Bonjour et encore merci ! On approche de la fin... Voici l'avant-dernier chapitre. Chère MiaWatson, je suis complètement d'accord : John est une des meilleures choses qui soient arrivées à Sherlock ! Quant aux Trois Garrideb, j'y pense vraiment (pour ceux qui n'ont pas lu les récits de Conan Doyle, c'est une nouvelle dans laquelle Watson se fait tirer dessus, et Sherlock, pour la première et dernière fois, montre de l'inquiétude, et révèle sa véritable amitié pour Watson : j'adore !). Sur ce, back to Baker Street...
SAMEDI
John passa la journée dehors, sans répondre à Sherlock, sans autre but que de prêter attention aux gens dans la rue, aux immeubles, aux voitures, aux arbres, au ciel. Un peu de calme, de solitude, de silence de l'esprit. Mais son inconscient travaillait pour lui, assimilant,malaxant, digérant le bloc d'informations dense et compact que lui avait fourni Mycroft.
Il hésita en passant devant une agence de location.
Je préférerais que tu restes.
Il savait bien qu'il ne devait pas attendre plus que ces cinq mots de la part de son colocataire, et se demandait s'il était capable de s'en contenter. Il n'était pas friand des grandes démonstrations sentimentales, mais savoir qu'il comptait un peu pour Sherlock – et l'apprendre de la bouche du principal intéressé, non de celle de son grand frère – l'aurait aidé à pardonner. Certes, ce que lui avait expliqué Mycroft lui faisait reconsidérer sous un nouvel angle tout ce qu'il avait vécu ces derniers jours. La colère, cependant, était toujours là, et remontait parfois en vagues acides qui lui donnaient envie de partir très loin, d'oublier tout ce qui concernait Sherlock Holmes, et de se créer une petite vie tranquille, sans meurtres, sans "sociopathes de haut niveau", sans soucis.
Comme si tu en étais capable, ironisa dans sa tête une petite voix qui ressemblait étrangement à celle de Sherlock.
Il était près de minuit lorsque John ouvrit la porte du 221b. L'appartement était plongé dans l'obscurité. Le médecin entra à tâtons dans le salon, alluma une lampe et fut surpris de trouver Sherlock, allongé sur le canapé, empêtré dans sa robe de chambre, dans une position légèrement ridicule, les yeux clos, respirant profondément. La fatigue l'avait probablement rattrapé – John se demandait s'il s'était réellement abstenu de manger et dormir pendant quatre jours – et le médecin, en s'asseyant dans un fauteuil en face de son colocataire, ne put s'empêcher de le trouver terriblement vulnérable dans son sommeil. Comme s'il avait eu devant lui la version enfantine, ou adolescente, d'un Sherlock tombé d'épuisement après une journée d'hyperactivité.
Ni la faible lumière ni le léger grincement du fauteuil ne réveillèrent le détective, ce qui était étonnant et, en temps normal, aurait alarmé John. Après le coup que Sherlock lui avait fait la veille, il n'était cependant pas d'humeur à s'inquiéter. Il se contenta donc de rester assis et d'attendre son réveil, sa discussion avec Mycroft tournant et retournant dans sa tête.
Après une dizaine de minutes, alors que John pensait qu'il allait s'assoupir à son tour, Sherlock eut un sursaut et se redressa brusquement. Il sembla perdre l'équilibre, et le médecin pensa, pendant quelques secondes, qu'il allait avoir le privilège de voir le grand Sherlock Holmes s'étaler par terre. Mais il se stabilisa au dernier moment et se rassit dans le canapé, clignant furieusement des yeux comme s'il n'arrivait pas à les garder ouverts.
- John ? demanda-t-il d'une voix pâteuse.
- Quel sens de l'observation.
- Je n'étais pas certain que tu reviendrais.
La voix du détective n'était pas très assurée et il semblait avoir des difficultés à rester assis.
- Moi non plus, avoua John, sans colère. Je crois qu'il faut qu'on ait une petite discussion à propos de tout ce qui s'est passé hier.
Pour la première fois, parce qu'il l'attendait, le guettait presque, il vit Sherlock se replier sur lui-même, se renfermer, se retirer dans son lointain palais mental, inaccessible à la douleur et indifférent aux reproches. C'avait été presque physique. Comment avait-il pu le manquer auparavant ?
- Je sais, ajouta John avec toute la patience et la douceur dont il était capable, que ça ne te plaît pas, mais j'ai besoin d'en parler.
- Je comprends, répondit Sherlock. Je vais essayer d'être opérationnel, mais je ne promets rien.
- Opérationnel ?
- Ce crétin de Mycroft est repassé me voir vers midi. Soi-disant pour m'assurer que je ne ferais pas de... bêtises.
John tressaillit à ce mot de bêtises, à présent qu'il pouvait comprendre ce qui se cachait derrière cet euphémisme.
- En réalité, poursuivit Sherlock, qui commençait à retrouver sa diction habituelle, il voulait juste mettre des somnifères dans mon thé. J'ai dormi toute la journée et je ne suis pas encore tout à fait bien réveillé.
- Pardon ? Ton frère a... drogué ton thé ?
- Oh, il le fait souvent. Parce qu'il faut que je dorme de temps en temps, paraît-il.
D'accord, pensa John. Ce n'est pas le sujet. Mais les frères Holmes sont définitivement bizarres.
- Tu préfères qu'on remette la conversation à demain ?
Sherlock hésita. John put lire dans ses yeux qu'il aurait vraiment souhaité éviter de parler ; il vit le moment où il considéra l'option de se faire passer pour beaucoup plus fatigué qu'il n'était - et le moment où il y renonça. Le médecin lui en fut presque reconnaissant.
- Non. Vas-y. Je t'écoute.
- Par où commencer ? Probablement par là : je t'en veux beaucoup.
La réponse de Sherlock fut instantanée.
- Je sais.
- Je sais que tu le sais, mais est-ce que tu comprends pourquoi ?
Le détective hésita, cherchant visiblement dans la posture, le regard, la voix de son colocataire quelle était la réponse qu'il souhaitait entendre.
- La vérité, Sherlock. S'il-te-plaît.
- Non, je ne comprends pas.
- Je vais formuler les choses différemment. Est-ce que tu t'es rendu compte à quel point je me suis inquiété pour toi ? Est-ce que tu t'es rendu compte que j'ai cru que tu allais mourir ?
Rien que d'y penser, il sentait sa respiration s'accélérer.
- C'était le but.
John se raidit aussitôt.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire, se reprit Sherlock, tout en sachant qu'il était trop tard.
- Mais tu l'as dit quand même, fit remarquer John avec amertume. Ça t'est égal, que les autres s'inquiètent pour toi ? Ça t'est égal de leur cacher la vérité, de leur mentir, d'utiliser leurs sentiments, de les trahir ? Ce que je ressens, tu t'en fous ?
John avait essayé de ne pas crier, et il avait presque réussi. Presque. Le souvenir de l'humiliation était trop forte. Il attendit presque une minute, fixant son colocataire dans la semi-obscurité de l'appartement.
- Sherlock ? reprit-il lorsqu'il se fut à peu près calmé. J'ai besoin que tu me répondes.
Le détective restait immobile, les yeux fixés sur un point invisible. Absent et présent, avait dit Mycroft.
Vous comptez pour lui plus que n'importe qui. Eh bien, pas suffisamment, apparemment, pour que Sherlock daigne lui expliquer son point de vue. John poussa un soupir et se leva.
- J'aurais dû m'en douter. Même maintenant, tu es incapable de t'ouvrir, hein ?
Il se dirigea vers sa chambre. Mycroft avait tort.
- Non, attends.
La voix de Sherlock était très basse, presque rauque, comme si parler lui coûtait un effort. John se retourna.
- Je vais essayer. Reste, s'il-te-plaît.
Il sembla à John que ce "reste" signifiait davantage "reste à Baker Street" que "reste dans le salon", mais il extrapolait peut-être.
- Pourquoi veux-tu que je reste si c'est pour m'utiliser comme un objet, et ensuite refuser de m'expliquer pourquoi tu l'as fait ?
- Je ne voulais pas faire... tout ce que tu dis. Je voulais juste arrêter cette femme, c'est tout. Je n'ai pensé à rien d'autre. Ce ne veut pas dire que ce que tu ressens n'est pas important. C'est juste...
Sherlock hésita. John se rassit lentement dans le fauteuil.
- C'est juste que je ne pense pas à tout cela lorsque je suis sur une affaire. D'ailleurs, je ne pense pas à tout cela la plupart du temps. Je ne m'imaginais pas que tu prendrais les choses tellement à cœur.
- Peux-tu essayer, alors, de te mettre à ma place deux minutes ? D'imaginer ce que tu aurais ressenti face à ton ami en train de mourir sous tes yeux ?
Sherlock tressaillit.
- Je ne... peux pas, John. Je n'ai jamais éprouvé ce sentiment auparavant. Et je n'ai jamais eu... d'ami.
- Comment peux-tu dire ça ? s'écria John, blessé malgré lui. Et Lestrade, Molly, Mrs Hudson ? Et moi ? Qu'est-ce qu'on est, alors ? Des passants ? Des voisins de palier ?
- Lestrade a besoin de moi, répondit Sherlock immédiatement, comme s'il récitait une leçon. Molly me désire. Mrs Hudson m'est reconnaissante.
John reconnut dans le discours de son ami les mots employés par Mycroft.
- Tu ne peux pas réduire les gens à un seul sentiment ! protesta-t-il. Ça ne fonctionne pas comme ça !
- J'ai simplifié, mais je peux te fournir une dizaine de raisons psychologiques détaillées pour chacune des personnes que tu as citées, pour t'expliquer pourquoi ils me... fréquentent toujours. Mais je ne suis pas certain, conclut le détective, que ce soit ce qui t'intéresse.
- Non, en effet, répondit John. Très égoïstement, je vais plutôt te demander : et moi ?
- Quoi, toi ?
- Est-ce que tu m'analyses comme ça, moi aussi ?
De nouveau, un silence.
- Sherlock.
- Oui.
- Oui quoi ?
- Oui, je t'analyse. Mais c'est plus difficile.
- Pourquoi ?
- Parce que je ne vois qu'une seule raison pour laquelle tu me supportes.
- Laquelle ?
- Tu aimes le danger. Tu es accro à l'adrénaline. Avec moi, tu es servi.
John resta un instant silencieux.
- Je t'ai blessé, vexé, déplu ? demanda Sherlock sur un ton très neutre, presque scientifique.
John put voir qu'il était à ce moment loin, très loin de lui. Il est prêt à regagner son palais mental à tout moment, dès que vous le repousserez. John, trop perturbé par les révélations fracassantes de Mycroft, n'avait pas vraiment rebondi sur cette phrase. A présent, elle le frappait dans toute sa réalité. C'était de lui, John Watson, que Sherlock se protégeait maintenant. Parce qu'il avait peur que son colocataire l'atteigne, le blesse, le fasse souffrir ? Parce qu'il avait peur qu'il parte ? Comment savoir, avec Sherlock ?
- Non, répondit le médecin avec un soupir. Je crois même que tu as raison. Mais tu penses vraiment que c'est la seule raison qui me fait rester au 221b ?
- Je ne sais pas. Sincèrement, John, je ne sais pas.
L'aveu franchit difficilement ses lèvres. C'était probablement la chose la plus difficile à dire pour Sherlock - mais il l'avait reconnu, ce que John aurait cru impossible.
- Sherlock, les gens ne se fréquentent pas parce qu'ils sont reconnaissants, ou parce qu'ils ont besoin des autres, ou...
- Bien sûr que si. Dire le contraire serait une stupidité.
- Ça rentre en ligne de compte, j'imagine, mais ce que je veux dire c'est que l'affection, l'amitié, l'amour, ont également une part irrationnelle. Tu peux aimer la compagnie de quelqu'un, sans raison particulière. En tout cas, pas parce que tu lui es redevable de quelque chose ou parce que tu attends quelque chose de lui. Tu ne peux pas imaginer qu'on puisse apprécier ta compagnie uniquement pour toi, et non pour toute autre motivation purement égoïste ?
- Non.
Le ton était sans appel, définitif, mais sans tristesse ni regrets. Dans quelle pièce est-il en ce moment ? se demanda John. La cave, le cellier, la chambre forte ? Sûrement un endroit clos, protégé, où rien ne peut l'atteindre.
- OK. Eh bien, c'est faux. Lestrade t'apprécie beaucoup, et Mrs Hudson aussi. Pour Molly, je te l'accorde, c'est un peu biaisé, étant donné qu'elle est complètement dingue de toi. Et ton frère...
- Mon frère s'occupe de moi parce qu'il l'a promis à mes parents, et parce qu'il est persuadé que je ne peux pas m'en sortir seul. Je lui fais pitié et il se sent coupable envers moi, pour tout un tas de raisons que je ne vais pas développer ici. Il ne m'apprécie certainement pas.
- Non, Sherlock, tu te trompes.
- Non, John, je ne me trompe pas.
- Et moi ? demanda le médecin, changeant de sujet - ce n'était pas le moment de se pencher sur le cas Mycroft. Tu ne crois pas que je t'apprécie ?
- Comment peut-on apprécier un sociopathe ? Ce n'est pas rationnel !
La voix de Sherlock était presque suppliante. John se demanda s'il attendait que son colocataire le détrompe ou, au contraire, aille dans son sens. La conversation prenait un tour qu'il n'avait pas prévu et il se rendit compte que la colère l'avait presque déserté.
- Sherlock, l'amitié n'est pas rationnelle. Je me fous que tu sois un sociopathe ou je ne sais quoi. J'aime ta compagnie, je ne sais pas pourquoi, point final. Si tu ne peux pas accepter cela, je ne vois pas ce que je fais là.
- Je peux l'accepter, s'empressa de répondre Sherlock. Mais j'ai tendance à l'oublier.
Oublier que les gens peuvent t'aimer ? voulut demander John, mais il n'y parvint pas. Il remarqua alors les traits tirés de Sherlock, sa pâleur, et la question qui lui vint naturellement fut :
- Est-ce que tu as mangé ?
- Non.
- Bon, je vais nous préparer quelque chose alors.
- Je n'ai pas faim.
- Si je compte bien, ça fait quatre jours que tu n'as pas mangé. Un jour, tu finiras par tomber malade, vraiment. Et ce jour-là, tu n'as pas intérêt à venir te plaindre auprès de moi !
- Je ne suis jamais malade, protesta Sherlock.
- Alors, d'où te vient cette phobie des hôpitaux ?
John vit les doigts de son ami se crisper légèrement sur le bras du canapé, mais aucun autre signe n'indiqua qu'ils venaient d'aborder un point sensible.
- Pourquoi dis-tu cela ? demanda-t-il, avec une désinvolture parfaitement jouée. Tu m'as déjà vu à l'hôpital, et même à la morgue, et tu as bien vu que ça ne me faisait rien du tout. Les cadavres ne m'effrayent pas.
- C'est exact, mais je ne t'y ai jamais vu en tant que patient.
- Eh bien, je suis pareil.
- Arrête, ce n'est pas la peine de faire semblant. Mycroft m'a demandé de ne t'emmener à l'hôpital qu'en cas d'urgence absolue, et Mycroft ne fait jamais rien sans raison.
Les pupilles de Sherlock se rétrécirent jusqu'à n'être que deux petits points noirs meurtriers.
- Quel... Quel... Il n'a pas le droit de faire ça.
- En même temps, si tu n'avais pas éteint son téléphone après le lui avoir volé, ça ne serait pas arrivé. Et je trouve ça plutôt intéressant de le savoir, au cas où il t'arrive vraiment quelque chose.
Le ton du médecin était légèrement amer. Jamais, jamais, Sherlock ne lui avait rien confié sur lui-même. Tout ce qu'il l'apprenait, c'étaient les autres qui le lui racontaient - Mycroft, Lestrade, Mrs Hudson, Molly... Juste une fois, il aurait été agréable de se dire que son ami lui faisait assez confiance pour lui parler d'autre chose que de crimes et de déductions purement rationnelles.
Sherlock resta un instant silencieux, luttant visiblement contre des pensées contradictoires.
- Si j'essaye... de t'en parler, est-ce que... est-ce que tu vas rester ?
- Quoi ?
Le détective avait fermé les yeux. John hocha la tête, partagé entre l'envie de coller une baffe à son colocataire et de le prendre dans ses bras.
- Sherlock, regarde-moi. Je ne vais pas partir. J'ai réfléchi toute la journée. Je pensais que c'était évident. Tu me dis ce que tu veux. Si tu as envie de me le dire. Mais pas pour que je reste.
Le visage de Sherlock se détendit, mais il garda les yeux fermés.
- Qu'est-ce que Mycroft t'a dit pour te convaincre de rester ?
- Ce n'est pas Mycroft qui m'a décidé.
Le détective ouvrit les yeux, stupéfait. John était presque aussi étonné que lui, mais il sut, au moment où il prononçait ces mots, qu'ils étaient vrais.
- Il m'a dit des choses qui m'ont aidé à y voir plus clair, c'est vrai. Mais ce qui m'a fait changer d'avis, c'est ton texto. Tu sais, celui où tu me disais que tu préférerais que je reste.
- Je le pensais vraiment. Je suis désolé et je ne veux pas que tu partes, dit Sherlock très rapidement.
- Oui, j'avais compris le message.
John savait que c'était ce qu'il aurait de plus proche d'une déclaration sentimentale, et jugea que Sherlock – qui avait l'air totalement épuisé malgré sa journée de sommeil forcé – en avait assez fait pour aujourd'hui. Il lui restait cependant une question.
- Est-ce que tu es... totalement là ? demanda-t-il, incertain de la façon de formuler les choses.
John s'attendait à un "Mycroft t'a parlé de ça aussi" exaspéré, mais au lieu de cela, Sherlock eut un petit sourire.
- Totalement.
