Chapitre 30.
Sur le chemin du retour, Neal garda le silence, regardant par la fenêtre tout en essayant de clarifier ses idées. Arrivés au pavillon, Elisabeth les attendait au salon. Elle fut un peu surprise de voir Neal sortir aussi vite de l'hôpital. Peter lui adressa un signe de tête lui indiquant qu'il lui donnerait toutes les explications plus tard. Aussi s'abstint-elle de questionner le jeune homme.
Neal alla s'asseoir sur la terrasse profitant de la douceur de cette fin d'après midi. Peter le rejoignit et posa devant lui un verre d'eau accompagné de deux cachets.
-Qu'est-ce…que…c'est ?
-J'ai vu la grimace que tu as fait en sortant de la voiture tout à l'heure. Toujours mal au crâne ?
-Un peu…Mais pas…besoin de ça.
-Neal, s'il te plaît. Ces cachets sont juste là pour atténuer la douleur. Ils ne vont pas te faire dormir.
Neal finit par avaler les deux pilules. Inutile de lutter avec Peter pour si peu et, pour être honnête, il sentait que la douleur devenait plus forte depuis son retour.
-Tu te sens d'attaque pour une petite discussion ?
-S'il le…faut…
-Je pense que c'est nécessaire.
Neal soupira et s'installa plus confortablement au fond de sa chaise, attendant que Peter pose les questions qu'il se retenait de poser depuis des jours.
-Charlie semble penser qu'il y avait toute une organisation autour de Frey. De quoi te souviens-tu ?
-Nous n'étions…que des…enfants et…Charlie ne doit…pas avoir plus…de souvenirs…que moi.
Peter comprit immédiatement qu'il serait difficile d'avoir des informations plus précises de la part de Neal. Son ami avait ce regard fermé qu'il adoptait souvent quand il ne voulait pas parler de ses sentiments. De plus, ses problèmes pour parler semblaient s'aggraver à cause du stress.
-Je te propose quelque chose. J'aimerais que tu notes tout ce dont tu te souviens.
Peter sortit un petit carnet de sa poche et le tendit à Neal.
-Garde ce carnet avec toi et, si quelque chose te reviens en mémoire, écris-le ou fin un dessin.
Neal hocha la tête mais il ne semblait pas vraiment convaincu de l'utilité de ce carnet. Peter sentait bien que son ami acceptait uniquement pour lui faire plaisir.
-Neal, Charlie a raison. S'il y a encore aujourd'hui des enfants prisonniers de cet homme et qui vivent la même chose que ce que vous avez vécu, nous devons trouver un moyen de les sortir de là. Et pour ça, il nous faut des informations.
Neal se leva. Il semblait nerveux face à l'insistance de Peter.
-Même la plus petite information peut se révéler capitale…
-Tu penses…que je n'en suis…pas…conscient…
La colère dans la voix de Neal le surprit un peu mais c'était probablement inévitable. Comment ne pas être furieux après avoir vécu ce genre de traumatisme ? Peter se leva à son tour, vint se placer derrière Neal et passa ses bras autour de sa taille. Il pouvait le sentir trembler dans ses bras.
-Je sais, Neal. Je sais que ce n'est pas facile.
-Non…Peter… Tu ne…sais…pas…
-Tu as raison. Je n'ai aucune idée de ce que tu ressens mais je suis avec toi et je veux t'aider. Je veux vous aider, toi et Charlie.
Neal se dégagea de l'étreinte de Peter et retourna à l'intérieur. Sans un mot pour Elisabeth, il monta les escaliers et s'enferma dans sa chambre. Peter décida de le laisser seul et il s'assit à la table de la cuisine regardant sa femme préparer le diner.
-Qu'ont dit les médecins ?
-Rien de précis. La ponction n'a rien donné. C'est rassurant et, en même temps, cette incertitude est insupportable. Il n'y a pas de tumeur, aucun signe d'une autre maladie et pourtant il est épuisé dès qu'il reste debout trop longtemps, ce mal de tête ne l'a pas quitté depuis hier.
Elisabeth s'avança et déposa un baiser sur son front.
-Je suis certaine qu'avec un repos de qualité, de bons repas et un peu moins de stress, il va vite se remettre.
-J'aimerais y croire, chérie. Mais je pense qu'il ne veut pas vraiment se souvenir. Et d'après le Docteur Penhurst, il ne pourra surmonter ce traumatisme qu'en y faisant face réellement.
-Peter, tu ne peux pas lui demander de laisser ces horribles souvenirs l'envahir sans combattre. Il vient juste de se souvenir de sa véritable identité et tout ce qui lui revient en mémoire sont des atrocités. N'importe qui refuserait de se souvenir de ce genre de choses. Et maintenant, il faut qu'il le fasse parce que d'autres enfants pourraient être en train de subir les mêmes choses. Essaie une seconde de te mettre à sa place.
Peter s'apprêtait à répondre mais il prit une minute pour penser à ce qu'Elisabeth venait de dire. Il n'avait pas pensé à ce que cette situation impliquait vraiment pour Neal mais, en entendant sa femme dire ces mots, il réalisa que son ami vivait un vrai cauchemar.
-J'aimerais tellement l'aider.
-C'est ce que tu fais, Peter. Mais il faut que tu le laisses faire les choses à son rythme. Tu ne peux pas le forcer à se souvenir, tu ne dois pas précipiter les choses sinon, il risque de ne pas s'en remettre.
Peter prit une profonde inspiration, serrant la main de sa femme dans la sienne.
-Je t'ai déjà dit à quel point je t'aime ?
-Pas récemment…
Peter ne manqua pas la pointe de reproche dans la voix de la jeune femme. Il ne pouvait pas lui en vouloir. Il savait que son attitude envers sa femme n'était pas correcte et qu'il avait été injuste envers elle.
-Je suis désolé, El.
Elisabeth posa une main sur sa joue.
-Peter, s'il te plaît, ce n'est pas le moment d'avoir ce genre de conversation. Neal est aussi mon ami et il a besoin de notre aide. Je suis certaine que notre couple sortira grandi de cette épreuve.
-Je ne sais plus vraiment où j'en suis.
-Je sais, chéri. Pour le moment, tu dois te concentrer sur cette affaire. Tu dois aider Neal à remettre de l'ordre dans sa vie. Je suis sûre qu'avec le temps, vous y verrez tous les deux plus clair.
Après avoir griffonné quelques lignes dans le carnet, Neal s'était décidé à redescendre à la cuisine. Il s'arrêta au bas des marches entendant les deux époux discuter. Il ne voulait pas les déranger mais les mots qu'il entendit ravivèrent la douleur et ce sentiment de ne pas être à sa place. Il comprenait ce que cachaient les mots d'Elisabeth. Oui, avec le temps, Peter y verrait certainement plus clair, retrouvant sa place auprès de sa femme. Neal savait que c'était dans l'ordre des choses, qu'il n'avait pas le droit de ressentir une quelconque jalousie. Mais cette certitude n'empêchait pas des émotions contradictoires de le submerger.
Il attendit une pause dans la conversation pour s'avancer dans la pièce. Il tendit le carnet à Peter avant de s'asseoir sur la chaise face aux deux époux.
-J'ai noté…quelques noms…
-Des enfants ?
Neal hocha la tête. Un silence pesant suivit alors que Peter prenait connaissance des quelques lignes écrites d'une main hésitante dans le carnet. Peter sentait son cœur se serrer en voyant les lettres irrégulières sur la feuille blanche.
Les difficultés motrices du jeune homme devenaient flagrantes et Peter commença à se demander comment le jeune homme vivrait sachant qu'il ne serait plus capable de faire ce qu'il aimait tant.
-Je vais transmettre ces noms à Jones. C'est un bon point de départ.
Elisabeth posa une assiette devant Neal qui grignota sans vraiment faire attention à ce qu'il était en train de manger. Après quelques bouchées, il reposa la fourchette sur le bord de son assiette.
-Neal, il faut que tu essaies de manger un peu plus.
Oui, tu as raison. Il faut que je me refasse une santé…que la vie reprenne son cours normal. Sans ajouter un quelconque commentaire, il se remit à manger consciencieusement. La nausée faillit le saisir en voyant Elisabeth lui sourire. Il savait que la jeune femme voulait l'aider mais il ne pouvait s'empêcher de penser à la discussion qu'il venait de surprendre.
Il eut du mal à finir son repas et quand il se leva pour retourner dans sa chambre, il dut se concentrer sur sa respiration pour ne pas inquiéter ses amis. Il sentait le regard de Peter posé sur lui et quand il releva la tête, il réussit à lui sourire.
-Bonne…nuit…
-Tu es sûr que tout va bien ?
-Oui… Tout va…bien… Juste…Fatigué.
-Tu veux que je t'accompagne ?
-Non.
Peter fronça les sourcils. La réponse de son ami avait été bien trop rapide mais il voulait tellement s'accrocher à cet espoir que tout irait bien. Neal avait bien mangé, il était fatigué mais après une telle journée, cela n'avait rien d'anormal. Il le regarda alors qu'il montait les escaliers et reporta son attention sur sa femme. Ils montèrent se coucher peu de temps après et, en passant devant la chambre de Neal, Peter vit la lumière de la lampe de chevet filtrer sous la porte.
Il hésita longuement devant la porte. Il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter quand Neal n'était pas près de lui mais il devait aussi lui laisser un peu de temps et d'espace pour retrouver ses marques. Il décida donc de ne pas pousser cette porte et il alla rejoindre sa femme dans la chambre qu'ils partageaient depuis bientôt dix ans.
Neal s'était assoupi mais un bruit derrière la porte le réveilla. Il savait que Peter se tenait debout dans le couloir hésitant à entrer. Il entendit les pas s'éloigner et il finit par éteindre la lumière.
Il sentait le sommeil le gagner. Il savait que Peter avait glissé un somnifère dans son repas. Il avait failli lui dire qu'il n'était pas aveugle mais il avait choisi de se taire. Après tout, il avait besoin de dormir et ses amis cherchaient le moyen de l'aider. Il ne pouvait pas leur en vouloir même s'il aurait préféré qu'ils lui demandent son avis avant de lui donner ce genre de cachets.
Il se réveilla au milieu de la nuit, incapable de dire combien de temps il avait dormi. Il resta un long moment allongé dans le noir puis, sentant qu'il ne parviendrait pas à se rendormir, il alluma la lampe de chevet et reprit le carnet que Peter lui avait donné. Il n'avait aucune envie de se replonger dans ses souvenirs. Il préféra se concentrer sur les seuls points positifs de ces derniers jours.
Il se mit à dessiner, laissant le crayon glisser sur la feuille. Il fut surpris de constater avec quelle facilité ses souvenirs prenaient forme. Après de longues minutes de travail, il reposa le carnet sur la table et essaya de se rendormir.
Au matin, Peter descendit préparer le petit déjeuner. Il devait se rendre au bureau pour assister Jones et poursuivre l'interrogatoire d'Evans. La seule chose qui lui restait encore à déterminer était de savoir s'il devait amener Neal avec lui. Le jeune homme devait encore dormir mais il n'était pas certain que son ami soit prêt à passer une journée au bureau.
Elisabeth allait être occupée toute la journée et, il était hors de question de laisser Neal seul aussi longtemps. Il n'avait pas vraiment le choix. Il remonta, s'arrêta un instant devant la porte de la chambre d'ami puis il se décida à entrer. Neal semblait profondément endormi et Peter ne put retenir un sourire devant ce visage apaisé et détendu. Des mèches de cheveux s'étaient égarées sur son front. Au moment où il s'apprêtait à le réveiller, il aperçut le carnet ouvert, tombé sur le tapis au pied du lit.
Il le saisit et tourna quelques pages. Il s'immobilisa quand ses yeux tombèrent sur un dessin qu'il n'y avait pas vu la veille. Neal avait dû réaliser ce dessin durant la nuit. Il n'y avait aucun doute sur les personnes représentées sur ce dessin. Deux enfants d'une dizaine d'années souriants. Neal avait tenté de mettre en image le souvenir qu'il voulait garder de son frère et lui, des bons moments qu'ils avaient probablement partagés malgré l'horreur des événements.
Ce dessin respirait la joie de vivre. Neal avait du talent, il parvenait à faire naître des sentiments en quelques coups de crayon. Peter s'assit sur le bord du lit et regarda le jeune homme qui n'avait même pas bougé. Du bout des doigts, il écarta une mèche de cheveu, se pencha sur ce visage juvénile et déposa un léger baiser sur sa joue.
Neal ne mit pas longtemps à se réveiller et, voyant Peter assis à ses côtés, lui adressa un sourire.
-Bien dormi ?
-Pas trop…mal.
-Bien. Prêt pour une matinée au bureau. Je dois transmettre les noms que tu as notés à Jones et je pensais interroger Evans.
-Ok.
Peter ne pouvait s'empêcher de grimacer à chaque fois qu'il entendait son ami approuver sans broncher tout ce qui lui était proposé. Même quand il était d'accord, Neal avait pris l'habitude de ronchonner, de faire un commentaire, juste pour tester la patience de son partenaire. Il savait bien que son ami cherchait à parler le moins possible contournant ainsi ses difficultés. Le médecin avait essayé de l'orienter vers un spécialiste qui pourrait l'aider à surmonter ces difficultés mais, même s'il n'avait pas opposé un refus catégorique, Neal n'avait fait aucun effort pour entrer en communication avec l'orthophoniste. Celui-ci avait été dans l'incapacité de poser un diagnostique et s'était contenté de parler de stress et de la nécessité de prendre du repos.
Neal se leva et se dirigea vers la salle de bains. Peter redescendit à la cuisine où il retrouva Elisabeth.
-Quel programme pour la journée ?
-J'ai du travail au bureau et je pense qu'une visite à l'hôpital dans la journée s'impose.
-Neal vient avec toi ?
-Oui, je ne veux pas le laisser ici seul et je risque d'avoir besoin de lui.
-Je ne…suis pas…un enfant.
Les deux amis se retournèrent en entendant la voix du jeune homme qui se tenait dans l'entrée.
-Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire et tu le sais très bien.
Neal ne fit aucun commentaire et vint s'asseoir à la table de la cuisine.
-Tu veux que je te prépare quelque chose à manger ?
-Non…merci, El.
-Tu devrais…
La main levée du jeune homme arrêta net Peter qui se contenta de soupirer, se retenant pour ne pas se mettre en colère. Neal avait enfilé rapidement un jeans et une chemise noire, pas vraiment le genre de tenue qu'il mettait habituellement pour se rendre au bureau. Peter ne savait pas vraiment comment interpréter cela. Il décida de laisser ce détail de côté pour le moment mais ses collègues ne manqueraient certainement pas d'en faire la remarque.
Neal semblait tenter de ravaler sa colère et, même si Peter comprenait ce sentiment, il avait du mal à en cerner l'origine.
-Neal, qu'est-ce qui ne va pas ?
Le jeune homme leva les yeux vers lui et le sourire triste qu'il lui adressa valait toutes les réponses. Il savait bien que sa question était idiote et qu'il n'obtiendrait pas de réponse précise. Mais il sentait que son ami avait des reproches à lui faire et il ne voulait pas laisser ce genre de problème en suspens. Dans les jours à venir, ils allaient certainement devoir soulever pas mal de très mauvais souvenirs et il ne voulait pas que Neal commence à lui cacher ses sentiments.
-Par où…commencer… ?
-Je ne sais pas, Neal. A toi de me le dire. Tu sembles contrarier depuis hier soir. Est-ce quelque chose que j'ai dit ou fait ?
-Non…Peter.
La réponse se voulait rassurante mais il pouvait sentir qu'elle n'était pas totalement sincère. Comment le faire parler ? Comment l'amener à se confier à lui ? Neal avait repris l'observation de ses mains, croisées devant lui.
Peter comprit soudain l'origine de son embarras. La présence d'Elisabeth ne facilitait certainement pas la discussion. Le problème venait donc de là. Il aurait dû s'en douter et comprendre immédiatement que Neal aurait du mal à trouver sa place entre eux deux, dans cette maison où il se considérait, au mieux comme un invité, au pire comme un intrus.
Il attendit de se retrouver dans la voiture seul avec lui pour faire une nouvelle tentative.
-Neal, j'ai vu le dessin que tu as fait dans le carnet.
Il s'attendait à une réaction, un commentaire sur le fait que Peter n'avait pas à fouiller dans ses affaires mais rien ne vint. Le jeune homme à ses côtés se contenta de hocher la tête.
-C'est un très beau dessin. Toi et Charlie ?
-Un…bon…souvenir.
-Lequel ?
Neal poussa un profond soupir. Il appréhendait les questions de Peter, non pas parce qu'il empiétait sur son intimité ou qu'il faisait remonter des souvenirs à la surface, mais parce qu'elles l'obligeaient à parler. Chaque mot lui demandait un gros effort et il avait de plus en plus de mal à supporter ce handicap.
Il lui était bien plus facile de rester muet, de se retrancher dans ses souvenirs, de trouver refuge en lui-même. Dans ces moments-là, il se sentait bien mieux et il parvenait à trouver un certain calme et une certaine sérénité dont il avait du mal à se détacher. Il avait bien conscience qu'il ne pouvait pas prolonger indéfiniment ces moments de solitude. Il sentait bien qu'il finirait par y prendre goût et ne plus revenir à la réalité. C'était tellement tentant, parfois, que ça lui faisait peur.
-Neal… ? Toujours avec moi ?
Encore une fois, il avait laissé son esprit vagabonder et se soustraire à la réalité. Il se tourna vers Peter.
-Combien...de temps ?
-Quoi ?
-Quand je…pars…comment ça… Combien de…temps ?
Après quelques secondes de réflexion, Peter finit par comprendre le sens de la question.
-Quelques secondes. Un peu plus longtemps quand tu es fatigué. Tu n'as toujours pas répondu à ma question.
-Avec Charlie…on avait…choisi une…date et ce jour…on fêtait…notre anniversaire.
-Vous ne connaissiez pas votre date de naissance ?
-Pas vraiment…
Peter resta pensif, un moment. Leur mère les avait laissé dans ce foyer alors qu'ils étaient encore petits, il n'était pas totalement anormal qu'ils n'aient pas eu de souvenirs de leurs premiers anniversaires. Peter retrouva sa place de parking habituelle et ils se dirigèrent tous les deux vers l'ascenseur. Ce semblant de normalité rassura Peter et, l'espace d'un instant, il put prétendre que tout allait bien et que la journée qui s'annonçait était parfaitement normale.
Ce n'est qu'une fois dans l'ascenseur qu'il comprit que rien ne serait plus jamais normal. Une fois les portes fermées, Neal lui saisit la main et, en se tournant vers lui, Peter put voir les questions et la peur qui l'assaillaient au moment de retrouver ses collègues. Peter réalisa qu'il n'avait pas remis les pieds au bureau depuis son enlèvement et qu'il aurait peut-être dû lui laisser un peu plus de temps pour se remettre.
Tout le monde allait lui poser mille et une questions et Neal n'était probablement pas assez à endurer ce genre d'épreuve. Neal relâcha sa main au moment où l'ascenseur s'arrêta mais quand les portes s'ouvrirent, il ne put faire un pas en avant. Les portes se refermèrent et Peter s'apprêtait à appuyer sur le numéro du parking pour retourner à la voiture et rentrer tranquillement chez eux mais Neal l'arrêta dans son geste.
-Il faut…que je…le fasse.
-Rien ne t'y oblige. On peut attendre encore quelques jours si tu ne te sens pas prêt.
-Si je…le fais…pas maintenant…je n'y…arriverai pas…
Peter ne pouvait qu'être d'accord avec cette affirmation. Plus il retardait ce moment plus il aurait du mal à franchir le pas.
-Je veux que tu me promettes de venir me voir si quelque chose ne va pas… A n'importe quel moment de ma journée…Même si je suis occupé.
Neal hocha la tête et lorsque les portes s'ouvrirent, il prit une profonde inspiration et devança Peter. Quand il poussa les grandes portes vitrées, le silence se fit dans le bureau. Il essaya de ne pas reculer, ni partir en courant et il fut rassuré de voir Jones venir à sa rencontre. C'est entouré de ces deux collègues qu'il marcha jusqu'au bureau de Peter où les trois hommes s'enfermèrent afin de décider du programme de la journée.
Neal prit place sur la chaise face à Peter alors que Jones s'asseyait à ses côtés. Le jeune homme pouvait sentir le regard inquiet de ses amis posé sur lui. Il leur adressa un sourire mais sa tentative pour détendre l'atmosphère échoua quand son ébauche de sourire se transforma en un sanglot étouffé.
-Neal, tu n'as qu'un mot à dire et je te ramène à la maison.
-Non…donne-moi…juste 5 minutes.
Jones se leva, quitta la pièce et revint quelques minutes plus tard avec une tasse de café et un beignet. Il les tendit à Neal sans un mot. L'inquiétude pouvait se lire dans ses yeux et même s'il en avait un peu marre d'être traité comme une victime, cette attention réchauffa le cœur de Neal.
Ce n'est que lorsqu'il croqua dans le beignet qu'il se rendit compte qu'il avait faim. Le simple fait de se tenir debout lui grignotait toute son énergie et il allait devoir se forcer à avaler un peu plus que quelques bouchées à chaque repas.
-Merci.
-De rien. Vu la pâleur de ton visage, j'ai supposé que tu n'avais rien avalé ce matin.
-En effet.
Neal finit de déguster son gâteau avant d'entamer le café qui, pour une fois, ne lui parut pas si mauvais.
-Qu'a donné le premier interrogatoire d'Evans ?
-Pas grand chose. Il s'obstine à dire qu'il ne sait rien. Il a fait l'autruche pendant des années sans chercher à comprendre qui tenait les cordons de la bourse et qui le menaçait. J'ai du mal à croire qu'on puisse maintenir quelqu'un dans l'état où a été maintenu Charlie sans se poser une seule fois la question du « Pourquoi ? » et « Pour Qui ? »
-Je pense aussi qu'il en sait plus que ce qu'il veut bien nous dire mais il va être difficile de le faire parler. Des menaces ont été proférées à l'encontre de sa famille.
Neal observait attentivement les deux hommes. Il était évident qu'ils se connaissaient bien et il ne doutait pas qu'ils parviendraient à faire dire à Evans le peu qu'il savait. Cependant, cet homme n'était probablement pas au courant de grand chose et il ne pensait pas que les renseignements qu'il pourrait leur fournir puissent être d'une grande utilité.
-On a placé des agents chargés de surveiller ses enfants. Maintenant que Charlie est conscient, il se pourrait qu'ils mettent leurs menaces à exécution.
-Très bien. Je vais aller lui parler. Neal va te donner des noms. Il faudrait faire des recherches sur ces personnes…Commence par les avis de recherche mais il faudra peut-être élargir et aller fouiner dans des affaires non résolues.
Neal tendit le carnet dans lequel les quelques noms dont il se souvenait étaient inscrits.
-Tu pourrais peut-être rester avec Jones, le temps que je parle à Evans. Tu pourras l'aider à faire le tri dans les informations que vous allez trouver.
Le jeune homme hocha la tête, soulagé d'avoir quelque chose à faire et rassuré que Jones reste à ses côtés. Peter sortit de son bureau un léger sourire aux lèvres. Il avait vu le soulagement dans les yeux de son ami et il était heureux que celui-ci se sente suffisamment en confiance pour rester avec Jones.
Il se dirigea vers la salle d'interrogatoire où Evans avait été amené. En entrant, il constata que l'homme n'avait probablement pas fermé l'œil de la nuit et qu'il était au bord de la panique.
-Vous devez me laisser sortir. Ils vont s'en prendre à ma famille. Je dois…
-Vous devez…quoi ? Comment entrez-vous en contact avec ces gens ?
-Ce sont eux qui m'appellent quand ils ont une requête.
-Vous n'avez jamais essayé de les contacter ?
-Non, jamais…
Peter s'assit lourdement en face de cet homme qui s'obstinait à ne rien dire.
-Vous pensez vraiment me faire croire que, durant toutes ces années, vous n'avez eu aucun contact physique avec aucun de ces hommes. Ils vous versent une fortune en subventions et vous ne cherchez pas à savoir d'où vient cet argent.
-Non…jamais…
Evans commençait à paniquer devant les insinuations de Peter. Il ne se sentait pas responsable de ce qui était arrivé. Pour lui, il n'avait fait qu'exécuter des ordres afin de préserver sa famille. Peter sentait la colère monter. Il pouvait comprendre la peur que cet homme avait ressentie pour sa famille mais il ne pouvait admettre sa lâcheté. Ili lui avait été facile de s'en prendre à Charlie et de lui faire garder le silence pendant toutes ces années, tout en acceptant de percevoir de l'argent en échange de ces services.
Après quelques minutes de questions sans réponse, Jones entrouvrit la porte de la salle faisant signe à Peter de le rejoindre dans le couloir. Le cœur de Peter fit un bond dans sa poitrine, pensant immédiatement que Neal avait besoin de lui. En sortant dans le couloir, il croisa le regard de Neal qui se tenait aux côtés de Jones.
Son visage très pâle reflétait son angoisse.
-On a vérifié les noms que Neal s'est rappelé. Peter, tous ces gamins ont disparu dans les années 90. Les enquêtes sont toujours en cours et, à ce jour, aucun d'eux n'a été retrouvé hormis Bill Josith.
-Le corps découvert dans la cave de Frey et que les enquêteurs ont pris pour Charlie ?
-Exactement. J'ai contacté la cellule chargée de l'enquête. Un seul enquêteur travaille à temps complet sur cette affaire. Il nous amène le dossier complet dans la journée.
Peter jeta un regard vers Neal qui n'avait pas bougé avant de reporter son attention sur son collègue.
-Je crois qu'il est temps d'interroger Patrick Frey.
Jones n'attendit pas plus longtemps. Il s'attendait à cette demande et il comptait bien se charger lui-même de cette interpellation.
-Neal, tu n'es pas obligé de rester. Je vais demander à ce qu'un agent te ramène.
-Non…je veux le…voir.
Peter s'était attendu à cette réponse.
-Ce n'est pas une bonne idée, Neal. Tu n'es pas prêt pour ça.
-Je reste…
-Neal, cet homme est probablement responsable de la mort de ces enfants. Il est l'un des maillon d'un terrible trafic.
-Je sais…tout ça…
-On arrivera à le faire parler.
-Je sais…
Peter avait l'impression de s'adresser à un mur. Il comprit vite qu'il ne parviendrait pas à le faire changer d'avis. Il s'avança vers son ami et le prit dans ses bras.
-Charlie a raison…Il faut que tout le monde sache avec quel courage tu as fait face à tout ça… Mais tu n'as plus besoin de protéger Charlie et ces enfants. Tu dois penser à te sauver, toi.
Neal enfouit sa tête contre la poitrine de Peter. Il aurait aimé lui dire que pour parvenir à se sauver lui-même, il devait affronter le responsable de ce cauchemar.
