Chapitre 32.

Peter et Jones arrivèrent dans la salle de réunion où un policier en uniforme les attendait. L'homme se leva quand ils entrèrent. Après les salutations d'usage, les trois hommes prirent place autour de la table.

-Vous avez des informations à nous donner sur l'un des noms transmis par mon collègue ?

-Oui, j'ai eu à travailler sur le dossier d'un adolescent soupçonné de servir de facteur pour des trafiquants de drogue. Nous l'avons arrêté et, en échange de son aide, nous lui avons donné une nouvelle vie loin de ces anciens amis.

-Quel était son nom ?

-Enzo Thigart. Mais je sais qu'il a changé son nom après cette affaire. Il faudrait chercher dans les dossiers si son nouveau nom figure quelque part.

Peter était soulagé de voir qu'au moins un des gamins s'en était sorti ou, du moins, avait-il eu une chance de passer à autre chose.

-Très bien, je vous remercie pour votre aide. Mon collègue va prendre vos coordonnées au cas où on aurait besoin de vous recontacter.

L'homme se leva et suivit Jones jusqu'à son bureau. Peter, resté seul, feuilleta le dossier que le policier leur avait amené. Il avait sous les yeux une photo d'un adolescent qui aurait pu être Neal.

-Tous ces gamins se ressemblent.

Peter n'avait pas remarqué Jones, pourtant penché par-dessus de son épaule. Il se contenta de hocher la tête, ses pensées tendues vers Neal. Il ne savait plus vraiment où il en était, partagé entre sa volonté de préserver Elisabeth, de conserver cette stabilité et les sentiments qu'il éprouvait pour son ami et partenaire. La situation difficile dans laquelle le jeune homme se trouvait ne facilitait pas les choses.

-Comment Neal vit-il cette affaire ?

-C'est très difficile pour lui. Parfois il semble paralyser par la peur et des cauchemars viennent hanter son sommeil. Mais je crois qu'au fond de lui c'est la colère qui domine même s'il n'arrive pas encore à l'exprimer.

-On en a eu un aperçu tout à l'heure. Je ne sais pas ce qu'il aurait fait s'il était parvenu à entrer dans la salle d'interrogatoire.

-Je ne sais pas mais je ne pense pas qu'il soit encore prêt à se retrouver face à cet homme.

Jones s'assit sur la chaise face à Peter.

-Pourtant, il avait l'air bien déterminé. Je ne pensais pas qu'il puisse se débattre autant. Si tu n'étais pas intervenu, je ne sais pas si j'aurais pu le maîtriser. Ça m'a d'ailleurs étonné qu'il accepte si facilement de rester en retrait.

-Cet épisode l'a secoué et il a encore besoin de beaucoup de repos…

Tout en disant cette phrase, Peter se rendit compte qu'il n'y croyait pas vraiment lui-même.

-Tu as demandé à ce que les caméras soient branchées dans les cellules ?

-Oui, bien sûr. Je voulais avoir ce type à l'œil.

Jones pianota un instant et des images en noir et blanc apparurent sur l'écran au fond de la salle. Peter bondit sur sa chaise en voyant Neal debout devant la cellule de Frey. Même sur ces images imprécises, il pouvait voir son ami trembler. Au moment où il s'apprêtait à se lever, ce qu'il craignait arriva, sous ses yeux. Neal s'effondra et resta immobile, allongé sur le sol.

-J'aurais dû prévoir qu'il tenterait ce genre de chose.

Sans plus attendre, les deux hommes se précipitèrent vers la cage d'escaliers. Inutile d'attendre un ascenseur. Les marches furent dévalées à toute vitesse et Jim leur lança un regard stupéfait quand il vit les deux hommes passer devant lui en courant. Peter s'agenouilla à côté de Neal, toujours inconscient alors que Jones s'assurait que la cellule était verrouillée.

Il vérifia que Neal n'était pas blessé avant de se lever pour faire face au prisonnier qui n'avait pas bougé, debout derrière les barreaux. Un sourire cruel s'affichait sur son visage et Peter hésita avant de décider s'il devait ou non ouvrir cette porte pour effacer la grimace sur ce visage.

-Qu'avez-vous fait ?

-Rien, Agent Burke. C'est lui qui est venu me voir. Mon Nicholas est venu me trouver comme quand il était enfant…Il est revenu vers moi.

-Je vous interdis de lui parler.

-Vous aussi vous avez succombé à son charme. Tout petit déjà, il avait ce regard doux et intelligent. Vous n'êtes pas le premier, Agent Burke.

Peter se détourna de cet homme, de ces mots qui lui retournaient l'estomac. Il devait se concentrer sur Neal. Jones l'avait redressé et calé contre le mur. Le jeune homme semblait peu à peu reprendre ses esprits même si ses yeux ne parvenaient pas à se fixer sur ce qui l'entourait. Peter revint s'agenouiller près de lui.

-Jones, il faut le ramener dans la salle de repos. Je ne veux pas qu'il reste avec ce type.

Les deux hommes soulevèrent sans peine le corps sans réaction de leur ami et le transportèrent jusqu'à la salle de repos. Jim les précédait pour faciliter leur progression. Le gardien se sentait coupable. Il aurait dû se douter que Neal n'avait pas vraiment la permission de parler au prisonnier mais Neal avait toujours un petit mot gentil, une attention particulière à chaque fois qu'il le croisait. Il aurait dû vérifier auprès de l'agent Burke si Neal avait le droit d'être là mais il savait la méfiance dont le jeune homme faisait l'objet et il ne voulait pas en rajouter.

Voyant le jeune homme dans cet état, il ne pouvait s'empêcher de s'en vouloir.

-Merci, Jim.

-Je suis désolé, Agent Burke. Il m'a dit qu'il devait parler au suspect. Je n'avais aucune raison de mettre sa parole en doute.

Peter s'avança vers l'employé pour tenter de le rassurer. Il avait lui-même souvent été la victime du charme version Caffrey et il ne pouvait blâmer le gardien.

-Je sais, Jim. Cet homme lui a fait du mal par le passé et je pense qu'il aurait, de toute façon trouvé un moyen de lui parler.

-Comment va-t-il ? Il semblait avoir des difficultés à s'exprimer.

-La situation est un peu compliquée.

Peter ne voulait entrer dans les détails mais il se devait d'être honnête avec cet homme qui n'avait fait que son travail.

-Neal a été enlevé et cet enlèvement s'est plutôt mal terminé pour lui. Ces derniers jours il n'était pas en vacances mais en convalescence. Cette nouvelle affaire l'a ramené dans nos bureaux un peu trop tôt.

-J'espère qu'il va vite se remettre.

Jim jeta un œil vers le canapé où Neal était allongé avant de quitter la pièce pour reprendre son poste.

Peter vint s'asseoir sur une chaise qu'il avait placée à côté du canapé.

-Neal, il faut vraiment garder un œil sur toi. Qu'est-ce qui t'a pris d'aller voir ce sale type ?

Il savait bien que le jeune homme ne lui répondrait pas mais il avait besoin d'évacuer la tension et la peur qu'il avait ressenties en voyant Neal perdre connaissance. A cet instant, une pensée irrationnelle l'avait assailli. Il avait imaginé que Frey avait trouvé le moyen de dérober une arme et qu'il avait tiré sur Neal. Cette terreur continuait à le faire blêmir.

-Jones, tu me gardes Frey derrière les barreaux jusqu'à demain.

-Tu ramènes Neal chez toi… ?

-Je pense que la journée a été bien assez longue pour lui.

-Tu as besoin de mon aide ?

-Non, ça va aller. On va attendre un peu qu'il se remette de ses émotions.

Jones quitta la pièce après avoir jeter un dernier regard vers le jeune homme qui semblait très loin de la réalité qui l'entourait.

-Neal, on va rentrer à la maison. Repose-toi un peu pendant que je vais régler deux ou trois choses.

Peter savait que Neal l'avait entendu même s'il n'obtint aucune réponse. Il avait eu très peur mais maintenant qu'il le savait hors de danger, c'était la colère qui dominait. Neal avait, encore une fois, abusé de sa confiance. Il avait utilisé l'affection que Jim avait pour lui pour détourner son attention et franchir le poste de garde.

Encore une fois, ses anciens travers avaient repris le dessus et, en refermant la porte derrière lui, Peter ne put s'empêcher de penser qu'il n'avait récolté que ce qu'il avait cherché.

Au fur et à mesure qu'il avançait vers son bureau, sa colère se dissipa un peu et il accéléra le mouvement pour ne pas laisser Neal seul trop longtemps. Après avoir récupérer le dossier qu'ils avaient commencé à constituer, il appela Mester dans son bureau.

-Je dois m'absenter pour le reste de la journée. On a suffisamment d'infos pour prolonger sa garde à vue. Je reprendrai l'interrogatoire demain et on décidera de la suite à donner à ce moment-là. Mais je pense qu'il serait intéressant de se renseigner sur Enzo Thigart et, si possible, le retrouver pour recueillir son témoignage.

-Je m'en occupe. On se retrouve ici demain matin.

Peter fut heureux de voir son collègue comprendre aussi rapidement ses intentions. Il enfila sa veste et se dirigea vers les ascenseurs. Mester le suivit.

-Votre collègue m'a dit que Nicholas avait réussi à parler à Frey. Que lui a-t-il dit ?

-Je n'en sais rien pour le moment. Neal n'était pas vraiment en état de parler mais j'ai bien l'intention de lui poser la question dès qu'il se sentira mieux.

Peter retourna dans la salle de repos où il retrouva Neal assis sur le canapé.

-Comment tu te sens ?

-Ça va.

Le ton était froid et distant et Peter y perçut cette colère qui pointait parfois dans sa voix ces derniers jours.

-Prêt à rentrer ?

Pas de réponse mais Neal se leva un peu instable sur ses jambes mais il parvint à se maintenir debout sans aide.

Il suivit Peter jusqu'à la voiture sans ajouter un mot. Il s'installa sur le siège passager, le regard dans le vide. Il sentait la tension dans le corps de Peter mais il était hors de question qu'il présente ses excuses. Il se sentait dans son plein droit. C'était de sa vie, de ses cauchemars dont on parlait. Peter pouvait être en colère mais il était prêt à répondre à ses reproches.

Arrivés devant le pavillon, Neal sortit sans attendre et se dirigea vers la porte d'entrée. Ils s'installèrent au salon et Neal comprit qu'il allait avoir droit à un sermon.

-Je peux savoir ce qui t'a pris ? Je t'avais demandé de ne pas t'approcher de cet homme mais, comme d'habitude, tu n'en fais qu'à ta tête…

Neal avait du mal à en croire ses oreilles. Il pensait qu'ils avaient dépassé ce genre de sentiments mais il se rendait compte que rien n'avait vraiment changé dans la manière dont Peter le voyait.

-On en revient…à ça… Toujours cette suspicion… Ça ne changera donc jamais.

Neal réalisa, tout en parlant que la colère l'aidait à s'exprimer de manière plus fluide. Les mots semblaient venir plus facilement.

-Neal, j'essaie juste de faire ce qu'il faut pour t'aider, te protéger.

-Peter, je n'ai pas besoin de ta protection… J'ai besoin de ta…confiance…de ton soutien… de ton…

Il s'arrêta avant de prononcer ce dernier mot. Il commençait à douter que son ami ait réellement envie de l'entendre dire qu'il avait désespérément besoin de son amour.

-Après ce que tu viens de faire, je pense, au contraire, que tu as bien besoin de ma protection. Tu as besoin qu'on te protège contre toi-même et cette tendance que tu as à essayer en permanence de te détruire.

-Comment oses-tu ? Comment peux-tu dire ça ?

Neal s'était levé. Il ne voulait pas entendre ce genre de remontrance. Il ne pouvait pas, à cet instant, laisser Peter croire qu'il avait le droit d'essayer de contrôler sa vie. Il lui devait beaucoup mais, jamais il ne laisserait quelqu'un le manipuler à nouveau…même pour son bien.

-Neal, tu as ce genre de comportement depuis qu'on a retrouvé Charlie. Regarde dans quel état tu t'es mis…

Neal se plaça devant Peter et l'agent du FBI fut parcouru d'un frisson en voyant le regard froid qu'il posa sur lui.

-Peter, je n'ai pas besoin de ce genre de relation. Je suis pas ton fils, je ne suis plus ce petit garçon qui a besoin qu'on décide pour lui de ce qui est bon ou pas.

-Cette fois c'est moi qui te pose la question…comment peux-tu dire ça ? Il y a encore quelques heures tu…tu …

Peter avait du mal à trouver ses mots. Il ne voulait pas blesser Neal mais le comportement de son ami le laissait stupéfait. Il lui reprochait de l'aider, d'être trop protecteur et, en même temps, il lui demandait de lui faire confiance, de le soutenir.

Il commença à déambuler dans la pièce.

-Neal, je ne te comprends pas. Je pensais qu'on avait trouvé un certain équilibre.

-Un équilibre… ? De quel équilibre parles-tu, Peter ? Des jours que tu passes avec moi, à m'aider à ta manière et des nuits que tu passes avec ta femme… Tu parles de cet espèce de compromis bancal qui te permets d'avoir sous le même toit, la femme qui tu aimes depuis des années et… ton jouet du moment… ?

Peter fut trop choqué pour répondre sur le moment. Il n'aurait jamais cru voir le jour où il ressentirait l'envie de frapper Neal.

Il laissa passer quelques secondes, inspira profondément.

-C'est vraiment comme ça que tu vois notre relation ?

-Je suis désolé mais je ne fais que souligner des faits, Peter. Je ne te demande rien. Je sais bien que je suis confus en ce moment et que la situation est difficile à gérer. Et je sais que je ne te facilite pas la tâche mais je pense avoir le droit de m'entretenir avec l'homme qui a détruit ma vie.

-A condition que tu n'y laisses pas la santé et que tu ne détruises pas la confiance qu'on peut placer en toi.

Neal recula d'un pas.

-Tu parles de confiance… ? Mais Peter, tu n'as jamais eu confiance en moi. Depuis le premier jour, tu passes ton temps à remettre en questions tout ce que je fais, à chercher des raisons d'avoir des soupçons, à me rappeler que je ne suis qu'un criminel.

Même si les mots faisaient mal, Peter devait admettre qu'il y avait du vrai dans ces paroles.

-J'ai parfois commis des erreurs de jugement, je l'admets mais tu ne peux pas rejeter toute la faute sur moi.

-Ce n'est pas ce que je fais Peter. J'essaie juste de faire ce que je dois pour survivre à tout ça.

-Pourquoi refuses-tu si obstinément mon aide ? Je ne comprends pas, Neal. Il n'y a pas de plan caché dans mes actions, je veux seulement t'aider.

-Non, Peter tu ne comprends pas et c'est bien mieux comme ça. Il y a des souvenirs dans ma tête qu'il vaut mieux garder cachés.

-Mais c'est en train de te ronger de l'intérieur…Regarde-toi, Neal, tu tiens à peine debout, tu ne manges que parce qu'on t'y oblige, tu ne parviens à dormir que parce qu'on glisse un somnifère dans ton repas…

Le jeune homme resta muet un long moment. Il ne s'était pas attendu à autant de franchise de la part de Peter. Celui-ci l'avait plutôt habitué à contourner les obstacles lors de leurs précédents affrontements verbaux. De plus, il savait qu'il avait parfaitement raison. Il se serait certainement complètement laissé aller si Peter n'avait pas été à ses côtés. Sa colère retombait petit à petit, à sa place apparaissait, à nouveau, ce sentiment de vide, l'impression de perdre pieds et de ne plus rien contrôler.

-Peter, je n'ai pas l'intention de m'excuser pour ce que j'ai fait.

-Je ne te le demande pas.

-Je veux une confrontation en règle avec Paddy. Je sais que je peux le faire parler.

-Non, je ne te laisserai pas faire ça.

Neal s'était attendu à cette réponse mais il avait déjà réfléchi à une parade que Peter ne pourrait contourner.

-Dis-moi, honnêtement, Peter s'il ne s'agissait pas de moi, laisserais-tu passer une telle occasion de faire parler un suspect ?

-S'il y avait une autre solution, oui.

-Mais il n'y en a pas et tu le sais aussi bien que moi.

-Nous avons retrouver une autre victime et avec son témoignage et celui de Charlie…

-Je t'interdis de demander à Charlie de témoigner…

La violence de la réaction de Neal le surprit. Le jeune homme s'était avancé vers lui, les poings serrés et il sentait bien que les gestes n'étaient pas loin de suivre la parole.

-Tu sais bien qu'on ne pourra sûrement pas l'éviter.

-Alors on trouvera un moyen. Il n'est pas question que Charlie ait à subir ça.

Peter observa attentivement son ami, celui qu'il pensait connaître. Mais il réalisait qu'il découvrait aujourd'hui une nouvelle facette de sa personnalité. Il avait un aperçu du courage et de la force de caractère dont il avait dû faire preuve pour affronter ces années de souffrance.

Il n'y avait aucun doute pour Peter, s'il tentait de faire témoigner Charlie, Neal trouverait un moyen de le soustraire à leur surveillance. D'une manière ou d'une autre et quoi qu'il lui en coûte, il protègerait son frère. Comme il l'avait fait toutes ces années.

-Le témoignage que tu penses obtenir sera démonté par n'importe quel avocat devant une cour de justice. Pour envoyer ce pourri derrière les barreaux pour longtemps, il faut des aveux. Et je peux les obtenir.

-A quel prix ? Bon sang, Neal, tu ne comprends pas que tu n'as pas à faire ça. Mais qui t'a demandé de souffrir à la place des autres… Qui a bien pu te mettre en tête que tu étais moins important que les autres ?

Neal s'assit sur le canapé, incapable de répondre à cette question. En fait, il n'y avait jamais vraiment réfléchi. Il n'avait même jamais envisagé les choses de cette manière. Toute son enfance, il avait protégé Charlie parce que c'était son devoir de frère. Charlie était plus fragile, il devait l'empêcher de trop souffrir. Puis il y avait eu tous ces autres gamins qu'il avait croisés. Il avait vu tellement de douleur et de peur dans leurs yeux.

Il ne pouvait pas supporter de voir leur innocence détruite par ces pervers. Il avait fini par se convaincre qu'il était moins douloureux pour lui de prendre les coups à leur place que de les voir s'éteindre petit à petit. Peu de choses avaient changé aujourd'hui. Il avait le même sentiment quand il voyait une victime arriver au bureau, quand il regardait Elisabeth. Et il ne pouvait avoir, à ce moment d'autre réaction que d'essayer de réparer les injustices faites à ces gens, de faire quelque chose pour voir le sourire revenir sur leur visage.

Comme il savait bien qu'il préférerait mettre sa vie en danger pour résoudre une affaire qui lui tenait à cœur, il avait conscience qu'il ferait tout pour éviter de faire de la peine à Elisabeth.

Peter vint s'asseoir à côté de lui et posa une main sur son genou.

-Neal, je ne veux pas que tu souffres. Tu as traversé des épreuves qui auraient rendu fou n'importe qui. Et aujourd'hui, tu veux encore prendre des coups à la place des autres, pourquoi, Neal ?

-Parce qu'il le faut… Je ne pourrais pas supporter de le voir faire du mal à Charlie. C'est plus fort que moi, Peter. Je suis comme ça, je n'y peux rien.

Peter n'avait sans doute jamais vu une telle sincérité dans ce regard bleu. Il avait devant lui Nicholas Seaver… Neal Caffrey sans ce masque qu'il avait mis des années à façonner et qu'il portait en permanence pour cacher ses failles et ses faiblesses. Mais il avait aussi dissimulé une force capable de supporter l'indicible, l'innommable pour épargner ceux qui l'entouraient.

-Je n'ai pas pu sauver Charlie il y a 15 ans mais je ne le laisserai pas tomber aujourd'hui. Paddy parlera si je suis là. Il a bien trop envie de m'avoir sous son contrôle…

-Il a réussi…Je me trompe… ? Durant votre entretien, il est parvenu à te faire revenir sous sa coupe. L'espace d'un instant tu es redevenu Nicholas face à son pire cauchemar.

Neal baissa les yeux. Peter le connaissait bien et il avait vu les images…la manière dont il s'était avancé vers les barreaux et, volontairement, lui tendre la main.

-Quand on vivait chez lui, il avait pris l'habitude de nous faire manger avec lui tous les soirs. On s'installait à table comme une vraie famille. Mais on savait bien comment le repas allait se terminer. Le signal était simplement une main tendue. On savait ce que ça voulait dire.

Peter eut du mal à avaler sa salive, imaginant l'horreur de ces moments, l'insécurité permanente dans laquelle se trouvaient ces enfants.

-On devait s'approcher et attendre qu'il nous dise ce qu'il voulait. Quand il a tendu sa main, à travers les barreaux, j'ai réagi comme quand j'avais 7 ans. Je ne pouvais pas faire autrement…c'était plus fort que moi…

-C'est justement pour ça que je ne voulais pas que tu le voies. Neal, tu ne peux pas contrôler tes réactions et c'est compréhensible.

-Et c'est justement pour cette raison que je devais le faire.

Ils tournaient en rond, chacun exprimant un point de vue radicalement différent. Peter sentait bien qu'il aurait du mal à faire comprendre ses appréhensions à Neal dans la mesure où le jeune homme n'avait jamais pris en compte son bien-être, faisant passer sa santé et sa vie au second plan.

-Neal, je tiens à toi… Je ne veux pas prendre le risque de te perdre.

Les mots se voulaient rassurants mais ils le blessaient aussi sûrement que l'aurait fait une lame bien acérée. Il aurait aimé hurler, lui renvoyer sa colère au visage…Tu tiens à moi…Et moi je t'aime, Peter et je comprends aujourd'hui que jamais tu ne pourras me rendre cet amour…

Il essaya de cacher, du mieux qu'il le pouvait, sa déception.

-Peter, tu ne parviendras pas à me faire changer d'avis. Soit tu m'accompagnes dans ma démarche, soit je me charge d'informer les responsables de l'enquête. Quand ils connaîtront ma véritable identité, je pense qu'ils prendront les mesures qui s'imposent sans état d'âme.

La résolution affichée par Neal faisait froid dans le dos et Peter comprit, à ce moment, qu'il venait de perdre la main et, plus grave, de blesser un ami. Ses incertitudes et ses atermoiements avaient entaché les bases de la relation qu'ils essayaient de construire.

-Je vois… Je ne suis pas certain de vouloir être le témoin impuissant de ta descente aux enfers mais je vais y réfléchir.

Peter se leva et se dirigea vers la cuisine. Il avait besoin de s'occuper, de faire quelque chose de ses dix doigts. Il se mit à préparer du thé alors qu'il n'en avait absolument pas envie. Il ne put retenir un juron lorsque la tasse lui échappa des mains, rebondit dans l'évier et finit en morceaux. En voulant rassembler les morceaux, Peter se fit une légère entaille sur le pouce.

Comme la légendaire goutte d'eau faisant déborder le vase, cette fine coupure le fit sortir de ses gonds. Les morceaux qu'il avait déjà en main finir leur course contre le mur opposé. Alerté par le bruit, Neal se précipita dans la pièce.

-Que se passe-t-il ?

Peter fut tenté de répondre vertement mais il se retint, prenant une profonde inspiration.

-Rien, juste une tasse cassée.

Voyant son ami tenir sa main enveloppée dans un torchon, Neal s'approcha.

-Tu t'es fait mal ? Laisse-moi voir…

Peter se recula vivement. Il ne voulait passer sa colère sur son ami mais il savait qu'il était à deux doigts d'exploser.

-Tout va bien…

Neal resta, les bras ballants au milieu de la cuisine alors que Peter montait les escaliers. Il finit de ramasser les morceaux de la tasse qu'il jeta à la poubelle. Puis il termina de préparer le thé.

Il s'en servit une tasse qu'il emporta sur la terrasse, attendant que Peter veuille bien se calmer. Il se saisit du carnet et d'un crayon et commença à dessiner sans vraiment réfléchir à ce qu'il griffonnait. Il sentait sa colère et sa peur le quitter au fur et à mesure que le dessin prenait forme sous ses yeux. Il laissa de côté ses idées noires, les reproches de Peter alors qu'apparaissait sur le papier le visage d'une femme qu'il ne reconnut pas immédiatement.

-Qui est-ce ?

Il n'avait pas entendu Peter qui se tenait debout derrière lui une tasse en main.

-Merci pour le thé…

-De rien.

Neal décida d'ignorer la question, de toute façon il aurait eu bien du mal à répondre. Il connaissait ce visage mais il était incapable de lui donner un nom. La seule chose dont il était certain c'était qu'il le rassurait et lui donnait envie de sourire.

Il savoura son thé en silence, ravi que Peter ne tente pas d'entretenir la conversation. Les yeux rivés sur le portrait qu'il venait de réaliser, il cherchait dans ses souvenirs de qui il pouvait bien s'agir. Après de longues minutes de réflexion infructueuse il abandonna et se dit que, comme d'habitude, les souvenirs reviendraient à la surface à un moment où à un autre.

Il sentait le regard de Peter posé sur lui et il savait que son ami allait tenter de reprendre leur conversation au point où ils l'avaient laissé.

-Qui est-ce ?

Le jeune homme sourit. Il pouvait presque sentir l'appréhension et l'hésitation dans la voix de Peter qui était pourtant d'habitude si sûr de lui. Cette situation le bousculait dans ses certitudes.

Pour l'agent du FBI, il y avait les gentils et les méchants…C'était un peu réducteur comme interprétation mais Neal l'avait souvent vu prendre des décisions étonnantes et contraires à la logique au nom de principes dépassés. Avoir des valeurs et les défendre était une bonne chose, surtout dans ce métier mais le monde dans lequel Neal évoluait n'était pas le même. Et il savait que Peter ne parviendrait, sans doute, jamais à le comprendre.

-Je ne sais pas.

-Tu dessines le portrait d'une magnifique jeune femme et tu ne sais pas qui c'est… ?

-Je fais des tas de choses bizarres ces derniers temps. Tu ne devrais pas trop t'en étonner.

Neal se leva sans ajouter un mot. Une fois dans la cuisine, il réalisa que Peter l'avait suivi.

-Alors c'est comme ça que ça va se passer maintenant… ? Dès que je vais te poser une question qui ne te plait pas, tu vas t'enfuir…

-Je ne m'enfuis pas… Je voulais juste me servir une autre tasse de thé.

Neal était un peu étonné par l'agressivité, à peine voilée de son ami.

-Très bien…Mais tu évites quand même soigneusement de me répondre.

-Peter, je n'ai pas envie de poursuivre cette discussion avec toi… tu es en train de chercher un prétexte pour t'en prendre à moi et je ne rentrerai pas dans ton jeu. Cette femme fait sans doute partie de mon passé mais je ne me souviens pas de qui il s'agit.

-Pratique…Une mémoire sélective…

Neal serra les dents pour ne pas répondre. Il comprenait la frustration et la colère de son ami mais il ne pensait mériter une telle méchanceté. Peter réalisa qu'il était allé trop loin mais sa fierté l'empêchait de le reconnaître.

-Oui, tu as raison, Peter. C'est très pratique. Ça pourra toujours me servir d'excuse devant un juge… Désolé, Votre Honneur, je ne me rappelle pas bien…Ma mère m'a abandonné quand j'avais à peine 3 ans … et quelques années plus tard, une voiture m'a renversé… Est-ce que tu crois que c'est une excuse suffisante, Peter…

Tout en parlant, Neal s'avança vers Peter pour se retrouver à quelques centimètres de lui.

-Sinon je pourrais peut-être rajouté que j'ai passé une partie de mon enfance enfermé dans une cave à attendre que des types viennent me chercher pour me taper dessus ou me mettre dans leur lit… Mais ça fait peut-être trop, on va croire que j'exagère…

Sans attendre de réponse, il retourna s'asseoir sur la terrasse. Les yeux fermés, il prit quelques minutes pour se calmer et faire redescendre son rythme cardiaque. Il avait parlé d'un ton très calme mais ce n'était qu'une façade. Il bouillonnait à l'intérieur de rage et de terreur mêlés. Il se sentait tellement seul, à cet instant, qu'il n'avait plus qu'une envie, retourner auprès de Charlie et lui demander de lui raconter une histoire, comme quand ils étaient enfants. Il voulait juste laisser la voix de son frère le bercer et effacer cette douleur.

Il eut du mal à ne pas sursauter en sentant la main de Peter se poser sur son épaule. Ce contact lui était tout aussi désagréable que les mots qu'il l'avait entendu prononcé quelques secondes auparavant.

-Je suis désolé, Neal.

-Mon nom est Nicholas.

Il ne savait pas bien pourquoi il ressentait le besoin de s'entendre appeler par ce nom.

-Pour moi, tu seras toujours Neal.

-C'est bien ça le problème, Peter. Pour toi je serai toujours Neal Caffrey, le criminel que tu as envoyé derrière les barreaux.

Même sans le regarder, Neal pouvait voir Peter lever les yeux au ciel comme à chaque fois qu'il lui rappelait les mots qu'il avait lui-même utilisés.

-Je ne pense pas réussir à t'appeler Nicholas.

-Pourquoi, Peter ?

En posant cette question, Neal se retourna pour faire face à son ami.

-Je te l'ai dit, pour moi tu es Neal…C'est tout, il n'y a pas d'autres explication à chercher.

-Tu as vu le dossier, Peter. Tu as vu les photos. Ce gamin, c'est bien moi. Il y a bien plus de Nicholas Seaver en moi que de Neal Caffrey.

-Tu ne peux pas dire ça. Ces dernières années ne comptent pas pour rien…

-Je ne cherche pas à nier ce que j'ai pu faire, ni à me trouver des excuses. Mais tout ce qu'est j'ai pu faire a été dicté par ce que Nicholas a vécu.

Peter n'était pas certain de comprendre et il était surpris de voir avec quelle lucidité son ami analysait la situation. Son comportement avait quelque chose de déroutant. Un moment, il semblait au bord d'un gouffre sans fond, près à sombrer et à d'autres moments, il avait un recul stupéfiant et une capacité d'analyse plutôt surprenante.

-Je dois avouer que je suis un peu perdu, Neal. Tu dois me laisser un peu de temps pour digérer tout ça.

Neal hocha la tête.

-Je suis d'accord, tu es bien trop impliqué pour diriger cette enquête. Je pense que tu devrais laisser Mester s'en occuper. Et je pense aussi qu'on devrait garder un peu nos distances.

-De quoi tu parles exactement ?

-Tu le sais très bien Peter. Je n'aurais pas la force de combattre sur deux fronts à la fois.

Peter avait souvent été perdu devant les raisonnements de son ami. Neal avait une intelligence hors du commun et parfois, il oubliait que les personnes autour de lui ne pouvaient le suivre et tout comprendre à demi-mot.

-Tu veux retourner à l'appartement ?

-Pas vraiment… Mais si tu préfères…

-Non… Bien sûr que non…

-Tu ne peux pas être mon ami, l'homme chargé de mener cette enquête et mon protecteur en chef…

-Seulement ami… ?

Neal baissa les yeux. Ce qu'il s'apprêtait à dire lui était très douloureux mais il devait être honnête avec lui-même et il valait mieux clarifier les choses avec Peter.

-Oui, Peter…Amis…

-Je vois…

-Non, tu ne vois pas mais tu comprendras mieux, un jour, je l'espère.

-Et comment tu vois la suite, exactement ? On laisse Mester s'occuper de la suite de l'enquête. Tu auras ton face à face avec ce monstre et… ?

-Et j'espère que tu seras là pour me soutenir.

Peter sentait à nouveau la colère l'envahir. Comment pourrait-il accepter ça ?

-Tu me demandes de rester à l'écart et d'assister… à quoi, au juste ?... Ton suicide… ? C'est ça, Neal…C'est ça que tu cherches à faire… ?

-J'y ai pensé mais je veux le voir derrière les barreaux d'abord…