MARDI

- Sherlock ? Tu es là ?

John ne distinguait, sur l'écran, que les motifs faiblement éclairés de la tapisserie du salon. L'appartement était étrangement silencieux (généralement, lorsque Sherlock s'y trouvait, le silence ne durait pas bien longtemps).

- Sherlock ?

Un bruit de toux attira l'attention du médecin.

- J'arrive, répondit la voix du détective, plus rauque que d'habitude.

Des bruits de pas, l'écran tourné vers la lumière, le visage de Sherlock. Ce dernier s'assit dans le canapé, ouvrit la bouche, prit une inspiration et... recommença à tousser.

- Tu es malade ? demanda John.

Sherlock lança à son colocataire le regard « dis-moi-vite-ce-que-tu-as-trouvé-sans-poser-de-questions-stupides ». John, blasé, enchaîna avec le récit de ses (si peu excitantes) aventures.

- Si tu ne demandes pas à ton frère de me donner accès à tous les dossiers, j'ai bien peur qu'on ne soit très vite dans une impasse.

- Pas question que Mycroft vienne fourrer son gros nez là-dedans. Tu as pu aller interroger les proches de Savage ? Tu les as trouvés ?

- Tu sais, je ne sais peut-être pas faire grand-chose, mais me servir d'un plan fait encore partie de mes capacités, répondit John, vexé.

Sherlock se détourna un instant pour étouffer un nouvel accès de toux dans sa manche. Lorsqu'il revint vers l'écran, ses pommettes étaient rouges et ses yeux brillaient.

- Tu es sûr que ça va ?

John n'avait jamais vu son ami montrer des signes de faiblesse ou de maladie auparavant. Il semblait toujours débordant d'énergie (sauf lorsqu'il s'ennuyait, bien sûr), au mieux de sa forme et prêt à passer trois jours sans dormir, ni boire, ni manger (ce qu'il faisait réellement, parfois, mais même après cela,la fatigue ne semblait pas avoir prise sur lui). Ce soudain changement laissait John perplexe.

- Evidemment que ça va, répondit Sherlock d'un ton agacé. Dis-moi ce que tu as trouvé.

- Je suis allé chez Mrs Morton, l'ancienne maîtresse de Savage. Elle déclare ne rien savoir sur les activités de son amant, et je crois qu'elle dit la vérité. Il l'emmenait souvent en voyage à l'autre bout du monde, il était riche, mais disparaissait de temps en temps, pour un mois ou deux, sans lui dire où il allait. Elle soupçonnait qu'il fréquentait une autre femme, en plus de son épouse et d'elle-même.

- Qui ?

- Je ne sais pas. Quant à sa mort, elle n'en sait rien parce qu'elle ne l'avait pas vu depuis un mois lorsqu'elle a appris son décès. Jamais elle n'a imaginé qu'il aurait pu être assassiné. Mrs Savage était absente, j'ai laissé un message, je repasserai demain. Pour le frère, Jack Savage, Victor est mort parce qu'il était stupide : parti à l'étranger sans se faire vacciner, mort d'une maladie exotique dont il a oublié le nom. Pas un frère très sentimental.

John s'arrêta, se demandant soudainement comment réagirait Sherlock si Mycroft mourait brusquement dans des circonstances mystérieuses. Sentant le regard perçant de son colocataire posé sur lui, il enchaîna :

- Bref, il n'y a rien là-dessus dans le dossier. Tu es sûr qu'il y a eu assassinat ?

- Est-ce que quelqu'un l'a vraiment vu malade avant sa mort ?

- Ni Mrs Morton, ni son frère, en tout cas. Savage est apparemment mort une semaine après son retour d'un voyage en Afrique. Sa femme pourrait sans doute nous en dire plus.

- Oui, et n'oublie pas le médecin qui a signé le permis d'inhumer. Il n'y a pas eu de procès, et donc probablement pas d'autopsie. Le médecin de la famille est le plus...

Une nouvelle quinte de toux, plus forte que la précédente, secoua le corps du détective. Il ouvrit la bouche pour continuer sa phrase, mais ne parvint qu'à tousser à nouveau. Il fit vers l'écran un vague signe qui signifiait « attends », se leva et se dirigea d'un pas mal assuré vers la cuisine, sans cesser de tousser. John entendit le bruit de l'eau qui coulait du robinet et, après quelques secondes, la toux de Sherlock s'arrêta.

- Je disais : le médecin de la famille est le plus probable. Demain, n'oublie pas de demander son nom à Mrs Savage.

Sherlock réprima un frisson et resserra contre lui les pans de sa robe de chambre. John perçut un léger sifflement dans sa respiration.

- Tu ne crois pas que tu as de la fièvre ? demanda-t-il, vaguement inquiet.

Sherlock haussa les épaules.

- Non, sérieusement, prends une tisane avec du miel et va te coucher. Et dors. Tu sais, comme le font les êtres humains normaux, à peu près toutes les nuits.

- Très drôle. A demain.

John eut juste le temps de voir Sherlock se plier en deux, en proie à une nouvelle crise, avant que son écran devienne noir. Son ami avait fermé son ordinateur. John, de plus en plus troublé, prit son téléphone. Les quintes de toux que Sherlock cherchait visiblement à lui dissimuler étaient d'autant plus étranges que l'avant-veille, il avait laissé son colocataire en parfaite santé.

23:16. Sérieusement, repose-toi. Appelle un médecin si ça ne va pas mieux.

23:18. Bien sûr. A demain. SH

23:19. Non, sérieusement, Sherlock. Va au moins voir Mrs Hudson.

23:22. Partie chez sa sœur. SH

23:23. Alors, appelle-moi.

23:26. Je vais bien, John. SH

23:27. Excuse-moi de ne pas prendre pour argent comptant tout ce que tu dis.

23:28. Arrête de t'inquiéter tout le temps pour moi, c'est pénible. SH