Vraiment, merci à tous ! Si je poste tous les jours (sauf le dimanche, désolée...), c'est parce que vos reviews me donnent vraiment envie d'écrire ! Alors, normalement la "conversation civilisée" entre John et Mycroft devait faire à peu près un demi-chapitre, mais... Mycroft peut se montrer très bavard, et c'est un personnage qui m'échappe complètement. Sherlock et John, je gère à peu près, mais Mycroft, pas du tout. Je suis donc désolée pour la longueur de la conversation, qui n'est même pas terminée à la fin de ce chapitre. J'en profite pour dire que ce n'est qu'un point de vue personnel sur Sherlock, une des nombreuses explications possibles de son comportement, rien de fidèle à Conan Doyle ni à la série... Sinon, pour répondre à MiaWatson, oui, la secte des Assassins a vraiment existé (en Perse, à la fin du XIème siècle), et j'ai piqué (shame on me !) l'idée de la lame de rasoir empoisonnée dans un roman sur ce sujet - pour ceux que ça intéresse, ça s'appelle Alamut (de Vladimir Bartol) et c'est vraiment génial !
VENDREDI
Quelques minutes plus tard, John était attablé devant un café bien fort, un jus d'orange et des toasts, dans un petit restaurant non loin de Baker Street, dont il ignorait l'existence, mais où Mycroft avait apparemment ses entrées, car ils furent immédiatement conduits à une petite table dans un coin agréable de la pièce, et servis avec une promptitude presque suspecte. Le café était délicieux, les toasts dorés à point et la confiture d'orange exquise. John se sentit revivre.
Il n'avait cependant pas l'intention de rendre les choses faciles et se contenta donc de profiter du petit déjeuner, sans un mot. Après quelques minutes de silence, Mycroft soupira et prit la parole :
- John... Je comprends que vous soyez fâché mais...
- Sans vouloir vous contredire, le coupa John, je ne crois pas que vous compreniez. Votre frère a dépassé les bornes cette fois, et, quoi que vous pensiez, je ne suis pas prêt à tout supporter. Il y a des limites même à ce que peut se permettre Sherlock Holmes, le grand détective. Quel genre d'homme peut faire une telle crasse à quelqu'un qui est supposé être son ami ? Vous ne pouvez pas comprendre, vous ne l'avez pas vu... mourir sous vos yeux, faute d'un meilleur terme, et rester totalement impuissant, à le regarder souffrir, avant de vous rendre compte qu'il jouait la comédie depuis le début.
- Non, en effet, répondit Mycroft calmement. Mais je l'ai vu mourir sous mes yeux, comme vous dites, et je suis resté, totalement impuissant, à le regarder souffrir. Cela m'est arrivé deux fois dans ma vie. J'imagine donc assez bien ce que vous avez pu ressentir cette nuit, avant de vous rendre compte qu'il jouait la comédie.
Cette réplique, prononcée d'un ton égal, comme si Mycroft énonçait le dernier bulletin d'informations, laissa John sans voix pendant un instant. Puis, comme il était clair que son interlocuteur n'en dirait pas davantage, le médecin reprit, beaucoup plus calmement :
- Pendant toute cette année, j'ai été persuadé que je voyais le "vrai" Sherlock Holmes, ce qui fait de lui quelqu'un de vraiment exceptionnel. J'étais certain que tous ceux qui le voyaient uniquement comme un sociopathe asocial, égoïste et prétentieux se trompaient. Après cette nuit, je n'en suis plus très sûr. J'imagine que c'est une question d'ego - je pensais être à part pour Sherlock et ce n'est pas le cas - mais il y a autre chose. Comment peut-il être aussi brillant d'un côté et aussi... aussi...
- Stupide ? proposa Mycroft.
John acquiesça sans sourire.
- Il savait comment j'allais réagir. Il me connaît par cœur. Il savait ce que j'allais ressentir, et il a délibérément provoqué ces sentiments. J'ai passé une des pires nuits de ma vie, et ce n'est pas peu dire ! Je n'étais qu'un objet, un outil entre ses mains. Il a analysé mes émotions et les a utilisées. Froidement, sans penser une seule seconde au mal qu'il pouvait me faire. Et le pire, c'est qu'il ne voit pas où est le problème. Il trouve parfaitement normal (John ne put se retenir de ricaner à ce mot) d'avoir agi comme il l'a fait. Et vous savez quelle est sa justification ? Il devait me faire croire à tout ça parce que j'aurais pu "ne pas être convaincant" auprès de Mrs Culverton-Smith si j'avais su la vérité, et faire foirer son merveilleux plan. C'est une explication suffisante pour lui. Il le referait s'il le devait, sans aucune hésitation. Il ne comprend même pas ma colère envers lui.
Il hocha la tête, incapable de trouver les mots pour expliquer ce qu'il ressentait.
- Je sais, finit-il par dire, qu'il ne raisonne pas comme moi, qu'il ne raisonne pas comme la quasi-totalité des êtres humains, et je croyais pouvoir faire avec, mais finalement, non. Je ne peux pas.
- Vous vous sentez trahi et humilié, ce qui est parfaitement justifié. Mais ce que vous ne comprenez pas, c'est que Sherlock n'a pas pensé une seule seconde que vous pourriez vous sentir trahi et humilié. Vos réactions, certes, il les a parfaitement anticipées. Mais vos sentiments, c'est autre chose.
- Je ne comprends pas.
- Mon frère n'imagine pas que qui que ce soit puisse véritablement ressentir ce genre de choses pour lui - l'affection, l'amitié... Qui serait assez stupide pour s'attacher à lui ? Qui ferait confiance à un "sociopathe de haut niveau" ?
La voix de Mycroft était devenue presque amère en prononçant ces mots. Il prit une gorgée de thé et reprit son habituel ton neutre et policé.
- Je connais Sherlock mieux que quiconque sur cette terre. Je comprends sa façon de penser, parce que, jusqu'à un certain point, je lui ressemble. Je sais ce qu'on ressent quand on reste sur la berge et qu'on voit les autres passer, sans parvenir à s'immerger dans le courant. Mais nous n'avons pas réagi de la même façon face à notre... différence. J'ai décidé de suivre les règles du jeu, et lui non. Ou bien il n'a pas pu. Il a été rejeté, par tous, depuis toujours. Je ne dis pas cela pour vous apitoyer, John, mais pour vous aider à comprendre.
- Mais enfin, il n'est pas stupide, il doit bien se rendre compte qu'il y a des gens sur cette terre qui... qui l'aiment ! Au sens large du mot, bien sûr, s'empressa d'ajouter John, qui avait eu son compte d'insinuations pour la journée. Pas seulement vous et moi, mais aussi Mrs Hudson, Lestrade, Molly...
- Il le sait. Mais il n'analyse pas cela comme de l'affection, encore moins comme de l'amitié ou de l'amour. Ce sont des sentiments qu'il n'accepte pas, peut-être parce qu'ils sont trop irrationnels pour lui, peut-être parce qu'il ne sait pas comment les gérer, je ne sais pas.
- Mais tous les sentiments sont irrationnels ! protesta le médecin.
- Pas pour lui. Tout ce qu'il peut expliquer, soit physiquement, soit psychologiquement, il peut l'accepter : la reconnaissance, la culpabilité, le désir, l'admiration, la pitié... Et il n'hésitera pas, en effet, à utiliser ces sentiments pour manipuler les autres, y compris ses... proches, si tant est que ce terme convienne. Il n'hésitera pas à mettre des somnifères dans mon thé pour que je ne vienne pas gâcher son plan, par exemple.
- Et ça ne vous énerve pas ? demanda John, abasourdi et presque admiratif devant tant de sang-froid.
Mycroft haussa les épaules.
- Je commence à avoir l'habitude. Pour en revenir à vous, Sherlock ne s'est pas dit "John va s'inquiéter pour moi parce qu'il tient à moi et qu'il a peur que je meure", mais "John va s'inquiéter pour moi parce qu'il est médecin, il viendra me soigner par devoir et ira chercher Mrs Culverton-Smith pour débarrasser la terre d'une meurtrière particulièrement vicieuse, parce que c'est un homme foncièrement moral".
- Mais merde, Mycroft, ce n'est pas pour ça que...
- Je le sais, John. Mais lui ne le sait pas. Ou refuse de le voir, comme vous voulez. Tout doit rester rationnel dans son esprit, sinon, il perd pied. Il ne peut pas contrôler.
- Mais personne ne peut tout contrôler !
- Non, en effet. Mais Sherlock ne peut pas l'admettre. Ce n'est même pas qu'il veuille avoir de l'emprise sur les autres, c'est juste que... l'absence de contrôle l'angoisse tellement qu'il ne peut pas le supporter. Il préfère nier tout ce qu'il ne maîtrise pas.
John resta un moment silencieux. Jamais il n'avait envisagé les choses sous cet angle. Mais ce n'était définitivement pas sain.
En même temps, murmura une petite voix dans sa tête, qui a jamais dit que Sherlock était sain ?
- Dans ces conditions, comment pourrait-il être ami avec qui que ce soit ? murmura-t-il.
- Il vous répondrait certainement qu'il ne peut pas. Dès qu'il a été en âge de comprendre qu'il serait toujours différent, mon frère s'est créé une armure. Alors que j'ai décidé de rentrer dans le moule - plus ou moins - il a choisi d'en sortir totalement. Ce que pensent les autres ? Aucune importance. On l'insulte ? Tout glisse sur lui. On le traite de psychopathe ? Pas de problème, il se comportera donc comme tel... Sherlock ne vous a jamais parlé de ce qu'il appelle son "palais mental" ?
- Si. Il m'a expliqué que c'était un endroit imaginaire, créé par son esprit, où il rangeait et classait toutes les informations dont il pouvait avoir besoin. Je crois que cette technique vient des Romains, non ?
- Oui, c'est Cicéron qui explique comment se souvenir des parties d'un discours en les associant à des lieux, dans lesquels on se "promène" ensuite, en imagination. Mais pour Sherlock, ce "palais" est bien plus que cela. Il le représente totalement. Il stocke dans des pièces, des caves, des greniers, non seulement toutes les informations qu'il accumule, mais aussi tous les sentiments que les autres peuvent ressentir pour lui, et tous ceux qu'il peut ressentir lui-même. Certains de ces sentiments sont, selon lui, dangereux - parce qu'il ne les maîtrise pas. Il les met dans des pièces sans lumière, totalement closes.
- Et... Il y a des gens, aussi, dans son palais mental ?
- Oui, bien sûr. Les gens qu'il connaît s'y promènent pour l'aider, lui donner des conseils dans des cas difficiles.
John manqua s'étrangler avec son jus d'orange.
- Lui donner des conseils ?! Sherlock Holmes recevant des conseils ? Bizarrement, j'ai un peu de mal à me représenter la scène.
- Nous parlons de son imagination, et non de la réalité, répondit Mycroft avec un sourire. Lorsque quelqu'un, dans le monde réel, fait quelque chose qui le blesse, ou le met mal à l'aise, ou le dérange de quelque façon que ce soit, Sherlock se réfugie dans son palais. Il est capable de se... dissocier complètement, c'est le mot le plus juste. Présent, mais absent. Ici, et ailleurs. Il peut agir parfaitement normalement - enfin, normalement pour lui - et être totalement enfermé en lui-même. Ce palais est à la fois un réservoir d'informations et un abri. Il l'utilise contre la douleur physique, contre les insultes, contre tout ce qui pourrait le faire souffrir, mais également, je pense, contre tout sentiment un peu trop fort dirigé envers lui, qu'il ne sait pas comment gérer.
- Même un sentiment... positif ?
- Bien sûr. Oh, occasionnellement, on peut avoir besoin de lui, ou admirer son intelligence, ou lui être reconnaissant. Même, à la limite, le désirer physiquement, quoique je pense que cela aussi lui pose problème, dans une moindre mesure. Tout cela, il le comprend, l'analyse et l'accepte - et, comme je vous l'ai dit, il n'hésite pas à s'en servir. Mais ce qu'il ne comprend pas, ce qu'il ne contrôle pas, même s'il s'agit de sentiments parfaitement positifs, il l'enferme à clef dans une petite pièce spéciale. Comme s'il l'avait oublié. Il fait de même avec ses propres sentiments. Mais il ne les oublie pas complètement. Ils sont toujours là, il le sait. Il en fait abstraction, c'est tout.
- Ça semble complètement délirant, mais connaissant Sherlock, ça ne m'étonne qu'à moitié. Comment savez-vous tout cela ? Je n'imagine pas qu'il ait pu vous en parler, vous l'expliquer.
L'aîné des Holmes sembla hésiter.
- Il m'en a parlé, mais de façon involontaire, dans des circonstances qui étaient tout sauf normales. Il m'a même offert une petite "visite". Et je dois admettre que c'était assez impressionnant, quoique aussi légèrement inquiétant.
- Je vous crois sans peine. Mais... Ce "palais", il n'y est pas tout le temps ? Je veux dire... Je sais bien que physiquement, il est là, mais...
Les yeux de Mycroft se posèrent sur John, qui se sentit un peu mal à l'aise sous ce regard inquisiteur.
- Vous êtes très perspicace et vous avez mis le doigt sur le problème. Au fil du temps, après ses études, qui ont été longues et l'ont véritablement occupé et intéressé, mon frère s'est montré de plus en plus "absent", comme s'il passait de plus en plus de temps dans son "palais" intérieur. A un moment, j'ai même craint qu'il ne s'y enferme définitivement. Comme s'il n'était plus jamais vraiment là. Et puis, brusquement, il en est sorti - ou du moins il a repris pied dans la réalité.
- Qu'est-ce qui l'a fait changer d'avis ?
Mycroft haussa les sourcils.
- Vous, John, naturellement.
