Merci encore pour toutes vos si gentilles reviews ! Il faut quand même que je cite mes sources : pour le palais mental, je me suis beaucoup inspirée de la saison 3 de Sherlock... mais j'avais déjà cette idée en tête avant de la voir mise en scène dans l'épisode 3 (je ne spoile pas plus, promis). Donc, fin de la (longue) conversation entre Mycroft et John, qui aborde un point que je trouve assez important dans la vie de Sherlock, et sur lequel la série ne met pas trop l'accent. Au chapitre prochain, promis, retour de Sherlock ! Ah, et aussi : je n'écris pas de slash, pas que je n'aime pas ça, mais j'ai toujours du mal à décrire les sentiments amoureux et, de plus, je trouve que la série fonctionne très bien sur la base de l'amitié, comme dans les livres d'ACD (ce qui m'amène à répondre au Pr. Violet : Les trois Garrideb, oui, oui, oui, définitivement oui, et je pense très sérieusement à essayer de le transposer comme je le fais avec Le détective agonisant...).

VENDREDI

John avait écouté Mycroft avec la plus grande attention. Tout ce qu'il avait dit faisait sens et fournissait à son interlocuteur un certain nombre d'éclaircissements sur le fonctionnement de son étrange colocataire - sans toutefois l'excuser totalement. Le médecin ne doutait cependant pas que Mycroft lui ait dit la vérité sur les sentiments de Sherlock et son "palais mental", tout en se demandant comment il pouvait bien savoir tout cela. Comment pouvait-on dire quelque chose "involontairement" à quelqu'un ? Comment pouvait-on faire "visiter" un endroit qui n'existait pas ?

Ce questionnement interne s'arrêta net lorsque Mycroft annonça, sur le mode de l'évidence, que lui, John Hamish Watson, pouvait être considéré comme le "sauveur" de Sherlock Holmes. Découragé, John leva les yeux au ciel. Comment comptait-il lui faire avaler ça ? Le gène de la manipulation se transmettait-il de façon atavique chez les Holmes, ou bien la nature avait-elle concentrée chez les deux frères tout ce qu'il y avait de ruse et d'éloquence dans toute la famille depuis cent générations ?

- Mycroft, soupira John, soudain de nouveau très las, je ne vous demande pas de me dire ce que j'ai envie d'entendre, ni d'essayer de me flatter pour que je reste. Je voudrais juste comprendre ce qui se passe dans la tête de Sherlock, pas m'entendre dire que je l'ai sauvé ou je ne sais quoi...

- Je ne vous dis pas ce que vous avez envie d'entendre, je ne fais que constater. Vous vous souvenez de notre première rencontre ?

- Comment l'oublier ? grommela John entre ses dents.

- Je ne voulais pas parler du moment où je vous ai... convoqué (la pause de Mycroft avant ce terme fit ricaner son interlocuteur), mais du soir où Sherlock nous a officiellement présentés. Vous devez certainement vous en souvenir, vous veniez juste de tuer un homme pour lui sauver la vie.

La mâchoire de l'ancien soldat se contracta, ses épaules se raidirent et il se carra dans sa chaise, presque dans une position de combat.

- Comment pouvez-vous savoir ça ? siffla-t-il rageusement. Je doute fortement que Sherlock vous l'ait raconté !

- Non, bien sûr que non. Mais il n'était pas difficile de le comprendre en vous voyant ce soir-là. C'était assez évident - pour ceux qui ont des yeux pour voir, bien sûr. Autant vous dire que personne d'autre n'est au courant. Les gens sont si... aveugles parfois.

- Évident, bien sûr, ironisa John, légèrement soulagé mais toujours sur ses gardes.

- Celui qui avait tiré sur le meurtrier était nécessairement un homme habitué à la violence, entraîné à viser et tirer de loin, sans trembler. Probablement un militaire. Doté d'un certain sens moral, qui plus est, puisqu'il avait attendu le dernier moment pour intervenir. Il n'était pas bien compliqué d'en déduire qu'il s'agissait de vous. Sherlock a dû tirer les mêmes conclusions que moi à l'instant où il est sorti du Collège Roland Kerr. Je ne vous ai jamais remercié pour avoir sauvé la vie de mon frère ce jour-là, d'ailleurs.

- Puisque nous parlons de cette soirée mémorable, répondit John qui commençait à regagner une certaine contenance, je me suis toujours demandé : comment êtes-vous arrivé si rapidement sur la scène du crime ? Ne me dites pas que vous avez collé un micro dans le manteau de Sherlock ?

- J'aimerais tellement parfois, soupira Mycroft, mais non, je ne me suis jamais permis ni micro ni caméra. Il ne me le pardonnerait pas. Mais Lestrade, bien sûr, a mon numéro de téléphone... Peu importe. Ce soir-là, je vous ai vus tous les deux. C'était comme si... comme si les portes s'étaient brusquement ouvertes. Bien sûr, vous n'avez pas pu vous apercevoir du changement, vous le connaissiez à peine, mais pour moi, c'était tellement visible... Il était là, totalement, entièrement, pour la première fois depuis si longtemps. Pas de dissociation. Il était avec vous, dans la réalité. Prêt à regagner son palais mental à tout moment, dès que vous le repousseriez, bien sûr, mais...

- Dès que je le repousserais ? répéta John.

- Je vais essayer de vous expliquer ce qui s'est probablement passé dans l'esprit tordu de mon frère cette nuit-là. Il s'est mis de lui-même - comme d'habitude - dans une situation impossible. Lestrade ne savait pas où il était, il n'avait pas prévenu la police, je n'étais pas au courant de ce qui se passait. Comme d'habitude, il était seul. Il aurait pu avaler cette pilule, juste pour prouver son intelligence, mais vous ne lui en avez pas laissé le temps. Parce que vous avez compris ce qui s'était passé, et, comme vous n'arriviez pas à joindre la police, vous avez suivi Sherlock grâce au GPS du téléphone. La logique aurait voulu que vous attendiez la police. Au lieu de cela, vous êtes entré dans le bâtiment, vous avez vu Sherlock en danger, et vous avez tiré, sans vous soucier des conséquences pour vous-même. Je suppose que mon frère s'est demandé pourquoi. Et je suppose qu'il n'a trouvé aucune raison rationnelle pour expliquer votre geste. Vous ne le connaissiez que depuis vingt-quatre heures. Vous ne lui étiez reconnaissant de rien, vous n'aviez pas besoin de lui - sauf pour le loyer, mais même Sherlock n'est pas assez tordu pour penser que cela justifierait un meurtre de sang-froid - et vous ne le désiriez visiblement pas.

- Non, non, en effet, bonne déduction, répondit John avec un soupir. D'ailleurs, à ce propos, si vous pouviez éviter les sous-entendus scabreux... Ce serait vraiment sympa. Je sais que vous vous fichez de ma vie sexuelle comme de mes premières chaussettes, mais juste, au cas où vous n'auriez pas compris : je ne suis toujours pas...

- Je sais bien, le coupa Mycroft. Je sais bien que ce que vous ressentez pour mon frère reste parfaitement platonique. Mais deux hommes qui vivent ensemble ? Il y a des risques pour que les commérages aillent bon train.

- Non, sans blague, grommela John. Je n'avais pas remarqué.

- Je ne fais donc que vous entraîner à rester stoïque face aux ragots, conclut Mycroft le plus sérieusement du monde.

John se demanda s'il devait éclater de rire ou lui envoyer son poing dans la figure.

- Poursuivez, fit-il avec un geste légèrement découragé.

- Vous n'aviez aucune raison pour tirer. Ce que vous avez fait ce soir-là était purement irrationnel. Désintéressé. Mon frère n'aurait jamais cru que qui que ce soit pourrait faire cela pour lui. Placer sa vie au-dessus de tout le reste. Le résultat a été immédiat, je vous assure. J'ai vu, presque physiquement, s'ouvrir les portes de son "palais". Et je me suis dit "Attendons". Et pendant ces neuf derniers mois, j'ai attendu. Guetté le moment où il se renfermerait en lui-même. Le moment où il recommencerait...

Mycroft hocha la tête.

- Peu importe. Il est resté ici, présent. Parce que vous étiez là, pour le rappeler à la réalité. Pour lui dire lorsqu'il se comportait de façon... dérangeante pour les autres. Pour lui montrer que vous pouvez l'admirer pour son intelligence, sans l'envier ou le jalouser. Mais vous n'hésitez pas non plus à lui faire des reproches justifiés lorsqu'il s'est comporté comme...

- Comme un parfait connard, compléta John.

- Oui, si vous voulez, le terme me déplaît mais il est assez juste. Vous lui dites la vérité, mais vous ne le jugez pas. Vous n'essayez pas vraiment de le changer, si ce n'est pour que lui se sente mieux. Vous l'acceptez tel qu'il est, sans l'idéaliser, sans le rabaisser. Vous prenez sa défense face à Anderson ou Donovan. Vous lui servez... d'appui, de point d'ancrage dans la réalité. Avec vous, il peut-être lui-même. Croyez-vous que cela lui soit arrivé souvent ?

- J'imagine que non, murmura John.

- Sherlock classe les gens en deux catégories, mais vous ne rentrez dans aucune. D'un côté, ceux qui le méprisent pour son... anormalité. De l'autre, ceux qui ont pitié de lui.

- Pitié ? Qui pourrait avoir pitié de Sherlock ?

- Dans son esprit, toutes les personnes qui pourraient compter pour lui, sauf vous.

- Vous y compris ?

Mycroft soupira.

- Moi y compris.

- Je ne comprends pas. Expliquez-moi.

- Vous ne l'avez jamais vu... au plus bas.

John se raidit.

- Qu'est-ce que vous entendez par là ? demanda-t-il avec méfiance.

- Lorsque Sherlock a fini ses études - ou plutôt lorsqu'il a décidé qu'il avait appris tout ce qui lui était nécessaire, il s'est retrouvé désœuvré. Que pouvait-il faire ? S'installer comme détective privé ? Son comportement odieux faisait fuir les clients. Entrer dans la police ? Il refusait tous les règlements. Travailler en laboratoire ? Aucun professeur n'aurait voulu de lui. Alors, il s'est tourné vers la drogue, faute de pouvoir occuper son esprit à quelque chose qu'il estimait intéressant.

Mycroft ferma les yeux.

- Je ne vais pas entrer dans les détails, mais pendant quatre ans, sa vie a été un enfer. C'est à ce moment qu'il a rencontré Molly Hooper et Mrs Hudson. C'est aussi à ce moment que Lestrade l'a retrouvé, entre la vie et la mort, dans un squat où il effectuait une perquisition. Il l'a sauvé de justesse. Par devoir, dirait mon frère, parce que Lestrade est un bon policier. Et comme il est aussi un type plutôt compatissant, il est repassé, quelques temps après, voir comment allait le junkie qui avait failli lui claquer entre les doigts.

Une expression aussi familière était presque choquante dans la bouche de Mycroft, mais John n'avait pas du tout envie de rire.

- Sherlock, en guise de remerciement, l'a aiguillé sur une affaire assez délicate. Lestrade, impressionné, lui a alors proposé de collaborer avec lui. C'est ainsi que mon frère a pu trouver un moyen d'exercer ses dons naturels de façon presque légale. Il a rechuté à plusieurs reprises, mais les affaires que lui proposait Lestrade fonctionnaient comme un stimulant et le maintenait, dans la plupart des cas, à l'écart de la drogue. Pour quelques jours, quelques semaines, rarement quelques mois - jusqu'à ce qu'il s'ennuie de nouveau...

John déglutit avec difficulté.

- Je ne savais pas, murmura-t-il, et sa propre voix lui sembla anormalement basse. Je veux dire, je m'en doutais, mais je ne savais pas...

- Nos propres parents ne le savent toujours pas, répondit l'aîné des Holmes avec un haussement d'épaules. Vous n'aviez aucun moyen de savoir puisque, depuis que vous avez emménagé au 221b, Sherlock n'a plus touché à la drogue du tout.

- Vous vous moquez de moi ?

- Absolument pas. Je n'ai aucune explication rationnelle à vous proposer, je ne fais que constater. Je peux proposer une hypothèse, mais je n'ai aucune certitude à ce sujet.

- Allez-y.

- Je vous l'ai dit, vous êtes le seul à avoir réussi l'exploit de maintenir mon frère dans la réalité. Lorsque vous êtes avec lui, Sherlock n'a pas besoin de drogue, il n'a pas besoin de son palais mental, parce qu'il peut être lui-même sans crainte. Ce que vous avez fait pour lui, le premier jour, a annulé tout besoin de contrôle. C'était totalement irrationnel. Cela continue à l'être. J'imagine que vous devez être dans une petite pièce spéciale, dans son esprit. Sur laquelle il n'a pas de contrôle, mais il n'en a pas besoin. Je parlerais de coup de foudre si je ne craignais pas de vous déplaire. Mais cependant, une fois que vous avez enlevé le côté sexuel de la chose, n'est-ce pas précisément ce qui définit votre amitié ?

- Ecoutez, Mycroft, tout ce que vous me dites est bien joli, s'écria John sans même relever, mais jamais, jamais, Sherlock n'a manifesté aucun signe de cette amitié, de ces sentiments si forts dont vous me parlez. A quoi cela me sert-il d'être dans une case spéciale de son génial esprit, si je ne le vois pas, s'il ne me le dit pas, s'il se comporte avec moi de la même façon qu'avec tout le monde ?

- Comme tout le monde, mon frère éprouve des sentiments. Qu'il ne contrôle pas, n'assume pas, et n'exprime pas. Mais cela ne veut pas dire qu'il ne les éprouve pas.

- Je n'ai jamais rien dit de tel. Mais c'est épuisant. J'ai l'impression que je pourrais partir demain et... que ça lui serait égal. J'ai l'impression, parfois, d'une non-réciprocité absolue.

- Ne croyez pas cela. Vous êtes le premier à vous être approché de lui d'aussi près. Croyez-moi lorsque je vous dis que vous comptez pour lui plus que n'importe qui, conclut Mycroft en se levant. Même si cela peut sembler difficile, compte tenu de la nuit que vous venez de vivre.

- Pourquoi me dites-vous tout ça maintenant?

L'aîné des Holmes sembla hésiter une seconde, puis il se pencha vers le médecin en plantant son regard dans le sien. John eut un léger recul face à la souffrance qu'il pouvait, pour la première fois, lire dans les yeux de Mycroft.

- Pourquoi ? Parce que vous avez réussi pendant neuf mois à cohabiter avec mon frère - et, si l'on excepte ce qui s'est passé hier, vous avez l'air d'apprécier plutôt l'expérience. Parce que vous êtes le seul à pouvoir l'aider et que je ferais n'importe quoi pour que ça continue ainsi. Je comprends que vous souhaitiez privilégier votre propre santé mentale et je ne ferai rien pour vous empêcher de partir. Mais il fallait que j'essaye de vous convaincre auparavant. Vous ne savez pas ce que c'est de voir votre propre frère se détruire méthodiquement sous vos yeux, et de ne pouvoir rien faire pour l'en empêcher. Alors, lorsque vous croisez quelqu'un qui semble pouvoir le sauver, vous essayez de vous raccrocher à cette personne. Bonne journée, John.

Il fit quelques pas vers la sortie du restaurant, poussa la porte et disparut dans une voiture qui l'attendait devant le restaurant.

John se passa la main dans les cheveux, complètement désorienté. Qu'était-il censé faire de tout cela ? Il se leva, prit son manteau qu'il avait posé sur la chaise à côté de la sienne et se rendit compte, en consultant son téléphone portable, qu'il avait trois textos en attente.

7:14. Je suis désolé. SH

7:20. Vraiment. SH

7:25. Je préférerais que tu restes. SH