Chapitre 9.

Peter se précipita vers son ami. Il vérifia son pouls et fut rassuré de le voir respirer normalement. Il était seulement inconscient. Peter examina attentivement le jeune homme…pas de saignement visible, pas de nouvel hématome. Il le souleva délicatement pour le déposer dans son lit. Au moment où il s'éloigner du lit pour aller chercher un verre d'eau à la cuisine, Neal émit un gémissement de douleur.

Peter accourut à ses côtés, posa une main sur son front. Neal ouvrit les yeux.

-Pe…ter…

-Qu'est-ce qui s'est passé, Neal ? Je t'ai trouvé inconscient sur le sol de ta cuisine.

-Sais…pas.

-D'accord. Ne bouge pas. Où as-tu mal ?

-Dos.

Peter se mit à fouiller les placards de la cuisine. Il savait que Neal cachait une bouillote quelque part. Il l'avait surpris l'hiver dernier, pelotonné sur son canapé, une tasse de thé dans les mains et une bouillote calée au bas du dos. Il s'était moqué de lui pendant des jours suite à ça. Il trouva enfin ce qu'il cherchait, il mit de l'eau à chauffer.

Il revint ensuite vers le lit. Neal n'avait pas bougé. Peter plaça la bouillote dans le dos du jeune homme et le cala contre les oreillers.

-Essaie de te détendre un peu.

-Pourquoi…tu es …là ?

Peter s'assit sur le lit.

-Elisabeth m'a tout raconté.

La panique se dessina sur le visage de Neal.

-Je…Désolé…

-Tu n'as rien fait de mal. Elisabeth a mal interprété certains signes et sa réaction était exagérée et déplacée. Elle n'aurait jamais dû te traiter de la sorte.

-Non…Elle…raison…Je…

-Tu… quoi ?

Neal baissa les yeux. Il n'était pas certain de pouvoir poursuivre et avouer à Peter ce qu'il éprouvait. Il était sûr de ses sentiments et il savait que Peter ne lui en voudrait pas mais il ne pourrait pas supporter d'entendre Peter lui dire qu'il n'éprouvait pas la même chose pour lui.

-Neal, tu peux me parler.

-Non, Peter…

La tristesse sur le visage de Neal lui serra la gorge. Il essaya de lui prendre la main mais Neal s'éloigna.

-Elisabeth a tort, Neal. Il n'y a rien de mal à avoir besoin de ses amis dans les moments difficiles.

Neal fronça les sourcils mais il resta muet. Peter savait qu'il aurait du mal à le convaincre que les paroles d'Elisabeth n'étaient pas la vérité. Mais il devait essayer.

-Je veux que tu m'écoutes attentivement. Les mots d'Elisabeth ont dépassé sa pensée. Elle a cru voir des choses et elle en a conclu que tu essayais de m'éloigner d'elle.

Neal commençait à se sentir mal à l'aise. Il ne voulait pas avoir cette conversation avec Peter, pas maintenant.

-Peter…tout…Va… Bien… Tu…rentrer…El…besoin…de toi.

Les mots avaient du mal à sortir et Peter pouvait lire la douleur ressentie par son ami à chaque inspiration, à chaque syllabe.

Peter alla chercher la tablette numérique posée sur la table de la cuisine mais Neal la repoussa.

-Pas…besoin…Rien…d'autre…à dire.

-Au contraire, je pense que tu as encore beaucoup à me dire. Mais je vais parler le premier. Il y a quelque chose que je dois te dire

L'agent du FBI prit quelques secondes pour rassembler son courage.

-Quand je t'ai retrouvé dans ce bois, tu étais à peine conscient. La blessure à la tête saignait abondamment. Je t'ai pris dans mes bras. Tu marmonnais des mots que je n'ai pas compris sur le moment. Ce n'est que des heures plus tard, quand j'attendais que tu sortes du bloc, que j'ai réalisé ce que tu avais essayé de me dire. Est-ce que tu te souviens de ce que tu m'as dit ?

Neal secoua la tête mais les propos de Peter avaient ramené quelques bribes de souvenirs.

-Neal, regarde-moi. S'il te plaît. Je pense que tu te souviens de ce moment.

-Pas…Besoin.

-Que veux-tu dire ?

Neal finit par saisir la tablette.

-Je n'ai pas besoin de me souvenir. Je sais très bien ce j'aurais aimé te dire, ce que j'aimerais pouvoir te dire.

-Qu'est-ce qui t'en empêche ?

Peter s'approcha doucement, essayant de rassurer Neal. Mais il semblait plutôt effrayé par la proximité soudaine de son ami.

-Qu'est-ce qui t'empêche de me dire ce que tu ressens ?

Neal posa une main sur la poitrine de Peter et le repoussa doucement.

-Il…Faut…Pas…

-Pourquoi ?

-Peter…

Neal était très agité. Il avait fait une promesse à Elisabeth qu'il comptait bien respecter. Mais l'attitude de Peter ne l'aidait pas.

-S'il…te…plaît…

Une larme coula sur la joue de Neal et Peter l'essuya délicatement du pouce avant de s'éloigner.

-Tu devrais essayer de te reposer un peu. Je vais appeler le docteur Werner. Il devait passer te voir demain mais je pense qu'il vaut mieux qu'il jette un œil à ton dos.

Neal ne prit pas la peine de protester. Qu'aurait-il pu dire ? Qu'il en avait marre de voir des médecins, qu'il voulait juste qu'on le laisse tranquille et surtout qu'on ne lui demande pas de se souvenir, ni de faire encore un effort.

Il avait dû s'endormir sans même s'en rendre compte. Le bruit d'une conversation lui fit ouvrir les yeux. Peter et le docteur Werner étaient sur la terrasse. Peter se retourna au moment où Neal posait les yeux sur lui. Cet homme devait avoir un sixième sens.

-Bien dormi ?

Le jeune homme hocha la tête. Il essaya de s'asseoir mais la douleur l'empêcha de bouger. Le docteur Werner s'avança vers lui.

-Où avez-vous mal ?

-Dos…

-Qu'est-ce qui s'est passé ?

-Tombé…

-D'accord, laissez-moi voir ça.

Le médecin l'aida à se redresser et palpa délicatement le long de sa colonne vertébrale. La position n'était pas vraiment confortable et Neal dut fermer les yeux pour essayer de contrôler la nausée qui menaçait de lui retourner l'estomac.

-Vous avez bien réagi Peter. La chaleur va aider ses muscles à se détendre. Je pense qu'il ne s'agit que d'une contracture due à un faux mouvement.

Le médecin continua son examen, contrôlant le rythme cardiaque de son patient, sa tension, ses réflexes. A plusieurs reprises, Peter le vit froncer les sourcils. Après quelques minutes d'examen, le docteur Werner s'assit près de son patient.

-Neal, ce n'est pas sérieux. Vous êtes sorti seulement hier et votre état est loin de s'améliorer. Votre tension est trop basse et je n'aime pas ce léger sifflement que j'entends dans vos poumons.

Neal ne trouvait rien à répondre au médecin. Sa chute de tension était probablement liée au fait qu'il n'avait pas réussi à avaler quoi que ce soit et il sentait bien une gêne quand il inspirait.

Peter s'approcha du lit et posa à nouveau une main sur le front de son ami.

-Il me semblait fiévreux quand je vous ai appelé.

-Ce n'est pas vraiment étonnant. Parmi les médicaments, il y a des antibiotiques pour éviter ce genre de désagrément.

Assez étrangement, Neal se sentait peu concerné par la discussion entre les deux hommes. Il était perdu dans ses pensées et il lui fallut quelques secondes pour réaliser que le médecin s'adressait à lui.

-Neal…Peter m'a dit que vous aviez eu un malaise. Pouvez-vous me dire ce qui s'est passé ?

Neal fut tenté de mentir et de prétendre ne pas se souvenir mais il savait que ce genre de réponse ne satisferait ni le médecin, ni Peter qui le regardait attentivement.

-C'est un peu confus. Après le départ d'Elisabeth j'ai cru entendre quelqu'un m'appeler. Je me suis levé. Je crois que je me suis évanoui.

-Qui vous appelait ?

-Il n'y avait personne. C'était juste…dans ma tête.

Peter ne savait pas quoi penser. Neal avait subi une violente agression et il était compréhensible qu'il puisse être confus mais l'agent du FBI s'inquiétait de l'entendre parler de voix dans sa tête. Il se tourna vers le docteur Werner cherchant un soutien auprès du médecin. Celui-ci n'avait pas quitté Neal des yeux.

-A qui appartient cette voix dans votre tête ?

Pas de réponse. Peter mourrait d'envie de faire un commentaire, de presser son ami de question mais il savait qu'il était plus prudent de laisser faire le médecin.

-Neal, s'il vous plaît. A qui est cette voix ?

-Tom…

-Qui est Tom ? Est-ce un des hommes qui vous a agressé ?

Le regard de Neal était toujours plongé dans celui du médecin mais il ne semblait pas le voir.

« Nick…où est-ce que tu te caches ? Tu sais que je vais te trouver. »

Sa voix résonne dans ma tête…Je sais qu'il n'est pas là. Il ne peut pas être là…et pourtant …

-Neal, revenez avec nous…Neal…

-Désolé…

-Vous entendez encore sa voix ?

Neal hocha la tête.

-Qui est-ce ?

-Tom Philipps était mon beau-père. Après l'arrestation de mon père, ma mère a rencontré cet homme. Il n'était pas un homme bien.

-Savez-vous pourquoi c'est sa voix que vous entendez ?

Neal secoua la tête mais les deux hommes face à lui savaient bien qu'il s'agissait pour lui d'une tentative de fuite.

-Neal, je veux vous aider mais il faut que vous me disiez qui est cet homme et ce qu'il vous a fait.

-Je…peux… pas…veux pas…retourner…prison.

Peter ne put rester muet plus longtemps.

-Neal, personne ne va te renvoyer en prison. Je te le promets. Peu importe ce qui s'est passé, tout ce que tu nous diras restera entre nous.

Neal sembla réfléchir un moment avant de se décider.

-Tom était violent. Il n'arrêtait pas de crier après maman. Un jour, maman était sortie, j'ai cassé un verre.

-Qu'a-t-il fait, Neal ?

Peter s'était à nouveau mis en retrait. Il observait attentivement son ami mais laissait le médecin prendre le contrôle de la situation.

-Neal, qu'a fait Tom quand vous avez cassé ce verre ?

Le souvenir était visiblement très douloureux pour Neal et Peter faillit se précipiter pour le prendre dans ses bras. Son cœur se brisa quand il entendit la voix de Neal entrecoupée de sanglots.

-Il…frappé…

-Il vous a frappé ?

-Oui.

-C'était la première fois ?

Nouvelle réponse affirmative.

-Il a recommencé après ça ?

-Il ne m'aimait pas. J'ai essayé d'être sage, de ne pas faire de bêtises mais ce que je faisais n'était jamais assez bien. Il disait à maman que j'étais trop stupide pour comprendre ce qu'il me demandait, que j'étais bon à rien.

Peter savait peu de chose sur l'enfance de son ami et il aurait préféré ne pas entendre ce genre de confessions. Le docteur Werner regarda Peter et l'agent du FBI lut dans ses yeux qu'il n'en avait pas fini. Le médecin, tout comme lui, sentait que Neal n'avait pas encore tout dit.

-Que dit la voix, Neal ?

« Tu sais ce que je veux, Nick…Tu sais ce qui va se passer si tu n'es pas un gentil garçon. »

-Neal…Qu'a fait Tom ?

-Mal…

Ils avaient un petit garçon face à eux, un petit garçon blessé et apeuré. Cette fois Peter ne put garder ses distances. Il prit doucement la main de son ami. Il pouvait sentir celle-ci trembler.

-Qu'est-il arrivé ?

-Il venait …la nuit…Je me …cachais…

Peter n'avait pas besoin d'en entendre plus pour deviner ce qui s'était passé et pour comprendre pourquoi ces souvenirs refaisaient surface maintenant. L'agression qu'il avait subie avait ravivé des souvenirs que le jeune homme avait consciencieusement enfoui durant des années.

Il savait aussi que Neal avait besoin de parler pour pouvoir surmonter le traumatisme de son enfance et celui de son agression.

-Il finissait toujours par me trouver. Il m'appelait, parfois pendant de longues minutes. Sa voix est restée gravée dans ma mémoire. Depuis hier, j'ai l'impression de l'entendre. Ça paraît si réel. C'est comme si il était revenu.

-Qu'est-il arrivé à cet homme ?

-Mes souvenirs ne sont pas très clairs mais il est mort.

La tension visible sur le visage du jeune homme, indiquait à Peter qu'il y avait plus qu'un simple accident derrière la mort de l'homme.

-Comment est-il mort ?

-Je suis sûr que si tu cherches un peu, tu devrais trouver.

-Sans doute mais j'aimerais que tu me le dises. Pas la peine de remuer le passé de manière officielle.

Neal gardait les yeux fixés sur son ami. Le médecin, témoin silencieux de leur échange, sourit en voyant le lien qui unissait les deux hommes.

-Il a attaqué maman. J'ai essayé de la défendre mais elle est tombée. Elle ne bougeait plus.

Les souvenirs étaient douloureux et leur évocation, même après toutes ces années, était très difficile.

-Je savais qu'il cachait une arme dans la chambre. Je suis allé la chercher. Il a ri et il a essayé de me l'enlever.

Peter connaissait la suite. Il avait été le témoin de l'aversion de Neal pour les armes à feu sans jamais comprendre d'où elle venait. Il avait aujourd'hui la réponse.

-Quel âge avais-tu ?

-14 ans…enfin je crois.

Neal était heureux que Peter ne lui demande pas plus de précision. Son partenaire avait parfaitement compris ce qui s'était passé cette nuit-là. Neal pouvait encore entendre les hurlements de son beau-père, les cris de sa mère, le bruit des coups. Quand il fermait les yeux, il revoyait sa mère étendue sur le sol, le sang autour de sa tête, puis Tom qui s'avançait vers lui, un sourire aux lèvres.

« Jamais tu n'oseras faire ça, sale vermine. Par contre, moi j'oserai, donne-moi cette arme. »

Puis le coup était parti. Tom avait continué à le regarder et à avancer vers lui. La surprise se lisait sur ses traits, puis la douleur. Ses mains s'étaient portées à sa poitrine, essayant de contenir le flot de sang qui s'échappait de la blessure

Il pouvait encore sentir le poids de l'arme dans ses mains d'adolescent, l'odeur de la poudre, du sang. Tom s'était effondré à ses pieds. Après ça, il ne souvenait pas de grand chose des jours et des semaines qui suivirent.

Ellen était venue le chercher, elle s'était occupée de tout. Il avait parlé avec un policier, il lui avait tout dit, sans rien oublier de son calvaire. C'est là qu'on lui avait dit que sa mère était morte sur le coup. Puis il y avait eu les médecins, les psychiatres qui devaient l'aider à évacuer le traumatisme.

Il lui avait fallu de longues années pour réussirent à vivre avec l'idée qu'il avait tué un homme. Il avait fini par tout quitter pour construire une nouvelle vie à New York. Et aujourd'hui, tout revenait. Il se rendait compte que sa fuite n'avait rien résolu.

-Sa voix…toujours…là.