Pendant quelques temps, tout ce que nous fîmes fut de parcourir les Ténèbres. Même si cela avait l'air anodin et ennuyeux, cela nous permit d'apprivoiser toutes nos possibilités et de développer considérablement notre langage. A présent, nous pouvions coopérer. Nous pouvions enfin échanger des informations concrètes entre groupes. Car il en était ainsi : nous étions formés en groupes. Certains, pour les plus gros, regroupaient jusqu'à un bon millier de Sans-Cœur : nous, nous n'étions qu'une centaine.

Nous apprîmes que nous pouvions nous fondre totalement dans les Ténèbres afin de nous déplacer plus vite et d'être furtifs : nous étions supérieurs aux autres Sans-Cœur et Simili grâce à cette capacité. Nous nous rendîmes compte que nous n'avions pas le choix : l'obéissance aux supérieurs était absolue. Il n'était pas rare qu'un groupe de Sans-Cœur soit matérialisé avec un Soldat pour coordonner tout cela et si cette formation était utilisée, c'était parce que les Sans-Cœur envoyés étaient bien jeunes... Tout comme nous. Nous allions bientôt aller dans un monde afin de le détruire, afin de prendre la vie de ce monde, de ses habitants et de toutes les formes de vie qu'il abritait. Nous allions enfin pouvoir commencer à accomplir notre mission.

Nous étions enfin matérialisés dans un monde. " Evi " était avec moi et je pus alors m'apercevoir que nous éprouvions les mêmes symptômes. La lumière trop vive nous dérangeaient, la végétation et toutes ses couleurs aussi et l'air... C'était une chose que nous ne connaissions plus depuis que nous étions dans les Ténèbres. Nous nous tortillâmes dans tous les sens, tournant la tête de droite à gauche de manière spasmodique, agitant nos mains, tout recroquevillés sur nous-mêmes. Ce monde était trop beau, trop vivant, trop lumineux pour qu'il soit parfait pour nous, il fallait l'assombrir... Et pas qu'un peu.

Nous nous avançâmes toujours de cette façon saccadée et commencèrent à nous répandre. Quelques Opéras jaunes par-ci, quelques Soldats par-là puis quelques Ombres dans cette direction. Chaque sorte de Sans-Cœur était dirigée vers un endroit précis. Pour nous, les mondes n'avaient pas de noms précis, nous les désignions avec notre langage à nous. Je demandais dans quel monde nous étions et "Evi" me répondit en me lançant des odeurs amers avec un léger relent sucré : le Pays des Merveilles. Alors que je me préparais à lui répondre quelque chose, nous nous figeâmes tous : quelque chose avait bougé. Quelque chose de vivant. Quelque chose qui avait un cœur à nous donner. Nous nous fondîmes dans le sol et nous cachèrent dans des endroits discrets pour observer. Une grande chose toute plate, blanche avec du rouge et une arme passait par là. Nous la regardâmes et frémirent alors : des cœurs étaient dessinés partout sur elle. Ni une, ni deux, nous nous matérialisèrent à nouveau et fondirent immédiatement sur la créature en poussant des odeurs épicées de victoire. Face à notre nombre, la créature aussi fine que du carton s'effondra et je plongeais alors ma main à l'intérieur d'elle, dans son âme qui était loin d'être aussi plate et en fit sortir ce que nous cherchions tous : son cœur. Nous le regardâmes, hébétés, qui commençait à s'envoler vers les cieux et je sautais pour l'attraper. Il disparut dans un tourbillon de Ténèbres. Nous nous regardâmes une dernière fois puis repartirent à la recherche d'autres cœurs. Nous nous étions réveillés pour nous rendormir aussitôt : au moment ou nous avions fondu sur cette créature, au moment où son cœur avait jailli, au moment où il avait disparu dans les Ténèbres, nous nous étions sentis vivants, envahis par des " sentiments ", envahis à nouveau par la chaleur... Et nous voulions connaître à nouveau ces sensations le plus vite possible.

Nous sévissions depuis longtemps déjà dans ce monde étrange et coloré et il commençait enfin à s'assombrir. Mais pas assez pour nous, nous continuions à nous agiter de manière spasmodique, tels des insectes souffrants et ridicules. Ces gestes nous furent néanmoins profitables car ils augmentèrent notre rapidité d'attaque : à peine la cible repérée, un geste saccadé effectué et nous étions tous sur la cible. Nous avions déjà récolté beaucoup de cœurs et pourtant notre soif de tuer ne pouvait pas s'arrêter tellement nous aimions ressentir à nouveau ces événements. A ce moment-là, des souvenirs qui semblaient trop anciens revenaient dans ma mémoire de Sans-Cœur et même si cela me faisait mal... J'en redemandais encore.

Ce jour-là, nous revenions à notre point de rencontre avec tous les autres Sans-Cœur quand une grande énergie se fit sentir. Une énergie chaude, pure, éclatante... intolérable. Notre curiosité fut comme attisée et nous fûmes comme attirés par cette chaleur, cette énergie, cette fontaine d'humanité. Nous nous fondîmes à nouveau dans le sol et servîmes d'éclaireurs aux autres Sans-Cœur. Nous traversâmes le Jardin Royal et arrivèrent dans le Terrier de Lapin. Là, toujours fondus dans le sol, nous vîmes approcher les personnes desquelles émanaient cette énergie : il y avait un grand garçon brun, un grand chien bipède ainsi qu'un canard de la même espèce niveau mode de marche. Nous les regardâmes passer puis repartirent aussi discrètement que nous étions venus. Nous retraversions le Terrier de Lapin quand, horreur ! Nous vîmes que le passage vers le Jardin Royal avait été découvert et les trois personnages étaient en train de rapetisser. Il ne fallait pas qu'ils découvrent nos projets ! Il ne fallait pas qu'ils s'immiscent dans les affaires locales ! Il ne fallait pas rendre à ce monde toute sa lumière ! Il ne fallait pas... !

Sans plus réfléchir, nous nous matérialisèrent et leur sautions tous dessus, appelant à la rescousse d'autres Sans-Cœur. Ils arrivèrent quelques instants après nous. Mais les personnages étaient armés : le garçon fit apparaître une Clé, chose que nous redoutions tous. S'il avait la Clé, il devenait un problème. Et nous, nous éliminions les problèmes le plus vite possible. La bataille fit rage mais malgré notre nombre supérieur, nous disparaissions tous à tour de rôle à cause du canard qui lançaient des éclairs qui retombaient n'importe où autour de nous ; à cause du chien géant qui nous fonçait dedans d'une manière mortelle ; à cause du garçon qui nous transperçaient de sa Clé. Alors que je revenais d'un assaut, "Evi" s'envola à son tour afin d'attaquer le garçon : elle réussit à lui donner un coup, puis le garçon se retourna et d'un rapide mouvement transperça le Sans-Cœur. A ce moment, quelque chose d'étrange et d'indescriptible se passa en moi : c'était comme si le vide que je ressentais déjà habituellement s'était encore élargit, était devenu encore plus profond... Sans réfléchir et accompagnant dans son assaut un Soldat, je me jetais sur le garçon et nous réussîmes à lui porter quelques coups : le Soldat fut transpercé sur-le-champ et je fus jetée plus loin. Je me relevai rapidement et me préparai à un nouvel assaut alors qu'un coin de mon esprit me criait de courir : je vis le canard sauter en l'air, son bâton levé vers le haut. Je levai la tête et vit la foudre descendre vers moi, inexorablement : je n'eus pas le temps d'esquisser un mouvement qu'elle me toucha, me brûla et me transperça. Je disparus alors. Ce fut un sentiment étrange... Je me sentais tomber en lambeaux, je sentais mes membres se détacher et tomber en poussière puis je me sentis partir... légère... si légère... Je vis le sol devenir de plus en plus lointain, je vis les trois personnages se regarder puis continuer leur chemin mais peu m'importait à présent... Si légère... Puis à nouveau le noir. Les Ténèbres.

Je rouvrais les yeux avec la sensation que si je ne les avaient pas ouverts, il n'y aurait pas eu de différence. Une impression de déjà-vu. Je cherchais dans ma mémoire et retrouvais mes derniers instants, ainsi que "Evi" après mon réveil. Nous fûmes immédiatement renvoyées avec tout notre groupe, c'est à dire au Pays des Merveilles. Nous devions arrêter ces trois personnes coûte que coûte. Nous avions été ramenées à la "vie", nous n'étions pas fatiguées, nous n'avions pas faim, nous n'avions pas soif, nous avions un avantage certain sur ces gens qui devaient toujours trouver des moyens pour tout... Nous nous matérialisâmes au milieu de la Forêt des Lotus et nous lancèrent sur la piste de notre groupe qui était collé à ces personnages. Cette énergie était si simple à suivre et cela nous faisait tellement de bien... Nous désirions cette énergie, rien de plus, rien de moins.