Chapitre 16.
Peter hésitait encore en entendant la demande de Neal. Le jeune homme face à lui semblait sincère mais seulement quelques secondes auparavant, il avait été pris d'une terreur incontrôlable quand Peter avait essayé de le déshabiller. Il décida de faire d'abord un petit test et s'approcha de Neal, passant ses bras autour de sa taille et plongeant son regard dans le sien. Ses mains caressaient doucement son dos, explorant chaque parcelle de peau.
Neal se laissa aller et sembla même apprécier cette proximité mais lorsque Peter posa une main sur sa nuque pour attirer ses lèvres contre les siennes, Neal se tendit brusquement. Sa respiration se fit plus saccadée. Le jeune homme dans ses bras était loin d'être prêt pour passer à l'étape suivante dans leur relation et Peter refusait de forcer les choses.
Neal devait se donner un peu plus de temps et c'était aussi son rôle de le freiner et de rester attentif aux signes de malaise ou de tension car il savait bien que Neal était capable de forcer les choses pensant que c'était le désir de son partenaire.
Peter s'éloigna ne relâchant pas totalement son étreinte de peur de voir son ami faire une chute.
-Il vaut mieux que je te laisse profiter de ton bain pendant que l'eau est chaude.
Avant que Neal ait pu rassembler suffisamment d'énergie pour répondre, Peter avait quitté la pièce. Le jeune homme savait que son ami comprenait sa réaction mais il s'en voulait de ne pas pouvoir lui offrir ce moment d'intimité que tous deux désiraient. Il ne semblait plus avoir le contrôle de ses émotions et cette angoisse qui le prenait à chaque fois que Peter devenait plus entreprenant le confortait dans son idée que la place de celui-ci était auprès d'Elisabeth. Il n'avait rien à lui offrir et il ne pouvait même pas imaginer ce que leur relation pourrait devenir dans la mesure où il ne voyait pas comment son état pourrait s'améliorer. Il se sentait condamné à vivre avec cette terreur chevillée au corps.
De plus, il fallait qu'il soit lucide. Il lui restait encore de longs mois avant la fin de sa peine et il ne pouvait pas envisager d'entretenir une relation avec Peter tout en travaillant sous ses ordres. Penser même une seconde que cela soit possible lui paraissait stupide. Mais il avait aussi pleinement conscience que Peter était le seul à pouvoir calmer ses crises d'angoisse, le seul avec qui il se sentait totalement en sécurité. Les sentiments qu'il avait pour lui, depuis des années s'étaient encore accentués ses dernières semaines.
Une fois encore, son cœur et sa raison entraient en conflit. Toute sa vie il avait dû faire face à ce genre de dilemmes mais aujourd'hui il était bien décidé à faire le bon choix, celui d'un homme responsable, conscient des conséquences de ses actes.
Il se glissa dans la baignoire, savourant la douce chaleur qui l'envahit. Après quelques minutes, il commença à somnoler. Il aurait probablement dû penser à sortir, se sécher et se glisser dans son lit mais il sentait bien et l'idée de quitter ce cocon de chaleur ne lui plaisait pas vraiment.
Il dût s'endormir car il finit par rouvrir les yeux, réveillé par une sensation de fraîcheur. Rien de pire que de s'assoupir dans son bain et se réveiller dans une eau à peine tiède. Il essaya de se lever mais ses membres engourdis refusèrent de le porter. Décidément, cette incapacité à se débrouiller seul commençait sérieusement à lui peser.
Il fit appel à ses dernières forces et à cette obstination forcenée qui lui avait souvent sauvée la mise au cours de ces années de cavale. Il finit par se redresser, tremblant comme une feuille. Posant une main contre le mur à sa droite, il parvint à enjamber le rebord de la baignoire. Une fois cette manœuvre dangereuse réalisée avec succès, il prit quelques secondes pour souffler, assis, une serviette autour de la taille.
Il avait toujours aussi froid mais, au moins il avait réussi à sortir de son bain sans aide et sans se rompre le cou ce qui, dans son état, relevait presque de l'exploit. Cependant il réalisa vite que cet exploit lui avait coûté une bonne partie de l'énergie qui lui restait et sa vision commença à se troubler. Les murs autour de lui semblaient se rapprocher et il ferma les yeux pour tenter de maîtriser le malaise qui lui serrait l'estomac.
Après quelques minutes supplémentaires passées à essayer de contrôler sa respiration sans y parvenir, il finit par se résoudre à appeler Peter. Mais une fois de plus, aucun son ne pût franchir ses lèvres et il se retrouva seul dans cette petite pièce, incapable de bouger et incapable d'appeler à l'aide. Il est parfois difficile de continuer à se battre et Neal vit revenir à cet instant un sentiment qui avait déjà menacé de le faire sombrer à plusieurs reprises par le passé.
Il avait toujours été indépendant, fier de pouvoir se débrouiller seul et d'assumer pleinement sa vie, ses décisions et leurs conséquences. Quand le juge avait prononcé la sentence, l'envoyant derrière les barreaux, il avait accepté son sort essayant de tirer une leçon de l'erreur qui l'avait conduit là.
Aujourd'hui, il ne maîtrisait plus rien... Ni sa vie, ni même son corps et cette sensation lui serrait le cœur. Il essayait de se raccrocher à l'idée que ce n'était que temporaire et qu'il retrouverait sa vie d'avant mais ses émotions ressemblaient aux montagnes russes et son optimisme n'arrivait plus à compenser les aspects terrifiants de sa nouvelle vie.
Il n'avait jamais baissé les bras même si les épreuves successives qu'il avait eu à affronter l'avait parfois meurtri au point de lui faire penser qu'aucune issue n'était envisageable. Mais, à chaque fois, il avait repris le dessus, il avait trouvé au fond de lui cette volonté, cette rage de continuer à se battre, à faire des projets. Il n'était plus certain d'en avoir la force aujourd'hui.
Il n'avait pas entendu la porte s'ouvrir et ce n'est que lorsque Peter s'approcha de lui qu'il prit conscience de sa présence.
-Tu aurais dû m'appeler...
Neal ouvrit la bouche mais seul un soupir d'épuisement en sortit.
-D'accord... Désolé, j'aurais dû réagir plus tôt en ne te voyant pas sortir. L'eau doit être froide maintenant.
Neal hocha la tête toujours incapable de dire un mot. Peter passa une main sous son menton et l'obligea à lever les yeux vers lui.
-Arrête de réfléchir... Tu es épuisé. C'est normal que tu aies du mal à parler. Ça ne veut pas dire que c'est permanent. Le médecin a dit que tu aurais probablement besoin de voir un orthophoniste pour d'aider un peu. Si tu veux on essaiera d'appeler le spécialiste que ton médecin nous a recommandé...
Que pouvait-il répondre à ça? Oui bien sûr, si ça peut te faire plaisir... Honnêtement, il n'était pas certain, à ce moment précis d'être capable de faire l'effort d'aller voir ce spécialiste. Il n'était même pas convaincu de vouloir aller mieux. Mais il était tellement épuisé qu'il n'envisager même pas d'essayer d'en parler à Peter. Il était parfois plus facile de laisser croire et de laisser faire que de tenter de faire entendre sa voix.
Cette mélancolie, cette apathie qui l'envahissaient lui donner juste envie de se glisser dans son lit et de laisser le monde tourner sans lui. Il se rappelait avoir ressenti quelque chose de similaire quand, enfant, il avait vu son père partir de la maison et qu'il avait compris que toute sa vie allait changer. Il ne se sentait plus capable de se battre, d'aller de l'avant.
Il ne pourrait pas vivre pleinement ses sentiments pour Peter...
Parce que sa situation ne le lui permettait pas. Peter était son patron, celui qui était chargé de le surveiller...
Parce que la société ne le tolérerait pas. Comment pourrait-il laisser l'homme qu'il prétendait aimer ruiner son mariage et remettre sa carrière en question et continuer à se regarder en face?...
Parce que ses émotions et ses peurs le paralysaient. Quelle vie de couple pourraient-ils envisager alors qu'il paniquait au moindre contact?
Toutes ces évidences se livraient une féroce bataille sous son crâne et en regardant Peter dans les yeux, il comprit que la seule solution qui s'imposait était de partir loin de cette ville, loin de cette vie... Pour ne pas gâcher celle de cet homme, il devrait faire ce choix, disparaître pour lui donner une chance de passer à autre chose, de se rendre compte qu'il ne devait pas renoncer à ce qu'il avait construit avec Élisabeth parce que, lui, n'avait rien à lui donner en échange.
Le principal problème était qu'il doutait d'avoir la force, le courage nécessaire pour prendre une telle décision et surtout pour la mettre en œuvre. Il ne se sentait pas capable de préparer, seul, un plan d'évasion, de penser à tout ce dont il aurait besoin pour que sa fuite soit réussie. Dans son état, il était physiquement et mentalement incapable de planifier ce genre de départ. De plus, Il ne pouvait envisager de mettre quiconque dans la confidence. Même Mozzie aurait sans doute essayé de le faire changer d'avis. Il savait qu'un projet solitaire ne serait pas viable mais quelle autre porte de sortie avait-il?
-Neal, il faut que tu m'aides un peu. Je n'arriverais pas à te porter jusque à ton lit...
La voix de Peter le sortit de sa rêverie. Il se redressa et laissa Peter le soutenir jusqu'à sa chambre où un matelas douillet et une chaude couverture l'attendaient.
Peter l'aida à s'allonger, inquiet de la soudaine résolution qu'il avait pu lire dans le regard de son ami. Neal lui avait semblait confus à son arrivée dans la salle de bains et alors qu'il plongeait son regard dans le sien, il avait vu les rouages de son esprit tourner à plein régime. La tristesse, la lassitude étaient les sentiments qui avaient d'abord dominés mais une autre émotion leur avait succédé, comme si Neal avait fini par trouver la réponse à une question importante.
L'agent du FBI n'était pas certain d'aimer cette idée. Neal n'avait jamais vraiment su prendre les bonnes décisions et, souvent, il oubliait son propre bien-être, sa propre sécurité pour se lancer dans quelque chose qui finissait par le dépasser. Les événements des derniers jours ne faisaient qu'accentuer sa crainte de le voir faire un faux pas. Considérant l'état émotionnel dans lequel il se trouvait, il doutait que Neal soit à même de prendre une décision sereine et réfléchie. Il s'assit sur le bord du lit.
-Neal, qu'est-ce que tu mijotes...?
Le jeune homme le regarda avec une telle tendresse que Peter dût se retenir de ne pas l'embrasser. Il avait de plus en plus souvent ce genre d'élan du cœur involontaire et incontrôlables qui le surprenaient lui-même.
Neal n'était pas vraiment étonné par la question de son ami. Peter semblait avoir développé, au fil des années, une capacité étonnante à lire dans ses pensées. Neal fut soulagé de ne pas être en mesure de lui répondre car il aurait eu du mal à mentir de manière crédible.
-Je sais que tu réfléchissais à quelque chose d'important tout à l'heure. Je l'ai vu dans tes yeux. Qu'est-ce que tu envisages de faire?
Neal ouvrit la bouche et finit par faire un signe indiquant qu'il ne pouvait pas parler. Peter ne fut pas un instant bluffé par la manœuvre. Il savait que Neal se servait de ce prétexte pour éviter d'avoir à lui répondre. Il ne doutait pas une seconde que le jeune homme aurait trouvé un moyen de se faire comprendre s'il avait vraiment voulu le faire.
Mais Peter ne voulait pas abandonner. Il devait comprendre ce qui se tramait dans ce cerveau brillant mais parfois inquiétant.
-Ça t'arrange bien maintenant de ne pas pouvoir me répondre... Mais on va trouver un moyen de se comprendre... Tu me dis si j'ai vu juste...
Peter s'installa bien en face de Neal afin de pouvoir décrypter ses réactions et pour ne rien manquer des émotions que ses propos ne manqueraient pas de susciter chez son ami.
-Tu étais en train de penser à ce qu'Elisabeth a dit tout à l'heure, au fait que tu penses que je ne dois pas remettre mon mariage en question et que je ferais mieux de renoncer à mes sentiments pour toi...?
Jusque là, rien de bien nouveau, vous pouvez mieux faire Agent Burke. Peter sourit en voyant la moue sceptique de son ami.
-Je n'ai pas fini.
Cette fois, Peter redevint sérieux et fixa un regard résolu sur Neal.
-Écoute moi bien...Je t'interdis de penser que les sentiments que nous avons l'un pour l'autre ne valent pas la peine qu'on se batte... Je t'interdis de penser que ton bonheur ne fait pas le poids face aux conventions... Et je t'interdis de penser qu'il vaudrait mieux pour moi que tu ne sois pas là...
Neal resta stupéfait par les propos de Peter, par la détermination avec laquelle il avait prononcé ces mots et par l'émotion qui était maintenant visible sur son visage.
-J'ai tapé dans le mille... C'est bien ce que tu pensais...?
Neal hocha la tête. Il aurait été stupide de nier. Et puis, Peter se contenterait peut être de cette réponse et n'irait pas chercher plus loin dans ses pensées. En lui donnant l'illusion qu'il l'avait percé à jour, il arriverait peut être à cacher la conclusion à laquelle il était arrivé... La seule solution qu'il pouvait raisonnablement envisager pour sortir de cette situation... Pour mettre un terme à cette angoisse...
L'angoisse qui le paralysait en pensant qu'il était en train de gâcher la vie de l'homme qui l'aimait...
L'angoisse qui lui serrait le cœur à chaque fois qu'il pensait à ce qui avait fait sa vie et qu'on lui avait enlevé en lui salissant une partie de son âme, une partie de son insouciance.
