Chapitre 28.

Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi bien. Il faisait encore jour quand il ouvrit les yeux. Il reconnut la chambre d'ami dans laquelle il avait souvent dormi au cours des dernières années. Des bras l'enveloppaient et il n'avait aucune envie de bouger. Il sentait la chevelure d'Elisabeth lui chatouiller la nuque et sa tête reposait sur l'épaule solide de Peter. Ainsi entouré, il se sentait en sécurité comme jamais auparavant.

-Bien dormi?

Il n'avait pas remarqué qu'Elisabeth était éveillée. Il se tourna doucement. La jeune femme s'était redressée sur un coude et le regardait tendrement.

-Quelle heure?

-Je ne sais pas mais je commence à avoir un peu faim. Tu devrais te reposer un peu plus en attendant que notre ours se réveille. Je vais descendre préparer quelque chose à manger.

Neal hocha la tête un peu gêné qu'Elisabeth le laisse seul, au lit, avec son mari. Mais il décida de ne pas s'attarder sur ce détail, pour le moment, et choisit de reprendre sa place favorite, sa tête calée contre la poitrine de son ami.

-Confortable?

-Hum...

Peter passa une main dans ses cheveux.

-Comment tu te sens?

-Mieux...

Pas assez bien cependant pour faire une phrase complète, ne pût s'empêcher de noter Peter. Il essaya de se contenter de cette réponse positive.

-Où est Élisabeth?

-Elle...descendue...

Neal se redressa, perturbé, une nouvelle fois, par son incapacité à faire une phrase sans buter sur chaque syllabe. Peter s'assit à côté de lui une main dans son dos. Neal savait que ce geste se voulait rassurant mais il était trop agacé pour supporter ce contact. Il se leva brusquement, trop brusquement pour son corps affaibli. Ce mouvement trop rapide provoqua une violente douleur dans son dos. Peter fut à ses côtés immédiatement, le soutenant pour l'aider à se rasseoir sur le lit.

-Doucement, Neal. N'oublie pas qu'il y a encore quelques jours, tu étais à l'hôpital. Il faut que tu arrêtes de malmener ton corps.

Le jeune homme inspira profondément essayant de repousser la nausée qui l'envahissait déjà. Il repoussa la main de Peter qui se dirigeait vers son front et se marcha jusqu'à la salle de bains. L'eau froide qu'il se passa sur le visage lui fit du bien mais ce n'est que lorsque Peter revint avec une bouillotte qu'il cala au creux de ses reins que la douleur recula.

-Merci.

Après quelques minutes, la chaleur détendit suffisamment ses muscles endoloris pour lui permettre de marcher jusqu'au lit suivi de près par Peter. Une fois assis sur le lit, Peter posa sur lui un regard sérieux.

-Quand le docteur Penhurst était là, tu as dit quelque chose qui m'a interpelé.

-Quoi?

-Tu as dit que tu devais protéger Charlie parce que Paddy menaçait de le frapper.

-Oui...

-Neal, est-ce que tu prenais la place de Charlie pour éviter que Paddy lui fasse du mal?

Neal baissa les yeux et Peter serra les poings pour essayer de contrôler la colère qui le submergeait. Il ferma les yeux et inspira profondément attendant la réponse de Neal.

-Charlie...était souvent...malade... Paddy...savait qu'il...était plus...fragile... Je devais...

-Tu devais quoi? Prendre les coups à sa place...

-Quand il...le fallait...

-Mon Dieu, Neal, tu n'étais qu'un gamin. Tu n'aurais jamais dû avoir à subir ça...

-Il...l'aurait...tué...

Peter avait du mal à comprendre et supporter d'entendre une telle résignation dans la voix du jeune homme. Comme s'il était normal qu'il ait été obligé de prendre des coups et de supporter l'innommable afin d'éviter que son frère ne meurt. Certains aspects de la personnalité de Neal Caffrey, le Neal Caffrey qu'il avait arrêté et qu'il avait appris à connaître, trouvaient un nouvel éclairage. Cette tendance qu'il avait de se placer dans des situations dangereuses et de ne pas comprendre que l'on puisse s'inquiéter pour lui. Comme ce jour où il avait revêtu ce gilet par balle et sauté de voitures en voitures sous le feu nourri de nombreuses armes sans même être sûr que le gilet le protège.

-Désolé...

-Quoi? Mais pourquoi es-tu désolé? Mais pour quelle foutue raison pourrais-tu être désolé...?

Peter n'avait pas eu l'intention de crier, ni de s'énerver mais il avait du mal à comprendre son ami. Et, pire... S'il ne le comprenait pas... Comment pourrait-il l'aider? Peter allait et venait dans la pièce essayant de se calmer. Il ne voulait pas que Neal pense qu'il était en colère après lui mais il n'arrivait pas à s'imaginer la vie qui avait été celle de Charlie et Nicholas.

-Peter... Tu es...en colère...

L'homme se décida enfin à s'arrêter et s'accroupit face à son ami qui se tenait assis sur le bord du lit, regardant fixement ses pieds nus sur le tapis.

-Non... Enfin si... Mais je ne suis pas en colère contre toi. Tu n'as rien fait de mal. Je voudrais juste pouvoir t'aider à oublier tout ça, je voudrais pouvoir tout effacer. Je suis en colère contre cet homme, ces gens qui vous ont fait du mal à tous les deux.

-Tu ne...peux...pas... C'est du...passé.

Peter passa une main lasse sur son visage.

-Comment peux-tu dire que c'est du passé quand ces fantômes hantent tes cauchemars? Comment peux-tu dire que c'est du passé quand tu peines à distinguer la réalité de tes souvenirs?

-J'essaie...

Peter posa ses mains sur les joues de son ami et l'obligea à le regarder.

-Oh, Neal... Je sais que tu fais tout ton possible, que tu fais beaucoup d'efforts. C'est peut-être ça le problème... Tu fais trop d'efforts pour essayer de nous épargner... Tu veux nous éviter les ennuis, les soucis, les inquiétudes... Et tu oublies le plus important... Toi... Je veux que tu me promettes, pour une fois, de penser à toi, en premier.

Neal secoua la tête. Il ne voyait pas où Peter voulait en venir, il ne pouvait pas lui faire une telle promesse dans la mesure où il ne comprenait pas le sens de ses paroles.

-Ce n'est pas grave. Je vais veiller sur toi. Tout ira bien maintenant, je te le promets. Tu n'as plus besoin de prendre des coups à la place des autres.

Peter voyait bien que le jeune homme face à lui ne comprenait pas un mot de ce qu'il essayait de lui dire. Il se rendait compte qu'il n'était pas très cohérent et qu'il laissait parler ses émotions. Il pouvait sentir les larmes inonder son visage.

-Je ne permettrai plus qu'on te fasse du mal. Tu me croies, Neal?

Neal était un peu perturbé de voir Peter aussi ému, il ne savait pas trop comment réagir face à une telle tristesse. Il hocha la tête et comprit à cet instant que c'était tout ce qu'attendait son ami. Peter le serra fort contre lui. Il aimait se retrouver dans ses bras, il aimait ce profond sentiment de plénitude qui l'enveloppait dans ces moments. Après un long moment, Peter se redressa et tendit une main à son ami.

-Si on descendait voir ce qu'Elisabeth a préparé pour le dîner?

Neal le suivit, tenant toujours sa main. Ce n'est qu'en arrivant dans la cuisine qu'il réalisa qu'il était un invité chez ses amis et qu'il était probablement malvenu, de sa part, de montrer ainsi son affection pour Peter. Mais lorsqu'il essaya de retirer sa main, Peter resserra son étreinte, l'empêchant de s'éloigner de lui. Ils étaient arrivés au bas de l'escalier et Neal s'arrêta net, stoppant Peter.

-Qu'est-ce qui ne va pas?

-Pourquoi tu...me lâches...pas?

Les deux amis entendaient les voix de Mozzie et Élisabeth en grande discussion dans la cuisine.

-Neal, voyons, c'est ridicule. Il n'y a rien de mal au fait que je te tienne la main...

Peter savait bien ce qui gênait son ami mais il aurait aimé que celui-ci surmonte ce sentiment de gène et de honte face à ses propres sentiments. Neal renonça à s'expliquer ou à argumenter mais il retira sa main d'un geste vif.

-Très bien, comme tu veux.

Peter essaya de ne pas se sentir blesser par ce refus. Il pouvait comprendre que cette situation ne soit pas facile pour lui. Au fur et à mesure que la soirée avançait, son sentiment de colère s'atténua et il réalisa qu'il avait sans doute été égoïste de vouloir ainsi se montrer aux yeux de Mozzie et surtout de sa femme comme le protecteur, le seul capable de comprendre Neal. En essayant d'être parfaitement honnête avec lui-même, il devait avouer qu'il du mal à voir quelqu'un d'autre tenter d'aider Neal. Il prit conscience à ce moment qu'il avait traité son ami comme sa possession...

À la fin du repas, Mozzie était sorti déguster une tasse de thé avec Élisabeth sur la terrasse. Neal se leva pour les rejoindre. Il pouvait sentir la tension dans les épaules de Peter. Celui-ci était resté plongé dans ses pensées durant tout le repas, répondant à peine aux questions de ses amis. Neal se plaça derrière lui, enroulant ses bras autour de ses épaules. Il déposa un léger baiser sur le haut de son oreille.

-Tout va...bien, Peter. J'ai...compris...pourquoi tu fais...ça...

-Tu as bien de la chance. Parce que j'ai du mal à me comprendre moi-même. Je ne sais pas ce qui m'a pris tout à l'heure. J'étais sur le point de te force à faire quelque chose que tu ne voulais pas faire. Je suis désolé.

-Tu es...tout...pardonné.

Peter fut soulagé et c'est le cœur un peu plus léger qu'il l'accompagna dehors. L'air avait fraîchi et il essaya de contrôler son envie de dire à Neal de se couvrir.

Le jeune homme paraissait détendu. Peter avait, à de nombreuses reprises, remarqué que la présence de Mozzie avait un effet apaisant sur son ami. Le petit homme à lunettes occupait l'espace visuel et sonore...ces gestes dignes des meilleurs acteurs de théâtre et sa parole vive le mettait en avant et permettait à Neal de se dissimuler sans disparaître totalement. Il savait qu'il pouvait faire confiance à Mozzie au point de se permettre de le laisser prendre le contrôle de la discussion sans crainte.

Il était déjà tard lorsque Mozzie prit congé et laissa ses amis ranger un peu la cuisine. Neal mit la main à la pâte mais très vite, la fatigue prit le dessus et il finit par s'asseoir, honteux de devoir regarder ses amis s'activer autour de lui. Peter s'avança vers lui s'asseyant à son tour.

-Tu n'as...pas...d'excuse...toi...

-Si, il faut bien que quelqu'un te tienne compagnie et je pense que tu serais mieux allongé dans un lit.

Neal ne pût qu'approuver. Il avait, en effet, un grand besoin de s'allonger. Même rester assis sur cette chaise semblait lui demander trop d'énergie. Il essaya de se lever mais il se rendit vite compte qu'il n'y parviendrait pas sans l'aide de Peter. En levant les yeux, il vit les sourcils froncés de son ami.

-Ça va...Peter...j'ai juste...

-Neal, s'il te plait, tu es loin d'aller bien. Tu es tellement fatigué que tu peux à peine tenir debout. Je pense qu'on devrait penser à retourner à l'hôpital demain pour être sûr que tout va aussi bien que tu le dis.

-Si tu...veux...

-Là, tu m'inquiètes vraiment. Même pas un petit grognement... Rien du tout.

Neal sourit faiblement et laissa Peter le soutenir jusqu'à sa chambre. Il était bien trop fatigué pour argumenter ou s'opposer d'une quelconque manière à son ami. Et il devait avouer qu'il en avait un peu marre de se sentir si affaibli. Peut-être, cet examen leur permettrait-il de trouver ce qui clochait chez lui.

Quand Peter quitta la pièce, Neal ferma les yeux mais il n'eut pas le courage de lui demander de rester. Ses paupières étaient lourdes et il laissa le sommeil l'envelopper. Il ne vit pas Peter l'observer derrière la porte, il ne vit pas son sourire quand il s'éloigna.

Peter redescendit à la cuisine et prit sa femme dans ses bras.

-Je ne peux pas m'empêcher de me sentir coupable d'avoir glissé un somnifère dans son thé...

-Il a besoin de repos. Tu l'as dit toi-même, il ne pourra surmonter psychologiquement cette épreuve que s'il est physiquement capable de le faire.

-Tu as raison mais j'aurais préféré ne pas avoir à faire ça dans son dos.

Élisabeth l'embrassa tendrement et après avoir éteint la lumière, ils montèrent se coucher. Peter ne pût s'empêcher d'aller vérifier si Neal dormait bien. Une fois rassuré il alla rejoindre sa femme. Il la laissa se blottir dans ses bras et réalisa que cette intimité lui avait manqué. Il aimait être près de Neal, partager sa vie mais c'est avec Elisabeth qu'il avait construit son quotidien ces dernières années et il ne voulait pas perdre cet équilibre. Il n'avait aucune idée de la manière dont il pourrait concilier ces deux aspects de sa vie mais, il était persuadé que ce n'est qu'à cette condition qu'il réussirait à être pleinement lui-même.

-Tu devrais essayer de dormir un peu, chéri. Neal dort paisiblement et il va avoir besoin que tu sois en forme pour tirer cette affaire au clair.

-El, je... Enfin...

-Peter, on aura le temps de parler de cette situation et des conséquences pour notre couple plus tard. Pour le moment, on doit se concentrer sur Neal. Je pense que tu as raison, il devrait aller passer des examens complémentaires à l'hôpital. Je n'aime pas cette pâleur sur son visage et cette fatigue...même après ce qu'il a vécu, ça ne me paraît pas tout à fait normal.

-Oui, j'appellerai demain matin pour voir si le médecin qui l'a examiné lors de son hospitalisation peut nous recevoir.

L'inquiétude de Peter le laissa finalement dormir mais après seulement quelques heures de sommeil, il se réveilla en sursaut. Son brusque mouvement réveilla aussi Élisabeth.

-Qu'est-ce qui se passe, Peter?

-Je ne sais pas. J'ai cru entendre quelque chose.

Ils tendirent tous les deux l'oreille un moment. Ne percevant aucun bruit, Elisabeth reposa sa tête sur l'oreiller mais Peter avait allumé la lumière et s'apprêtait à quitter la chaleur des couvertures.

-Peter, tu as probablement fait un mauvais rêve. Il n'y a aucun bruit. Reviens te coucher.

-Je vais juste voir si Neal dort toujours.

Peter se leva. Il ne pouvait faire taire aussi facilement son inquiétude. Il devait s'assurer que son ami allait bien et était toujours profondément endormi dans la chambre d'ami. Quand il poussa la porte, il fut soulagé de voir le jeune homme toujours allongé sous ses couvertures. Il s'avança, juste pour être sûr. C'est à ce moment qu'il vit le verre d'eau renversé sur le tapis posé à côté du lit. C'était sans doute le bruit qui l'avait réveillé quelques minutes plus tôt. Il alluma la lampe de chevet et s'aperçut immédiatement que quelque chose n'allait pas.

Le front de Neal était couvert de sueur et quand il posa une main sur sa joue, il se rendit vite compte que son ami était en proie à une forte fièvre. Il se dirigea vers la salle de bains et revint avec une serviette humide qu'il passa sur la peau brûlante du visage du jeune homme.

-Qu'est-ce qui ne va pas, Peter?

Élisabeth s'avançait vers le lit et elle n'attendit pas la réponse de Peter avant de ramasser le verre et d'aller le remplir. Lorsqu'elle revint, Peter entreprit de redresser son ami pour essayer de le faire boire.

-Pe...ter...

-C'est moi. Tu veux bien essayer de boire un peu. Tu as une forte fièvre.

-Froid...

Le jeune homme tremblait dans ses bras et il ne parvint qu'à avaler deux gorgées d'eau avant de se laisser retomber sur l'oreiller. Élisabeth alla chercher un thermomètre qu'elle glissa dans la bouche du jeune homme. Le fait que celui-ci ne s'oppose pas à cette incursion dans son intimité était un signe supplémentaire de sa faiblesse. Quand le thermomètre sonna, Élisabeth le saisit et blêmit en voyant les chiffres inscrits.

-Peter, il faut absolument faire baisser sa température. Une si forte fièvre pourrait devenir dangereux.

Peter lui tendit son téléphone.

-Essaie d'appeler l'hôpital. Ils nous diront quoi faire.

Élisabeth sortit de la pièce laissant Peter auprès du jeune homme tremblant.

-Neal, il faut que tu essaies de boire un peu plus.

-Pas... Neal...

-D'accord, mon grand.

Peter passa un bras autour de ses épaules et porta le verre jusqu'à ses lèvres. Il pouvait voir les efforts que son ami devait faire pour redresser sa tête et se concentrer sur ce verre d'eau.

-Où est Charlie?

-Il va bien. Ne t'inquiète pas.

-Il faut dire...à Paddy...doit pas...savoir.

-Promis. Je ne dirais rien.

Neal esquissa un sourire avant de poser une main sur la joue de Peter.

-Tu es...un vrai...ami.

Élisabeth revint avant que Peter ne puisse trouver une réponse à cette affirmation.

-Qu'ont-ils dit?

-Un bain, le garder hydraté au maximum et si la fièvre n'a pas baissé dans deux heures, on le charge dans la voiture et on l'amène aux urgences.

Peter reporta son attention sur Neal qui le regardait avec des yeux brillants.

-On va prendre un bain.

Peter fut surpris de voir la peur dans les yeux bleus posés sur lui.

-Neal, il faut faire baisser la fièvre...

Le jeune homme s'éloigna et se recroquevilla sur le lit, sanglotant. Élisabeth s'approcha de son mari et posa une main sur son épaule.

-Commence à faire couler l'eau. Je vais essayer de le convaincre.

-Chérie... Je ne suis pas sûr...

-Peter, je sais qu'il est fragile et qu'il faut que j'y aille doucement...

Peter prit le bras de sa femme et l'éloigna du lit, parlant à voix basse pour éviter que Neal s'entende leur conversation.

-El, je ne pense pas que ce soit vraiment Neal qui nous parle en ce moment.

-Que veux-tu dire?

-Vu l'état de confusion dans lequel il est...c'est sans doute la personnalité de Nicholas qui a pris le dessus.

-D'accord... Mais raison de plus pour que je lui parle. Peter, ce qu'il a vécu enfant a laissé des traces indélébiles et il va certainement plus se méfier d'un autre homme.

Peter devait admettre que sa femme avait sans doute raison mais il lui était difficile de penser qu'il valait mieux qu'il se tienne en retrait parce que son ami risquait d'avoir peur de lui. À regret, il se dirigea vers la salle de bains afin de faire couler de l'eau dans la baignoire laissant Élisabeth s'occuper de Neal. Il l'entendit lui parler doucement et peu à peu les sanglots s'atténuèrent.

Il ne put retenir un sourire en voyant le jeune homme entrer dans la petite pièce, les cheveux en bataille, les yeux à peine ouverts, tenant fermement la main de sa femme. Neal sembla hésiter avant de s'avancer vers la baignoire. Il avait du mal à garder son équilibre et Peter pouvait voir le combat qui était en train de se livrer sous le crâne de son ami. Il semblait lutter pour ne pas chercher à fuir cet endroit exiguë et la proximité de cet homme.

La voix d'Elisabeth le sortit de sa rêverie.

-Neal, tu as besoin qu'on t'aide...

Le jeune homme secoua la tête mais ses gestes étaient lents et imprécis et après quelques secondes, il dût s'asseoir sur le rebord de la baignoire, incapable d'enlever son Tshirt. Peter hésita avant de poser une main sur le bras de Neal.

-Je peux t'aider?

Un timide hochement de tête, rassura Peter. Élisabeth n'avait pas bougé observant les deux hommes attentivement. Neal laissa Peter l'aider mais à chaque fois que sa main entrait en contact avec sa peau, elle pouvait voir le jeune homme frissonner.

Peter remarqua aussi les réactions apeurées de Neal mais il continua de lui parler jusqu'à qu'il l'aide à se glisser dans l'eau. Neal avait fermé les yeux et petit à petit, les tremblements dus à la fièvre se calmèrent. Les deux amis furent soulagés de le voir se détendre mais lorsque Peter posa sa main sur son front, la terreur reprit le dessus et Élisabeth dût s'écarter alors que Peter prenait un Neal très agité dans ses bras pour le sortir de la baignoire.

Même une fois allongé sur le lit, Neal continuait à se débattre, cherchant au repousser les bras qui tentaient de l'immobiliser.

-Neal, je veux bien te lâcher mais il faut que tu te calmes un peu. Je ne voudrais pas que tu te blesses.

Il n'était pas certain que son ami l'entende vraiment mais il relâcha son étreinte, sa main toujours posée sur la poitrine du jeune homme. Il pouvait sentir les battements de son cœur, bien trop rapides. Il était sur le point de se tourner vers Élisabeth pour lui dire d'appeler une ambulance quand il sentit la main de Neal serrer la sienne.

Le jeune homme essayait visiblement de contrôler sa respiration et Peter poussa un soupir de soulagement en voyant ses yeux le fixer. Après de longues secondes d'attente, Neal finit par se calmer et sa respiration redevint normale. Il accepta de prendre les cachets qu'Elisabeth lui tendit. La fièvre avait suffisamment baissé pour ne plus être dangereuse pour sa santé et Neal avait repris peu à peu conscience de son environnement.

Peter s'assit sur le lit à côté de son ami, tenant toujours sa main dans la sienne.

-Tu peux m'expliquer ce qui s'est passé tout à l'heure?

-Comment?

-Neal, j'ai vu la panique dans tes yeux quand j'ai voulu voir si la fièvre était tombée. Qu'est-ce qui a provoqué cette peur?

-Un souvenir...

-Tu veux m'en parler?

Neal inspira profondément.

-Certains...clients...avaient des...habitudes...bizarres.

L'estomac de Peter se noua en pensant où cette conversation risquait de les mener.

-L'un d'eux...a essayé de me...noyer...

Est-ce qu'il s'habituerait un jour à entendre de telles horreurs. La nausée était toujours là, logée au creux de son estomac comme à chaque fois qu'il soulevait un morceau du voile qui recouvrait certains des aspects les plus sordides de l'enfance de Neal.

Que pouvait-il dire à cet homme, traumatisé et qui cachait encore en lui bien d'autres souvenirs tels que celui-ci? Comment allait-il pouvoir l'aider à surmonter ça? C'est Neal lui-même qui lui fournit un début de réponse comme s'il avait lu les interrogations dans les yeux de Peter.

-Je ne...pourrai pas...oublier... Mais je peux...apprendre à...vivre avec...ces cicatrices...

Peter serra plus fortement sa main pour seule réponse. Il s'allongea et attira Neal contre lui. Il pouvait encore sentir la fièvre qui emprisonnait son corps dans une léthargie grandissante.

Les deux hommes se rendormirent très vite et c'est la délicieuse odeur du café venant de la cuisine qui les réveilla. Neal fut le premier à ouvrir les yeux et resta immobile, regardant Peter toujours endormi à ses côtés. Il se sentait un peu mieux mais, même si la fièvre avait baissé, il était encore affaibli par l'épisode de la nuit précédente et un vilain mal de crâne rendait la lumière qui filtrait à travers les stores difficilement supportable.

Quand il ouvrit les yeux, à son tour, Peter le vit grimacer de douleur et son inquiétude ressurgit.

-Mal à la tête?

-Oui...c'est sûrement...à cause de...la fièvre.

-Peut-être mais on va quand même aller voir le médecin.

-D'abord...café.

Peter ne pouvait qu'être d'accord avec cette proposition. Ils descendirent retrouver Élisabeth qui était déjà installée à la table de la cuisine, une tasse fumante en mains.

-Bonjour, messieurs.

Elle s'avança vers Neal, posa une main sur son front et sourit en constatant que la fièvre avait presque disparue.

Après sa première tasse, Peter passa un coup de fil au médecin qui s'était occupé de Neal lors de son passage à l'hôpital. Il lui expliqua en quelques mots ses inquiétudes et les symptômes constatés.

-Il nous attend dans une heure.

Neal se leva mais il dût se retenir à la table quand sa vision se troubla. Peter passa un bras autour de sa taille.

-Toujours mal à la tête?

Neal hocha la tête mais il ne prit pas le risque d'ouvrir les yeux.

-Ok, garde les yeux fermés. Je vais te guider jusqu'à la chambre et t'aider à te préparer.

Peter comprit que le simple mal de tête apparu au réveil était maintenant devenu une véritable crise de migraine, visiblement très douloureuse et incapacitante. Peter savait bien ce que pouvait ressentir son ami pour avoir, lui-même, souffert de telles crises. La lumière, le bruit mais aussi les mouvements pouvaient aggraver la douleur et provoquer des malaises, des nausées et parfois des conséquences plus inattendues comme des hallucinations visuelles ou auditives.

Élisabeth savait quoi faire. Elle précéda les deux hommes et tira les rideaux dans la chambre, plongeant la pièce dans une semi-obscurité.

-Merci, chérie. Neal, tu peux essayer d'ouvrir les yeux.

Le jeune homme s'exécuta et fut soulagé de voir qu'il pouvait garder les yeux ouverts sans que de violentes décharges électriques ne l'assaillent.

-Tu penses pouvoir t'habiller seul?

Il n'en avait aucune idée mais il devait au moins essayer. Peter le laissa faire mais il ne s'éloigna pas trop. Il réalisa qu'il avait eu raison quand Neal perdit l'équilibre au moment où il se baissa pour enfiler une chaussette.

-Qu'est-ce...qui...m'arrive, Peter?

-Je ne sais pas, Neal. Ce n'est pas juste un mal de crâne... Une migraine peut provoquer de nombreux effets secondaires... Ceux dont tu es victime sont particulièrement violents.

Neal inspira profondément et laissa Peter l'assister dans ses préparatifs. La douleur était dure à supporter, il aurait aimé s'allonger, fermer les yeux et dormir. Mais ils devaient se rendre à l'hôpital...peut-être pourraient-ils l'aider. Le trajet jusqu'à la voiture fut un calvaire pour le jeune homme, une fois assis, il ressentit un certain soulagement de ne plus avoir à bouger mais les vibrations provoquées par le moteur de la voiture et les soubresauts de la route furent difficiles à supporter.

En arrivant à l'hôpital, Neal fut pris en charge immédiatement. Le médecin décida de le placer sous oxygène pour alléger la perception de la douleur avant de lui administrer un quelconque antalgique. Après un examen complet, le staff médical se mît d'accord sur le traitement à donner au jeune homme. L'effet fut presque immédiat et Neal finit par sombrer dans un sommeil bienvenu.

-Qu'est-ce qui a pu provoquer une crise aussi violente?

-Il peut y avoir plusieurs causes. Le stress dont il a été victime ces derniers jours, ajouté à une grande fatigue, peuvent à eux seuls expliquer la crise...

Mais Peter sentait les doutes dans la voix du médecin.

-Mais...?

-Il y a d'autres signes qui m'inquiètent...ces voix qu'il entend, la forte fièvre...

-Qu'est-ce que ça pourrait être?

-Il va falloir des examens complémentaires pour écarter ou confirmer certaines possibilités.

-S'il vous plait, docteur... Pourriez-vous être plus précis? On parle de quoi...une maladie mentale...une infection...une tumeur...?

Peter frémit en prononçant ces mots mais il avait besoin d'entendre la vérité. Le professionnel présent à ses côtés avait certainement une idée, des soupçons.

-Pour le moment, nous ne pouvons rien écarter... Et je ne m'aventurerais pas à faire des hypothèses alarmistes. Comme je vous disais le stress et la fatigue peuvent être la seule cause.

Le médecin s'éloigna et Peter reprit son poste de surveillance près de Neal.