Chapitre 24.
Peter et Neal restèrent un long moment assis dans la voiture. L'agent du FBI attendait une réaction de la part du jeune homme à ses côtés. Mais Neal restait muré dans un silence obstiné.
-Neal, il faut que tu m'aides un peu. Je veux bien essayer de retrouver Charlie mais il faut que tu me donnes une direction, une piste. Tu sais que jamais je ne ferai de mal à ton frère.
Neal avait toujours la tête cachée dans ses bras. Peter soupira et remit le contact. Il ne servait à rien de rester à attendre ici.
Ils n'avaient pas beaucoup avancer mais Peter avait le sentiment qu'ils en apprendraient plus en relisant le dossier. Neal ne fit aucun mouvement durant le trajet et une fois de retour à l'appartement, Peter se demanda s'il allait parvenir à faire sortir son ami de la voiture. Mais, à peine avait-il ouvert la porte qu'il sentit Neal derrière lui. Le jeune homme glissa une main dans la sienne et cala sa tête contre son épaule. Ils marchèrent lentement jusqu'à l'appartement.
Neal n'avait pas lâché la main de son ami et quand ils prirent place sur le canapé, Neal s'allongea et posa sa tête sur les genoux de Peter. Cette attitude enfantine avait quelque chose de déstabilisant et de frustrant à la fois. Peter resta un long moment à réfléchir, caressant doucement les cheveux de Neal. Il pensait que le jeune homme s'était endormi et il sursauta quand il entendit sa voix.
-J'ai amené Charlie à l'hôpital... Après je suis allé voir la police...
-D'accord... On devrait retrouver des traces de ta déposition.
Neal secoua la tête et se redressa.
-Ils n'ont pas voulu m'écouter... Ils ont dit que je devais partir...
-Qu'as-tu fait alors?
-Je suis parti... Mais après je me rappelle plus.
Peter se mit à réfléchir à voix haute.
-Il a dû se passer quelque chose qui t'a empêché de retourner voir Charlie. Est-ce que tu te rappelles dans quel hôpital tu l'as amené?
-On a pris le bus... Je ne voulais pas que Paddy le retrouve.
Une idée lui vint soudain à l'esprit. Si Nicholas avait amené son frère dans un hôpital suffisamment éloigné pour qu'il soit en sécurité, il avait certainement donné un faux nom.
-Quel nom tu leur as donné quand tu l'as laissé à l'hôpital?
-Je ne sais plus. Mais peut-être que les souvenirs vont revenir... Jones t'a envoyé un dossier... Si je le lis, peut-être que ça m'aidera à me rappeler...
-Je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée. Neal, tu oscilles entre le passé et le présent. Un instant je parle à Neal Caffrey et le moment d'après, tu n'es pas loin de te mettre à sucer ton pouce... Je dois avouer que c'est assez troublant et je ne pense pas que brusquer les choses puisse t'aider.
Neal hésita avant de lever les yeux vers lui, un sourire énigmatique aux lèvres.
-Je comprends que ça puisse être déroutant mais je pense qu'il faut que je laisse ce passé m'envahir. Quand Nicholas reprend le contrôle, les souvenirs sont plus clairs... Mais ne t'inquiète pas, je ne crois pas avoir jamais sucé mon pouce...
-Me voilà rassuré.
Peter se leva et saisit son ordinateur. Il semblait encore hésitant quand il revint s'asseoir près du jeune homme.
-Neal, je veux que tu me promettes de me dire si quelque chose ne va pas. Pas de cachoteries, pas d'omission... Je veux tout savoir... Même si ça te paraît étrange. Après cette histoire de voix, je peux tout entendre.
Neal hocha la tête mais Peter ne fit aucun mouvement pour ouvrir l'ordinateur.
-Neal, j'ai besoin d'être certain que tu as bien compris que tu pouvais le faire confiance.
Neal lui prit la main. Il savait qu'il ne devait pas seulement répondre mais il devait convaincre son partenaire.
-Peter, mon cerveau est un peu embrouillé mais mon cœur sait à qui il peut faire confiance. Je te promets d'être parfaitement honnête avec toi.
-Très bien. Allons jeter un œil à ce dossier.
Neal lut rapidement la déposition de l'homme qui les avait brutalisé et séquestré pendant des années sans que personne ne s'inquiète.
Peter referma l'ordinateur avant que Neal n'ouvre le dossier suivant.
-Neal, la suite c'est le résultat de la perquisition des forces de l'ordre et la découverte de la victime dans la cave.
-Justement, c'est important que je le lise...que je vois les photos.
-Je sais mais...
Neal s'approcha et déposa un baiser sur les lèvres de son ami. Ces gestes de tendresse étaient plus fréquents, plus spontané depuis deux jours et Peter s'en réjouissait.
-On ne pourra pas avancer sans douleur. Je sens l'horreur qui se caché derrière tout ça mais je refuse de me cacher plus longtemps.
La détermination était visible dans ce regard bleu et Peter voulait croire que son ami avait la force nécessaire pour faire face à cette horreur qu'il pressentait. Il rouvrit l'ordinateur et cliqua sur le dossier contenant les photos de la perquisition. Il sentit Neal frémir à plusieurs reprises en voyant l'endroit où il avait grandi, où il avait souffert.
Quand les images du petit corps apparurent sur l'écran, Neal se crispa et saisit la main de Peter. Sa respiration s'était faite plus laborieuse et bruyante. Le jeune homme essayait désespérément de garder le contrôle de ses émotions.
-Il ressemble à Charlie...
-Le propriétaire de la maison, Patrick Frey, a déclaré qu'il s'agissait de Charlie... Je n'ai pas lu la suite du dossier. Peut-être y a-t-il plus de renseignements dans sa déposition?
-Paddy amenait souvent d'autres garçons à la maison... Il se peut que ce soit l'un d'eux.
-C'est possible.
Peter décida de passer sous silence les nombreuses questions que cette remarque amenait. Pourquoi amenait-il d'autres garçons? Quels jeux pervers se déroulaient dans cette maison?
Neal regardait attentivement les nombreuses photos du petit corps quand son regard s'éclaira. Peter comprit qu'il avait vu quelque chose d'important. Le jeune homme se leva et Peter commença à penser qu'il avait perdu la tête quand il le vit ôter sa chemise. Il se rassît et se tourna pour lui montrer son épaule droite.
-Charlie et moi avons la même tâche de naissance sur l'épaule droite.
En regardant de plus près, Peter vit de quoi Neal lui parlait. Une petite tâche brune de forme ovale irrégulière ornait son épaule droite. Il porta ensuite son regard sur les photos. En zoomant sur l'une d'elle, il vit ce qui avait provoqué le sourire de son ami. Le petit corps ne présentait aucune trace de cette tâche. Cet indice avait suffit à convaincre le jeune homme et Peter, pour le moment, devrait se contenter de cette preuve.
-D'accord mais ces photos ne sont pas très nettes...
Peter ouvrit le rapport d'autopsie. Il était particulièrement pénible de lire la liste des traces de fractures ressoudées plus ou moins bien, les signes des abus que ce petit homme avait subi durant sa courte vie. Un indice attira l'attention de Peter.
-Tu as raison, ce garçon n'est probablement pas Charlie... Tu es sûr que Charlie et toi êtes de vrais jumeaux?
-Oui, c'est certain.
-Ce garçon n'avait pas le même groupe sanguin que toi...
Neal était partagé entre le soulagement intense de savoir qu'il avait encore une chance de retrouver son frère vivant et la tristesse de voir le corps sans vie de cet enfant que leur geôlier n'avait pas hésité à faire passer pour Charlie.
-Qu'est-il arrivé à Patrick Frey?
Peter ouvrit le dossier suivant et le parcourut rapidement. Il s'agissait du compte rendu du procès de cet homme.
-Il a été condamné à 10 ans pour mauvais traitements ayant entraîné la mort. En l'absence de preuves et de témoins, il n'a pu être établi que c'était bien lui qui avait administré les coups. De nombreuses personnes ont témoigné en sa faveur. Certains ont même déclaré qu'il avait aidé de nombreux enfants et que cet "accident" ne doit pas entacher sa réputation.
Neal déglutit difficilement en entendant ces mots. Paddy était libre après avoir tué un enfant, après les avoir livrés, lui et son frère, en pâture à des pervers... Le sentiment d'urgence s'accrut encore. Il devait retrouver Charlie et s'assurer qu'il était en sécurité. Il n'avait aucune idée de ce qui avait bien pu lui arriver. Si Paddy avait passé dix ans en prison, au moins Charlie avait eu une chance de pouvoir se remettre sur pieds et de trouver un moyen de lui échapper. Peter posa une main sur son épaule, essayant de le rassurer.
-Est-ce qu'on sait où il vit aujourd'hui?
-Non et je ne pense pas qu'il serait judicieux de lui rendre visite.
-Dix ans... C'est rien...
-Je sais, Neal. Mais vu les éléments du dossier, l'absence de preuves...
-J'aurais dû insister auprès des policiers... S'ils m'avaient cru, j'aurais pu témoigner... J'aurais pu leur dire...
-Leur dire quoi, Neal...?
Le jeune homme se leva, visiblement mal à l'aise.
-Tu te souviens de ta promesse.
-Je sais ce que j'ai dit, Peter. Mais mes souvenirs ne sont pas précis. Paddy organisait des soirées à la maison ou dans d'autres endroits. On devait faire le service. Il y avait beaucoup d'hommes seuls mais aussi des couples...
-Charlie était avec toi.
-Oui, la plupart du temps. Il y avait aussi d'autres garçons et parfois des filles. On avait tous un numéro sur notre veste.
Neal continuait à marcher de long en large dans la petite pièce. Peter se leva à son tour.
-Neal, à quoi servaient ces numéros?
-À ton avis...?
Peter fut surpris par l'agressivité dans sa voix mais il essaya de ne pas montrer son étonnement.
-Je ne sais pas...
-Ils avaient tous un catalogue avec des photos...des tarifs... C'était comme faire son marché...
Peter tenta de faire disparaître le nœud qui s'était formé au fond de sa gorge en comprenant ce que son ami était en train de lui décrire.
-À la fin de la soirée, ils passaient commande auprès du maître des lieux en donnant le numéro du "lot" avec lequel ils voulaient finir la nuit ou le weekend... Il y avait plusieurs formules possibles.
Peter vont se placer devant Neal qui regardait fixement ses chaussures.
-Je suis désolé, Neal...
-Non, Peter... Pas toi... S'il te plait... Je ne veux pas de cette pitié...
L'agent du FBI put à nouveau sentir de la colère contenue dans les propos de son ami.
-Ce que j'éprouve n'a rien à voir avec de la pitié... Appelle ça de la compassion, une profonde tristesse à l'idée que tu aies pu subir de telles horreurs, de la colère sans doute et une grande fierté mais pas de la pitié.
-Merci, Peter.
Le jeune homme cala sa tête contre sa poitrine comme il l'avait fait un peu plus tôt dans la journée. Peter l'enlaça tendrement, sentant son corps se détendre petit à petit contre le sien. Ils restèrent de longues minutes, debout au milieu du salon.
-Souvent ils nous prenaient tous les deux...
-Charlie et toi?
-Oui... Ils devaient trouver ça plus "exotique"...
Neal s'écarta soudain et se précipita vers la salle de bains.
Quand il le rejoignit, Peter le trouva assis sur le sol. Il fit couler un peu d'eau sur une serviette et s'agenouilla à coté de lui. Il passa délicatement la serviette humide sur son visage pâle et tendu par l'angoisse avant de la poser sur sa nuque.
-Merci.
-Comment tu te sens?
-Barbouillé, confus... En colère...
-Je peux comprendre. Mais, pour le moment, on va essayer de se concentrer sur Charlie et sur ce qui s'est passé après ta tentative au commissariat.
Neal inspira profondément, les yeux fermés.
-C'est étrange. Quand j'essaie de me souvenir, j'entends des bruits de klaxons.
-Un accident?
Neal ouvrit les yeux et fixa un regard apeuré sur Peter assis à côté de lui.
-Neal... Parle-moi... De quoi te souviens-tu?
C'est avec une voix tremblante que Nicholas lui répondit.
-J'ai regardé avant de traverser... Je le jure... Il n'y avait personne... Mais quand j'étais au milieu de la route, j'ai entendu la voiture...
Peter le prit dans ses bras. Il avait envie de le garder près de lui jusqu'à que ce cauchemar soit terminé. Cet homme tremblant dans ses bras avait vécu un cauchemar dont il commençait tout juste à entrevoir les différentes étapes. Que resterait-il du Neal qu'il connaissait quand ils auraient fait toute la lumière sur son enfance? Que se passerait-il s'il apprenait qu'il était arrivé quelque chose à Charlie?
Peter savait que ce qui le tenait encore debout, qui l'aidait à avancer c'était l'idée que Charlie était encore en vie et qu'ils allaient bientôt être réunis. Mais il ne pouvait imaginer le gouffre qui s'ouvrirait sous ses pieds si les retrouvailles tant espérées n'étaient pas au rendez-vous. Peter frissonna en entendant Neal continuer son récit.
-Je l'ai vu arriver mais je ne pouvais pas bouger.
Peter ferma les yeux en pensant à ce que cela impliquait. Il n'y avait pas besoin d'être un grand enquêteur pour deviner qui était à l'origine de cet accident. Patrick Frey avait essayé de le tuer pour l'empêcher de parler, pour éviter qu'on remonte jusqu'à lui.
-J'étais allongé par terre, il y avait du monde autour mais je ne pouvais pas bouger. Je l'ai vu se pencher sur moi... Et puis tout est devenu noir...
-Ça pourrait expliquer la perte de mémoire...et le fait que tu ne sois pas retourné à l'hôpital pour voir Charlie.
Neal semblait épuisé mais Peter savait bien qu'il refuserait de prendre du repos avant d'avoir trouvé une réelle piste. Alors, il se leva, aidant le jeune homme à se redresser. Neal vacilla légèrement avant de se stabiliser. Peter posa une main sur sa joue.
-Nicholas est encore là?
-Il est toujours là... C'est un peu comme si une autre personnalité me tenait compagnie. Parfois il prend les rênes...quand il a quelque chose d'important à dire. Mais la plupart du temps, il préfère laisser Neal assumer ses souvenirs.
Neal baissa les yeux et éclata de rire.
-Qu'est-ce qui te fais rire?
-Je parle de moi à la troisième personne... Je n'arrive même plus à savoir si je suis Neal ou Nicholas ou une autre personne jonglant entre les deux personnalités.
-Neal et Nicholas sont une seule et même personne. Pour le moment, ton esprit a encore du mal à tout faire coïncider. Il te manque trop d'éléments... Et il te manque Charlie... Nicholas et Charlie sont très liés et je pense que cette partie de toi même ne pourra être en paix que lorsque tu sauras ce qui est arrivé à Charlie.
-Tu as probablement raison mais ça ne m'empêche pas de penser que, par moments, je suis au bord d'un précipice et que quelqu'un essaie de me pousser.
Peter décida de ne poursuive cette conversation. Ils auraient le temps de reparler des conséquences psychologiques de cette affaire.
-Si on faisait quelques recherches sur le net... Peut-être qu'on pourra retrouver des articles sur ton accident.
Neal acquiesça et les deux hommes s'installèrent à la table de la cuisine, chacun sur son ordinateur. Après deux heures de recherches, Neal avait les yeux qui commençaient à pleurer et piquer. Peter s'exclama soudain.
-Bingo...
Neal se pencha pour voir ce qu'il avait trouvé.
-Lundi 12 mai 1997, un accident tragique en plein centre d'une ville paisible. Un jeune garçon âgé d'une quinzaine d'année a été violemment percuté par une voiture qui a pris la fuite. Transporté aux urgences, son état est jugé critique...
-Rien d'autre?
-C'est déjà un début. On a un lieu et une date. En continuant à chercher on va sûrement trouver d'autres articles. Il y a certainement eu une enquête.
Neal semblait sceptique, il lisait et relisait le court article. Cette tentative de meurtre avait été reléguée en fond de page et il doutait qu'un journaliste ce soit intéressé à son cas. Mais Peter trouva un autre article.
-Regarde... Cet article est daté d'une semaine plus tard. "Le jeune garçon victime d'un accident avec délit de fuite la semaine dernier est enfin sorti du coma. Les premiers médecins lui ayant parlé font état d'une perte de mémoire et d'une confusion mentale laissant penser que ce garçon aura besoin de soins important savant de pouvoir donner un témoignage fiable."
Neal était étrangement immobile et Peter eut un moment d'hésitation avant de prendre sa main.
-Au moins on sait ce qui s'est passé... Tu as été gravement blessé et ta mémoire à été effacée suite au choc.
-Je leur ai dit pour les voix...
Peter grimaça, craignant d'entendre la suite. Comme l'avait si bien exprimé Neal un peu plus tôt Nicholas avait repris la parole.
-Ils ne m'ont pas cru... Ils ont dit que l'accident m'avait trop secoué et qu'ils allaient m'aider à effacer ces voix... Je voulais pas...
Nicholas pleurait à chaudes larmes.
-Qu'est-ce qu'ils ont fait?
-Ils m'ont amené dans un autre hôpital. Ils m'ont enfermé pendant des jours... Je leur ai dit que je devais partir que je devais retrouver la voix...
Peter le serra dans ses bras, le berçant doucement. La voix brisée par l'émotion, il continua son récit.
-Ils m'ont donné des tas de cachets. Ils m'ont fait des piqûres tous les jours. J'ai essayé de me battre mais tout s'est effacé... Ils ont faire taire la voix de Charlie.
Peter ne pouvait imaginer ce que son ami avait alors éprouvé. Il ne se souvenait de rien, même pas son propre nom et la seule chose qui le liait encore à son passé c'était la voix de son frère. Les médecins lui avaient enlevé cet espoir.
Nicholas laissa petit à petit la place à Neal comme s'il lui était devenu trop difficile de supporter ce passé, ces souvenirs trop lourds. Peter commençait à repérer certains changements dans l'attitude et le visage de Neal quand Nicholas prenait le contrôle de ses pensées. Son regard devenait plus méfiant, plus fuyant. Il avait aussi l'habitude de mordiller sa lèvre inférieure avant de parler. Sa voix était différente aussi. Il devait admettre qu'il n'était pas très à l'aise face à cette facette de son ami. Il avait encore du mal à considérer que Neal et Nicholas étaient une seule et même personne.
-Ils ont tout fait pour que j'oublie. Le seul avec qui je pouvais parler c'était un autre pensionnaire de cette prison.
-Neal Caffrey...?
-Oui... C'est vraiment étrange d'avoir des souvenirs de lui et de penser que j'ai pu lui voler son identité. Il m'a raconté son histoire. Je lui ai dit ce dont je me souvenais de la mienne.
-C'est comme ça que tu as bâti ta nouvelle identité...?
-Je n'avais rien planifié, Peter.
-Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire.
-J'ai essayé de l'aider mais ce qu'il avait vécu l'avait détruit. Le rapport officiel a déduit que sa mère a cherché à se défendre et que c'est elle qui a tiré mais ça ne s'est pas vraiment passé comme ça...
Neal sembla hésiter. Il réalisa soudain qu'il s'apprêtait à confier un secret qui n'était pas réellement le sien. Même s'il s'était approprié la vie de Neal Caffrey et pendant des années, il en avait fait son histoire, il réalisa à ce moment qu'il commençait à mettre de la distance avec elle.
-Qu'est-ce qui s'est passé?
-Ce n'est pas mon histoire, Peter. Neal m'a confié son secret et je ne pense pas avoir le droit de le partager. J'ai assez sali sa mémoire...
Peter était surpris d'entendre son ami exprimer un tel sentiment de culpabilité.
-Tu as essayé de l'aider...
-Peter n'essaie pas d'excuser ce que j'ai fait. Neal a été retrouvé mort dans sa chambre un matin. Ils ont dit qu'il avait volé des médicaments au cours des dernières semaines et il s'en était servi pour mettre fin à ses jours. Ça m'a vraiment secoué et j'ai compris à ce moment-là qu'il fallait que je quitté cet endroit avant d'en arriver à une telle extrémité. Ma premier évasion... Plutôt réussie...
Peter lui rendit son sourire même si le sentiment qui dominait sur le visage de son ami était la tristesse.
-Je suis arrivé à New York et l'une des premières personnes que j'ai croisée fut Mozzie. Quand il m'a demandé mon nom...
Neal se perdit un long moment dans ses souvenirs.
-C'est à ce moment que tu es devenu Neal Caffrey.
-Oui et au fil des mois qui ont suivi, j'ai fini par me convaincre que c'était réellement mon nom, mon histoire.
-Tu en étais tellement convaincu que tu as effacé les souvenirs de ton accident, de ton séjour à l'hôpital?
-Je ne peux pas expliquer ce qui s'est passé, Peter.
-C'est quand même étrange...
Neal se leva. Il semblait un peu nerveux et quand Peter le rejoignit sur la terrasse, il le sentit sur la défensive.
-Qu'est-ce qui ne va pas?
-C'est rien, Peter...
-Tu te rappelles ta promesse... Pas de mensonges, ni omission...
-C'est juste que... Enfin... J'ai l'impression que...
-Désolé... Moi pas comprendre...
Peter comprit vite que son ami n'était pas en état d'apprécier sa tentative d'humour.
-Neal... C'est quelque chose que j'ai dit...?
Le jeune homme se tourna pour lui faire face. Peter pouvait voir la tension raidir ses épaules. Les poings serrés, Neal cherchait les mots pour exprimer les sentiments qui l'agitaient à cet instant.
-Est-ce que tu me croies?
-Quoi? Oui, bien sûr... Pourquoi tu me demandes ça? Je croyais qu'on avait dépassé ce stade.
-Je suis désolé mais c'est la manière dont tu as dit que c'était étrange... Enfin, j'ai cru...
-Neal, je ne remets pas en question ce que tu viens de le dire. Et je suis certain que tu as passé ces dernières années persuadé que l'histoire de Neal était la tienne. Même le meilleur des acteurs ne peut pas faire semblant aussi longtemps.
Neal laissa échapper un profond soupir et Peter réalisa que son ami avait vraiment eu peur de ne pas être cru. Les cicatrices du passé n'étaient pas encore complètement refermées.
-Mon seul étonnement est la capacité qu'a l'esprit humain de se protéger des agressions. Si tu n'avais pas endossé cette personnalité, tu aurais sans doute eu du mal à aller de l'avant.
Peter frissonna en voyant le regard froid et distant de son ami. Neal s'avança vers le nord de la terrasse et de terribles images lui revinrent en mémoire.
-Neal, tu veux bien reculer un peu, s'il te plait.
-Je n'ai pas l'intention de sauter.
Peter s'approcha et se plaça juste derrière son ami... Juste au cas où...
-Non mais je n'aime pas te voir aussi près du vide...
-Je suis désolé d'avoir pensé que tu ne me croyais pas.
Neal se pencha pour regarder les véhicules passer dans la rue et Peter ne pût s'empêcher de lui attraper le bras. Le jeune homme se retourna et fit un pas en arrière.
-Désolé mais je préfère que tu t'éloignes un peu. On voit très bien d'ici.
-J'ai parfois pensé à la meilleure manière d'en finir mais il y avait toujours quelqu'un, quelque chose qui me retenait...
-Charlie...?
-Oui mais pas seulement...
Peter attendit que son ami précise sa pensée.
-Charlie a toujours été là pour moi, comme j'ai essayé d'être là pour lui. Mais après l'accident j'ai dû apprendre à refaire confiance. Mozzie m'y a aidé à sa manière et je dois avouer que je lui dois beaucoup. Mais à cette époque je fuyais ma vie autant que je fuyais le FBI.
-Et maintenant...?
-Maintenant, je n'ai pas le choix. Je dois faire face à ces souvenirs.
-Mais la voix de Charlie est à nouveau avec toi...?
Neal secoua la tête et rentra dans l'appartement visiblement agité. Peter ne comprenait pas son attitude mais il le suivit patiemment à l'intérieur.
-Charlie est là, Peter. Mais ce n'est pas lui qui me donne la force nécessaire pour rester debout. Ce n'est pas grâce à lui que je n'ai pas encore franchi le pas et sauter de cette terrasse.
-S'il te plait, ne dis pas ça...
-Pourquoi? C'est toi qui m'a demandé de ne pas cacher mes sentiments. Je ne suis pas suicidaire, Peter mais je suis conscient d'être particulièrement fragile. Et c'est toi qui me retiens, c'est ta présence à mes côtés qui m'empêche de sombrer.
Peter s'avança et s'assit sur une chaise, un peu secoué par la franchise de son ami.
-Ça n'est pas nouveau, Peter. Depuis le jour où tu m'as arrêté. Je crois que c'est ce jour-là que j'ai commencé mon chemin vers la vérité. Les derniers événements ont précipité les choses mais je me sentais suffisamment stable pour assumer ce passé que m'effrayait tellement.
Le jeune homme, après quelques secondes d'hésitation, vint s'asseoir sur les genoux de Peter. Neal passa ses bras autour des épaules de son ami, une main se glissant dans ses cheveux.
-Pas de mensonges... Pas d'omission... Tu es ma raison de continuer... C'est parce que tu es là que je n'ai pas sauté... C'est grâce à toi que j'arrive encore à espérer.
Peter ne savait pas quoi répondre. Y avait-il seulement quelque chose à rajouter après une telle déclaration. Lorsque leurs lèvres se rencontrèrent, Peter sentit lui aussi cet espoir et, l'espace de quelques secondes, tout le reste s'effaça.
