Pendant les jours qui suivirent, Anders passa son temps à la clinique, s'occupant autant que possible des nombreux patients qui s'accumulaient devant sa porte. Soigner les nécessiteux, ou même écrire ses manifestes, qu'importe, tant qu'il ne laissait pas son esprit divaguer et permettait à Sebastian d'entrer dans ses pensées.
Il ne voulait en aucun cas que ses souvenirs de ce qu'il s'était passé dans la grotte refassent surface.
Oui, il avait honte, il lui fallait bien l'admettre. Le viol est très certainement un des actes les moins glorieux que l'on puisse commettre. Et quand la victime avait mérité cette souillure ? Quand briser un adversaire pour faciliter ses plans devenait nécessaire ?
Quand le désire charnel devenait plus fort que tout ?
Dire qu'il avait tout haï de son comportement serait un mensonge, il n'avait en aucun cas simulé les expressions de son plaisir, c'était bien son ressenti, et bien qu'il nourrissait un profond dégout pour le prince, il lui était impossible de nier qu'il était un bel homme. Mais il n'arrivait pas à chasser de son esprit le regard désemparé, suppliant le Créateur et criant de rage de l'archer. S'il s'attendait en effet à voir cela dans ses yeux, jamais il n'aurait cru pouvoir être autant déstabilisé par ceux-ci.
C'est tout de même étonnant de se dire que les yeux peuvent véhiculer tant d'émotions.
Anders venait juste de guérir un énième réfugié quand il se décida enfin à éteindre la lanterne devant sa porte et en finir avec sa journée de travail. Il faisait déjà nuit, et excepté pour les quelques lanternes disséminées dans la clinique, les ténèbres avaient happé la majorité de l'endroit.
Comme tous les jours, il se laissa tomber lourdement sur la chaise de son bureau, son corps fatigué de l'énergie dépensée ne pouvant plus le porter.
Et c'est là que revinrent les iris bleus du chantriste. Ces iris d'une beauté froide, qui pouvaient vous déchirer l'âme, de dédain ou de peine.
Il se souvint de toutes ces fois où il s'était fait traiter de tous les noms par l'archer, mais si ses mots faisaient mal, la dureté de son regard plus encore. Il avait ce talent pour vous faire passer pour un animal et peut-être vous y faire croire. Et quand il l'avait violé, Anders s'était senti plus sauvage que jamais.
Etais-ce vraiment de la justice ? Ou avait-elle endossé le cruel nom de vengeance ?
L'apostat enfonça son visage dans ses mains, et resta ainsi plusieurs minutes, peu sûr de ce qu'il devait faire, car la confusion régnait en maître dans sa tête.
Quand il se releva enfin, il posa le regard sur sa plume et son encrier, et décida de mettre de l'ordre dans ses idées, de la seule façon qu'il savait le faire.
Après ce qu'il s'était passé dans la grotte, Sebastian, pour la première fois de sa vie, ne savait vraiment plus quoi penser. Il se sentait si sale après son viol, que quand il s'était enfin relevé et habillé, il n'avait pas osé retourner à la Chantrie, comme s'il était indigne.
Il avait d'ailleurs passé le reste de la journée, puis la nuit dans la cavité rocheuse, refusant d'en sortir. Quand le jour s'était à nouveau levé, il s'était forcé à retourner à Kirkwall, et à la Chantrie, mais avait senti ses mains trembler quand il était entré.
Pendant des jours, il pria, encore et encore, espérant se laver d'un pécher qu'il n'avait pas commis, mais ressenti, car l'horreur de l'acte était masquée par le plaisir qui en avait découlé. Le prince se demandait même comment c'était possible d'aimer quelque chose comme ça. Peut-être étais-ce parce qu'Anders ne l'avait pas pris si violement ?
Il grinça des dents quand il pensa au mage, il ne serait pas en train de remettre en question l'acte sexuel si il s'en était tenu à un simple combat. Comment pouvait-il être si confus alors que ce serait normalement si simple ?
Cela mit du temps avant qu'il ne s'autorise à ressortir du bâtiment religieux. Quand il mit enfin le pied dehors après avoir joué les ermites quelques temps, il prit son courage à deux mains, et se dirigea vers Sombrerue. Il ne pouvait pas nier craindre l'apostat plus qu'avant, car s'il voyait en effet en lui une abomination, il n'aurait jamais imaginé que celui-ci commette un tel acte.
C'était l'automatisme du mouvement qui le fit avancer, car en lui-même, il avait du mal à se rassurer, peu certain de ce qu'il faisait. Il comptait bien s'en prendre à Anders, mais resterait sur ses gardes. Sebastian refusait de faire deux fois la même erreur, et cette fois-ci, il voulait verser du sang comme jamais.
A peine avait-il atteint les bas-fonds de la ville qu'il vit des templiers dans tous les coins. Peut-être ce maudit apostat s'était fait prendre, enfin ! Il aurait ce qu'il mérite, l'apaisement.
Si on avait demandé à l'archer pourquoi il avait quand même voulu aller jusqu'à la clinique alors qu'il était presque certain que les templiers avaient mis la main sur Anders, il ne pourrait l'expliquer. Quelque chose le titillait, il sentait qu'il devait aller là-bas malgré tout.
Quand il entra, c'était, comme prévu, vide. Pas de mage, pas de réfugiés, et rien n'était dérangé, pas plus que d'habitude en tous cas. Il n'y avait pas eu de confrontation ici, c'était sûr, peut-être qu'Anders avait trouvé refuge le temps que les agents de Mérédith s'en aillent ?
Sebastian s'aventura dans la clinique, l'observant jusque dans les moindres recoins, les couchettes, la table d'opération, la salle du fond qui devait être le quartiers privés du guérisseur, le bureau…le bureau ?
Sentant la curiosité le ronger, il s'avança vers la table en bois qui était couvertes de papiers. Certains étaient des manifestes, d'autres des notes sur ses patients, mais un cahier en mauvais état attira son attention.
La couverture en cuir était abîmée, et n'accrochait aux pages que par miracle, le papier avait vieilli, et abordait une couleur jaunâtre ainsi que des tâches diverses. L'archer souleva délicatement le cahier et l'ouvrit. Il lui était impossible de lire les mots des premières pages tant l'encre avait coulé, probablement après avoir pris l'eau. Sebastian feuilleta un peu jusqu'à ce qu'il tombe sur la dernière entrée de ce qui semblait être un journal personnel.
L'encre était neuve, Anders devait avoir écrit cela il y a peu. Il y avait des ratures partout, quelques tâches noires, et l'écriture était tremblante, comme s'il avait écrit cela dans un état fortement perturbé. Le prince jeta un œil à la porte de la clinique, et quand il s'assura qu'il n'y avait toujours personne, se retourna vers le cahier pour lire la page.
Tout semble si confus que je ne sais pas où commencer. Plus rien n'est sûr, je ne peux que douter de tout, ma seule certitude étant qu'on ne peut se voiler la face éternellement.
J'ai beau me répéter jour après jour que Sebastian n'a eu que ce qu'il méritait, je ne plus nier que je suis devenu un criminel d'une autre espèce. Je l'ai violé. Le seul fait d'écrire ces mots me glace le sang. Moi qui n'aurais jamais imaginé un tel acte, qui pensais éternellement condamner ce genre d'abus, sachant que mes comparses connaissent cela sous le joug des templiers, voilà que j'ai commis cette horreur.
De plus, c'est un ami de Hawke que j'ai agressé, bien que je haïsse ce prince hautain, aveugle aux malheurs du monde réel, il n'en est pas moins cher à un homme qui soutient ma cause.
Je ne demanderai le pardon de personne, ce n'est pas quelque chose que je mérite, pas plus que je ne compte me lamenter de vivre dans le regret, comme pour le reste, j'apprendrais à vivre avec
Et s'il avait raison ? J'enrageais à chaque fois qu'il me traitait de monstre ou d'abomination, mais je n'ai désormais plus le luxe de nier ce que je suis.
Quand j'ai cru aider un ami, un esprit qui avait embrassé ma cause, et qui était prêt à tout pour je parvienne à mon but, j'étais persuadé de prendre la bonne décision. Quand j'ai manqué de tuer une jeune mage sous l'emprise de Justice, j'ai commencé à avoir peur, et plus je voyais avec quelle facilité il prenait le dessus, c'est de la terreur que j'ai ressenti. Il a changé, et sa force est effrayante, sans les interventions de Hawke, qui sait ce que j'aurais fait ? Je pense avoir commis une erreur, ma volonté d'aider les miens m'a rendu aveugle à une union que je n'aurais jamais du accepter, mais il est trop tard de toute façon. Justice fait partie de moi, comme une extension de ma colère, bestiale, incontrôlable, et je suis condamné à vivre le reste d'une courte vie avec cet esprit, telle une cohabitation vouée à la tragédie
Mais cette fois, c'est différent. Si par le passé j'ai souvent pu remettre certaines de mes actions sur Justice, et mes éventuelles incapacités à le contrôler, cette fois-ci, je n'ai pas cette option. Inutile de me mentir à moi-même, inutile de me dire que l'esprit m'a poussé à agir, car j'étais seul dans ma décision.
Oui, je peux dire clairement que Sebastian avait raison à mon propos, je suis bel et bien une abomination, mais pas pour les raisons qu'il pense. Je suis un monstre de mon seul fait, de par mes choix violents qui égalent, peut-être même surpassent ceux de Justice. Est-ce donc ce que je dois devenir afin de libérer les mages ? Suis-je en train de tomber dans le même cercle d'actes infects que les templiers ? Mais si je dois devenir comme eux pour aider des hommes et des femmes soumis, en quoi changerais-je vraiment quoique ce soit ? Un asservissement pour un autre ? Je ne sais plus si c'est toujours de la justice que je désire, ou une pure vengeance.
Mais il est trop tard pour reculer, je n'ai plus le choix. Je suis déjà devenu ce que je hais le plus chez mes ennemis, et au moins, ce sera un combat à armes égales, même si je dois me détester plus que je n'ai jamais haï qui que ce soit.
Peu importe si je dois sacrifier mon être, et mon âme, mes confrères méritent la liberté. Quelqu'un doit mener une attaque frontale, et comme tout le monde à trop peur pour agir, je ferai le premier pas.
Malgré tout, j'ai beau savoir que mon vœu le plus cher, de voir les mages libres, reste inchangé, que je ne peux plus faire marche arrière, surtout depuis que j'ai franchi un cap en abusant de Sebastian, je dois admettre que j'ai peur. Peur de Justice. Peur des conséquences. Mais peur de moi-même par dessus tout
Sebastian avait du mal à absorber ce qu'il venait de lire. Jamais il n'aurait pu imaginer à quel point Anders était torturé par son état. Il ne comprenait plus rien.
Quand il entendit de bruit venant de l'extérieur de la clinique, il se hâta à remettre le cahier à sa place et sorti aussi discrètement que possible du bâtiment, regagnant ensuite la Chantrie.
