Chapitre deux

Tokyo 18 : 30 pm

La course poursuite ne dura pas longtemps, Takaba sauta dans une poubelle. Un chat miaula, outré d'être ainsi délogé et passa devant lui, le regard plein de colère. Des bruits de pas se firent entendre, il plia ses jambes sous lui et calma sa respiration. Les pas s'arrêtèrent à son niveau. Il les vit, des mocassins noirs qui tournaient en rond. Puis ils disparurent. Le jeune photographe vérifia que son appareil photo se trouvait bien dans sa sacoche. Il attendit une dizaine de minutes avant de quitter prudemment sa cachette.

Il sentait les poubelles et avait des taches douteuses sur son jean délavé. Pourtant il aimait ce genre situation improbable, l'action l'exaltait.

Les rues étaient pleines de monde en ce début d'après-midi, ce qui lui permit de se mêler dedans. Son appartement vide le rendit heureux, il allait pouvoir développer tranquillement ses photos et les donner au journal qui l'engageait.

Il avait récupéré de quoi bosser, Asami avait tout juste accepté de lui rendre. Cependant, vu les efforts qu'avait fait Takaba, il pouvait au moins faire cela.

Takaba chassa de sa tête le visage d'Asami et se déshabilla. Il voulait d'abord prendre une douche.

Son portable sonna quand il en ressortit. Il décrocha en vérifiant le numéro. Des fois que… C'était son collègue de travail. Un jeune qui écrivait pendant que lui photographiait.

-Salut, j'ai les clichés!

-Salut Takaba, oublie j'ai quelque chose de mieux. Un gros scoop, apparemment il y aura un échange, on ne sait pas de quoi par contre, entre les gros bonnets de la mafia ce soir au port.

-Tu as des noms ?

-On parle d'un russe et d'Asami. Je crois que tu as déjà travaillé sur lui ?

Ce qui lui disait son collègue ne collait pas. Asami ne travaillerait pas avec les russes, surtout après l'épisode d'Hong-Kong. Il s'agissait d'une intox.

-Tu es sûr de tes infos ?

-Absolument, elles viennent de Monsieur X.

Monsieur X était l'informateur qu'utilisait Takaba, pour l'instant ces sources étaient toujours vraies. Il pouvait lui faire confiance. Il s'agissait surement d'une autre magouille.

-Je vais y aller. Je te tiens au courant.

-Oui, fais attention à toi Takaba.

Le téléphone toujours dans la main, il décida d'appeler Asami. Peut-être pourrait –il l'éclaircir.

Deux sonneries passèrent avant qu'il ne décroche.

-Asami, c'est moi.

-Je sais.

-Est-ce que tu trafique avec les russes ?

-Je pensais que tu m'appelais pour qu'on se voie.

-Pense à autre chose de temps en temps, au travail par exemple.

-Tu penses que parce que tu couches avec moi, je dois te tenir au courant ? Tu veux encore t'attirer des ennuis ? Reste en dehors de ce qui est trop gros pour toi Takaba. On a mieux à faire tous les deux.

-Je savais que je n'aurais pas du t'appeler, bonne journée Asami. J'ai du boulot et des meubles à acheter.

Il raccrocha avant qu'il ne réponde, Asami avait toujours le dernier mot. Il ne voulait pas lui donner des informations, tant pis il irait voir de lui-même ce qu'ils pouvaient bien faire tous les deux.

Sa montre affichait minuit moins dix, caché dans des cartons qui étaient eux-mêmes dissimulés entre des palettes. Il avait une vision parfaite sur le port, là où l'échange devait avoir lieu.

Il patienta encore une dizaine de minutes avant qu'une berline noire ne se gare au milieu. Un homme blond en sortit pour ouvrir la portière passagère. Un autre homme blond apparut, mais celui-ci était familier aux yeux de Takaba. C'était Mikhail, l'un des chefs de la mafia russe.

Quelques secondes plus tard, une camionnette blanche arriva et s'arrêta à hauteur des hommes. Takaba était ravi, le coffre du trafic donnait directement sur l'objectif de son appareil. Il vérifia qu'il avait bien retiré le flash et se mit en position. Grâce au zoom, il voyait encore mieux. D'autres hommes en sortirent. Il n'y avait aucune trace d'Asami dans les environs.

Un type ouvrit les portes du coffre et en sortit ce qui semblait être un colis très lourd. Il le déposa au sol, sans précaution. C'était un sac en toile, qui à l'étonnement de Takaba, semblait bouger.

Celui qui s'en chargeait l'ouvrit et laissa sortir un homme, les mains attachés et un bâillon sur la bouche. Takaba distinguait mal ses traits. Qui était-il ?

Le prisonnier se débâtait, bien que tenu fermement par un garde du corps. Mikhail fit quelques signes et l'homme l'attrapa et le dirigea vers la berline. Au moment où il appuyait sur sa tête pour le glisser dans la voiture, des tirs éclatèrent.

Takaba ne bougea pas, sa cachette le protégeait. Il prit autant de photos que possible, cherchant d'où venaient les tirs. Les hommes de mains avaient vite réagit, oubliant au passage la marchandise. Takaba le vit se débattre, frapper celui qui le tenait encore par le bras et s'enfuir en courant.

Il disparut dans un des entrepôts. Cela sentait mauvais pour le jeune photographe, si les hommes venaient à fouiller dans les alentours, ils le trouveraient. Il allait faire demi-tour quand il vit un homme reconnaissable entre tous. Sa carrure, musclé et imposante avançait, sans craindre les balles qui filaient.

Puis tout se stoppa quand Mikhail le reconnu. Il lança un ordre et ses hommes se rapprochèrent de lui.

Takaba ne pouvait entendre ce qu'ils se disaient mais il en profita pour prendre une série de clichés.

Un bruit à sa droite le fit sursauter.

Il s'attendait à voir un des hommes de main d'Asami ou de Mikhail. Cette situation lui était arrivée tant de fois qu'elle ne l'étonnait même plus. Il se prépara à réagir. Il fallait être rapide.

Quel ne fut pas son étonnement lorsqu'il découvrit, accroupit derrière un carton, le jeune homme qui s'était échappé des mains de ses ravisseurs. Les mains attachées dans le dos, le bâillon toujours sur la bouche. Il se cachait, tremblant de tous ses membres.

Takaba ne réfléchit pas longtemps avant de se rapprocher de lui et de défaire ses liens.

Il posa un doigt sur sa bouche pour lui montrer qu'il ne fallait pas qu'il parle. Un sourire, vaguement rassurant sur ses lèvres pour ne pas l'effrayer, il attrapa son bras. La sortie n'était pas très loin mais il était nécessaire de ne pas se faire repérer. Il ne savait pas dans quoi il s'impliquait et comptait bien sur le jeune homme pour le lui dire. Seulement, ils devaient quitter cet endroit le plus rapidement possible. Takaba décréta que le lieu le plus sure serait encore chez lui.

Il soufflait enfin, s'écroulant aussitôt dans son nouveau canapé. Il oublia quelques secondes le jeune homme avec lui. Il voulait respirer, leur course depuis l'entrepôt avait été éreintante. Cependant, il reprit vite conscience, et fixa l'inconnu.

Il respirait avec difficulté, les jambes tremblantes.

-Qui est tu ? lança Takaba.

-Je ne comprends pas, répondit –il en se redressant.

Takaba non plus ne le comprit pas.

-Anglais ?

L'autre hocha la tête, Takaba avait récemment apprit cette langue, par mesure de sécurité.

-Comment t-appelles tu ? Tu es chinois ?

-Je suis Ewon Jung. Non, coréen.

-Coréen ? Comment t'es tu retrouvé à Tokyo ?

-On est à Tokyo, ah…, je ne sais pas. La dernière chose dont je me souvienne c'est que je prenais un café avec des amis quand deux types me sont tombés dessus. Après c'est le noir total.

-Tu es recherché par la mafia russe ou japonaise ? Quel est ton lien avec eux ?

-Aucun !

-C'est étrange.

Takaba fit semblant de le croire, comprenant qu'il lui en parlerait quand le moment serait venu. Pour l'instant il devait le soigner, des coupures sur son visage saignaient encore.

-Viens, je vais désinfecter tes plaies.

Il l'emmena dans sa minuscule salle de bains et l'assit sur les toilettes. Il ouvrit le placard au dessus du lavabo et en sortit du coton et du désinfectant.

L'opération ne prit pas longtemps, Ewon Lung retrouvait son beau visage d'où deux yeux bleus laissaient entrevoir son anxiété.

-Voila, prends une douche, je vais te prêter des vêtements. On dirait qu'on fait la même taille.

En l'attendant, il lui avait sortit tous ce qui se trouvait dans son frigo. Hélas, ses faibles moyens tenaient en une boite de ramen réchauffé, une canette de bière et un morceau de pain.

Il se dit qu'il était peut-être temps de faire des courses…la prochaine fois qu'il aurait de l'argent. Remeubler un nouvel appartement (Il avait préféré déménager de l'ancien. Asami semblait trop bien connaitre l'adresse.) lui avait mangé toutes ses économies, bien que son nouveau loyer fut si peu élevé.

Ewon sortit de la salle de bains et s'assit en tailleur devant la table basse.

-C'est pour toi, fit Takaba.

-Merci beaucoup, je ne rappelle même pas de quand date mon dernier repas.

Takaba le regarda manger, qu'allait-il faire maintenant ? Enquêter bien sur. Pourquoi Ewon s'était-il retrouvé mêlé dans une histoire qui impliquait Mikhail et Asami. Takaba se demanda s'il pouvait tenter de soutirer des informations d'Asami, en si prenant d'une autre manière que de l'appeler.

Non, jamais. C'était beaucoup trop dégradant. Puis sa relation avec Asami n'était pas de cet ordre là. De quel ordre était-elle d'ailleurs ?

-Est-ce que tu as un téléphone ? Je dois appeler immédiatement quelqu'un, pour rassurer…

-Oui, vas-y.

Il sortit son portable de sa poche et le ralluma. Ce dernier lui indiqua quatre appels en absence d'Asami. Il n'allait pas le rappeler. En plus, il était sur que s'il lui parlait maintenant, Asami demanderait à le voir ou encore pire, débarquerait. Comme il n'avait pas la nouvelle adresse, il se pointerait à son ancien studio et découvrirait qu'il n'était plus. Chose que voulait à tout prix éviter Takaba. Il ignorerait ses appels puis irait le voir demain. Histoire de ne pas éveiller la curiosité de son amant.

Ewon attrapa le téléphone que lui tendit Takaba et composa l'unique numéro qu'il connaissait par cœur. Plusieurs sonneries, puis la voix de Mookyul indiqua qu'il n'était pas disponible pour le moment. Ewon retenta plusieurs fois, puis laissa un message pour le rassurer et lui demanda de le rappeler aussi vite que possible.

Il lui rendit et le regarda ranger le portable dans sa poche.

-Tu dois être fatigué, tu peux dormir sur le canapé, ça te va ?

-Oui merci.

Takaba lui donna une couverture, le salua et alla se coucher. Le lendemain matin, il le trouva assit sur le canapé, le regard dans le vide. Ce mec était si triste…Takaba en fut troublé mais secoua vite la tête. Il devait l'aider à regagner la Corée le plus rapidement possible.

-Salut, marmonna t-il en s'approchant de lui.

-Salut, est ce que quelqu'un a appelé ? demanda t-il plein d'espoir.

Takaba alla récupérer le portable et constata que personne, pas même Asami n'avait essayé de le joindre.

-Non, désolé, tu veux retenter d'appeler ?

Il lui tendit le portable.

-Oui merci.

Ewon appela plusieurs fois, toujours le même message sur le répondeur. Que foutait Mookyul ?

-Je dois rentrer en Corée, décréta Ewon, mais je n'ai pas mes papiers. Je ne peux même pas retirer de l'argent. Je ne sais pas ce que je vais faire…

-Explique moi ce qui t'es arrivé, peut-être que je pourrais t'aider.

-Qu'est ce que tu faisais cacher dans les cartons ?

-Je suis photographe.

-Et tu n'a pas peur de t'en prendre à la mafia ? Ces types sont très dangereux.

-Je sais à quoi j'ai affaire. Et toi ? Si tu ne dis pas la vérité je ne peux pas t'aider. As-tu un quelconque lien avec la mafia ?

Ewon le regarda de ses beaux yeux bleus, Takaba se demanda d'ailleurs depuis quand les coréens avait cette couleur d'yeux.

-Je travaille pour un bureau de la mafia coréenne, concéda t-il, mais rien d'extraordinaire, fin je ne vois pas pourquoi je me retrouve dans cette situation…

-Qui est le chef de cette organisation ? Je vais faire quelque recherche. Tu veux venir avec moi ou préfère tu rester ici ?

-Je viens.

Takaba sentit qu'il allait apprécier Ewon, dans son regard brillait la même détermination qu'il ressentait souvent face aux événements déplaisants qu'il lui arrivait.