Vous êtes vraiment adorables ! J'appréhendais vos réactions au chapitre précédent... Alors, encore une fois, merci ! Vous aussi, vous l'auriez frappé, non ? Bref, fin de l'affaire Savage, retour aux relations compliquées entre John et Sherlock. Non, ce n'est pas fini, la réconciliation va prendre un peu de temps, encore quelques chapitres (le temps d'en apprendre un peu plus sur le passé de Sherlock)... Dans la nouvelle de Conan Doyle, je trouve que Watson réagit vraiment trop bien, il est soulagé et c'est tout ; dans la série, il me semble que John mettrait un peu plus de temps pour digérer l'affaire.

VENDREDI

John se leva un peu après six heures du matin, après une courte nuit sans sommeil, courbaturé et fatigué. Il avait été incapable de dormir, tournant et retournant dans son esprit cette seule idée : depuis le début, tout n'avait été qu'une machination, une manipulation de Sherlock destinée à coincer une meurtrière trop intelligente pour laisser des preuves derrière elle. Une manipulation dans laquelle le détective avait tout prévu, excepté de mettre son colocataire dans le secret. Il avait laissé John aux prises avec ses sentiments, l'angoisse, l'impuissance, le chagrin, sans daigner, à aucun moment, le mettre au courant de sa si brillante combine. Pire que cela, il avait utilisé John, s'était servi de lui comme d'un outil nécessaire au bon fonctionnement de son plan.

Le médecin s'habilla lentement, ouvrit la porte de sa chambre et descendit les marches en pensant à sa journée manquée au congrès médical, à Isabelle qui devait le prendre pour un mufle. Tant pis. Il ne se sentait certainement pas le courage de retourner à Exeter aujourd'hui. Sa mauvaise jambe le faisait un peu souffrir. Une tasse de thé serait la bienvenue, mais certainement pas suffisante pour lui faire oublier ce qui s'était passé la veille...

Sans surprise, le médecin trouva son colocataire dans la cuisine. Sherlock avait déjà mis en marche la bouilloire et préparé un mug pour John. Ce dernier ne lui lança pas un seul regard.

- Tu veux du thé ?

John serra les poings, se dirigea vers le placard et, sans un mot, prit une tasse, un sachet de thé et du lait dans le frigo. Sherlock se passa la main dans les cheveux, l'air embarrassé et un peu peiné par l'attitude de son ami. John aurait presque pu croire qu'il regrettait ce qu'il avait fait. Mais Sherlock était un excellent acteur, son colocataire en avait eu une preuve éclatante pas plus tard que la veille au soir. Il s'était laissé prendre, lui, médecin – et bon médecin ! – à la mise en scène macabre orchestrée par son ami, il ne se laisserait pas prendre à la grande scène du remords.

Son ami ? Le mot ne sonnait plus très juste. Quel genre d'ami vous ferait un coup pareil ?

- Tu n'envisagerais pas de me parler ?

John lança un regard incrédule à son colocataire, tandis qu'il versait de l'eau chaude dans sa tasse. Le coup de poing qu'il lui avait donné la veille lui avait laissé un beau bleu sur la joue, mais, à part ça, il semblait en parfaite santé. Il lui avait suffi de se passer le visage au démaquillant...

Le médecin détourna les yeux et se concentra sur la dose de lait à verser dans son thé. Mais Sherlock ne comprit pas le message tacite et revint à la charge :

- Ecoute, j'ai eu peur que tu ne joues pas aussi bien la comédie auprès de Mrs Culverton-Smith si tu ne m'avais pas cru réellement malade. J'y ai longuement réfléchi, mais comme tu n'es pas très doué pour le théâtre, je me suis dit que tu ne serais pas assez convaincant si tu étais au courant. Tu vois, je ne pouvais pas faire autrement...

- Tu ne POUVAIS PAS faire autrement ? hurla John.

Sa résolution de se taire et de garder le contrôle de lui-même avait volé en éclat en entendant ces mots. Il reposa violemment la bouteille de lait, projetant des petites gouttes blanches un peu partout sur la table.

- Si je te suis bien, tout est de MA FAUTE parce que je suis un acteur déplorable ? Mais tu te fous de ma gueule ? Tu ne pouvais pas faire autrement que de me faire croire que tu étais en train de mourir, alors que tu allais parfaitement bien ? Je rêve ! Il faudrait vraiment que tu te fasses soigner !

- Je ne comprends pas pourquoi tu le prends aussi mal... commença Sherlock.

- Pardon ? Tu m'as menti pendant quatre jours pour que je puisse être convaincant auprès de cette femme, tu m'as fait croire que tu étais à l'article de la mort, et c'est moi qui prends mal les choses ?

- Mais...

- Non, non, tais-toi, laisse-moi parler, pour une fois. Tu sais, j'ai eu bien le temps d'y réfléchir cette nuit. Et ma conclusion, c'est que tu es un sacré connard. Un connard très, très, très bon acteur, mais un connard avant tout. Ce qui est est sûr, c'est que si jamais la police arrête de te donner du travail, tu pourras toujours te reconvertir dans le théâtre. C'était tellement bien fait - et tellement toi...

- Tellement moi ? répéta le détective en fronçant les sourcils.

- Je suis sûr que si tu étais vraiment malade, tu te comporterais exactement comme ça. Etape 1, "Non, John, tout va bien, arrête de t'inquiéter pour moi, c'est pénible"... Et les crises de toux que tu faisais semblant de me cacher - simulées à la perfection, soit dit en passant, je te donne mon avis en tant que médecin, des fois que tu veuilles recommencer ta petite mise en scène pour une autre bonne poire...

John s'arrêta, à bout de souffle. Dire tout cela était plus douloureux qu'il ne l'aurait cru. Il se sentait humilié, trahi, blessé.

- Et je t'ai cru ! Je t'ai cru ! Mais quel con j'ai été ! Il suffisait d'un peu de liquide irritant dans les yeux, du bon maquillage, de la glycérine sur le front pour paraître fiévreux. Et je me suis inquiété pour toi, dès le début ! Mais comme je ne m'inquiétais pas assez vite, tu es passé à l'étape 2. Un émétique juste avant de me parler sur Skype, de l'encre rouge sur un mouchoir... Et quand je suis arrivé ici et que je t'ai trouvé par terre dans la salle de bains ? Pas mal, ça aussi. Je me suis bien fait avoir. Combien de temps as-tu passé collé au radiateur pour me faire croire que tu avais de la fièvre ?

- Eh bien, je...

- Non, ne réponds pas, c'était une question rhétorique. Etape 3, "Non, John, ne m'approche pas, je suis contagieux". Evidemment, sans aucune altération du pouls ni hausse de la température, il aurait été plus difficile de me faire croire que tu étais à l'agonie ! Et j'ai cru que la fièvre te faisait délirer ! J'ai eu PEUR pour toi ! Je me suis fait avoir du début à la fin ! Après, rien de plus facile que de m'envoyer me laver les mains, et d'appliquer le thermomètre contre l'ampoule de la lampe de chevet. Et voilà comment on obtient un joli petit 40,2 degrés ! Tellement facile de me faire paniquer - et tellement marrant !

- John, je te jure que je n'ai pas trouvé ça marrant une seule seconde...

Le médecin lança à terre la cuillère avec laquelle il touillait rageusement son thé depuis le début de son petit discours. Sherlock se tut immédiatement.

- Arrête ! Tu n'es pas en position de me jurer quoi que ce soit. Depuis dimanche dernier, tu me racontes n'importe quoi. Tu avais délibérément provoqué cette femme, tu savais qu'elle avait essayé de t'empoisonner, je ne sais pas comment d'ailleurs, et JE M'EN FOUS, ajouta John en voyant Sherlock ouvrir la bouche pour fournir une explication. Toute cette affaire, je m'en fous ! Tout ce qui compte, c'est ce que TU as fait. Tu as monté ta petite combine dans ton coin pour la prendre sur le fait. Sans rien m'expliquer. Tu t'es servi de moi. Tu n'as pas pris en compte mes sentiments un seul instant .

Comme Sherlock essayait de protester, John l'interrompit d'un geste.

- Et ne me dis pas que les sentiments sont quelque chose que le génial Sherlock Holmes ne maîtrise pas très bien. J'ai eu la preuve du contraire pas plus tard qu'hier. Tu savais exactement comment j'allais réagir, et tu as tout calculé en fonction de ça. Tu savais à partir de quel moment je m'inquiéterais vraiment, tu savais que je me précipiterais chez Mrs Culverton-Smith sans te poser aucune question, parce que tu savais que je te faisais confiance ! La moindre de mes réactions était prévue.

- Non, ce n'est pas vrai, l'interrompit Sherlock. Je ne pensais pas que tu comprendrais si vite ce qui était arrivé à Savage.

- Bien sûr ! Comment prévoir que John Watson le débile puisse comprendre quoi que ce soit ?

Sherlock ouvrit de grands yeux.

- John, je t'assure...

La tasse de thé alla rejoindre la cuillère sur le carrelage de la cuisine, où elle se brisa en mille morceaux. Cette fois, Sherlock sursauta et lança à son colocataire un regard qui pouvait passer pour inquiet.

- La ferme ! hurla John. Si tu dis encore un mot, tu risques d'avoir réellement besoin de soins médicaux dans les heures qui suivent. Pour un nez cassé, par exemple. Alors, tais-toi si tu tiens à ton intégrité physique.

Le détective prit une profonde inspiration, mais il parvint à rester silencieux.

- Je suis désolé, Sherlock, mais je ne peux plus continuer comme ça, reprit John lorsqu'il se fut un peu calmé. Je croyais que je te connaissais mieux que ça. Je croyais... Peu importe ce que je croyais, je me suis trompé. Je vais me chercher un autre appartement. Ce sera préférable pour tous les deux.

Sherlock, qui visiblement attendait que John ait fini de parler (et de jeter de la vaisselle à travers la pièce) pour pouvoir s'expliquer, resta bouche bée, sans parvenir à articuler un seul mot. Il regardait son colocataire, les yeux écarquillés, essayant visiblement de déterminer s'il était sérieux. Ils restèrent face à face pendant une minute environ, dans un silence pesant, jusqu'à ce qu'une voix bien connue leur parvienne depuis l'escalier :

- Sherlock ? Tu es là ?