Chapitre 20.
Peter passa, durant les jours suivants, le plus de temps possible aux côtés de Neal. Le jeune homme paraissait parfois conscient de son environnement mais la plupart du temps, il observait, angoissé les personnes autour de lui. À plusieurs reprises, Peter avait été témoin de longues périodes durant lesquelles, Neal semblait différent. Il parlait parfois d'une voix fluette, enfantine et souvent il refusait de communiquer avec quiconque.
Peter était le seul capable de la faire sortir de ces moments de torpeur, le seul capable de le maintenir dans la réalité. Un médecin psychiatre était venu examiner le jeune homme. Lorsqu'il avait quitté la chambre, le praticien avait tenu à Peter des propos inquiétants. Celui-ci pensait que Neal n'avait plus réellement conscience de la réalité. Son esprit était partagé entre le présent et un passé dans lequel il pouvait rester prisonnier durant de longs moments. Ses conclusions étaient que le cauchemar qu'il venait de vivre avait ravivé un grave traumatisme, plus ancien, remontant pour lui à son enfance.
Il s'était heurté au mutisme de Neal. Après quelques minutes de discussion, le jeune homme avait ramené ses genoux sur sa poitrine, posé sa tête entre ses bras et n'avait plus dit un mot, se contentant de sangloter doucement. Au début de l'entretien, Neal avait parlé presque normalement. Il lui avait expliqué qu'il avait eu très peur que Peter n'ait été tué. Il lui avait raconté le rêve de la veille et le fait qu'au moment du coup de feu, tout s'était embrouillé dans son esprit.
Quand le médecin avait essayé de le faire parler de ses sentiments, de ce qu'il avait ressenti, Neal avait bafouillé quelques généralités puis il s'était tu. Le docteur Penhurst avait tenté de poursuivre l'entretien en orientant la conversation vers son enlèvement et c'est à ce moment que Neal avait adopté cette position défensive que Peter lui avait déjà vu prendre à plusieurs reprises ces derniers jours.
Il n'était pas étonné par les propos du médecin et il commençait sérieusement à se demander ce qui avait bien pu se passer dans son enfance pour provoquer une telle réaction. Une autre question s'imposait à lui. Neal n'avait jamais vraiment parlé de sa vie avant son arrivée à New York mais, si un événement traumatisant avait eu lieu, pourquoi aucun signe n'était apparu avant. Lorsqu'il avait fait part de ses doutes au médecin, celui-ci avait répondu qu'il était possible que Neal ne se soit souvenu de ces événements qu'après avoir vécu un nouveau traumatisme. L'enlèvement et les sévices infligés par Karl avaient, sans doute, réveillé ses souvenirs et ravivé un traumatisme enfoui si profondément qu'il n'en avait probablement plus conscience.
Des souvenirs si traumatisants qu'il avait dû les oublier pour pouvoir continuer à vivre. Lorsque Peter pénétra dans la chambre après la visite du docteur Penhurst, il trouva Neal dans la position décrite par le médecin, genoux serrés contre la poitrine. Il s'avança doucement et s'assit sur le lit.
-Neal, mon grand... Comment tu te sens?
Aucun réponse ne lui parvint. Neal continuait à sangloter. Peter avait l'impression d'avoir devant lui un petit garçon victime d'un mauvais rêve. Cette situation était très perturbante pour lui. Il aimait Neal et il voulait désespérément le sortir de cet état de détresse mais il ne savait pas par où commencer.
-Neal, tu veux bien me regarder?
Le jeune homme ne répondit pas mais il secoua vivement la tête.
-D'accord, c'est pas grave. Tu as l'air d'avoir froid... Tu veux une couverture?
Nouveau mouvement de tête, positif cette fois. Peter posa une couverture sur son dos et il profita de ce geste pour glisser son bras autour de ses épaules et l'attirer contre lui. Peter le sentit trembler mais Neal ne fit aucun mouvement pour se dégager de cette étreinte. Après quelques minutes, il se calma enfin et finit par se redresser.
-Comment tu te sens?
-Fatigué et perdu...
-Tu veux m'en parler?
-Je ne sais pas. C'est difficile. Un moment je suis là avec toi, je suis Neal Caffrey... Et l'instant d'après, j'ai l'impression d'être ailleurs... Dans un endroit effrayant...je suis...
-Qui es-tu?
Neal recommença à trembler, secouant la tête. Peter sentit qu'il était sur le point de perdre à nouveau contact avec la réalité.
-Il ne faut pas le dire... Il ne veut pas que je le dise...
-Qui ne veut pas que tu parles?
-Je ne sais pas... Je n'arrive pas à me souvenir...
-Ce n'est pas grave... Essaie de te détendre...
-Tu restes avec moi...?
La peur faisait trembler sa voix et Peter resserra son étreinte.
-Bien sûr, Neal... Je reste avec toi.
Neal finit par s'endormir, Peter resta fidèle à sa parole et passa une partie de la journée à regarder Neal dormir. Le lendemain, le docteur Penhurst proposa à Neal une séance en présence de Peter. Il pensait que le jeune homme serait plus à l'aise en sachant Peter à ses côtés. Neal accepta. Il savait qu'il devait faire la lumière sur certains souvenirs enfouis s'il voulait reprendre le contrôle de sa vie.
Peter avait des doutes quant à l'opportunité de le forcer à se souvenir. Il avait vu la terreur dans son regard et il doutait que, faire remonter à la surface un tel traumatisme soit sage dans son état actuel. Mais Neal semblait y tenir alors il se devait d'être présent. Quand le médecin commença son entretien, Neal paraissait tendu mais sa voix était claire et les réponses lui venaient naturellement.
-Nous allons commencer par évoquer votre arrivée à New York. Vous m'avez dit hier que vous étiez arrivé dans cette ville alors que vous aviez à peine 17ans...
-Oui, j'ai décidé qu'il était temps que je tente ma chance.
-J'aimerais que vous m'expliquiez comment un jeune garçon en arrive à décider de venir seul, dans une ville où il ne connaît personne.
-Je voulais tenter ma chance...
Peter fronça les sourcils. Neal venait de faire exactement la même réponse par deux fois. Le médecin s'était fait la même remarque et il décida de poursuivre dans cette direction. Il sentait qu'un premier obstacle se cachait derrière cette affirmation.
-Je peux comprendre la démarche mais j'ai du mal à comprendre comment vos parents ont pu vous laisser prendre une telle décision.
Neal commença à s'agiter, ses mains se serrant sur ses genoux.
-À cet âge, on n'est pas armé pour faire face à la vie dans une grande ville...sans ami...sans ressource...
-Je n'avais pas le choix...
-Pourquoi ça?
Neal ouvrit la bouche pour répondre mais son visage se déforma comme s'il était soudain en proie à une vive douleur.
-Neal... Pourquoi n'aviez-vous pas le choix? Que s'est-il passé pour vous pousser à quitter votre famille...?
Neal avait baissé les yeux et se mit à se balancer lentement d'avant en arrière sur sa chaise. Peter sentit son cœur se serrer en voyant le jeune homme se murer ainsi dans un douloureux silence. Il commença à se lever de sa chaise pour tenter de rassurer son ami mais le médecin lui fit signe de ne pas bouger. Il se rassit à contre cœur. Il essayait de faire confiance au médecin mais il refusait de le laisser blesser Neal. Il le laissa continuer tout en restant prêt à intervenir si nécessaire.
-Neal, pourquoi êtes-vous parti?
Après de longues secondes de silence, la voix de Neal leur parvint, déformée et à peine reconnaissable.
-C'est pas Neal qui est parti...
-Qui est-ce?
-Je peux pas le dire...
Le médecin jeta un regard vers Peter cherchant son aide.
-Neal... Tu peux me le dire à moi... Tu sais que tu peux me faire confiance...
Le jeune homme secoua la tête et quand il leva les yeux vers Peter, celui-ci pu y voir briller les larmes qu'il tentait de retenir.
-Non, il a dit que je devais le dire à personne...
Le médecin reprit le contrôle de la conversation malgré le regard furieux de Peter.
-Neal, il faut nous le dire... Nous pouvons protéger ce petit garçon... Nous pouvons l'aider...
Neal semblait maintenant très agité et quand le docteur Penhurst se pencha vers lui, il se leva pour se réfugier de l'autre côté de la pièce. Avant que Peter n'ait pu intervenir, le médecin s'avançait vers le jeune homme tremblant de tous ses membres.
-Neal, vous devez nous faire confiance... Vous devez nous dire ce qui s'est passé...
-Non... Non.. Je... Dois... Pas...
Neal avait repris sa position de défense et son corps était agité de violents tremblements. Le médecin continuait à lui parler, à l'encourager à se confier à lui. Peter dût l'éloigner physiquement pour protéger Neal.
-Laissez-le tranquille. Je vous interdis de l'approcher.
Peter s'accroupit devant son ami. Il n'était même pas sûr que celui-ci puisse l'entendre. L'insistance du médecin l'avait blessé et son ami s'était retranché quelque part dans le refuge de son esprit. Peter dût lui parler pendant de longues minutes avant que le jeune homme se calme suffisamment pour le laisser approcher. Il dût le soutenir pour regagner sa chambre. Une fois allongé dans son lit, Neal ferma les yeux et Peter sortit dans le couloir à la rencontre du médecin.
-Si je vous vois approcher encore une fois de lui, je vous fais arrêter...
-Agent Burke... Nous devons l'amener à parler, à briser les barrières que son cerveau a formé autour de ces souvenirs... Sinon il risque de passer le reste de ses jours à naviguer entre le passé et le présent.
-Je le répète... Si vous essayez encore de lui parler... Je vous fais arrêter sur le champ...
Le médecin ne prit pas la peine de répondre et tourna les talons laissant Peter retourner dans la chambre.
Il fallut à Neal de longues heures avant d'être à nouveau capable de tenir un discours cohérent. Peter pouvait encore sentir la colère lui nouer la gorge en pensant qu'il avait laissé ce psy faire du mal à son ami et qu'il lui avait fallu de trop longues minutes avant de réagir.
-Peter...qu'est-ce qui s'est passé?
-Disons que cet entretien n'était pas une bonne idée.
-Est-ce que j'ai dit quelque chose?
-Rien de précis...
Neal se redressa et fixa Peter.
-Pourquoi es-tu en colère?
-Je ne suis pas en colère contre toi. Ce médecin a essayé de te forcer à parler. J'aurai dû comprendre ce qu'il voulait faire...
-Est-ce que ça a marché?
-Neal, ce n'est pas important. Je vais parler à ton médecin et te ramener à la maison.
Le jeune homme se contenta de hocher la tête. Il n'avait pas la force de s'opposer à son ami. Il n'avait que de vagues souvenirs de sa discussion avec le psy et le sentiment qui dominait était la peur. L'idée de rentrer chez lui, lui plaisait même si l'angoisse de devoir continuer à vivre dans ces conditions lui nouait l'estomac. Peter sortit quelques minutes pour s'entretenir avec le médecin chargé de s'occuper de Neal.
-Agent Burke, je ne peux pas m'opposer au départ de monsieur Caffrey mais je pense qu'il a besoin d'un suivi et il serait souhaitable que ce suivi se fasse dans un milieu sécurisé et sécurisant.
-Je suis d'accord et je pense qu'il se sentira bien plus en sécurité chez lui , entouré de ses amis...
-Êtes-vous certain que c'est ce que souhaite Monsieur Caffrey?
-Après ce que j'ai vu lors de cette séance, il est hors de question que je laisse ce médecin lui parler à nouveau et, comme il peut poursuivre son traitement à domicile, je ne vois pas ce qui pourrait justifier la poursuite de son hospitalisation.
Le médecin hésitait encore. Il était conscient, tout comme Peter, que Neal n'était pas vraiment en état de prendre une telle décision.
-Agent Burke, je sais que vous souhaitez ce qu'il y a de mieux pour votre ami. Je vous l'ai dit, je ne m'opposerai pas à sa sortie mais je vous demanderais de ne pas faire une croix sur l'idée d'un suivi psychologique.
-Je pense qu'il a d'abord besoin de retrouver ses repères mais je suis conscient qu'il aura besoin d'une aide extérieure.
-Je suis heureux de vous l'entendre dire. Je vais préparer les papiers pour sa sortie.
En revenant dans la chambre, Peter constata que Neal avait à peine bougé. Il commença à rassembler ses affaires et les mettre dans un sac.
-Qu'a dit le médecin?
-On rentre... Tu n'auras que les papiers à signer...
-D'accord.
Peter s'arrêta un instant pour fixer son ami.
-Si tu préfères rester ici...
-Non... Je veux rentrer...
Rassuré par les mots de Neal, Peter referma le petit sac et aida son ami à s'habiller. Une fois prêt, il l'aida à marcher jusqu'à l'accueil où, comme l'avait promis le médecin, les papiers étaient prêts à signer. Quelques minutes plus tard, Peter garait sa voiture en bas de chez June. Naval sembla hésiter à ouvrir la portière de la voiture. Voyant la tension parcourir son corps, Peter pensa un instant avoir pris la mauvaise décision mais Neal finit par sortir de la voiture et rejoignit avec plaisir son appartement.
Assis sur le canapé, il savoura un café attendant que Peter cesse de faire les cent pas et vienne le rejoindre. Quand celui-ci prit place à ses côtés, Neal posa une main sur sa jambe pour en arrêter les tremblements.
-Toujours en colère?
-Comment...?... Non... Enfin... Peut être...
-Je vois. Tu sais, je ne me souviens pas vraiment de ce qui s'est passé.
Peter émit ce que Neal assimila à un grognement.
-Qu'est-ce que j'ai dit, Peter? J'ai besoin de savoir.
-Neal, tu avais l'air terrorisé. Ce n'est pas une bonne idée de te faire revivre ça.
Peter avait encore en tête les souvenirs de cette nuit terrible où il avait retrouvé son Neal assis sur le rebord de la terrasse, prêt à se jeter dans le vide. Il avait lu la même détresse, le même peur dans ses yeux lorsque ce médecin l'avait poussé dans ses derniers retranchements.
-Je sens que quelque chose se cache au fond de moi et je ne sais pas ce qui est pire... Faire revivre mes fantômes... Ou passer le reste de la vie à imaginer ce que ça peut bien être... J'ai l'impression qu'une partie de mon esprit cherche à s'évader, à fuir définitivement la réalité et c'est ce que me terrifie le plus... Peter, tu es le seul qui parvienne encore à le retenir mais jusqu'à quand... Je ne veux pas m'enfermer définitivement dans ce refuge, je suis loin de toi quand je suis là-bas et ça fait trop mal... Je ne veux pas te perdre...
Peter le prit dans ses bras comme si ce contact physique pouvait suffire à étouffer sa peur, à le garder présent, en sécurité.
-Je ne veux pas te perdre non plus. Je ne te laisserai pas t'évader, Neal.
-Mais je sens qu'il veut me garder avec lui... Il est trop fort...
-Qui est trop fort, Neal?
-Paddy... Il dit que je dois rester avec lui...
-Qui est-ce? Ce n'est pas la première fois que tu parles de cette personne.
Neal se redressa et plongea son regard dans celui de Peter. Regardant autour de lui comme pour vérifier que personne ne pouvait l'entendre, il parla d'une voix tremblante.
-Paddy, c'est lui qui décide... On doit faire tout ce qu'il dit sinon...
-Sinon... Quoi?
À nouveau ce regard effrayé, ces tremblements dans la voix...
-Sinon, on va dans la cave...
Peter se sentait au bord du malaise, son imagination s'attelait à combler les blancs et il n'aimait pas ce qu'il commençait à entrevoir. Neal avait déjà eu une journée très difficile et Peter décida qu'il était inutile et potentiellement dangereux de poursuivre cette discussion.
-Tu ne vas pas m'envoyer à la cave...?
-Non... Bien sûr que non... Tu vas rester ici, avec moi et personne ne viendra te faire de mal... C'est promis.
Peter ne pût retenir une larme quand Neal vint poser sa tête sur ses genoux, prenant sa main pour la placer contre son cœur comme un enfant aurait serrer contre lui sa peluche favorite avant de s'endormir. Des dizaines de questions se bousculaient dans la tête de Peter mais à chaque nouvelle réponse l'horreur grandissait et il avait de plus en plus peur de ce qu'ils allaient découvrir en écorchant ainsi les murs que Neal avait bâti autour de ses souvenirs.
