Chapitre 3 : Rumeurs et annonces

Le lendemain, de violents coups furent portés contre ma porte à midi pile. J'ouvris donc à Maes Hughes qui semblait rayonner de bonheur. À peine m'avait-il vu qu'il se précipita sur moi pour me mettre des dizaines de photos dans les mains. Perplexe, je contemplais sa sublime et merveilleuse épouse sans comprendre où il voulait en venir ; je connaissais Gracia depuis longtemps, inutile de me montrer autant de photos d'elle ou de m'abreuver de ses qualités comme s'il m'en parlait pour la première fois. Jamais je ne m'habituerais à cette manie qu'il avait de distribuer des photos à chacun de ses interlocuteurs. Je le sentais trépigner d'impatience, comme un enfant devant un cadeau qu'il devait attendre pour ouvrir et je le connaissais suffisamment bien pour savoir qu'il attendait que je lui demande ce qu'était cette merveilleuse nouvelle dont il voulait m'entretenir. Non pas qu'il ne me la dévoilerait pas si d'aventure je gardais le silence, mais il appréciait tout particulièrement que l'on joue les curieux avec lui qui se faisait toujours une joie de satisfaire les curiosité.

Avec un soupir désespéré devant son attitude de gamin, je lui demandai donc quelle était cette grande nouvelle. Toutefois, plutôt que de me répondre, il me tendit une nouvelle série de photos que j'analysai avec attention, songeant qu'un détail m'avait échappé sur les premières. Le nez presque collé aux clichés, je m'abîmais les yeux à essayer de percer leur mystère sans pour autant trouver le moindre indice. Je les avais tous passés minutieusement en revue plusieurs fois et cet examen commençait à m'agacer. Je relevai les yeux vers lui pour qu'enfin il m'explique à quoi rimait tout cela.

« Mais enfin ! Ma Gracia est enceinte ! Hurla-t-il visiblement outré »

Je le considérai quelques secondes avant de reporter mon attention sur les photos où pas la moindre rondeur n'apparaissait. Maes m'avoua alors qu'outre la perfection du corps de son épouse, ils venaient tout juste de l'apprendre et cela devait donc faire un peu moins d'un mois. Je baissai la tête complètement dépité à l'idée qu'il ait pu croire que je pourrais le deviner en regardant des photos, avant de le féliciter chaleureusement. Il était si heureux depuis son mariage et ne parlait que de ce jour qui verrait naître son enfant que je ne pouvais que me réjouir que mon ami puisse enfin vivre pleinement ses rêves et son bonheur qu'il méritait amplement. Animé par la joie de voir sa famille s'agrandir, il me tira sans ménagement par le bras pour me conduire jusqu'au restaurant où nous devions déjeuner tout en se lançant dans une interminable liste de prénoms ; son petit trésor devait avoir un nom parfait et la tâche n'était pas si aisée.

Attablé à la terrasse d'un restaurant, je l'écoutais me faire part de mille et un projets ; la décoration de la chambre du bébé, l'achat de jouets et vêtements, son inscription dans une école maternelle qu'il ne fallait pas négliger car les listes d'attentes étaient longues. Il se voyait déjà lui apprendre à marcher et rire de ses gazouillis. Il l'imaginait déjà l'appeler papa. Avec un léger sourire en coin je le regardais se tortiller sur sa chaise et vanter les mérite d'un enfant pas encore né mais qui serait sans doute un génie si j'en croyais ses prévisions. Gracia et lui avaient décidé de déménager, non pas qu'il n'y ait pas de place pour un enfant dans leur appartement, mais ils voulaient que leur bout de choux grandisse avec un jardin dans une vraie maison avec balançoire, et de la place pour deux éventuels petits-frères ou petites-sœurs. Je secouai la tête d'un air désespéré ; le premier commençait à peine à se former qu'il songeait déjà aux suivants. Contrairement à moi, Maes avait toujours été très attaché à sa famille, quand nous étions adolescents il parlait déjà de sa future vie de famille qui comporterait trois voire peut-être quatre petits Hughes.

Il m'annonça triomphalement qu'il avait réussi à convaincre ses parents de quitter leur campagne quelques jours à la naissance du bébé. Sa mère était, semblait-il, déjà impatiente de voir le nouveau membre de la famille et avait même commencé à tricoter des chaussettes et autres couffins pour éviter les dépenses inutiles à son fils. Les ambitions familiales de son fils l'avait toujours émerveillée et elle ne cessait de les lui rappeler tant elle aimait s'occuper d'enfants. Maes avait une admiration particulière pour l'amour fraternel et il souhaitait que ses enfants grandissent dans une grande famille unie où les plus jeunes pourraient prendre exemple sur leurs aînés qui seraient enchantés de les protéger. Je me demandais parfois si notre amitié si forte n'était pas le fruit de ce besoin de tisser des liens familiaux. Il était fils unique et avait donc dû créer sa propre fratrie, il s'était ainsi trouvé deux petites sœurs qu'il avait parfois tendance à surprotéger. Sans doute représentais-je le frère qu'il n'avait pas, j'étais moi-même plus proche de lui que de mon propre frère.

Durant tout le repas, je l'écoutais avec amusement nullement dérangé de ne pas pouvoir placer un mot dans la conversation. Cependant, une fois la serveuse repartit avec nos commandes pour le dessert, il s'arrêta brusquement tout en me fixant de ses yeux verts perçants.

« Tu dragues pas la serveuse? »

Sa question me désarma tout d'abord puis je jetais un œil à la jeune femme ; perdu dans mes souvenirs et dans l'imagination de mon ami, je n'avais pas remarqué son charme. Je secouai la tête avec un sourire complice avouant que je ne l'avais même pas regardée. Je vis tout à coup son regard briller de malice derrière ses lunettes. Il se pencha alors vers moi, m'enjoignant de lui raconter un peu ma vie puisqu'apparemment il n'était pas le seul à avoir vu des changement dans la sienne. Décidé à le faire attendre un peu, je glissai l'air de rien que j'avais effectivement quelqu'un et que ça pourrait être sérieux. Devant le silence qui s'en suivit il m'attrapa par le col de ma chemise m'ordonnant de lui en dire plus et sans omettre les détails. Tout en se réinstalla convenablement sur sa chaise, il me demanda tout naturellement si je n'avais pas une photo d'elle. Je réprimai un fou rire avant de lui annoncer qu'il n'en avait pas besoin puisqu'il la connaissait. Contre toute attente, il perdit aussitôt son sourire et me fixai à présent avec un air sérieux voire menaçant qui m'inquiétait légèrement. Je n'eus pas besoin d'ajouter un mot pour qu'il ressaisisse mon col tout en murmurant que si je venais à la faire souffrir de nouveau j'aurais affaire à lui.

J'acquiesçai tout en le rassurant sur mes intentions mais il continuait de me toiser d'un air sombre qui me donnait de plus en plus l'envie de disparaître sous terre. Lui qui avait tant attendu ce moment, jamais je n'aurais pensé qu'il réagirait ainsi. Tout à coup un immense sourire apparut sur son visage qui reprit aussitôt son aspect jovial. Il me donna une petite tape sur l'épaule me gratifiant d'un « j'y croyais plus » avant d'entamer le morceau de tarte que la serveuse venait de poser devant lui. Soulagé, j'attrapai ma cuiller pour déguster le mien. Il brisa le silence pour me poser des dizaines de questions sur le comment du pourquoi ; depuis le temps que j'avais la possibilité de tenter quelque chose, je choisissais bien mal mon moment. Je ris tout en acquiesçant, et même si je n'étais pas très loquace je me lançai dans une explication sommaire.

Nous passâmes le reste de la journée à errer dans les rues de Central, ou plutôt dans ses différents magasins pour enfants. Il m'avait même trainé jusqu'au conservatoire de musique pour se renseigner ; la musique étant un art qui se commence très tôt et qui aide les enfants à s'éveiller. Bien que notre périple n'eût pas grand intérêt pour moi je me laissais conduire, cette petite escapade me permettais de m'aérer un peu et j'en avais grand besoin. Je dus toutefois modérer ses ardeurs lorsqu'il commença à me parler de mariage tout en me poussant le plus discrètement possible vers une bijouterie où l'on trouvait les plus belles bagues de la ville. Bien entendu, une fois chez lui, Gracia insista tellement pour que je reste dîner que je ne pus qu'accepter au risque d'offenser mon ami en refusant une invitation de sa si merveilleuse épouse qui était en plus de cela un véritable cordon bleu, ce qui se vérifia par la suite par un succulent repas. Je faillis toutefois m'étouffer en l'entendant clamer que je m'étais enfin fiancé.

Je regagnai mon domicile à une heure tardive après avoir dû tenir tête à mon ami qui me voyait déjà père de deux gamins. J'avais préféré ne pas révéler que s'il ne s'agissait que de moi, il n'y aurait aucun petits Mustang à ajouter à ma descendance, mais après tout on ne pouvait jurer de rien. Passer le reste de ma vie avec Liza en revanche était loin d'être chose dérangeante et je m'endormis donc en souriant comme un benêt, sans me rendre compte que je serrais affectueusement mon oreiller contre moi.

En comparaison avec le samedi agité que m'avait fait vivre Maes, je passai un dimanche très calme à lire une étude d'un alchimiste de renom mais à laquelle je n'adhérais pas du tout. Ses spéculations restaient purement théoriques et l'on devinait assez facilement qu'aucune expérience n'avait été tentée. Ainsi donc, si l'on essayait de mettre en œuvre ses prétendues découvertes, on se heurterait très certainement à un échec cuisant voire insurmontable. J'avais acheté cet ouvrage sur recommandation de l'un de mes collègues alchimiste d'État et je me posais de plus en plus de questions quant à ses compétences. À moins que ce ne fût destiné à me faire perdre mon temps. Au moins, je ne pensais plus à ce qui m'attendait le lendemain et qui commençait à avoir des allures d'audition. La veille Maes n'avait cessé de me taquiner à ce propos. La nouvelle de mon obstination à renvoyer toutes les postulantes avait fait le tour du QG et ne manquait pas de faire parler les mauvaises langues. Plus personne n'ignorait que j'étais un jeune homme plein de charme doté d'une certaine intelligence et de nombreuses qualités, ce qui faisait de moi le parti idéal aux yeux de beaucoup de femmes. Il n'était donc pas curieux de voir les jeunes femmes du QG essayer d'attirer mon attention pour prendre la place laissée vacante. Cependant, on ne s'expliquait pas qu'aucune ne trouvât grâce à mes yeux. Des rumeurs avaient semblait-il commencé à courir selon lesquelles les lieutenant Liza Hawkeye cachait bien son jeu derrière ses airs froids et avait usé de charme pour obtenir sa place et la garder. Maes m'avait même avoué avoir du clouer le bec d'un major à l'œil brillant de perversité qui avait songé un peu trop fort à lui proposer une place dans son équipe, avec bien entendu une promotion à la clé si elle parvenait à le convaincre de ses « talents ».

Après un dimanche passé à ruminer ce que j'avais appris la veille, je dus retourner au QG dès le lundi matin où se présenta devant moi une nouvelle jeune femme. Au cours de la semaine qui suivit je constatai un étrange changement dans le comportement des postulantes. Toutes semblaient rivaliser de charme ; même les soldats portaient fièrement la minijupe des secrétaires, aucune n'omettait de se maquiller et leur coiffure restait toujours impeccable. Certaines se donnaient des airs langoureux et jouaient la sensualité, d'autres me gratifiaient sans cesse de sourires enjôleurs. J'avais également parfois droit à de lourds sous-entendus tandis qu'une autre jouait la carte de la naïveté. Ces femmes ne tentaient plus de se démarquer par leurs compétences, elles essayaient tout simplement de me séduire pour décrocher le poste et je ne doutais pas que la rumeur qui s'était rapidement propagée y fût pour quelque chose. Alors que la plupart des hommes du QG profitaient du « nouveau look » de leurs collègues féminines, je devais bien admettre que j'étais offensé que l'on puisse croire que je pouvais choisir un membre de mon équipe sur des critères aussi superficiels. Certes, si je n'avais pas eu ce passé commun avec Liza, je ne l'aurais peut-être pas choisie elle, mais je n'avais jamais eu à justifier mon choix tant elle était consciencieuse et compétente.

Agacé par cette nouvelle lubie qu'elles avaient toutes de prétendre pouvoir me séduire, j'arrivai un matin avec la ferme intention de faire tourner en bourrique le sergent Gaëlle Miles. Moins d'une heure après mon arrivée, je me levai, annonçant que je me rendais à l'espace de détente pour y boire un café. La jeune femme leva le nez de son dossier avec un sourire complice sans dire mot. Elle n'avait certainement pas envisagé que je veuille qu'elle tente de me retenir. J'avais déjà bu un café chez moi, et j'étais suffisamment énervé par ce comportement sans en plus en rajouter avec un second, j'errai donc dans les couloirs où le temps me semblait suspendu tellement je m'ennuyais à attendre qu'une dizaine de minutes ne passent. De retour dans mon bureau, je posai mes pieds sur mon bureau, les bras croisés derrière la tête et je fermai les yeux pour feindre une bonne sieste. Je l'entendit déclarer d'une voix maternelle que je devais être fatigué pour m'endormir ainsi et que j'étais très mignon quand je dormais, ce dont je ne doutais bien entendu pas. Toutefois, à rester ainsi les yeux fermés, je m'endormis réellement sans m'en rendre compte et sans que quiconque ne cherche à me réveiller ; mes gars savaient parfaitement ce que j'attendais.

À mon réveil, j'eus droit non pas à un sermon mais à un sourire et une voix douce qui me demandait si j'avais bien dormi. Après avoir acquiescé, je regardai l'heure pour m'apercevoir que midi approchait ; elle m'avait laissé dormir presque trois heures. Évidemment, si elle voulait s'attirer mes faveurs, il était peut-être préférable pour elle de me laisser agir à ma guise, mais ce n'était pas ce que j'attendais de mes subordonnés. Puisqu'elle avait décidé de jouer la carte du laxisme, je me levai en déclarant que j'avais un rendez-vous galant et que je devais passer chez moi pour me changer avant de m'y rendre. Je passai donc les porte avec un peu plus d'une demi heure d'avance non sans avoir prévenu que je rentrerai très certainement en retard. Une fois chez moi, je mis à profit ce temps libre improvisé pour ranger un peu le désordre que j'avais laissé s'accumuler.

Quand je jugeai que l'heure était suffisamment avancée, je retournai à mon bureau où je fus simplement accueilli par un sourire, mais pas le moindre reproche, elle ne prit même pas la peine de me faire remarquer que je n'avais encore rien fait de la journée. Exaspéré, je m'assis pour enfin me mettre au travail. J'avais déjà nommé Havoc comme nouveau bras droit, refusant d'accorder ce poste à une nouvelle recrue, mais si en plus elle n'avait aucune autorité, cela ne faisait que me conforter dans ma résolution. La fin de la deuxième semaine approchait, et je n'avais toujours pas fait mon choix. Si celle de demain ne convenait pas je me verrais dans l'obligation d'accepter celle que la hiérarchie m'imposerait.

Hélas, à peine la nouvelle avait-elle franchi la porte que je savais que je ne la garderai pas ; les yeux écarquillés, elle me fixait avec admiration, visiblement je lui plaisais. C'était bien sûr compréhensible, mais j'étais légèrement gêné d'être ainsi détaillé. Je lui fis tout de même mon sourire légendaire pour la forme, non pas pour répondre à ses avances mais simplement pour me montrer sous mon meilleur jour après deux semaines à grogner d'un air maussade dès que l'on s'adressait à moi. Cependant, je me rendis rapidement compte que c'était une grossière erreur et que la jeune femme pensait que cela signifiait qu'elle devenait officiellement mon assistante. Elle semblait tenir la place pour acquise et croire que je m'intéressais à elle plus que professionnellement. Elle ne cessait de me dévisager et à chaque fois qu'elle me tendait un dossier ou qu'elle en récupérait un, je sentais son regard se poser sur moi avec avidité. Lui annoncer qu'elle n'était pas retenue allait être d'autant plus difficile qu'elle projetait déjà de revoir la méthode de travail de l'équipe qui lui paraissait extrêmement inefficace. Bien que je m'efforçai de garder le silence, je tiquai à cette remarque désobligeante et de mauvaise foi ; notre méthode de travail ainsi que notre système de classement étaient en tous points parfaits puisque mis au point par mon lieutenant et personne n'avait le droit de les remettre en question. Je savais pertinemment qu'elle n'avait rien observé de particulier, mais qu'elle voulait seulement se faire valoir en critiquant les compétences de sa prédecessrice et cette attitude ne me plaisait pas du tout. Surtout qu'elle avait la prétention de penser m'avoir déjà conquis.

« Je ne pourrai jamais travailler avec quelqu'un d'aussi peu professionnel », annonçai-je à mes gars à la pause déjeuner tout en posant un peu brutalement mon plateau sur la table du réfectoire.

Bien entendu, ils étaient tous de mon avis, Delphine Cooper n'avait pas plus sa place dans notre équipe qu'une autre, mais il fallait bien que je me décide. Les arguments fusèrent alors en faveur de telle ou telle jeune femme, mais le plus surprenant restait celui de Breda qui souligna d'un ton moqueur qu'au moins, celle-ci était folle de moi et que je pourrais sans doute la manipuler à ma guise, contrairement à Hawkeye, la reine des glaces. Bien qu'agacé par cette appellation, je ne relevai pas la remarque, après tout ils n'étaient au courant de rien. Je les réprimandai tout de même pour ces sous-entendus désobligeants ; je n'avais certainement pas l'intention de conclure avec ma nouvelle secrétaire, alors peu m'importait qu'elle ait des vues sur moi, bien au contraire, j'aurais préféré qu'elle n'en ait pas. Je n'avais pas besoin d'une admiratrice mais d'une assistante ! Alors que je rêvais tout haut de trouver une vieille déjà casée, mon équipe s'insurgea pour me rappeler le bon souvenir de la troisième qui était entrée dans mon bureau. Le sergent Meava Dreams avait su conquérir chacun de mes subordonnés mais son attitude suffisante ne m'inspirait rien de bien. Elle était trop arrogante, et tellement sûre de sa beauté que par simple esprit de contradiction je ne l'aurais pas engagée, mais surtout, elle passait plus de temps à se mirer dans tout ce qui pouvait faire office de miroir comme les fenêtre où les lampes de bureau lustrées qu'à travailler.

A force d'arguments, j'obtins tout même raison sur un point ; les candidates n'étaient pas des acharnées du travail, à croire que l'on me les proposait exprès pour faire chuter notre efficacité. Certes, j'avais raison, mais ils recommencèrent à se plaindre que depuis deux semaines, on voyait une nouvelle tête tous les jours et que bientôt la nouvelle recrue allait nous être imposée. Je grognai simplement pour les faire taire ; j'en convenais tout à fait, et j'aurais préféré pouvoir choisir moi-même mais bien qu'elles semblassent extrêmement qualifiées sur le papier, la vérité était bien en deçà de ce que laissait supposer leur CV. De toute manière, ce n'était pas à eux de choisir, après tout il s'agissait de mon assistante avant tout, donc l'équipe n'avait pas vraiment son mot à dire. Affalé sur son siège, Havoc émit l'hypothèse que j'avais peut-être déjà fait mon choix mais que je laissais durer le défilé pour le seul plaisir de voir mes fans se succéder les unes après les autres.

« J'ai pas besoin d'être admiré par mon porte documents! Grognai-je »

Ce dernier argument fit froncer les sourcils à mes hommes qui me regardaient avec étonnement ; ils ne s'étaient jamais figurés que je voyais Hawkeye de cette façon. Je passai une main sur mon visage dépité avant de leur expliquer pour la énième fois que la nouvelle ne remplirait pas les même fonction que notre lieutenant que je ne considérais certainement pas comme un vulgaire porte-documents. Alors qu'ils repartaient à la charge pour me convaincre d'étudier plus en détail les CV de celles que je n'avais pas encore rencontrées pour simplement proposer des entretiens d'embauche, Falman se fit la voix de la raison en soulignant que rien de ce qu'ils pourraient dire ne pourrait me convaincre puisqu'en réalité je ne voulais personne pour remplacer Hawkeye, et que c'était elle que j'attendais pour remplir ses fonctions. Fuery qui était resté silencieux jusque là se risqua alors à faire remarquer que ce n'était peut-être pas un mal qu'elle ne soit plus là puisque depuis son départ j'étais beaucoup plus concentré sur mon travail que je terminais toujours dans les temps. Après lui avoir intimé de se taire, je replongeai dans la contemplation de mes petits-pois ; il fallait bien reconnaître qu'il n'avait pas tort, mais j'essayais surtout d'oublier qu'elle n'était plus là et perpétuellement entourée par un danger mortel. Cette remarque suffit à tourner mes pensées vers elle. Depuis que la bataille était engagée je m'inquiétais sans cesse de savoir si elle n'était pas blessée voire pire mais aucune nouvelle ne nous parvenait, ajoutant à mon angoisse. L'estomac noué, je ne pus rien avaler de plus aussi décidai-je de regagner mon bureau pour me replonger dans mes dossiers qui avaient au moins l'avantage de me faire penser à autre chose.

Je fus rapidement rejoint par le reste de mon équipe et la jeune femme qui s'empressa de me demander si j'avais bien mangé. Après un rapide échange de politesses, nous reprîmes notre fastidieuse activité administrative. Le silence seulement troublé par le grattement des stylos s'installait et je l'accueillais avec délice tant il avait été absent de mon bureau ces derniers jours. Les aiguilles de l'horloge continuaient leur course silencieuse sans que l'on ne prenne garde à leur avancée. Absorbés par nos occupations respectives, les coups portés à la porte nous surprirent tant que nous sursautâmes. À mon invitation, le généralissime en personne entra dans mon bureau. Surprise, nous bondîmes de nos sièges pour le saluer dans les règles, tentant de ne pas laisser paraître notre stupéfaction de voir le grand patron se déplacer ; quoi qu'il ait à nous annoncer, il devait s'agir d'une chose importante. Nous gardions les yeux rivés sur lui, attendant impatiemment qu'il nous expose la raison de son déplacement. Il poussa un profond soupir tout en regardant le sol avant de relever la tête pour nous regarder avec tristesse et compassion. Il avait la tête de celui qui vient annoncer une mauvaise nouvelle et qui ne s'en sentait pas le courage. Je déglutis péniblement alors que mon estomac se contractait par l'appréhension.

Le führer prit une profonde inspiration pour nous faire part de ses regrets et de ses excuses pour la mutation du lieutenant Liza Hawkeye. Il marqua une pause alors que nous nous crispions à l'entente de ce nom si familier. Désormais tous les yeux braqués sur lui étaient emplis d'inquiétude et de peur. Il n'avait pas besoin d'en dire plus pour que nous comprenions la raison de son air sombre mais nos cerveaux refusaient la réalité tant que nous ne l'aurions pas entendu le dire de vive voix. Je ne pouvais m'empêcher d'espérer de me tromper, influencé par mes propres craintes. Cependant, quand il reprit la parole, ce ne fut que pour confirmer nos doutes.

« Je suis au regret de vous annoncer que le lieutenant Liza Hawkeye, ainsi que plusieurs de ses camarades sont morts en service à la frontière ouest dans un attentat commandité par Creta. »

Il marqua une nouvelle pause avant de nous assurer que si nous avions besoin d'un jour de congé pour assimiler la nouvelle, il nous l'accordait volontiers, de même qu'il nous enjoignit de rentrer immédiatement chez nous ; nous n'étions plus en état de travailler. Après nous avoir fait part de ses sincères condoléances, il tourna les talons et disparut de l'autre côté de la porte, laissant l'équipe dans un désarroi total. Mes jambes tremblantes ne me portant plus, je m'effondrai dans mon fauteuil, le regard vide. C'était impossible, elle m'avait promis de revenir et jamais elle n'avait manqué à sa parole. Je savais bien que j'étais idiot de penser ainsi mais je ne pouvais accepter l'horrible réalité. J'enlevai frénétiquement ma veste pour déboutonner le col de ma chemise tant je peinais à respirer, j'avais l'impression qu'une main glacée retenait ma cage thoracique de l'intérieur. Le monde s'écroulait sous mes pieds, je me sentais vide comme si plus rien n'existait autour de moi. Quel hypocrite! Il avait lui-même ordonné cette mutation en dépit des risques qu'elle encourrait puisqu'après tout c'était son métier, et à présent, il prétendait regretter. Il ne ressentirait pas plus d'émotions pour un autre soldat, il se fichait pas mal de savoir qui mourait en temps de guerre, il n'avait pas à faire de sentiments pour qui que ce soit. Il n'avait fait que son travail en envoyant l'un de nos meilleurs éléments au front, mais c'était bien lui qui venait de m'arracher le cœur.

Alors que je retenais difficilement mes larmes, de violents sanglots attirèrent mon attention ; l'adjudant Fuery avait fondu en larmes, ne parvenant pas à les réprimer. Une part de moi l'enviait de pouvoir ainsi se laisser aller à pleurer pour soulager sa peine, mais une autre part retenait mes larmes même lorsque j'étais seul chez moi, comme s'il s'agissait d'une faiblesse que je ne pouvais pas me permettre d'avoir. Le jeune soldat répétait inlassablement que l'on ne la reverrait plus, mais alors que mon esprit enregistra ces mots, il n'en comprenait pas encore toute l'ampleur. Je ne pouvais me figurer qu'elle m'était définitivement enlevée. Près de lui, Falman tentait vainement de le réconforter, soulignant que mourir pour la patrie faisait parti des risques que l'on accepte de prendre lorsque l'on s'engage, mais son ton hésitant laissait comprendre qu'il voulait surtout se persuader lui-même. Assis sur son siège, Havoc avait laissé tomber sa cigarette et ne semblait plus rien entendre de ce qui l'entourait alors qu'à côté de lui, Breda ne cessait de marmonner des bribes de phrases inaudibles.

Muette et désarmée, l'adjudant Cooper nous observait, confuse et visiblement désolée. Après une brève hésitation, elle nous proposa de rentrer chez nous plutôt que de rester ici. Je n'aurais su dire si la solitude serait une bonne chose, mais j'avais besoin de sortir tant je me sentais oppressé. Sans un mot j'attrapai la veste de mon uniforme que j'avais négligemment jetée sur mon bureau avant de me lever. Je partis en claquant la porte derrière moi, fou de rage de ne rien avoir essayé pour la retenir ici. J'étais en quelque sorte responsable puisque je l'avais laissée partir. J'aurais pu insister auprès de la hiérarchie, mon équipe avait besoin d'elle pour fonctionner et si j'avais accepté de la remplacer c'est parce que je pensais que ce ne serait que temporaire, qu'elle reviendrait reprendre ses fonctions. J'aurais aussi pu lui demander de quitter l'armée. Je savais qu'elle ne l'aurait pas fait, qu'elle n'était pas du genre à se soustraire ainsi à son devoir, mais je n'avais même pas essayé, et cela aurait facilité les choses entre nous. Maintenant il ne se passera plus rien. Juste au moment où elle m'accordait une autre chance on ma la prenait brutalement. Si elle n'était plus je n'avais plus qu'à enfermer mon cœur, je ne voulais accorder à personne cette place si importante qu'elle avait eu dans ma vie. Mon premier amour...

Une fois chez moi, je me laissais glisser derrière ma porte, la tête entre les mains, mes coudes reposant sur mes genoux repliés. Je ne saurais dire combien de temps je restai ainsi sans plus ressentir ni la fatigue ni l'engourdissement de mon corps dû à mon inconfortable position. Alors qu'à peine quelques jours plus tôt je m'imaginais déjà vivre avec elle durant de longues et belles années, voilà que mon rêve s'éteignait comme la flamme d'une bougie exposée en plein vent. Je voulais tout oublier jusqu'à me perdre complètement dans les ténèbres dans lesquels mon esprit s'empêtrait et où on ne ressentait plus rien. Je voulais me vider de tout sentiment, les évacuer avec mes larmes qui commençaient à couler à flot, le barrage de ma fierté ayant cédé devant leur poids. Je baissai la tête pour la poser sur mes genoux, les mains derrière mon crâne, laissant tout mon corps se secouer au rythme des violents sanglots qui me parcouraient, ma voix n'étant plus qu'un râle de désespoir incapable d'exprimer autre chose tant tout me semblait serré et noué à l'intérieur de moi. Était-ce là le résultat de l'échange équivalent ? À son tour de m'abandonner à présent. Sans doute ne méritais-je pas son pardon, mais je comprenais à présent ce qu'elle avait pu ressentir par ma faute. Ma vie s'était mise entre parenthèse alors que je restais ainsi recroquevillé sur moi-même, pleurant ma détresse, lorsqu'un providentiel contact de ma main qui tombait mollement au sol avec mon arme de service me ramena à la réalité. Rien ne m'obligeait à supporter une telle douleur..