui dire « je t'aime », mais c'est déjà un début, non ?
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Le lieu où prend place la Moisson est sur le terrain d'une ancienne école primaire. Je me demande ce qui est arrivé aux enfants. Ont-ils été bombardés avec celle-ci ? Ou bien sont-ils tous sains et sauf ? Et maintenant, quelle école fréquentent-ils ?
Mais peu importe tout cela. Lieutenant-H se tient tout près de moi, le corps tremblant d'anxiété. J'aimerais le rassurer, lui dire que tout ira bien. J'ouvre la bouche en vain, incapable de sortir un seul mot. Finalement je me résigne à simplement lui pointer la file pour les inscriptions. Quand c'est notre tour, je passe avant lui pour bien lui montrer comment faire.
C'est une jeune femme qui est en face de moi, et par son apparence j'en déduis qu'elle est une habitante du Capitole. Je me demande ce qu'elle pense de faire un tel travail. Tout comme les autres qui s'occupaient auparavant des Hunger Games et qui doivent le faire à nouveau. Un Thrax se tient derrière elle, probablement pour s'assurer qu'elle ne triche pas en donnant moins de papiers à l'un ou à l'autre.
– Votre nom ? me demande-t-elle d'une voix fatiguée.
Je me contente de pousser vers elle ma carte d'identité, qu'elle inspecte minutieusement.
– Dix-sept ans, vous avez donc six papiers à votre nom. Et je vois que vous n'avez pas pris de tesserae.
Je hoche la tête. Les inscriptions pour les tesserae étaient ouvertes depuis l'annonce des Jeux du Capitole jusqu'à hier soir à minuit. Six petits papiers blancs sortent d'une espèce d'imprimante, et elle les compte devant moi pour que je m'assure que tout est en ordre. Puis ils sont confiés à un Thrax qui les enferme dans une petite boîte pour ensuite les apporter sur la scène où les deux immenses bols de verre de remplissent lentement.
– J'ai besoin d'une goutte de sang, maintenant, me dit la jeune femme, attirant mon attention.
Je tends le doigt, qu'elle pique rapidement, récoltant la perle rouge. Il y a un mois, un recensement a été fait de tous les enfants du Capitole, mais après les bombardements et le camp de réfugiés qui a été créé aux abords du Secteur Douze, il n'est pas facile de trouver tous les mineurs de la ville.
En chemin vers ici, Lieutenant-H et moi avons vu une fille qui doit avoir seize ans se faire traîner de force jusqu'à la Moisson par des Thraxs. Avec ses vêtements en haillons, il semble qu'elle vivait à la rue depuis quelque temps. Ces jeunes-là, ils ne sont dans aucun registre. S'ils ne se pointent pas à la Moisson, personne ne le saura. C'est pourquoi les Thraxs fouillent les moindres recoins du Capitole pour dénicher tous douze à dix-huit ans.
Je suis enfin dirigée vers la section des dix-sept ans, et je lance un dernier regard que j'espère encourageant à mon petit frère qui disparaît parmi les treize ans. Et voilà, ça commence.
À côté de moi, je vois des filles et des garçons regarder avidement leur télévision portable, où on peut déjà assister à la première Moisson. Je me contente de fixer mes souliers, fronçant le nez. J'ai un mauvais pressentiment. Tout ce que je souhaite, c'est que Lieutenant-H ne soit pas choisi. Tout sauf ça.
Ils nous font écouter un court film pour passer le temps, puis enfin les allers-retours des Thraxs pour remplirent les bols de verre se terminent et l'hôtesse grimpe sur l'estrade. Elle est d'apparence étrangement terne, les cheveux bruns longs et plats attachés en chignon, les yeux jaunes, des taches de rousseur sur le nez, les oreilles légèrement pointues qui témoignent d'une ancienne opération, et bien en chair sans être grosse. Mais ce que l'on remarque le plus est probablement sa poitrine généreuse, qu'elle tente d'aplatir par une mignonne robe blanche aux motifs de fleurs.
– Bonjour Panem, dit-elle d'une voix calme avec une petite courbette. Je me nomme Isidore Montie, et je serai l'hôtesse du Secteur Trois. Je vous souhaite de joyeux Hunger Games, et puisse le sort vous être favorable !
Il y a de faibles applaudissements, mais elle ne semble pas se préoccuper du manque de réaction. Se tournant vers un grand noir imposant, elle lui envoie un sourire éclatant.
– Et voici le mentor de ces Jeux, Krasny Medved !
Celui-ci croise les bras, le regard fixé au sol. Il semble plus que mécontent d'être là. Je me demande pourquoi. Les mentors ne sont-ils pas des volontaires ? Isidore se met ensuite à réciter l'importance de ces Jeux du Capitole d'une voix légèrement énervée qui témoigne bien qu'elle n'est pas contente d'avoir à dire tout cela.
Puis c'est au tour du tirage. Les jeunes autour de moi tremblent presque sur place, certains se tiennent les mains, les couples s'enlacent. Quant à moi, je suis étrangement sereine. Je pose les doigts sur mon bracelet, fermant les yeux. Un frisson me parcourt des pieds à la tête, et j'ai soudainement l'impression que mes deux cousins m'appellent à eux. Qu'ils me disent que c'est bon maintenant, que je peux enfin les rejoindre.
C'est pourquoi je lève ma main quand l'hôtesse appelle pour des volontaires.
Je me fraie un passage à travers la marée humaine et monte sur la scène avec un calme immense. Pour la première fois depuis un an, j'ai l'impression d'avoir pris la bonne décision. Une fille descend à toute vitesse, en larmes, et je me place devant Isidore. C'est mieux que je sois celle qui meurt plutôt qu'une autre, puisque je ne veux pas de la vie. Maintenant que je suis réellement portée volontaire, je sais au plus profond de moi que c'est ce que j'avais l'intention de faire depuis le début.
– Ton nom ? me demande l'hôtesse, la surprise déjà effacée de son visage.
J'ouvre la bouche, mais ce n'est qu'un marmonnement incompréhensible qui sort.
– Répète s'il-te-plaît, ma chérie ? me demande-t-elle gentiment.
Ma mâchoire se ferme résolument et je suis incapable de sortir un son de plus. Je la regarde droit dans les yeux, essayant de lui faire comprendre mon dilemme, mais elle insiste à nouveau avec une note de frustration. Finalement, je sors ma carte d'identité et la lui tends sans plus de cérémonie.
– Ah, bien... Une main d'applaudissement pour la courageuse Lullaby-Jay Parr ! s'exclame Isidore en se tournant enfin vers la foule de notre Secteur.
Je lève les yeux, et bien malgré moi ils croisent le regard accusateur et meurtri de mon petit frère. Une vague de panique et de remord me submerge alors et je dois me mordre l'intérieur de la joue pour ne pas pleurer, croisant les bras.
Oh, faites qu'il ne se porte pas volontaire aussi ! Je suis désolée. Je suis si désolée. Je l'ai abandonné. Comme Great-Jay et R.3.M m'ont abandonnée, je lui ai maintenant fait la même chose.
L'hôtesse appelle un nom auquel je ne porte aucune attention, et un garçon sort de la section des quatorze ans. Je détourne les yeux de Lieutenant-H, soulagée qu'il ne se soit pas porté volontaire et incapable de soutenir son regard plus longtemps. Je me contente de fixer mes souliers pour le restant de la cérémonie, qui se termine peu de temps après.
Nous sommes amenés dans un minuscule bâtiment construit à la va-vite ne comportant qu'un couloir et deux pièces. Des Thraxs patrouillent autour avec des airs menaçants. Je me laisse tomber au sol et les larmes se mettent à couler librement sur mes joues.
Qu'ai-je fait ?
Les minutes passent et personne ne vient. Je suis presque soulagée. Si mon petit frère était venu… Je ne sais pas si j'aurais pu supporter sa déception, sa colère... Son incompréhension. Son regard qui m'aurait dit : Comment as-tu pu m'abandonner ?
Non… Je ne l'abandonnerai pas. Je ferai tout pour revenir en vie. Je ne peux pas le laisser seul au monde ainsi. Je ne peux pas lui faire vivre ce que j'ai vécu avec mes cousins.
Je dois survivre aux Hunger Games. Pour lui.
