Chapitre 18.

Quand Neal revint à lui, il était allongé dans son lit, la couverture passée au-dessus de la tête. La clarté du jour filtrait à travers le tissu et il pouvait entendre deux personnes parler. Même si les voix se faisaient discrètes, il reconnut aisément celle de Peter répondant à Élisabeth. Malgré le faible volume, il n'eut rapidement aucun doute quant à leur sujet de conversation. Il décida de ne pas bouger, laissant les deux époux terminer leur discussion. Il avait de vagues souvenirs des événements de la veille...plutôt des sensations...le froid, le vertige et le sentiment d'être passé pas loin d'une catastrophe.

Quand il ouvrit les yeux, toujours caché sous sa couverture, une évidence s'imposa à lui. Un terrible mal de crâne allait lui pourrir sa journée. Ça, plus le fait que le ton venait de monter entre Peter et Élisabeth. Il devait mettre un terme à cette querelle dont il était la cause. Il repoussa à regret la couverture et essaya de se lever. Il aurait aimé pouvoir avancer les yeux fermés car la lumière envoyait des décharges électriques à travers son cerveau mais il jugea plus prudent de se forcer à les garder ouverts et supporter la douleur qui s'amplifia alors qu'il s'approchait de ses amis.

Peter et Élisabeth ne l'avaient pas entendu arriver, tout occupés qu'ils étaient à se crier dessus. Neal ne les avait jamais vu se disputer ainsi et même si sa migraine l'empêcher de distinguer clairement leurs paroles, il savait qu'il était la source de leur différend. Il s'approcha encore et prit une profonde inspiration pour tenter de dissiper la nausée qui menaçait de lui retourner l'estomac.

-Rentrez chez vous...
Le silence se fit immédiatement et Neal remercia silencieusement ses amis pour ce cadeau.
-Neal, comment tu te sens?
-Je me sentirai bien mieux quand vous aurez tous les réintégré votre demeure, que vous aurez eu une discussion calme et posée entre adultes et que moi je serez à nouveau allongé dans mon lit.
Peter s'avança vers lui mais Neal lui fit signe de ne pas bouger.

-Je ne plaisante pas, Peter. Élisabeth et toi devaient parler, prendre le temps de mettre les choses à plat...
-Hors de question que je te laisse seul... Pas après ce qui s'est passé la nuit dernière...
-Qu'est-ce que j'ai encore fait?
Neal n'avait pas vraiment envie de prolonger la discussion mais il était curieux de savoir d'où venait ce sentiment de danger qui lui nouait la gorge.

-Je t'ai retrouvé en équilibre sur le rebord du balcon en plein milieu de la nuit. Apparemment, tu pensais que tu devais sauter pour me protéger...
Tout lui revint alors en mémoire...le rêve, les voix dans sa tête...le vide qui l'appelait... Il se sentit vaciller et se rattrapa au dossier de la chaise à côté de lui. Avant qu'il n'ait eu le temps de réagir, Peter était près de lui, une main sur son épaule.

-Un des cachet a provoqué des effets secondaires...
-C'est pour ça que j'ai si mal à la tête...
-Sans doute... Comme après une bonne cuite...
-Le plaisir en moins...
Élisabeth s'approcha à son tour. La jeune femme avait beau lui en vouloir de s'immiscer dans leur couple, elle n'en était pas moins inquiète pour son ami.

-Peter a raison, Neal. Tu ne devrais pas rester seul.
-Ça va aller. Je vais passer le reste de la journée à dormir... Pas besoin d'une baby-sitter pour ça. Peter et toi avaient besoin de passer du temps ensemble. Je ne veux pas être un obstacle entre vous. Alors... Du vent... Tous les deux...
Peter était encore réticent à l'idée de le laisser seul. Il avait encore en mémoire la frayeur de la nuit précédente et les paroles du médecin lui assurant que la substance active du médicament ne faisait qu'accentuer des symptômes déjà présents chez le patient.

-Peter, il y a deux agents en bas qui surveillent l'entrée. Je ne risque rien.
-Ce n'est pas ce qui pourrait venir de l'extérieur qui me fait peur...
-Je vois... Et si je te disais que je n'ai pas l'intention de me jeter du haut de la terrasse dès que tu auras le dos tourné...
-Ce n'est pas drôle, Neal... Tu semblais très sérieux.
-Je sais...
Peter ne savait pas exactement quel sens donner à ces derniers mots. Il n'était toujours certain que son ami ait renoncé à son idée de faire le grand saut. Même s'il n'avait plus l'air aussitôt confus, Peter doutait qu'il soit prudent de le laisser, livré à lui même pour quelques heures.

-Je suis sûr que June sera ravie de me tenir compagnie quelques heures.
-D'accord...
À contre cœur, Peter finit par accepter ce compromis. Il savait qu'Elisabeth et lui avaient besoin de parler mais il ne pouvait s'empêcher de penser que Neal avait une idée en tête. Il n'avait toujours pas éclairci les paroles qu'il avaient prononcé alors qu'il se tenait sur le rebord de la terrasse. Il avait parlé d'une menace qu'il devait écarter et, pour y parvenir, la seule solution qu'il avait envisagée était sa propre mort.

Ils attendirent que June les rejoigne et s'installe confortablement sur le canapé pour prendre congé. Neal avait rejoint son lit et replacé la couverture sur sa tête. En fermant la porte, Peter ressentit à nouveau ce pressentiment que quelque chose lui échappait. Il avait déjà eu la même sensation au cours des dernières années et, à chaque fois, il avait vu juste. Il était persuadé que Neal ne lui avait pas tout dit sur les raisons de son malaise de la veille. Certes, sa confusion avait été accentuée par la prise de ce médicament mais il y avait une autre source à son angoisse.

Après quelques heures de sommeil, Neal se sentait un peu mieux. Il resta cependant allongé sous ses couvertures, réfléchissant à ce qu'il devait faire maintenant. Les effets indésirables de ce médicament avaient au moins eu le mérite de lui ouvrir les yeux sur la nécessité de faire quelque chose avant que le drame qui tournait en boucle dans ses cauchemars ne devienne réalité. Il devait agir avant que Faran ne les retrouve et ne tiré sur Peter. Au moins, Peter était -il en sécurité, chez lui avec sa femme... Du moins pour les quelques heures à venir.

Il devait trouver un moyen de sortir de cet appartement sans que June ne donne l'alerte et sans que les deux agents postés à l'entrée ne le voient sortir. Ça ne serait pas le plus compliqué. La suite devenait plus hasardeuse... Il devrait contacter Faran et passer un marché avec lui afin qu'il ne s'en prenne pas à Peter. Le problème était qu'il n'avait rien à offrir en échange si ce n'est sa propre vie... Mais il décida de laisser ce détail de côté pour le moment... Sa première mission était de s'assurer que rien n'arriverait à Peter.

Il se leva lentement, testant chacun de ses muscles avant de poser ses pieds sur le sol. Il fut satisfait de constater que son mal de tête avait presque disparu et, même s'il se sentait encore faible, il pourrait sortir de chez lui sans tourner de l'œil.
-Bien dormi...?
-Parfaitement bien, merci.
Neal plaqua son plus beau sourire sur son visage et June le lui rendit sans se rendre compte qu'il ne s'agissait, une fois de plus que d'une façade. Elle lui prépara un léger en-cas que le jeune homme se força à avaler même s'il n'avait pas vraiment faim. Tout en mâchant lentement, il réfléchissait au meilleur moyen d'éloigner June sans éveiller ses soupçons.

-Je crois que je vais aller prendre une petite douche... Ça finira peut être de me réveiller.
-C'est une bonne idée... Je vais m'installer un peu sur la terrasse pour profiter de ce magnifique soleil...
Neal n'en espérait pas tant. Il se dirigea vers la salle de bains, fit couler l'eau et attendit que son amie soit bien installée à l'extérieur pour se glisser hors de l'appartement. Il avait dû marcher à quatre pattes sur le sol de la cuisine et une vive douleur se réveilla dans le bas de son dos quand il se redressa. Essayant de faire taire ses muscles endoloris, il descendit les escaliers, entrouvrît la porte d'entrée et repéra immédiatement la voiture garée de l'autre côté de la route.

Il avait pris le temps d'enfiler un jean, un pull noir et une veste foncée, elle aussi mais il doutait que cela suffirait à duper les deux gardes qui observaient l'entrée. Il décida donc de se glisser à l'extérieur par la porte de derrière qui débouchait sur une ruelle lui permettant de rejoindre le boulevard en toute discrétion. Il eut un pincement au cœur en pensant au vilain tour qu'il venait de jouer à son amie et il espérait qu'elle ne lui en voudrait pas de lui avoir menti.

Il marcha sans but pendant quelques minutes savourant le plaisir de se balader dans ces rues bruyantes et animées. Au fur et à mesure de sa marche, une idée surgit dans son esprit. Le seul endroit où il pouvait espérer retrouver Faran était l'entrepôt dans lequel Peter et lui avaient été amenés. La cabane de Karl était inaccessible, seul cet endroit pouvait lui servir de refuge. Il avança donc dans cette direction. Mais plus il approchait plus il se mît à douter. La police avait dû fouiller l'endroit après son évasion... Peut être est-il encore sous surveillance... Il n'avait pas d'autre plan alors il continua son chemin.

Une fois devant le bâtiment, partiellement brûlé, il s'arrêta de longues minutes pour reprendre son souffle et essayer de dissiper le brouillard qui envahissait petit à petit son esprit. Peut être avait-il surestimé ses ressources physiques en venant ici. Mais maintenant qu'il était là, il devait au moins entrer et vérifier sa théorie.

Il poussa avec difficulté une lourde porte en métal et pénétra dans l'entrepôt. Son entrée n'avait pas été très discrète et si Faran se cachait là, il l'avait certainement déjà repéré. Avant d'entrer dans le bâtiment, il n'avait rien remarqué de suspect... Pas de voiture garée à proximité... Par de passants particulièrement attentif à son environnement... Il en déduisit que l'entrepôt n'était pas surveillé... Une chance... Ou peut être pas...

Ses doutes redoublèrent quand il entendit un bruit métallique dans son dos. Il se retourna mais ce mouvement brusque provoqua un vertige qu'il eut du mal à contrôler. Il se retrouva à genoux essayant de retenir son déjeuner dans son estomac. En ouvrant les yeux, il vit une paire de chaussures noires s'avancer vers lui.

-Ce n'est pas très prudent de se balader tout seul dans votre état, Monsieur Caffrey.
Finalement, son cerveau fonctionnait encore assez bien, il avait réussit à retrouver Ed Faran assez vite... Étonnamment facilement d'ailleurs... Il essaya de se relever mais un coup violent dans le dos le maintint au sol. En relevant légèrement la tête, il vit que son agresseur s'était muni d'une lourde barre métallique... Sans doute le bruit qui l'avait alerté...

Il parvint à se mettre à genoux, il lui aurait été impossible de se lever et l'homme face à lui ne le lui aurait certainement pas permis. Il connaissait cet homme pour l'avoir vu dans son rêve. Il ne parvenait pas à se l'expliquer mais le visage qu'il avait en face de lui était exactement celui qu'il avait vu sur ce toit, tirant sur Peter.
-Je n'ai jamais...été quelqu'un de...prudent...
L'homme se pencha vers lui. Maintenant qu'il était à sa hauteur, Neal pouvait lire toute la cruauté dans son regard. Un frisson parcourut son dos quand il comprit qu'il ne sortirait pas vivant de cet endroit.

-Vous êtes une proie facile à suivre. J'attendais patiemment en bas de chez vous quand je vous ai vu sortir... J'ai failli me mettre à rire quand j'ai vu que vous vous dirigiez vers cet entrepôt... Quel bel endroit pour un dernier rendez-vous...
-En effet, c'est charmant...
Neal savait qu'il n'aurait pas dû le provoquer mais ce n'est que lorsque l'homme lui envoya un coup de pieds dans la mâchoire qu'il cerna la dangerosité du personnage.
-Je vais débarrasser le monde de votre présence, Monsieur Caffrey, mais avant ça je vais m'amuser un peu...
Neal serra les dents et attendit la suite pensant que, quand Faran aurait obtenu ce qu'il voulait, il oublierait sa vengeance et que Peter serait en sécurité.

Peter ne tenait plus en place. Ça faisait une heure qu'Elisabeth et lui étaient assis dans leur salon. Chacun avait, à son tour, vidé son sac et ils se sentaient tous les deux épuisés et coupables d'avoir aussi mal jugé la situation. Aucun d'eux ne voulait remettre en question leur union mais ils étaient parvenus à la conclusion qu'ils ne pouvaient pas continuer comme ça. Élisabeth ne pouvait concevoir de "partager" son mari et Peter, de son côté, ne pouvait envisager sa vie sans Neal. Ils semblaient dans une impasse quand Élisabeth avait posé la question fondamentale pour laquelle Peter n'était pas certain d'avoir une réponse.

-Et si Neal n'avait pas été enlevé... Est-ce que nous aurions eu cette discussion?
-Tu me demandes si mes sentiments pour Neal ne sont pas simplement... Quoi?... De la pitié...?
-Non, je pensais plutôt à de la compassion...
Peter réfléchit quelques instants... Sa femme avait peut être, en partie raison mais il n'y avait pas que cela. Ce qu'il ressentait pour Neal était bien plus profond que ça.
-Je ne pense pas que les choses auraient été différentes s'il n'avait pas été enlevé. Ça aurait probablement pris plus de temps et j'aurais continué à me mentir à moi-même pendant longtemps...mais, tôt ou tard, nous aurions ouvert les yeux...

Élisabeth était restée un long moment silencieuse.
-Tu l'aimes?
La question presque enfantine, posée du bout des lèvres était pourtant lourde de sens. Peter réalisa que la jeune femme assise à ses côtés n'avait jamais vraiment envisagé que les sentiments de son mari puissent être réels. Pour elle, il s'agissait plutôt d'une passade, un caprice d'homme mûr...
-Oui, chérie... Je ne sais pas comment j'ai pu me voiler la face aussi longtemps mais ce sentiment est là, au fond de moi depuis des mois... Peut être depuis le début...

Les mots de Peter raisonnèrent dans la pièce. Élisabeth se mordait les lèvres pour ne pas pleurer. Elle ne voulait pas se donner en spectacle et, même si la douleur était vive, elle refusait de s'avouer vaincue. Elle n'avait pas pensé que Peter admettrait aussi facilement avoir de vrais sentiments pour son partenaire. Mais il était sincère, elle pouvait le lire dans ses yeux. Il ne lui restait plus qu'à déterminer ce qu'elle devait faire maintenant.
-Je suis désolé, Elisabeth mais je refuse de te mentir. Je ne peux pas continuer à faire semblant.
-Je vais avoir besoin d'un peu de temps pour faire le point. Je pense que je vais aller passer quelques jours chez ma sœur...

Peter s'était attendu à cette réaction.
-Ça ne change rien à mon amour pour toi. Je sais que ce n'est pas ce que tu as envie d'entendre...
-Non, Peter, en effet... Comment pourrais-je avoir envie d'entendre que mon mari aime quelqu'un d'autre...? Et comment peux-tu penser que ça ne va rien changer entre nous?
Peter ne savait pas quoi répondre. S'il essayait de se mettre, l'espace d'un instant à la place de sa femme, il comprenait sans peine sa réaction. Mais il ne pouvait pas faire taire son cœur et nier les sentiments qu'il éprouvait pour Neal.

-C'est très difficile pour moi, Peter mais je suis heureuse que tu m'en aies parlé. Je préfère savoir plutôt que de vivre dans le mensonge. Je t'aime de tout mon cœur mais je ne suis pas certaine de vouloir ni de pouvoir faire ce sacrifice. J'ai besoin de temps pour réfléchir à tout ça.
-Je comprends...
Peter ne voyait pas quoi rajouter et ils restèrent de longues minutes dans un silence pesant jusqu'à ce qu'Elisabeth lui prenne la main.
-Je sais que Neal ne va pas bien, en ce moment et qu'il a besoin de toi. Il risque de se sentir coupable...
-C'est déjà le cas. Il a essayé, à plusieurs reprises de me le faire comprendre et je crois que sa demande de ce matin avait pour but de nous éloigner...

Peter avait du mal à masquer son inquiétude.
-Il a toujours eu du mal à se considérer comme faisant partie de l'équipe, de la famille. C'est encore plus difficile pour lui maintenant. Il a caché ses sentiments pendant des années et si je ne lui avais pas parlé, il aurait certainement continué à le faire.
-On peut dire que je n'ai pas été très perspicace sur ce coup. J'ai vu comment il te regardait mais j'ai toujours cru qu'il avait pour toi l'affection qu'on peut avoir pour un grand frère...
-Il est passé expert dans l'art de dissimuler ses sentiments. Il faut être très attentif pour distinguer le vrai Neal Caffrey derrière ce qu'il donne à voir.
-Il faut les yeux de l'amour...

Peter ouvrit la bouche pour répondre mais, une fois encore, il ne trouva rien à dire. Élisabeth avait raison. S'il avait si bien réussi à comprendre son partenaire et s'il était parvenu à percer la muraille qu'il avait bâti autour de lui c'était parce qu'il avait posé sur lui un regard, d'abord bienveillant, puis affectueux... Et aujourd'hui, les choses avaient encore évoluées. Élisabeth lui offrit un sourire tendre et triste à la fois avant de se lever et monter lentement les escaliers la menant à la chambre où elle prépara son sac.

Quand elle redescendit, elle trouva Peter assis, le regard vide, son téléphone à la main. Inquiète elle s'avança vers lui...
-Qu'est-ce qui se passe?
-June vient d'appeler... Neal à disparu. Il lui a dit qu'il allait prendre une douche mais, ne le voyant pas ressortir de la salle de bains, elle s'est inquiétée. Elle a pensé qu'il avait peut être fait un malaise et elle a fini par ouvrir la porte. Il n'était pas là.
-Pourquoi à-t-il fait ça? Et surtout où est-il allé?
Peter se posait les mêmes questions et, à cet instant, la peur l'empêchait d'agir. Ce sinistre pressentiment qui ne l'avait pas quitté depuis la veille, revenait lui serrer le ventre.