Chapitre 33.
Quand Elisabeth rentra du travail, elle trouva son mari, installé sur le canapé du salon, un dossier en main… dossier qu'il ne semblait pas réellement lire.
-Bonsoir, Chéri. Comment s'est passée ta journée ?
Voyant la moue triste et résignée sur le visage de Peter, elle comprit vite que tout ne s'était pas vraiment déroulé comme il l'aurait espéré.
-Où est Neal ?
-En haut, il avait besoin de se reposer.
Elisabeth se débarrassa de son manteau avant de venir s'asseoir auprès de son mari.
-Tu veux me raconter ce qui s'est passé ?
Elle avait appris au fil des années à ne pas se montrer trop exigeante. Peter se confiait à elle mais il avait besoin de le faire à son rythme, au moment où il l'avait décidé.
-On a arrêté Patrick Frey et Neal n'a rien trouvé de mieux que d'aller lui parler.
Elisabeth grimaça en imaginant ce que ça avait dû être pour le jeune homme de se tenir devant cet homme.
-Inutile de te dire que je lui avais demandé de rester à l'écart et de ne surtout pas s'approcher de lui.
-Il l'a reconnu ?
-Oui, cet odieux personnage s'est même permis de faire dans le sentiment, la larmiche à l'œil. J'aurais aimé avoir quelques minutes en tête à tête avec lui.
-Comment va Neal ?
-Difficile à dire. Il pense qu'il est le seul à pouvoir faire parler Frey et il veut que je me retire de l'affaire.
Elisabeth ne put retenir un soupir de soulagement en constatant que leur ami avait enfin réalisé que Peter devait garder ses distances avec cette affaire.
-Tu penses que c'est ce que je devrais faire ?
-Je pense que tu devrais laisser Neal prendre ses décisions et respecter ses choix.
-Même si je pense qu'il va droit à sa perte… J'étais un peu en colère tout à l'heure mais quand je lui ai demandé s'il cherchait à se suicider… sa seule réponse a été de dire qu'il voulait d'abord voir cet homme derrière les barreaux…
Elisabeth eut la même réaction que Peter en entendant ces paroles, elle fronça les sourcils. Elle aurait aimé pouvoir relativiser et trouver les mots pour rassurer Peter. Mais elle avait, elle aussi, l'impression que Neal s'était attribué une mission et qu'une fois cette mission terminée, il lui faudrait trouver une raison de continuer à vivre et à se battre.
-Ça ne veut pas dire qu'il a l'intention de mettre fin à ses jours. Je suis certaine qu'il n'abandonnera pas Charlie.
-A part s'il est certain qu'il sera en sécurité.
Peter avait passé les dernières heures à tourner et retourner les mots de Neal dans sa tête et la conclusion à laquelle il était arrivé ne lui plaisait pas.
-Je sens bien qu'il y a autre chose, Peter. Qu'a-t-il dit d'autre ?
Après quelques secondes d'hésitation, il se décida à tout lui dire.
-Il m'a demandé de garder mes distances.
Que devait-elle répondre à ça ? Elle n'était sans doute pas la personne la plus objective pour analyser la situation.
-Et qu'en penses-tu ?
-Pour être honnête, je n'en sais rien. Je n'ai pas été juste avec lui et j'ai dit des choses qui dépassaient ma pensée… Et je ne suis pas certain qu'on puisse surmonter ça.
Elisabeth aurait voulu ne pas se réjouir mais elle devait avouer qu'elle se sentait soulagée de voir Neal faire les choix qu'elle voulait lui voir faire. A l'heure du diner, Peter monta voir si Neal voulait descendre manger quelque chose mais il le trouva endormi et préféra le laisser se reposer.
Il avait des sentiments partagés sur les événements de la journée. Il était toujours en colère mais la déception commençait à prendre le dessus. Il avait cru que Neal et lui avaient franchi un cap dans leur relation et qu'ils pourraient laisser le passé derrière eux mais cela semblait maintenant impossible.
Ne parvenant pas à dormir, Peter redescendit au salon au beau milieu de la nuit. En regardant par la fenêtre, il sursauta en distinguant une silhouette, assise dans l'herbe du jardin. Il se munit d'un rouleau à pâtisserie avant de se rendre compte qu'il était ridicule et de reposer l'ustensile dur la table. En s'avançant vers la personne assise dans son jardin, il reconnut Neal. Le jeune homme portait seulement un bas de survêtement et Peter frissonna en le voyant aussi peu vêtu.
-Neal, mais que fais-tu là au milieu de la nuit ? Tu vas attraper froid.
-J'avais besoin d'air frais.
Peter s'assit à son tour dans l'herbe.
-Envie de compagnie ?
Neal se tourna vers lui et même dans la faible clarté de la lune, son sourire fit bondir son cœur dans sa poitrine.
-C'est ton jardin…
-C'est vrai mais je peux aussi respecter ton besoin de solitude.
-La solitude n'est jamais vraiment un choix. L'être humain est un animal profondément social.
Décidément, Peter ne pouvait s'empêcher de noter à quel point son ami avait changé en quelques jours.
-C'est sur la sociabilité de l'être humain que tu médites, en plein milieu de la nuit, assis à moitié nu dans mon jardin.
Neal sembla réaliser seulement à cet instant qu'il était, en effet, très légèrement vêtu.
-Non, pas tout à fait. A vrai dire j'essayais surtout de ne pas réfléchir.
-Pas facile…
-Non, en effet.
Les deux hommes restèrent un long moment silencieux. Peter commençait sérieusement à sentir la fraîcheur de la nuit mais Neal ne semblait pas prêt à rentrer.
-Tu devrais remonter te coucher, Peter. Il est déjà tard et je suis sûr que tu as beaucoup de travail demain.
-Non, de toute façon, je n'arriverai certainement pas à me rendormir.
-Des soucis ?
Peter faillit s'étouffer en entendant ce commentaire mais quand il se tourna vers Neal, il vit ce sourire taquin qu'il avait si souvent vu plaqué sur son visage.
-Non, rien de particulier. La routine…
Neal redevint soudain sérieux et ses épaules se courbèrent. Peter réalisa une nouvelle fois à quel point il était fragilisé par les derniers événements et que sa bonne humeur passagère se voilait très vite pour laisser place à cette tension permanente qui semblait prendre possession de tout son corps.
-J'aimerais te dire de ne pas te faire de souci, de ne pas t'inquiéter…
-Je ne vois pas comment je pourrais ne pas m'inquiéter.
-Je sais, Peter et je suis vraiment désolé de devoir te faire vivre ça. Tu aurais peut-être mieux fait de me laisser finir ma peine derrière les barreaux. Tous ces souvenirs seraient restés enfouis…
Neal ne termina pas sa phrase, un nœud au fond de la gorge l'empêchait d'aller au bout de son hypothèse.
-Tu regrettes que je sois venu te chercher ?
-Je ne sais pas… Non, bien sûr que non. La vie que tu m'as offerte pendant toutes ces années valait la peine. Non, Peter, aucun regret…Et toi ?
La question avait été posée du bout des lèvres tant la réponse lui faisait peur. Il était évident, pour lui, que Peter regrettait de l'avoir sorti de prison. Il l'avait, certes, aidé sur quelques affaires mais cela valait-il les sacrifices qu'il avait dû faire en échange.
-Parfois je me dis que je n'aurais pas dû t'arrêter la première fois. C'est difficile à admettre pour moi mais je crois qu'au fond de moi, je savais que te mettre en cage signifierait te priver d'une partie de toi-même. Mais je suis un agent du FBI avant tout et, même si les conséquences sont parfois difficiles à assumer, je ne veux pas m'écarter des valeurs qui m'ont fait choisir ce métier.
-J'ai été heureux que ce soit toi…qui m'arrêtes. En fait, je crois que j'en avais un peu marre de courir.
Peter sourit, il avait eu, lui aussi, l'impression de voir un certain soulagement sur le visage du jeune homme le jour où il lui avait passé les menottes. Et si Kate n'avait pas mis fin à leur relation, il aurait probablement fini de purger sa peine sagement.
-Mais, pour répondre à ta question… Non je ne regrette absolument rien de notre collaboration. Si je devais recommencer, il y a sûrement certaines choses que je ferais différemment mais, dans l'ensemble ces dernières années ont été très positives.
-Je suis content de l'entendre. J'espère que ton prochain consultant te donnera moins de soucis. Ce n'est pas conseillé à ton âge de rester assis dans la l'herbe fraîche, au milieu de la nuit…
Le ton se voulait léger et la petite allusion à son âge semblait là pour faire oublier la première partie de sa phrase.
-Mon nouveau consultant ? Pourquoi aurais-je besoin d'un nouveau consultant ? Tu as prévu d'aller quelque part ?
Le regard de Neal se perdit dans la nuit et Peter sentit qu'il n'obtiendrait pas de réponse franche. Il avait, encore une fois, ce sentiment que son ami savait que les choses ne pourraient plus jamais être les mêmes et il semblait encore indécis quant au rôle qu'il allait pouvoir jouer dans cet avenir incertain. Avait-il seulement envie d'y jouer un rôle quelconque ? C'était la terrible question qui avait tenue Peter éveillé une bonne partie de la nuit.
-Je ne sais pas sur quoi cette enquête va déboucher mais ce que je sais c'est que je ne pourrais pas reprendre la place de Neal Caffrey comme si rien ne s'était passé.
-Je peux aussi travailler avec Nicholas Seaver.
-Mais je ne suis pas certain que la place de Nicholas soit dans les bureaux du FBI. A vrai dire je ne suis pas sûr qu'il y ait vraiment une place pour moi ici.
-Bien sûr que si. Neal tu m'as demandé tout à l'heure d'être un ami pour toi…Je le suis… sans condition et sans arrière pensées… Ta place est ici, avec nous… avec Charlie.
Neal inspira profondément et tendit la main vers Peter.
-Merci, Peter.
Peter saisit cette main tendue.
-Tu es gelé, Neal… Il vaut mieux rentrer. On pourra continuer cette discussion à l'intérieur.
Les deux hommes se levèrent et Peter tenta de cacher une grimace de douleur lorsque son genou droit craqua. Rester assis en tailleur à même le sol n'était vraiment plus de son âge.
Une fois à l'intérieur, Peter attrapa la couverture posée sur le canapé et la glissa sur les épaules de Neal qui, malgré ce qu'il voulait faire croire, tremblait de froid. Peter prit place à côté de lui, bien décidé à continuer leur conversation.
-Je pense vraiment ce que je viens de te dire. Tu as ta place avec nous. Et je ne parle pas seulement du travail. Quoi que tu décides de faire, nous serons là pour te soutenir et t'aider.
-La décision ne m'appartient pas vraiment. J'ai encore quelques années à faire que ce soit comme consultant ou comme prisonnier. Et je ne suis pas sûr que le FBI voudra poursuivre ce contrat quand ils sauront ce qui m'est arrivé.
Peter aurait dû se douter que Neal avait déjà envisagé toutes les possibilités. Lui-même s'était posé la question de l'avenir de son ami au sein de l'équipe mais il avait balayé ses doutes d'un revers de la main, pensant qu'ils trouveraient une solution le moment venu.
-Tu as quand même ton mot à dire et tu sais que je ferais tout ce que je peux pour que tu restes dans l'équipe… si c'est ce que tu souhaites.
Peter s'était attendu à une franche approbation mais Neal semblait hésiter.
-Tu ne penses pas sérieusement mettre fin à ton contrat et retourner en prison.
Neal savait que sa réaction serait difficilement compréhensible par son entourage mais, après ce qu'il venait de vivre, il y avait quelque chose de rassurant à l'idée de se retrouver derrière les barreaux. Certes, sa liberté de mouvements, même relative, allait lu manquer mais, d'un autre côté, l'environnement carcéral avait des règles claires qui laissaient peu de place au risque et aux imprévus.
-Je ne sais pas, Peter. Au moins, là-bas, je n'aurais plus besoin de réfléchir, je n'aurais plus à me soucier de tout ce qui m'entoure.
S'il n'avait pas vu avec quel sérieux Neal avait prononcé ces mots, il aurait cru à une plaisanterie. Il avait conscience des épreuves qu'il traversait mais il ne pensait pas qu'il en était au point de souhaiter un retour en prison.
-Neal, je ne prétends pas comprendre ce que tu vis mais tu n'es plus seul à présent. Nous sommes là pour t'aider à traverser ces moments difficiles, pour t'aider à reconstruire ta vie…
-Je sais, Peter et, crois-moi, j'essaie de me raccrocher à cette idée de toutes mes forces.
-C'est bien…Continue et dans les moments de doute, n'hésites pas à venir m'en parler.
-C'est noté…
Neal avait dit à Peter ce qu'il voulait entendre mais il avait pris la décision de laisser son ami un peu à l'écart de sa vie, de ses sentiments. Il allait se concentrer sur Paddy et sur l'enquête…Pour la suite, il verrait plus tard.
-Je vais remonter me coucher et essayer de dormir un peu. Tu devrais en faire autant.
Neal secoua la tête, ne bougeant pas du canapé et Peter réalisa qu'il ne lui avait pas dit pourquoi il ne parvenait pas à dormir.
-Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu as fait un mauvais rêve ?
-Non, ce n'est pas ça… Va dormir, je vais rester un peu ici…
Après s'être levé, Peter reprit sa place sur le canapé.
-Neal, s'il te plaît…
-Charlie n'est plus là…
Neal pointa un doigt sur sa tempe. Le geste accompagnant ses propos permit à Peter de comprendre que son ami parlait des voix dans sa tête. Il ne savait pas s'il devait s'en alarmer ou, au contraire, s'en réjouir. Mais Neal semblait perturber par cette disparition.
-C'est peut-être normal, maintenant que tu l'as retrouvé. Depuis quand ?
-Je ne l'ai remarqué que lorsqu'on est rentré.
Peter ne put s'empêcher de remarquer la coïncidence entre la disparition des voix et celle de ses difficultés d'élocution. Il n'était pas médecin mais le lien semblait évident.
-C'est ce qui t'empêche de dormir ?
-Charlie passait son temps à raconter des histoires… Je m'endormais toujours en écoutant sa voix. Je crois que ce vide me perturbe et m'inquiète un peu.
Peter lui prit la main.
-Tu veux que je te raconte une histoire ?
Il aurait été tellement facile de dire oui, de se laisser aller, la tête sur son épaule. Mais Neal avait pris une décision et il devait s'y tenir. Il retira sa main et se leva.
-C'est gentil, Peter mais je dois juste m'habituer au silence.
Sans attendre de réponse, Neal se dirigea vers l'escalier. Peter le rattrapa au moment où il posait le pied sur la première marche ses bras enlaçant sa taille.
-Pourquoi tu me repousses ? Je pensais qu'on avait dépassé tout ça.
La pièce autour d'eux était sombre, le silence de la maison faisait résonner les paroles de Peter. Neal essaya de ne pas paniquer… Il s'agissait de Peter, son ami…Il n'avait pas l'intention de lui faire du mal… Mais il ne parvenait pas à chasser cette sensation de malaise. Il se sentait pris au piège, incapable de bouger, d'échapper à cette étreinte.
-Neal, j'ai besoin de toi…
Il ne parvenait pas à répondre, paralysé par la peur. Il n'était plus certain de savoir où il se trouvait, plus tout à fait sûr de reconnaître cette voix qui murmurait à son oreille. Peter ne sentit pas immédiatement que quelque chose n'allait pas mais, devant le manque de réaction de son ami, il commença à avoir des doutes et relâcha son étreinte.
Pensant que Neal ne lui donnerait pas de réponse, Peter commença à monter les escaliers, la déception l'étreignant. Il avait entendu les propos de son ami un peu plus tôt mais il avait cru que cette attitude distante n'était qu'une façade. Ce n'est qu'en arrivant en haut des escaliers qu'il réalisa que le jeune homme n'avait pas bougé. Il redescendit quelques marches avant de s'apercevoir de la main droite de Neal crispée sur la rampe.
-Neal, tu ne montes pas te coucher ?
Face à l'absence de réponse, Peter finit par s'approcher et, même dans l'obscurité, il remarqua la pâleur du visage. C'est à ce moment que Peter comprit ce qui venait de se passer. Il avança une main vers Neal mais arrêta son geste se souvenant de ce son ami lui avait raconté.
Son cœur se serra quand il vit le jeune homme pencher la tête vers la droite, les lèvres serrées. Les larmes coulant sur son visage, il semblait essayer désespérément de résister à ce qu'il prenait pour un appel. Un cri de détresse s'échappa de ses lèvres et Peter dut prendre sur lui pour ne pas se précipiter et prendre son ami dans ses bras. Il ne savait pas comment Neal réagirait mais il se doutait qu'il ne se rendrait même pas compte qu'il s'agissait de lui et non de son tortionnaire.
Il hésita longtemps face à la détresse de l'homme face à lui. Il n'avait pas pensé un instant que ce geste, cette étreinte pourrait causer un tel stress.
-Neal, tout va bien. Personne ne va t'obliger à faire quoi que ce soit. Tu peux monter dans ta chambre et te coucher…
Toujours pas de réponse. Peter tendit la main pour allumer la lumière du couloir. Il découvrit à ce moment l'expression de douleur sur ce visage mais aussi le sang qui s'écoulait de sa lèvre. Neal s'était mordu jusqu'au sang pour retenir ses sanglots.
Il était très tôt mais Peter savait qu'une seule personne parviendrait à ramener Neal à la réalité, à le rassurer suffisamment pour qu'il accepte de se détendre.
-Nicholas…Tu veux bien monter dans ta chambre ?
Peter eut du mal à prononcer ce prénom mais il comprit qu'il avait fait le bon choix quand Neal secoua la tête en guise de réponse. Peter remonta les escaliers et pénétra dans la chambre qu'il partageait avec Elisabeth.
Il alluma la lumière et posa une main sur l'épaule de sa femme.
-Chérie…
La jeune femme ouvrit lentement les yeux mais, en voyant son mari, elle comprit que quelque chose n'allait pas. Elle se redressa dans le lit, réveillée par un sentiment d'urgence.
-Qu'est-ce qui se passe ?
-Neal ne va pas bien. Il faut que tu ailles jusqu'à l'hôpital chercher Charlie.
-Peter, je ne peux pas débarquer en plein milieu de la nuit pour faire sortir un patient de l'hôpital.
-Je vais appeler Jones pour qu'il te retrouve là-bas.
Elisabeth doutait que ce que Peter demandait soit réalisable mais elle sentait que son mari ne prenait pas cette décision à la légère. Elle comprit en descendant les escaliers quand elle vit Neal assis sur les marches, recroquevillé sur lui-même, les bras autour de ses genoux. Le jeune homme tremblait, agité de sanglots qu'il tentait de retenir. Peter se rejoignit sa femme, immobile devant la porte d'entrée. Elle avait prit le temps d'enfiler un manteau long et ses clés de voiture.
-Jones te retrouve à l'hôpital. La version officielle est que nous devons mettre Charlie en sécurité.
Peter s'approcha de sa femme et l'enlaça, déposant un léger baiser sur ses lèvres.
-Je reviens vite.
-Merci…
Elisabeth quitta la maison et Peter se retourna vers son ami. Il savait que tout ce qu'il pourrait faire ne ferait qu'aggraver la situation. Il se contenta de déposer une couverture sur les épaules de Neal. Il le vit frissonner quand il s'approcha. Il décida de s'asseoir sur les marches à côté de Neal tout en gardant une certaine distance.
-Ça va aller mon grand. Charlie va venir te retrouver.
Les minutes qui suivirent lui parurent interminables. Il savait que même avec l'appui de Jones, Elisabeth aurait du mal à convaincre le personnel hospitalier de laisser sortir Charlie. Mais il savait aussi qu'elle trouverait les mots pour arriver à ses fins. Il sourit en pensant à la colère à laquelle le personnel soignant allait être confronté.
Durant ces longues minutes d'attente, Neal ne fit aucun mouvement, sa main fermement agrippée au barreau de la rampe d'escalier. Si quelqu'un avait essayé de le faire bouger de là, il aurait sans doute eu beaucoup de mal à lui faire lâcher ce barreau. Peter pouvait voir ses articulations blanchies par la pression.
-Charlie est en route. Tu vas pouvoir te reposer… Vous allez pouvoir rester tous les deux.
Peter avait l'impression de parler dans le vide mais, peut-être qu'au fond de lui, Neal l'attendait ou sentait sa présence à ses côtés.
Peter se leva brusquement en entendant la voiture se garer devant la maison. Il sortit et fut soulagé de voir Charlie assis à l'arrière du véhicule. Jones conduisait et il se précipita vers Peter.
-Que s'est-il passé ? Elisabeth m'a dit que Neal était en état de choc.
-Après la journée qu'il a vécu, il ne parvenait pas à dormir… Je crois qu'il a eu une sorte de flash-back.
Peter ne voulait entrer dans les détails, pas maintenant. L'urgence c'était Neal et rien d'autre. Peter s'avança vers Charlie qui avait ouvert la portière.
-Peter, je vais avoir besoin d'un peu d'aide pour marcher.
Entouré de Peter et de Jones, Charlie parvint à marcher jusqu'à l'entrée. Elisabeth leur ouvrit la porte et Charlie n'eut pas besoin de poser de questions pour comprendre ce qui s'était passé. Il avait souvent vu son frère dans cet état.
Neal passait parfois de longues heures, prostré, sanglotant parfois, ne laissant personne le toucher. Seul Charlie pouvait l'approcher dans ces moments. Il mettait des heures, parfois des jours avant d'être capable de parler à nouveau. Charlie savait quoi faire. Il demanda à Peter de l'aider à s'asseoir à côté de son frère.
Peter observait silencieusement les deux frères. Cette ressemblance était toujours aussi troublante. Les voir côte à côte, assis presque dans la même position était particulièrement déroutant pour Peter. Charlie s'était penché vers Neal et lui parlait à voix basse. Les trois amis restèrent muets face à cette scène étonnante, attendant une réaction, un signe que la présence de Charlie à ses côtés avait un effet positif sur leur ami.
Peter faillit se précipiter vers Charlie quand il le vit tendre la main vers son frère par peur de la réaction que Neal pourrait avoir. Mais il fut surpris de voir Neal se détendre quand la main de son frère se posa sur son bras.
-Tu veux bien venir avec moi, Nick ?
Après de longues secondes d'hésitation, la main droite de Neal se desserra et Peter laissa un soupir de soulagement s'échapper. Il comprit qu'il avait eu raison d'envoyer Elisabeth et Jones chercher Charlie. Même si le jeune homme avait les traits tirés et de profonds cernes sous les yeux, il paraissait plus détendu en la présence de son frère.
Charlie leva les yeux vers Peter.
-Je ne pense pas qu'il accepte que vous le touchiez mais je vais avoir besoin de votre aide. Sa chambre est à l'étage ?
-Oui... Comment voulez-vous procéder ?
Charlie avait toujours une main sur le bras de Neal.
-Nick… Tu veux bien me donner la main ?
Peter soutint Charlie qui tenait fermement la main de Neal dans la sienne. Ils gravirent lentement les quelques marches menant à l'étage. En arrivant devant la porte, Neal eut un mouvement de recul, ne voulant pas entrer dans la pièce. Peter était surpris par sa réaction et il se tourna vers Charlie.
-Nick, tout va bien. On va juste rentrer dans la chambre. Il n'y a aucun risque.
Neal persistait à ne pas vouloir avancer et commença à s'agiter. Charlie savait trop bien quel cauchemar lui revenait à l'esprit à ce moment précis. Il sentit, lui-même, la nausée lui serrait l'estomac en pensant à cette angoisse à chaque fois qu'on les menait vers une nouvelle chambre inconnue. Charlie fit signe à Peter de se reculer et il se plaça devant son frère. Ses jambes affaiblies par des années d'immobilité forcée peinaient à le maintenir debout mais il avait promis à son frère qu'il serait là pour le protéger et il entendait bien tenir sa promesse.
-Nick, il n'y a que nous deux ici… Personne ne te fera de mal.
-Tu es sûr ?
La petite voix qui posa cette question à Charlie bouleversa Peter.
-Oui, je suis certain.
Charlie s'approcha doucement mais il trébucha et il aurait certainement chuté si Neal ne l'avait pas rattrapé.
Les deux frères finirent assis sur la moquette, serrés l'un contre l'autre. Neal avait repris son rôle de grand frère protecteur.
-Charlie, tu as mal ?
-Non, je suis un peu fatigué.
Peter ne savait pas quoi faire. Il était à l'origine de ce désastre et il était incapable de trouver sa place dans ce tableau. S'il s'approchait il était plus que probable que Neal redevienne méfiant mais il voyait bien que Charlie allait avoir besoin de son aide pour finir de marcher jusqu'au lit.
Jones et Elisabeth étaient montés à leur tour et ils observaient, tout aussi indécis que Peter, la scène devant eux. Ils furent encore plus étonnés lorsqu'ils virent Neal se lever et soutenir sans difficulté apparente son frère jusqu'à la chambre, passant à côté de Peter sans même le voir. Une fois à l'intérieur, Neal referma la porte laissant les trois amis stupéfaits et incapables de réagir durant de longues secondes. Jones fut le premier à reprendre ses esprits.
-Peter…tu penses que ça va aller ?
-J'espère... Maintenant qu'ils sont ensemble, ça devrait aller.
Elisabeth entra dans leur chambre pour passer une veste et ressortit, prenant la main de Peter dans la sienne.
-Je suppose qu'il n'est pas envisageable de retourner se coucher…Je vous propose un petit déjeuner amélioré.
Peter hésita un moment, le regard tourné vers la porte de la chambre d'amis. Il finit par suivre Elisabeth et Jones qui accepta volontiers un bon café. Les trois amis s'installèrent à la table de la cuisine. Aucun d'eux n'était certain d'avoir vraiment compris ce qui s'était joué sur leurs yeux.
Jones était un peu perdu. Le coup de téléphone de Peter l'avait surpris en plein sommeil mais il n'avait pas perdu de temps en questions inutiles comprenant l'urgence de la situation. En arrivant dans ce couloir, il avait bien cru qu'ils ne parviendraient pas à provoquer une réaction chez son ami. Neal paraissait terrorisé et Jones avait eu du mal à reconnaître le jeune homme confiance qu'il avait côtoyé tous ces années.
Mais la présence de Charlie avait tout changé. Rien qu'en lui parlant, il avait recréé ce lien qui les avait uni enfants et qui leur avait permis de faire face au pire. Mais très vite Neal avait repris son rôle et Jones avait réalisé que cette scène s'était probablement déjà produite.
Le silence s'était installé autour de la table, chacun, le regard plongé dans sa tasse de café. Ils semblaient encore tous les trois sous le choc mais un seul d'entre eux savait vraiment ce qui avait provoqué cette crise et la culpabilité rongeait Peter.
