Chapitre 17.

Neal parvint à s'endormir sans trop de difficultés. Comme à chaque fois que Peter était à ses côtés, il se sentait suffisamment en sécurité pour pouvoir fermer les yeux sereinement. Ce n'est qu'au milieu de la nuit qu'un cauchemar le réveilla en sursaut. En ouvrant les yeux, il fut soulagé de voir Peter toujours fermement endormi. Son ami avait besoin de sommeil, les derniers jours avaient aussi été difficiles pour lui.

Neal se leva doucement essayant de faire le moins de bruit possible. Il ne savait pas qu'elle heure il était mais il parfaitement conscience qu'il n'arriverait pas à retrouver le sommeil. Il marcha lentement vers la salle de bains, se passa un peu d'eau froide sur le visage. Il ne parvenait pas à chasser les images du cauchemar qui l'avait réveillé. Un homme qu'il n'avait jamais vu mais qu'il savait être Faran, menaçait Peter avec une arme. Alors que Neal essayait de l'atteindre, il avait entendu le coup de feu partir et il avait vu Peter s'effondrer. En approchant, il avait distingué un petit cercle rouge au milieu du front de son ami. C'est à ce moment qu'il s'était réveillé.

Il pensait avoir crié mais apparemment, c'était seulement dans son rêve... Il avait hurlé en voyant son ami s'écrouler. La scène semblait se passer sur un toit... L'homme avait dit que Peter était mort par sa faute... Qu'il avait fait ça pour venger la mort de Karl... "Tu me l'as enlevé, à mon tour de te prendre ce qui t'es le plus cher..."
Neal avait du mal à enlever le goût acide qui s'était forme dans sa bouche. Comment pourrait-il protéger Peter de Faran mais aussi de lui-même?

La veille il était arrivé à la conclusion qu'il devait disparaître de sa vie mais aujourd'hui, il n'était plus sûr de rien. À vrai dire, il ne semblait plus avoir aucune certitude. Son esprit était confus et envahi d'images terrifiantes des derniers événements. Dès qu'il fermait les yeux, il voyait Karl, il pouvait sentir ses mains sur lui. Il ne pouvait pas en parler à Peter car il ne voulait pas l'inquiéter plus qu'il ne l'était déjà. Il ne pouvait pas partager ses angoisses avec lui... Comment expliquer l'inexplicable...? Cette sensation d'impuissance, ce sentiment de perdre le contrôle, de laisser une autre personne vous faire du mal sachant que, la seule chose que vous pouvez faire, c'était fermer les yeux et se retenir d'hurler... Comment faire comprendre ce sentiment à quelqu'un n'ayant jamais vécu un tel traumatisme?

Il ressortit de la salle de bain et se dirigea chancelant vers la baie vitrée, admirant la ville qu'il aimait tant s'étaler à ses pieds. Il était tombé amoureux de cet endroit au première regard. L'affection de June avait fini de le convaincre... Peter avait pense qu'il se comportait comme un enfant gâté et qu'il n'était pas conscient de sa chance mais, à ce moment, Peter avait tout faux. Neal était parfaitement conscient de la chance qu'il avait d'être ici, d'avoir retrouvé sa liberté et, par la même occasion, d'avoir rencontré une femme merveilleuse.

Il resta perdu dans ses pensées pendant de longues minutes avant que ses jambes ne lui rappellent qu'il n'était pas au mieux de sa forme. Il pouvait les sentir trembler sous son poids. Il détestait cette sensation. En fait, il détestait se sentir diminué... Le fait de ne pas pouvoir s'exprimer comme il le voulait lui pesait énormément mais ce qui l'inquiétait le plus c'était de ne pas pouvoir contrôler ses émotions et sa peur quand il était avec Peter. Il avait essayé mais l'angoisse le saisissait à chaque fois qu'il était dans ses bras, à chaque fois qu'il l'embrassait. Il parvenait à maîtriser ses accès de panique pendant une minute ou deux, suffisamment pour faire croire à Peter que tout allait bien. Mais il ne pouvait résister plus longtemps et, à plusieurs reprises, Peter s'était rendu compte de son malaise.

Il marcha péniblement jusqu'au canapé où il s'assit. Il n'avait allumé aucune lampe mais sa vue s'était suffisamment adaptée à l'obscurité pour pouvoir distinguer Peter, allongé sur le lit, profondément endormi. Il se demanda l'espace d'une seconde le genre de rêve que son ami pouvait faire. Etait-il en train de se remémorer les événements heureux qui avaient jalonnés ses années de mariage? Repensait-il aux différentes affaires qu'ils avaient résolues ensemble?

Il le regarda encore de longues minutes avant de commencer à sentir ses paupières s'alourdir. Il remonta sur ses genoux la couverture posée sur le canapé et ferma les yeux, essayant de se concentrer sur de bons souvenirs. Peut être parviendrait-il à éloigner les monstres et les fantômes qui peuplaient son sommeil?
Il n'eut pas cette chance et, à peine eut-il sombré dans un sommeil léger que Faran revenait le hanter. À nouveau le même décor, les mêmes scènes... Quand il se réveilla, le jour commençait à se lever. Il sortit discrètement sur la terrasse, la couverture drapée autour des épaules.

L'air frais finit de le réveiller mais il ne parvint pas à effacer cette désagréable sensation que son rêve était bien trop réel pour n'être que ça... L'endroit lui était familier puisqu'il s'agissait du toit-terrasse en haut des bureaux du FBI... Les paroles de cet homme, son visage aux traits bien trop précis pour quelqu'un qu'il n'avait jamais vu...l'odeur caractéristique de la poudre brûlée après un coup de feu... Et cette vision d'odeur... Peter allongé sur le sol, son front percé d'une balle. Ce rêve ressemblait plus à un souvenir qu'à un cauchemar.

Il devait tout faire pour que cela n'arrive jamais. Il ne devait pas laisser cet homme s'approcher de Peter et pour cela, il devait aider les enquêteurs à le rattraper et le remettre derrière les barreaux. Comment réussirait-il à faire ça, telle était la question? Il n'était même pas certain que l'homme soit à sa recherche. La situation lui échappait totalement et il n'arrivait pas à se départir de ce sentiment d'urgence, d'insécurité qui la avait envahi pendant son sommeil. Il devait trouver un moyen de protéger Peter d'empêcher ce qu'il prenait, maintenant, pour un pressentiment, de s'accomplir. Sans aller jusqu'à croire à une prémonition, il y avait bien trop d'éléments concordants pour ne pas les prendre aux sérieux.

Il frissonnait sous sa fine couverture mais il était bien décidé à ne pas rentrer avant d'avoir pris une décision. Enfant, il avait pris l'habitude de se lancer ce genre de défis idiots. Retenir sa respiration jusqu'à que maman vienne me chercher... Traverser la rue les yeux fermés pour provoquer le destin... À cette époque, personne ne s'était inquiété de son comportement parfois décalé... Ces professeurs lui trouvaient une imagination débordante, presque envahissante. Ils n'avaient pas compris qu'il s'était inventé un monde à lui, un monde dans lequel il pouvait avoir une influence sur les autres, sur son destin.

Ce même sentiment revenait aujourd'hui. Il l'analysait différemment maintenant... Il avait perdu le contrôle de sa vie, de son corps et il devait d'une manière où d'une autre retrouver cette maîtrise. Alors, il se forçait à rester là, debout dans le froid, tournant et retournant dans son esprit les données du problème. Il s'approcha du bord du balcon, se pencha et regarda en bas comme hypnotisé par le va et vient des véhicules. Finalement la solution était peut être là... Si simple et évidente...

Son corps cessa de trembler à l'instant où cette pensée se formait dans son esprit. Il était la source du problème mais il en était aussi la solution... L'inconnu de l'équation qu'il suffisait de simplifier pour que la réponse s'impose à vos yeux...claire...limpide...
Bien sûr, il savait que ce geste aurait des conséquences pour ses amis. Ils auraient peut être de la peine mais tous ses doutes s'effaçaient quand il repensait à l'image de Peter, allongé sur le sol, une balle dans la tête.

Pendant un bref instant, il eut la sensation de se détacher de son corps. Il n'avait jamais touché à la drogue mais c'était comme ça qu'il imaginait les voyages imaginaires que peuvent provoquer certaines substances. Il se voyait sur cette terrasse, dangereusement proche du vide mais son esprit était serein, comme si, tout ce qui pouvait arriver à ce corps, lui était maintenant indifférent. Étrangement, il ne pensait pas à la mort... Ce n'était qu'un concept abstrait, une conséquence indirecte de sa décision irrévocable de protéger Peter, à tout prix...

Lorsque que Peter se réveilla c'est d'abord la sensation de froid qui le saisit puis il remarqua l'absence de Neal à ses côtés. Ce n'est que dans un second temps, qu'il remarqua que la baie vitrée était ouverte. Il quitta la chaleur de ce lit à regret et se leva pour refermer la porte. Au moment où il posa la main sur la poignée, il dût porta sa main sur sa bouche pour retenir un cri. Neal se tenait assis en équilibre sur le rebord de la terrasse, les pieds dans le vide. Il s'avança, pieds nus sur le sol gelé mais le froid ne semblait pas l'atteindre tant la peur submergeait tout autre sentiment.

Que devait-il faire? Se jeter sur Neal en espérant que celui-ci ne lui échappe pas? Essayer de lui parler, le plus calmement possible? Une autre question s'imposa à lui. Que faisait-il là?
Peter savait que son ami ne se sentait pas bien et il comprenait parfaitement les raisons de son malaise. Mais il n'avait jamais imaginé qu'il pourrait envisager de mettre fin à ses jours. Ça ne cadrait pas avec l'image qu'il avait de Neal, ce jeune homme plein de vie qui arrivait à se sortir, avec malice et humour de toutes les situations, même les plus périlleuses...

Les drames qu'il venait de vivre l'avaient affecté mais l'avaient-ils changé à ce point? Peter avait-il sous-estimé l'étendue du traumatisme subi? Les questions devraient attendre. Pour le moment, il devait faire redescendre son ami de son instable perchoir et lui éviter une chute de plusieurs mètres sur le trottoir. Il s'approcha lentement mais resta un peu en retrait. La dernière qu'il voulait c'était effrayer Neal et provoquer un accident. De là où il se trouvait, il apercevait le visage de son ami. La lueur du soleil éclairait son profil et ce qui choqua Peter en premier furent ses yeux fixés sur la rue comme si le bitume l'appelait. Ses mains cramponnaient le rebord en béton et ses pieds pendaient dans le vide.

-Neal, mon grand. Qu'est-ce que tu fais dehors?
Peter avait à peine murmuré ces quelques mots mais ils parurent raisonner dans l'air glacial pendant de longues secondes. Neal se tourna vers lui et Peter eut du mal à ne pas se précipiter pour le prendre dans se bras. Il comprit à cet instant, que son ami n'était pas dans cette position par hasard. La détermination qu'il vit dans ses yeux le terrifia.
-Il faut pas que tu sois là, Peter.
-Pourquoi, Neal? Au contraire, je pense que c'est une bonne chose que je sois là... Je vais juste prendre ta main... Tu veux bien...

Neal détacha sa main droite pour l'éloigner de Peter et celui-ci retint son souffle en le voyant osciller dangereusement. Le jeune homme ferma un instant les yeux et Peter sentit que quelque chose n'allait pas. Neal ne semblait pas dans son état normal. Certes, les événements des derniers jours l'avaient secoué et affaibli mais quelque chose dans ses gestes, dans son regard n'était pas normal.
-D'accord, Neal. Je reste là, tu peux reposer ta main. Je te promets de ne pas approcher.
Après de longues secondes d'attente, Neal finit par obéir et Peter s'autorisa à souffler un peu.

-Qu'est-ce que tu veux faire? Dis-moi... Je peux peut être t'aider...
Le rire de Neal le surprit et finit de le convaincre qu'il n'était pas dans son état normal. Il semblait ivre même si Peter doutait qu'il se soit amusé à boire. Il n'était pas stupide à ce point et il savait bien qu'avec toutes les petites pilules que les médecins lui avait prescrites, l'alcool lui était formellement interdit.
-Tu comprends pas... C'est moi qui t'aide...
Les propos n'étaient pas cohérents mais contrairement à la veille, il ne semblait pas avoir de difficultés à s'exprimer. Même si le discours était heurté et difficilement compréhensible les mots lui venaient naturellement et sans efforts apparent.

-Comment penses-tu m'aider?
Neal posa à nouveau sur lui un regard déterminé et quelque peu inquiétant. Si son état n'était pas dû à l'alcool, il s'approchait de celui d'un consommateur occasionnel de drogues qui se serait trompé dans les dosages. Une idée commençait à faire son chemin dans l'esprit de Peter... Parmi les cachets que son ami devait prendre, il y en avait peut être un qui pouvait être responsable de son état. Neal était peut être victime d'un effet secondaire ou d'une réaction allergique à une substance présente dans ces cachets.

Même si cela ne l'aidait pas à résoudre son problème immédiat, cette pensée le rassura un peu. Neal semblait toujours réfléchir à la réponse qu'il pourrait bien donner à Peter.
-Il y a une chose que tu pourrais faire pour m'aider...
Le jeune homme ne répondait pas mais Peter pouvait voir qu'il l'écoutait.
-Il fait un froid polaire ici... J'aimerais que tu rentres avec moi... On pourrait se glisser sous les draps le temps de se réchauffer...

Neal secoua la tête vivement, les yeux fermés comme s'il voulait éviter le regard de Peter.
-C'est important...
-Qu'est-ce qui est important, Neal?
Profitant du fait que son ami ait les yeux clos, Peter s'approcha de quelques pas. Il pouvait maintenant presque le toucher mais il n'était pas encore assez prêt pour assurer sa prise.
-C'est la seule solution... Sinon il va te tuer...
-De qui tu parles? Qui va me tuer?

Neal semblait se battre avec lui-même. Comme s'il essayait de désobéir à sa propre volonté. Dans son état, il avait du mal à faire la part entre ce qui était en train de se passer sur cette terrasse, ce qu'il avait vu dans son rêve... Entre ce que cette voix dans sa tête semblait lui demander de faire et ce que sa raison lui dictait. Il entendait Peter lui parler et il avait envie de crier à l'aide, de lui tendre la main pour qu'il le sorte de là. Mais une autre partie de lui voulait en finir, sa mort comme monnaie d'échange contre l'assurance que Peter serait en sécurité.

Quelque part au fond de lui il savait que ce n'était pas vrai, qu'il ne protégerait pas Peter en disparaissant mais son cerveau lui hurlait le contraire. Quand il fermait les yeux, la réalité laissait place à la peur brute et incontrôlable de perdre l'homme qu'il aimait. Dans son délire, il lui était difficile de savoir où était la vérité.
-Neal, regarde-moi... S'il te plait...

Quelque chose dans la voix de Peter lui fit ouvrir les yeux. Pourquoi son ami pleurait-il? Non, il ne voulait lui faire de peine... Les larmes dans les yeux de Peter lui étaient insupportables. Il leva la main pour les essuyer. À ce moment, il se sentit soulevé et ils atterrirent tous les deux sur le sol de la terrasse. Peter tremblait comme une feuille en serrant Neal dans ses bras. Il avait profité d'une seconde de relâchement pour saisir son ami et le mettre en sécurité.

-Peter...qu'est-ce...que...
Neal ne pût finir sa phrase. Il semblait revenir peu à peu à la réalité et ses difficultés d'élocution refirent leur apparition.
-Ne me refais plus jamais une telle peur...
Blotti contre lui, il pouvait sentir le jeune homme frissonner. Il le porta à l'intérieur. La peur peut parfois vous donner une force physique dont vous ne soupçonniez pas l'existence. Peter s'en rendit compte alors qu'il posait Neal sur le lit.

Neal se recroquevilla sous les couvertures, oscillant entre phases de réveil et sommeil agité pendant les heures qui suivirent. Après avoir épluché les notices de toutes les boîtes de cachets que Neal aurait pu avaler, Peter se décida à appeler son médecin. Celui-ci comprit rapidement ce qui avait pu causer une telle réaction et rassura Peter en lui indiquant que les effets allaient se dissiper dans les heures à venir et qu'aucune conséquence à long terme n'était à envisager. Une phrase du médecin sonna cependant comme une alarme dans le cerveau de Peter. Celui-ci précisa que le principe actif pouvait, dans certains cas rares, servir d'amplificateur d'émotions qu'elles soient positives ou négatives. On avait déconseillé l'usage de cette substance chez des patients présentant des pensées suicidaires ou ayant des antécédents de dépression.

Jamais Peter n'avait envisagé que Neal puisse avoir de telles pensées mais comment expliquer alors une réaction aussi violente? En s'asseyant sur le bord du lit, une main sur le front de Neal Peter se demandait ce qui avait bien pu provoquer cette réaction. Neal avait parlé de quelqu'un qui voulait le tuer. Il semblait alors penser que sa mort pourrait le sauver.
-Il va falloir qu'on ait une sérieuse discussion, tous les deux... Comment peux tu penser que ta mort pourrait me protéger...?
Des larmes envahirent à nouveau les yeux de Peter... Larmes de soulagement... Mais aussi de peur...