Un chapitre un peu plus long cette fois mais je ne voulais pas le couper à un mauvais moment... Le début contredit un peu les chapitres précédents mais la suit explique ce choix.
bonne lecture et bon weekend
Chapitre 21.
Après une nuit calme, Peter se réveilla, allongé sur le canapé. Après avoir transporté Neal endormi jusqu'à son lit, il avait hésité à prendre place à côté de lui mais il avait jugé plus sage de se contenter du canapé pour le moment. Quand il se redressa, le lit était vide et, l'espace d'un instant, une panique indescriptible le saisit. Son premier réflexe fut de regarder en direction de la terrasse mais il vit immédiatement que la baie vitrée était toujours fermée.
En se retournant, il trouva Neal assis à la table de la cuisine en train de griffonner sur un petit carnet.
-Tu ne devrais pas trop bouger ton bras, ton épaule est encore fragile...
-Bonjour, Peter.
Neal referma vivement son carnet avant de se tourner vers Peter.
-Bonjour. Qu'est-ce que tu écris?
Neal sembla hésiter avant de parler. Quelque chose ou quelqu'un semblait lui crier de ne rien dire, de ne parler à personne mais c'était Peter qui se tenait devant lui, la seule personne à qui il avait réussi à accorder sa confiance. Il ferma les yeux essayant de faire taire ces voix de plus en plus présentes dans sa tête.
Il sentit la main de Peter se poser sur son épaule.
-Tu n'es pas obligé de me dire quoi que ce soit, Neal.
-Tu ne comprends pas...
Peter s'assit sur la chaise à côté de Neal. Il savait que son ami n'était pas en train de lui faire de reproches mais il avait du mal à comprendre certaines de ses réactions.
-Peut-être pourrais-tu essayer de m'expliquer.
-Je sais que je peux te faire confiance... Mais ces voix sont tellement fortes...
Neal pressa son poing gauche sur sa tempe comme pour essayer de les faire taire et Peter sentit un frisson lui parcourir le dos. Peut-être avait-il sous estimé l'état de son ami. Ce n'était pas la première fois que le jeune homme parlait de ces voix et il devait admettre que ça l'inquiétait.
-Que disent ces voix?
-Qu'il ne faut surtout pas que je parle... Que je dois garder le secret...
-Quel secret?
-Si seulement je pouvais le savoir...
Peter tendit une main vers le petit carnet et Neal le laissa faire. Il semblait lutter contre lui même et une angoisse à peine contrôlable le saisit quand il vit le carnet dans les mains de son ami.
-Je peux regarder?
Le jeune homme hésita encore quelques secondes avant de hocher la tête. Quand il commença à tourner les pages, Peter eut du mal à contrôler la nausée qui lui monta dans la gorge. Neal avait dû passer des heures à dessiner et écrire dans ce carnet. Des dizaines de pages étaient couvertes de dessins et de mots. L'impression générale qui se dégageait était la peur...
-Qui est-ce?
Peter avait repéré un petit personnage dont on ne voyait pas le visage. Il revenait sur chaque dessin, toujours dans un coin, en retrait. C'était le seul élément de ces dessins qui paraissait amical... En tout cas, moins effrayé ou effrayant que le reste.
-Je ne sais pas...
-Que signifient ces dessins?
-C'est ce que je vois dans mes rêves.
Un personnage central occupait la majeure partie de la feuille, il avait des mains immenses se terminant par ce qui ressemblait à des griffes, seuls ses yeux étaient dessinés de manière précise. Il y avait aussi un espace sombre que Peter s'imaginait être la cave dont Neal avait parlé la veille, ce personnage et un petit garçon roulé en boule sur le sol.
-C'est toi?
-Non...
La réponse avait été bien trop précipitée pour refléter la vérité.
-Je ne peux pas donner de sens à ces dessins, Peter. Quand je me suis réveillé, tout était encore là, dans la tête, alors j'ai pensé que ça m'aiderait de les dessiner mais maintenant que je ne suis plus sûr de savoir ce que ça veut dire.
-Et ces mots?
Neal secoua la tête et se leva pour aller se servir un café. Son genou semblait toujours le faire souffrir mais Peter était heureux de constater qu'il parvenait à marcher plus facilement.
-Peut être qu'on devrait montrer ces dessins à quelqu'un qui pourrait t'aider à comprendre leur sens?
-Pourquoi pas?
Encore cette résignation dans sa voix, cette acceptation sans condition de tout ce qu'on pouvait lui proposer. Ce n'était pas dans la nature de Neal de s'en remettre aussi aisément à la volonté de quelqu'un d'autre. Peter se leva et vint se placer derrière lui, enserrant sa taille de ses grands bras. -Neal, tu n'es pas obligé de dire oui à tout ce que je te propose. Tu as le droit de dire ce que tu veux vraiment.
Le jeune homme se retourna pour lui faire face et l'espace d'un instant, Peter eut devant lui le Neal qu'il connaissait si bien, intelligent et facétieux.
-Pourquoi? Tu t'apprêtes à me faire une proposition indécente?
La seule réponse que Peter trouva fut de l'embrasser. Ce qui eut pour effet de le laisser muet pendant quelques secondes.
-Je ne plaisante pas, Neal. J'ai l'impression qu'à chaque fois que je te dis quelque chose, tu t'empresses de me dire oui mais je ne suis pas sûr que ce soit vraiment ce que tu souhaites.
-Je ne sais pas trop, Peter. Si tu me demandais de me tirer une balle dans la tête, je te répondrais probablement non... Mais pour le reste... Je crois que j'ai juste besoin de te laisser choisir parce que moi, j'en suis incapable.
L'argumentation paraissait raisonnable et Peter savait qu'il devrait se contenter, pour le moment de cette réponse.
-D'accord. Mais promets-moi de me dire si je dépasse les bornes ou si je fais quoi que ce soit qui te chagrine.
-Promis...
Peter se servit, à son tour un café et vint se rasseoir, feuilletant le petit carnet. Il était frappé par l'horreur contenue dans ces dessins. Pris séparément les personnages et le décor n'avaient rien d'effrayants mais l'ensemble donnait une impression de noirceur, de huit-clos angoissant qui laissait penser qu'il s'était passé quelque chose d'horrible...et que ce petit bonhomme dessiné au premier plan en était la victime muette. Neal avait dit qu'il ne s'agissait pas de lui et Peter pensait qu'il y avait une part de vérité dans cette affirmation. Neal avait, à plusieurs reprises, parlé de lui à la troisième personne et il commençait à penser qu'il faisait une distinction, dans son esprit entre lui aujourd'hui et l'enfant qu'il avait été.
Que s'était-il passé? Quelles horreurs avait-il subi pour dessiner, des années plus tard, des scènes aussi sombres et terrifiantes? Ce personnage monstrueux était-il ce Paddy dont il avait déjà mentionné le nom? Autant de questions qui se bousculaient, parmi d'autres à la vue de ce carnet.
Neal semblait avoir complètement occulté cet épisode et ne prêtait plus attention à ces dessins. Peter avait laissé le carnet ouvert sur la table de la cuisine observant son ami du coin de l'œil à chaque fois qu'il s'en approchait. Mais aucun signe ne pouvait permettre de dire si se souvenait même l'avoir utilisé.
Ils passèrent le reste de la journée à relire de vieux dossiers. L'objectif étant plus de se distraire que de vraiment tenter de trouver de nouvelles pistes. Peter essayait de se concentrer sur une vieille affaire de fraude à l'assurance quand il entendit Neal pousser un profond soupir. Le jeune homme semblait s'ennuyer fermement et il montrait des signes d'agitation depuis de longues minutes. Comme un enfant cherchant à capter l'attention de ses parents, il faisait régulièrement tomber son crayon, soupirait à intervalles réguliers.
-Tu te sens assez en forme pour une petite ballade?
Peter ne pût s'empêcher de rire en voyant le visage du jeune homme s'illuminer en entendant cette proposition... Un vrai gamin... Cette idée lui effleura immédiatement l'esprit... Neal agissait parfois comme un enfant mais, en pensant à ce qu'il commençait à entrevoir de la vie de son ami, Peter doutait qu'il ait jamais eu l'occasion de se comporter réellement comme un enfant.
-Ok... Mais dès que tu te sens fatigué, on fait demi tour.
-J'ai passé la journée assis sur une chaise... Marcher un peu me fera du bien.
Les deux hommes prirent la direction du parc, marchant lentement. Ils n'avaient pas souvent l'occasion de flâner dans les rues côte à côte et Peter savourait ce moment. L'air était doux et rien d'urgent ne les attendait. Neal marchait à sa droite et Peter le vit se rapprocher petit à petit de lui.
Il sentit sa main effleurer la sienne. Ce geste d'apparence accidentelle ne l'était pas vraiment et Peter fut tenté de saisir cette main tendue mais il n'était pas certain d'être prêt à franchir ce pas. Neal le sentit et reprit peu à peu ses distances. Peter n'osait pas le regarder de peur de lire la déception sur son visage. Il était celui qui avait poussé Neal à accepter leur relation et voilà qu'il le repoussait.
Après quelques pas dans le parc, Neal se dirigea vers un banc où il s'assit en grimaçant.
-Ça va?
-Mon genou me fait un peu souffrir mais ça va.
Peter prit place à ses côtés, profitant des doux rayons du soleil. Des enfants jouaient non loin d'eux et Neal semblait captivé par leurs allers retours incessants entre le terrain de jeu et deux adultes qui devaient sans doute été leurs parents. La complicité et l'amour qui les unissaient étaient évidents et ce témoignage d'un bonheur simple avait quelque chose d'émouvant.
Peter, lui, ne quittait pas Neal des yeux et son inquiétude grandit quand il vit une larme couler le long de sa joue.
-Qu'est-ce qui ne va pas?
Le jeune homme ne répondit pas immédiatement et Peter s'apprêtait à poser sa question une nouvelle fois quand Neal décida de lui répondre.
-Je n'ai aucun souvenir de mon enfance. Ça ne m'avait pas vraiment perturbé jusqu'à maintenant... Mais je me pose des questions... Pourquoi je ne me rappelle pas...
-Il me reste peu de souvenirs de ma petite enfance.
Neal se tourna vers Peter, fixant sur lui des yeux humides.
-Tu ne comprends pas, Peter. Je ne me souviens de rien... Aucune fête d'anniversaire, aucun arbre de Noël... Rien... J'ai en tête le visage de ma mère mais uniquement parce qu'on m'a donné une photo en me disant qu'il s'agissait d'elle...
-Pourquoi tu n'en as jamais parlé?
-Ce n'est pas un sujet facile à aborder.
Il n'avait pas tort mais Peter se souvenait d'occasions au cours desquelles il avait interrogé son ami sur son passé, sur sa famille. Il n'avait eu, en retour, que des réponses évasives, imprécises et il avait attribué ces cachotteries au goût de Neal pour le mystère. Son ami aimait s'entourer d'énigmes et laisser planer le doute sur sa personnalité réelle. Peter se rendait compte aujourd'hui qu'il ne s'agissait pas d'un choix de sa part mais d'une manière de compenser un manque, un vide.
-Je me suis imaginé une enfance, un passé et petit à petit, c'est devenu réel... C'est aussi pour ça que tout semble si embrouillé aujourd'hui. Le passé que je me suis inventé entre en collision avec ces souvenirs qui remontent à la surface.
-À quoi tu penses en voyant ces enfants et leurs parents?
-Je me demandais si j'avais vécu ça aussi... Si mes parents m'amenaient au parc, s'ils m'aimaient...
En voyant la tristesse dans ses yeux, Peter comprit qu'il connaissait probablement la réponse à cette question. Il décida de pousser un peu plus loin cette conversation.
-Et quelle est ta conclusion?
-Quand je les vois se parler, rire ensemble, je sens...de la jalousie... C'est horrible de dire ça... Je devrais trouver cette scène touchante mais tout ce que je ressens c'est de la jalousie...et de la peine...
Peter sentit qu'il y avait autre chose derrière les mots. Neal avait toujours les yeux fixés sur les deux garçons qui jouaient au ballon devant eux. L'un d'eux lança la balle dans leur direction et tous deux accoururent à grandes enjambées pour la récupérer. Peter remarqua, à cet instant, qu'il avait devant lui des jumeaux que seule la tenue vestimentaire permettait de différencier.
Les deux enfants les saluèrent et repartirent en courant vers leur terrain de jeu. Ce n'est que lorsqu'il se tourna vers son ami que Peter se rendit compte que quelque chose n'allait pas. Neal avait les mains crispées sur ses genoux, les yeux perdus dans le vide. Des larmes coulaient des ses yeux...larmes qu'il ne cherchait pas à dissimuler ou essuyer. Il posa une main sur les siennes et les sentit trembler.
-Neal, qu'est-ce qui ne va pas?
N'obtenant aucune réponse, il passa un bras autour de ses épaules et le guida vers l'appartement.
Une fois arrivés, Neal se détendît un peu permettant à Peter d'espérer quelques réponses.
Peter vint s'asseoir à côté de son ami sur le canapé et lui tendit un verre d'eau.
-Merci.
Le jeune homme semblait encore sous le choc mais, au moins, il avait retrouvé l'usage de la parole.
-Est-ce que tu peux m'expliquer ce qui s'est passé dans le parc...?
-Je n'en suis pas sûr... Je regardais ces deux gamins et puis...
Peter attendit la suite mais Neal semblait à nouveau plongé dans ses souvenirs.
-Neal... Essaie de rester avec moi. Ces deux garçons ont fait remonter un souvenir à la surface... Reste concentré la-dessus... À quoi as-tu pensé en les voyant?
-À Charlie...
-Qui est Charlie?
Neal se replongea dans le silence laissant Peter avec ses questions. Était-ce lui, ce petit personnage discret qu'il avait dessiné? Peter se leva pour récupérer le carnet de croquis toujours posé sur la table. Il revint vers Neal et l'ouvrit devant lui.
-Est-ce que c'est Charlie que tu as dessiné?
Neal hocha la tête fixant son regard sur le dessin. Peter le sentait frissonner et il eut du mal à déterminer si cette réaction était uniquement physique ou si la vision du dessin ramenait des souvenirs douloureux à la surface.
-Pourquoi as-tu pensé à lui en voyant ces deux garçons?
-Charlie jouait avec moi...
Enfin un progrès... Mais il restait encore de nombreuses questions à élucider.
-C'était un voisin...?
-Non...
Neal était de plus en plus agité et Peter doutait qu'il parvienne à obtenir encore longtemps des réponses cohérentes de son ami.
-Qui était Charlie? Pourquoi ces garçons t'ont fait pensé à lui...?
Neal le regarda comme s'il lui posait une question idiote. Peter avait l'impression d'avoir à nouveau face à lui cet autre Neal Caffrey...le petit garçon du dessin...celui qui avait tendance à prendre le contrôle quand Neal se sentait angoissé. La réponse de Neal le laissa perplexe et il avait du mal à envisager ce que cette affirmation voulait réellement dire.
-On était comme eux...
"On était comme eux". Cette phrase raisonnait encore dans la tête de Peter longtemps après que Neal l'eut prononcée. Que voulait-elle dire? Que Charlie était son frère? Que Neal et lui étaient jumeaux? Si c'était bien le cas, comment avait-il pu garder cela secret et qu'était devenu Charlie?
Neal avait repris son carnet et noircissait les pages restantes. Peter avait, tout d'abord essayé de regarder par dessus son épaule mais il avait vite senti que sa présence était, pour Neal, une source de stress. Il l'avait alors laissé seul sur le canapé et il s'était installé à la table de la cuisine essayant de se concentrer sur le dossier qu'il venait d'ouvrir.
Il ne savait pas vraiment comment réagir... Devait-il essayer de sortir Neal de la torpeur dans laquelle il avait tendance à s'installer? Devait-il le laisser gérer la situation à son rythme? Après de vaines tentatives et après avoir lu et relu les mêmes phrases sans parvenir à y mettre un sens, il renonça et reprit sa place à côté de Neal.
-Qu'est-ce que tu dessines?
Neal ne répondit pas. Peter pouvait voir sa main droite crispée sur son crayon. Sur la page devant lui, les contours d'un visage étaient esquissés.
-J'y arrive pas...
-Tu essaies de dessiner Charlie...?
Neal sourit avec ce sourire enfantin qu'il adoptait de plus en plus fréquemment ces derniers temps.
-Pas besoin...
Peter réfléchit un instant avant de poser la question qui lui brûlait les lèvres. Il ne savait pas vraiment comment formuler sa pensée et il n'était pas persuadé que Neal en comprenne le sens.
-Neal... Est-ce que Charlie est ton frère où est-ce que c'était comme ça que Paddy t'appelait...?
Le jeune homme à ses côtés fronça les sourcils et sembla hésiter avant de répondre. Il paraissait à nouveau osciller entre un passé encore obscur et un présent qui lui échappait. Il lâcha son crayon et saisit la main de Peter qu'il serra.
-Je suis là, Neal. Tout va bien.
-Charlie... Il est parti...
-Pourquoi?
-Paddy... Il a dit...
Peter ne savait pas comment l'amener à parler sans déclencher des crises d'angoisse telle que celle qui menaçait de l'engloutir.
-Neal, personne ne te fera de mal... Je te le promets...
Le jeune homme ferma les yeux essayant de chasser le brouillard qui voilait sa vue et troublait ses pensées.
-Charlie est mon frère... Enfin, je crois... Quand j'essaie de me souvenir, c'est flou... Je le vois comme un autre moi. C'est en voyant ces petits garçons au parc que j'ai compris.
-Comment se fait-il que tu n'aies jamais parlé de lui?
-En fait, j'ai souvent fait des rêves où j'avais l'impression de me voir comme dans un miroir...je m'entendais appeler Neal ou Charlie sans que je parvienne à comprendre que ce n'était pas moi...
Peter restait perplexe face à cette affirmation. Quelques secondes auparavant, Neal paraissait perdu dans ses souvenirs et il parvenait pourtant maintenant à analyser de manière très lucide des bribes de souvenirs.
-Donc Charlie est ton frère jumeau... Qui est Paddy?
-C'est plus confus.
-C'est lui qui te parle? Quand ces voix te parlent, c'est la sienne que tu entends?
-Oui... En tout cas c'est l'une d'elles...
Peter sentit son inquiétude grandir... Son ami venait d'admettre entendre plusieurs voix lui parler dans sa tête.
-Qui sont les autres?
-Je pense que Charlie est là aussi. Il essaie de m'aider... L'autre voix est différente... Elle me fait peur...
-Neal, il fait absolument te faire aider par un spécialiste. Ces voix que tu entends...ces cauchemars... Je ne suis pas compétent pour t'aider à faire la part de ce qui est vrai et ce qui est seulement dans ton esprit...
-Tu penses que Charlie n'est pas réel?
-Je ne sais pas, Neal. Il se pourrait qu'il ne soit qu'une manifestation de ton malaise... Une compensation. Tu l'as dit toi-même, la voix de Charlie essaie de t'aider alors que l'autre te fait peur...
Neal réfléchit quelques secondes.
-On devrait appeler le docteur Penhurst.
-Non, ce type est un charlatan...
-Peter je sais que tu es en colère contre lui mais il connaît la situation et il ne faisait qu'essayer de m'aider. Je n'ai pas envie de tout raconter à nouveau à quelqu'un d'autre.
Peter finit par capituler et il téléphona lui-même au médecin qu'il avait menacé la veille.
Le médecin accepta sans hésiter de leur rendre visite après ses rendez-vous de la journée. Il frappa à la porte de l'appartement peu avant 19 heures et Peter alla lui ouvrir. Le médecin lui tendit la main et Peter lui fut reconnaissant de ne faire aucun commentaire concernant leur altercation de la veille. Il entra dans la pièce et s'avança vers Neal toujours installé sur le canapé.
-Bonsoir, docteur. Merci d'avoir accepter de venir aussi vite.
-J'avoue que j'ai été heureux que vous m'appeliez. La séance d'hier n'a pas été très concluante mais je pense nécessaire de persévérer.
-Je suis d'accord.
-Votre ami m'a fait comprendre que vous aviez fait des progrès sur le chemin de vos souvenirs?
-Si on peut dire. J'ai du mal à faire la part des choses... Difficile de dire ce qui est vrai et ce qui est le fruit de mon imagination.
-C'est là que je peux peut être vous aider.
Neal s'installa confortablement dans le fauteuil alors que le médecin se plaçait face à lui sur le canapé. Peter restait à distance mais attentif.
-Si vous commenciez par m'expliquer ce dont vous vous êtes souvenu ces derniers jours.
Neal lui tendit son carnet de dessins.
-La nuit dernière, je me suis réveillé avec des images qui se bousculaient dans ma tête alors je me suis levé pour essayer de les dessiner. J'aurais du mal à vous expliquer ce que signifient ces dessins mais, plus tard dans la journée, nous avons vu deux jeunes garçons jouer dans le parc... C'est à ce moment que je me suis souvenu de Charlie.
Le médecin étudiait attentivement les dessins sous ses yeux puis il reporta son attention sur le jeune homme face à lui.
-Vous n'avez pas l'air convaincu de son existence... Sur vos dessins, ce petit garçon dans le coin... C'est Charlie? On dirait qu'il n'est pas vraiment là... Pourquoi?
-Il est parti...
Peter avait déjà entendu les mêmes termes...prononcés sur le même ton...
-Est-ce que Charlie est une vraie personne ou une partie de vous même?
Peter avait déjà posé cette question mais il devait admettre que la question du médecin était plus claire que la sienne.
-Je ne sais pas... J'entends sa voix dans ma tête... Quand il me parle, il paraît bien réel.
-Très bien. Nous partirons donc du principe que Charlie est bien votre frère. Qui est cet homme?
-Paddy... Je crois... L'autre voix dans ma tête...
Le médecin n'insista pas, laissant à Neal le temps de choisir ses mots, de rassembler ses pensées.
-Cette voix me fait peur... Il veut que je reste avec lui...
-Neal, est-ce que cette voix est celle de votre père?
Le jeune homme secoua vivement la tête et Peter ne savait pas bien s'il s'agissait d'une réponse négative ou d'une manière de mettre une certaine distance avec ses souvenirs.
-Neal, que dit cette voix?
-Il dit que je dois rester avec lui sinon il fera du mal à Charlie. Il faut que je fasse ce qu'il dit...
-Est-ce qu'il vous a fait du mal? Est-ce qu'il a fait du mal à Charlie?
Neal baissa la tête, ferma les yeux et les deux hommes purent voir ses mâchoires se serrer. Peter détestait voir son ami en proie à une telle détresse. Il aurait aimé tout arrêter, le prendre dans ses bras et l'aider à tout oublier. Il n'avait pas besoin de ces souvenirs...il pourrait l'aider à se fabriquer de nouveaux souvenirs.
Neal se redressa enfin, après une attente interminable. Il hocha la tête timidement, fixant un regard apeuré sur le médecin. Le cœur de Peter se serra... À quelle partie de la question répondit-il oui?
-Qu'a-t-il fait?
Le jeune homme plaça ses mains sur ses yeux comme s'il cherchait à effacer les images qui apparaissaient devant ses yeux. Le médecin se tourna vers Peter.
-Agent Burke, peut être pourriez-vous essayer de le rassurer.
-Pensez-vous que Charlie existe vraiment?
-C'est difficile à dire. Il se pourrait qu'il ait créé un autre lui-même pour s'évader...échapper à une réalité trop dure... Il faudra un peu plus de temps pour faire un diagnostique plus précis. Ce qui est sûr c'est que ce personnage est responsable de son traumatisme.
Le médecin pointait du doigt le personnage monstrueux que Neal avait dessiné sur la première page du carnet.
Peter s'approcha de Neal, retirant doucement les mains toujours placées sur ses yeux.
-Neal, tu te souviens de ce que je t'ai dit.
-Que personne me ferait de mal...
-Oui... Tu peux tout nous dire... Nous garderons le secret...
Ces mots parurent rassurer le jeune homme et les mots qui suivirent reflétaient sa peur... Une terreur enfouie depuis des années.
-Paddy nous faisait mal...tous les jours...ils disaient qu'on était des mauvais garçons... Même si on faisait tout ce qu'il voulait...il nous tapait...
Le docteur Penhurst prenait des notes. Le médecin semblait très attentif aux gestes et aux expressions sur le visage de Neal.
-Est-ce que c'était votre père?
-Non... Maman nous avait laissé avec lui... Elle voulait plus de nous...
Peter était sidéré d'entendre Neal raconter de cette voix douce des faits aussi horribles.
-Pourquoi?
-On faisait que des problèmes...
Peter était incapable de poursuivre et le docteur Penhurst le comprit. Il prit le relais.
-Est-ce que Charlie a été amené avec vous chez cet homme?
-Charlie était toujours avec moi... On était pareil...maman, elle arrivait pas à nous reconnaître...on rigolait quand elle se trompait...
Neal souriait en évoquant ce souvenir, l'un des rares souvenirs heureux qu'il partageait. Neal ferma à nouveau les yeux et posa sa tête sur l'accoudoir du fauteuil, se roulant en boule. La position ne devait pas être très confortable mais le jeune homme ne semblait pas s'en soucier et après quelques minutes, les deux hommes se rendirent compte que Neal s'était endormi.
Le docteur Penhurst fit signe à Peter de le suivre et ils s'éloignèrent afin de partager leurs impressions sans déranger le jeune homme.
-Qu'est-ce que ça veut dire, Docteur? Qu'elle est la part de vérité dans ce qu'il dit?
-Hélas, je pense que tout est vrai.même qu'il ne nous a pas encore tout dit.
-Charlie est bien réel?
-Probablement. La manière dont il dit "nous", la manière dont il se rappelle la réaction de leur mère. Avez-vous un moyen de trouver plus d'informations avec le peu d'indices que nous avons?
-Ça risque d'être compliqué. J'ai déjà eu l'occasion de mener l'enquête sur le passé de Neal mais je n'ai jamais réussi à trouver quoi que ce soit datant d'avant son arrivée en ville. Ce n'est pas avec deux prénoms supplémentaires que je vais pouvoir faire mieux.
Le médecin se retourna pour regarder le jeune homme assoupi, inconscient de l'inquiétude de son ami.
-Il faudrait l'amener à nous donner un nom, un endroit...
-Il ne connaît peut être pas le nom de cet homme.
-En effet, mais si vous n'avez pas trouvé de renseignements sur lui remontant à avant son arrivée c'est peut être que son nom n'était alors pas Neal Caffrey.
Peter s'en voulait de ne pas voir envisagé cette éventualité. C'était lui l'enquêteur professionnel et il fallait l'intervention de ce médecin pour le mettre sur une piste évidente.
-J'ai remarqué que, lorsque ses souvenirs reviennent, il ne répond pas au nom de Neal ou avec un certain retard. Il semble avoir du mal à associer ce prénom à ses souvenirs...
Peter se rappela soudain d'une conversation, quelques jours plus tôt. Neal avait raconté avoir entendu une voix l'appeler mais, à cet instant, le jeune homme avait dit qu'il s'agissait de la voix d'un certain Tom, son beau-père... Un homme qui l'avait agressé et qui avait été retrouvé mort, tué par balle par sa compagne, morte des suites de ses blessures.
Il avait mis cette conversation de côté et, maintenant il ne parvenait plus à faire le lien entre ce que Neal leur avait dit il y a quelques jours et ce qui ressortait maintenant. Où était la vérité? Peter fit part de cette conversation et des faits qu'ils étaient parvenus à corroborer. Tom Philips avait bien existé, il avait été tué lors d'une dispute avec sa compagne que Peter avait pensé être la mère de Neal.
-Neal vous a dit qu'il s'était inventé un passé...peut être y a-t-il une part de vérité dans ce qu'il a recréé. Ce Tom Philips n'est peut être pas l'homme qui a provoqué ce traumatisme mais son histoire était suffisamment proche de la sienne pour que Neal se l'approprie...
-Il aurait pu avoir connaissance de cette histoire et la rapprocher de la sienne...?
-Vu l'état de confusion dans lequel il se trouve, il sera difficile de faire le tri sans autre moyen de vérifier les faits. Peut être devriez-vous approfondir vos recherches concernant ce Tom.
Le médecin repartit après avoir fixé un nouveau rendez-vous pour le lendemain. Peter contacta Jones. Il avait effectué les recherches sur Philips et il pourrait sûrement compléter certaines lacunes.
-Bonsoir, Peter. Comment va Neal?
-Physiquement, il va mieux...tu te rappelles de tes recherches sur Tom Philips? Aurais-tu le dossier sous la main?
-Je l'ai... Qu'as-tu besoin de savoir?
-Tout ce qui pourrait rapprocher cette histoire de Neal.
Jones prit quelques secondes pour parcourir le dossier qu'il avait sous les yeux.
-Après ta demande, j'ai pensé que ce gamin aurait pu être Neal mais les dates ne correspondent pas. Le garçon retrouvé près du corps de sa mère avait une quinzaine d'année, il y a dix ans...
-Neal a pourtant parlé de cet homme et des faits d'une manière étonnamment précise.
-Pourtant il ne peut pas s'agir de lui. Le jeune garçon s'est suicidé seulement quelques semaines après les faits.
Peter eut une soudaine intuition.
-Comment s'appelait-il?
-Son nom n'apparaît pas dans le dossier comme il était mineur. Mais je peux essayer de contacter le responsable de l'enquête à l'époque pour savoir.
-Fais-le et rappelle-moi...
Peter raccrocha sans attendre et il se mît à arpenter la pièce en attendant l'appel de son collègue. Il sentait qu'une partie de la solution se trouvait là, dans cette affaire vieille de dix ans et qui n'avait en apparence aucun rapport avec son ami.
Son téléphone sonna quelques minutes plus tard. Peter décrocha et la voix de Jones lui confirma ses soupçons.
-Peter... Je ne sais pas quoi en penser mais j'ai contacté l'enquêteur. Il se souvenait parfaitement de cette affaire. Il a été très touché par la détresse de ce garçon... Peter, ce gamin s'appelait Neal... Neal Caffrey...
Peter n'entendit pas la suite. Il remercia Jones avant de raccrocher. Son collègue devait se poser des dizaines de questions mais il ne pouvait pas lui expliquer ce qu'il commençait à comprendre.
Neal...celui qu'il connaissait sous le nom de Neal...avait assimilé cette histoire, il l'avait faite sienne au point de penser qu'il s'agissait de son passé, de sa famille. Il avait pris le nom de ce garçon mort à peu près au moment où Neal commençait une nouvelle vie, dans une nouvelle ville.
Qui était donc Neal avant de revêtir cette identité?
Son ami avait passé des années à ressasser cette histoire au point de mélanger son propre passé avec celui de ce garçon mais aujourd'hui il devait l'aider à faire le tri, à retrouver sa véritable identité...même si pour cela, il sentait qu'il devrait replonger avec lui dans une horreur sans nom.
Qu'avait-il vécu pour trouver cette histoire plus supportable que la sienne?
