Chapitre 11.

Peter savait qu'il devait essayer de mémoriser le chemin suivi par le véhicule dans lequel on les avait fait monter. Il savait que son entraînement et son expérience professionnelle en tant qu'agent du FBI auraient dû lui être utiles dans de telles circonstances. Mais il était incapable de se concentrer sur son environnement.

Neal avait reconnu ses agresseurs, assis à côté de Peter, il ne pouvait se retenir de trembler. Il avait imaginé que tous ses souvenirs lui reviendraient dans un flash, d'un seul coup. Mais ça n'avait pas été le cas. Les sensations, les émotions étaient revenues en premier. La peur d'abord, puis une sensation de froid et maintenant ces tremblements incontrôlables.

Peter était près de lui mais sa proximité n'arrivait pas à alléger son angoisse. Ils avaient pris place à l'arrière d'un énorme 4x4 aux vitres teintées. Neal savait qu'il devait essayer de ne pas montrer sa peur. Lorsque Karl était entré dans son appartement, il lui avait fallu rassembler tout son courage pour ne pas hurler de terreur.

Peter, à ses côtés, avait placé sa main tout contre la sienne. L'agent du FBI ne voulait pas que les hommes les ayant enlevés voient leur proximité et ne se servent de la nature de leur relation. Il ne voulait pas qu'ils utilisent leurs sentiments pour faire encore plus de mal à Neal. Le jeune homme était déjà fragilisé par ce qu'il avait vécu et il n'était pas physiquement assez fort pour supporter une nouvelle épreuve.

Après quelques kilomètres, Karl, assis côté passager à l'avant, se retourna. Peter sentit le sursaut de peur de son ami lorsque le regard d'Atkinson se posa sur lui.

-Je ne pensais pas te revoir, Neal.

L'arme que l'homme tenait, dansait dangereusement sous les yeux de Neal. Une nouvelle bribe de souvenir lui revint soudain : cette arme, pointée sur sa tête. Il pouvait voir le canon à quelques centimètres de son visage et entendre à nouveau le coup de feu résonner.

-Tu as perdu ta langue… ?

Peter ne put s'empêcher d'intervenir.

-Vous lui avez tiré dans la tête. La blessure a provoqué une amnésie et une aphasie.

-Cher Peter…Je vois que vous avez fini par ouvrir les yeux. Vous devriez me remercier…

-Arrêtez cette voiture que je vous montre la manière dont j'ai envie de vous remercier.

Le rire de l'homme lui glaça le sang. Peter commença à comprendre la peur que cet homme avait pu inspirer à Neal quand il s'était retrouvé seul face à lui.

-Peut être un autre jour, agent Burke. Je vais d'abord m'occuper de ce cher Neal. Nous n'avons pas eu vraiment le temps de faire connaissance lors de notre dernière rencontre. Maintenant que vous êtes là, je suis sûr qu'il se tiendra tranquille et qu'il sera plus coopératif.

Il n'y avait, hélas, pas de doute sur les intentions de cet homme. Sa détermination et sa froideur étaient inquiétantes. Peter comprit que rien ne l'arrêterait, qu'il ne servait à rien d'essayer de le raisonner.

Ils roulèrent pendant environ une heure avant d'arriver devant un vieil entrepôt, visiblement abandonné. Toujours sous la menace d'une arme, les deux hommes firent descendre Neal et Peter de la voiture. Peter pouvait sentir son ami au bord de la panique mais il savait le courage dont Neal était capable. Il l'avait vu faire face à la prison, à la perte de son amour de jeunesse, à la mort de celle qu'il considérait comme sa mère. Aujourd'hui encore, il était stupéfait par la force de caractère dont son ami faisait preuve.

Le jeune homme marcha sans aide jusqu'à la porte d'un petit local à l'arrière du bâtiment. Ses jambes le soutenaient à peine et il trébucha plusieurs fois avant d'arriver.

La brute qui les suivait n'avait pas manqué de remarquer la fragilité de Neal. Alors qu'ils entraient dans le local abandonné, il poussa le jeune homme qui chuta lourdement en avant.

Ses réflexes n'étaient pas assez vifs pour amortir la chute et Neal n'eut pas la force de se retenir. Peter voulut se précipiter vers lui mais il fut retenu par un troisième homme qu'il n'avait pas vu et qui avait dû attendre leur arrivée.

Karl s'agenouilla près de Neal. A ce moment-là, l'agent du FBI se promit de le faire payer. Il n'avait jamais cru en la vengeance mais il ne le laisserait pas s'en sortir avec un simple procès pour enlèvement et tentative de meurtre. Il ressentait, pour la première fois de sa vie, l'envie de faire souffrir un être humain, à cet homme qui avait osé poser la main sur Neal.

-Neal, tu devrais faire plus attention. Tu pourrais te blesser.

Neal ne bougeait pas et Peter commençait à s'inquiéter. Karl l'empêchait de voir son ami. Il finit par se libérer de l'étreinte qui le retenait. Il prit Karl par l'épaule pour l'écarter. Neal était allongé sur le côté, il avait du mal à reprendre son souffle. Peter s'accroupit près de lui, posant une main sur son front.

Il fronça les sourcils en sentant une forte fièvre. Neal respirait toujours difficilement. Au moment où Peter passait un bras autour de ses épaules pour l'aider à s'asseoir, Neal fut pris d'une violente quinte de toux et les mots du docteur Werner lui revinrent en mémoire. Le médecin l'avait prévenu que Neal était plus sensible aux infections à cause des mauvais traitements qu'il avait subis.

Ils se retrouvaient, au milieu de nul part, aux mains de trois brutes, sans aucun moyen de se défendre et Neal était malade. Il devait trouver un moyen de le sortir de là et le plus vite serait le mieux. Neal toussa à nouveau et lorsqu'il baissa les yeux vers son ami, Peter put voir la confusion dans son regard.

-Respire doucement.

-Où… ?

Neal semblait perdu. La fièvre, le choc de revoir ses agresseurs et sa chute l'avaient complétement désorienté. Peter ne savait pas vraiment quoi répondre mais Karl le devança.

-Je suis revenu te chercher, Neal. Tu te souviens…

-Non…qui …êtes…vous ?

Peter dut se mordre la lèvre pour ne pas sourire. Karl, face à lui, ne connaissait pas Neal mais, il était évident que le jeune homme jouait la comédie. Peter le félicita intérieurement pour cette stratégie. C'était probablement le seul moyen de gagner un peu de temps. Karl voulait le faire souffrir mais, pour arriver à ses fins, Neal devait se souvenir de lui.

Le visage de Karl marqua d'abord sa surprise mais celle-ci laissa rapidement place à la colère. Peter sentit la tension parcourir le corps de Neal mais le jeune homme parvint à soutenir le regard de son agresseur.

-Tu dois te souvenir, Neal.

Karl posa une main sur sa joue. Le contact provoqua une douleur presque physique mais Neal se retint de crier. Il devait s'en tenir au rôle qu'il avait en tête. Karl allait sans doute se mettre en colère mais il n'avait pas peur des coups qu'il pourrait recevoir. Il devait absolument éviter que Karl ne s'en prenne à Peter.

-On a vécu un moment spécial tous les deux.

Les propos de l'homme étaient, à la fois, ahurissants et pathétiques. Il semblait réellement persuadé d'avoir partagé quelque chose de spécial avec lui. Neal secoua la tête pour signifier qu'il ne se rappelait pas. Il aurait été incapable de dire un mot.

Karl se redressa et donna l'ordre à ses deux gorilles d'enfermer Peter et Neal dans une pièce au fond du local. Cette fois, Neal eut besoin de l'aide de son ami pour se lever et marcher. Peter nota qu'il boitait et qu'il tenait sa main droite serrée contre lui.

Une fois la porte refermée derrière eux, Peter aida Neal à s'asseoir à même le sol. La pièce ne possédait aucun meuble, une fenêtre en hauteur fournissait une faible lumière. Un monticule de déchets en tout genre était entassé au fond de la pièce.

-Comment tu te sens ?

-Fatigué.

-Tu t'es blessé en tombant ?

Neal montra sa main. L'attèle ne semblait pas avoir bougée mais, en regardant de plus près, Peter vit que certaines attaches s'étaient décrochées au niveau du poignet. Il essaya de les resserrer mais il s'arrêta en entendant le cri de douleur de son ami.

Peter se leva et se mit à chercher dans le tas d'objets. Il revint quelques secondes plus tard avec un long morceau de tissu qui avait dû servir de rideau dans une vie antérieure.

-Je vais juste nouer ça autour de ton cou pour essayer d'immobiliser ta main.

Neal hocha la tête et se redressa pour faciliter la manœuvre.

-Merci…

Peter s'assit à côté de Neal. Il devait réfléchir à une stratégie pour sortir de cette situation. Son inquiétude grandit lorsque Neal se remit à tousser. Il essaya de le soutenir du mieux qu'il put mais cet épisode laissa Neal à bout de souffle et épuisé. Une légère pression sur son poignet lui indiqua que son rythme cardiaque était bien plus rapide que la normale.

-Jones a dû constater notre disparition. Ils vont vite nous retrouver.

Peter avait dit ces mots pour rassurer Neal et pour essayer, aussi, de se convaincre lui-même. Il avait une confiance absolue en ses collègues mais la vraie question était le temps qu'ils mettraient à les localiser.

-Trop…long…

Evidement, on pouvait compter sur Neal pour mettre en avant les faiblesses du raisonnement de son partenaire.

-Jones et Diana sont d'excellents agents. Ils vont nous trouver. La seule chose qu'on doit faire c'est attendre bien sagement et surtout, tenir ces brutes à distance.

Neal ne prit pas la peine d'essayer de répondre. Il savait que Peter était, tout autant que lui, conscient de la gravité de leur situation.

-D'ailleurs…Félicitations, Neal. Bien joué le coup du « Qui êtes-vous ? » Cet abruti n'y a vu que du feu.

Le sourire du jeune homme réchauffa le cœur de Peter même s'il pouvait y voir toute la fatigue et la peur que son ami essayait de cacher.

Des bruits sourds dans la pièce d'à côté firent sursauter Neal et son sourire s'effaça. Le silence qui suivit était encore plus angoissant et les deux hommes n'avaient aucune idée de ce qui venait de se passer de l'autre côté de la porte.

-Ils se sont peut-être entre-tués ?

Après ce qui leur parut de longues minutes, les deux amis se détendirent un peu. Leurs ravisseurs semblaient vouloir les laisser tranquilles et c'était de précieuses minutes de gagner. Des minutes de sursis qui donneraient peut-être suffisamment de temps à Jones et Diana pour les retrouver.

Neal avait fermé les yeux, sa tête calée contre l'épaule de Peter lorsque celui-ci commença à sentir une odeur bizarre. Il secoua le jeune homme endormi. Neal eut toutes les peines du monde à ouvrir les yeux. Quand il parvint enfin à fixer Peter, la confusion et l'incompréhension pouvaient se lire dans son regard.

-Neal, il faut que tu te réveilles. Je crois qu'on a un sérieux problème.

-Non…dormir…

Neal ferma à nouveau les yeux. L'odeur de fumée, maintenant bien reconnaissable, inquiétait moins Peter que l'état de son ami. Il le prit par les épaules et le secoua d'abord doucement puis de manière plus vive.

-Neal, il faut vraiment que tu ouvres les yeux. S'il te plaît, fais ç a pour moi.

Neal percevait l'angoisse de son ami même s'il n'en comprenait pas la raison. Son cerveau semblait tourner à vide. Il n'aimait pas sentir son ami aussi inquiet mais il avait très mal à la tête et il était incapable de se rappeler où ils étaient.

-Pourquoi…parterre ?

-De quoi tu parles ?

-Assis…parterre…Froid…

-Neal, il faut qu'on sorte d'ici. Je crois qu'ils ont mis le feu.

Peter se leva et marcha jusqu'à la porte. Aucune fumée visible, pour le moment, mais en posant sa main sur la porte, il pouvait déjà sentir la chaleur du brasier. Il revint vers Neal qui le regardait sans comprendre.

Peter savait que l'état de son ami n'était pas seulement dû à la fièvre. Il commença à palper son crâne. Une grimace de Neal lui indiqua qu'il avait vu juste. Il avait dû se cogner dans sa chute et, dans son état, un nouveau traumatisme crânien pouvait s'avérer très dangereux.

Peter savait quoi faire dans ce genre de situation…en théorie. Mais sa première préoccupation était de sortir de cet entrepôt avant qu'ils ne brûlent vifs tous les deux. Il paraissait dangereux d'essayer d'ouvrir la porte. La fenêtre semblait la seule issue. Elle se trouvait à environ trois mètres de hauteur. En empilant les objets les plus volumineux, il pourrait faire un tas assez haut pour y accéder. Il n'avait pas de temps à perdre car la fumée commençait à envahir la pièce.

Après quelques minutes de travail, le tas était suffisamment haut pour donner accès à la fenêtre. Peter n'eut aucun mal à la casser. Il faudrait qu'ils sautent au bas du mur mais trois mètres ce n'était pas si haut.

Il pourrait soutenir Neal jusqu'à l'ouverture et l'aider à s'y glisser mais le jeune homme n'était pas en état d'assurer un atterrissage sans risque. Il devait passer en premier pour pouvoir le réceptionner mais s'il se passait quelque chose, empêchant Neal de sauter, il ne pourrait pas remonter pour l'aider.

-Peter…

La voix de son ami le sortit de ses pensées. En parcourant la pièce des yeux, Peter se rendit compte que la fumée qui avait envahie la pièce était de plus en plus dense.

-Neal, j'ai trouvé une issue mais il va falloir…

-Non…

Neal posa une main sur sa joue avant d'être pris d'une nouvelle quinte de toux. Peter fut surpris par ce geste et par la tristesse dans ses yeux. Ils seraient bientôt sortis de cet enfer et ils auraient le temps pour les discussions quand ils seraient en sécurité.

-On parlera plus tard, Neal. Il faut sortir d'ici. Je vais t'aider à monter jusque là-haut. Ensuite…

Le jeune homme secouait vivement la tête.

-Neal qu'est-ce qui se passe ? Je ne comprends pas.

Neal savait que le temps leur était compté. Il devait rassembler ses forces pour expliquer à Peter qu'il devait partir sans lui.

-Peux…pas…marcher.

-Je vais t'aider. Je suis sûr que tu peux y arriver.

-Non, Peter…mes…jambes…

Neal frappa ses jambes inertes à l'aide de sa main valide. Il ne savait pas pourquoi son corps le trahissait maintenant. S'il avait eu les idées claires, il aurait sans doute fait le lien avec sa chute, sa blessure à la tête, le fait que sa vue était recouverte d'un voile. Peter comprit ce que Neal essayait de lui dire et, même si la panique menaçait de le submerger, il essaya de garder l'esprit clair.

-Je vais te porter. Ensuite je saute et tu n'auras plus qu'à te laisser tomber.

Peter voulait encore espérer, il ne pouvait pas abandonner…Mais ses larmes finirent par trahir son désespoir.

Neal, au contraire paraissait étrangement calme. Il caressa tendrement sa joue avant de l'attirer plus près. Il aurait aimé que ce premier baiser soit échangé dans un lieu plus romantique et une atmosphère plus respirable.

Son cerveau était en train de se noyer…Une impression bizarre, comme si tout s'effaçait doucement… Rien à voir avec le choc de la blessure par balle…Si…un point commun…Peter était là près de lui…

Mais cette fois Neal était bien conscient quand il prononça les mots que son cœur retenait depuis des années…

« Je t'aime, Peter »