Chapitre 34.
Jones retourna chez lui pour prendre un peu de repos. Elisabeth fit la même chose laissant Peter seul sur le canapé, plongé dans ses réflexions. Sa femme ne lui avait pas posé de questions et il s'était bien gardé de tout lui raconter. Il attendait avec appréhension que Neal se réveille. La discussion qu'il avait prévu d'avoir avec lui ne lui faisait absolument pas plaisir. Mais il devait être sûr, il devait comprendre ce qui avait autant choqué son ami.
Il n'eut pas longtemps à attendre avant de voir quelqu'un descendre les marches. Il reconnut la démarche de Neal et se redressa un peu sur le canapé. Il était tôt et la lumière du jour pointait à peine à travers la fenêtre. Neal s'arrêta en bas des escaliers comme s'il hésitait à pénétrer dans la pièce où Peter se trouvait.
-Tu peux venir… Ne t'inquiètes pas, je ne bougerai pas de là.
Le jeune homme ne répondit pas mais il marcha, tête baissée vers la cuisine. Fidèle à sa promesse, Peter ne bougea pas. Aux bruits provenant de la cuisine, il comprit que Neal s'était servi quelque chose à manger. Il n'avait rien mangé la veille et les émotions fortes ont tendance à vous ouvrir l'appétit.
Neal s'était installé à table, mangeant du bout des lèvres un yaourt. Il s'était réveillé tenant la main de Charlie, se rappelant à peine de ce qui s'était passé. Il avait cependant suffisamment de souvenirs pour se rappeler des bras de Peter autour de sa poitrine, son souffle dans son oreille. Il frémissait encore en repensant à ce qu'il avait ressenti à ce moment-là. Cette peur irrationnelle, cette impression de n'avoir aucune issue, aucune échappatoire.
Il savait que Peter l'attendait au salon, probablement près à lui poser des dizaines de questions…questions auxquelles il n'avait aucune envie de répondre. Mais il ne pouvait pourtant pas passer les prochains jours à se cacher et à éviter toute conversation. Il se sentit un peu plus rassuré quand il vit Charlie s'avancer vers lui. Il avait l'air particulièrement fatigué et Neal s'en voulait d'être à l'origine de sa sortie prématurée de l'hôpital.
-Je te prépare un café, un thé ?
-Je veux bien un café.
Charlie regarda son frère s'activer. Il avait passé de longues minutes à lui parler avant qu'il finisse par s'endormir. Ils avaient encore beaucoup de choses à se dire mais ils avaient vite retrouvé leurs marques. Comme lorsqu'ils étaient enfants, Nick l'avait aidé et, en échange, Charlie lui avait offert ses bras pour le réconforter et le rassurer.
-Tu as puni Peter au salon ?
Neal posa une tasse fumante sur la table et adressa un sourire complice à son frère.
-Non, pas vraiment…
-Tu veux bien m'expliquer ce qui s'est passé cette nuit ?
Peter était toujours assis mais il entendait parfaitement la conversation qui avait lieu à quelques mètres de lui.
-J'avais du mal à dormir alors je suis descendu et je me suis installé dans le jardin. Peter m'a rejoint. On a commencé à discuter puis on est rentré parce qu'il commençait à faire un peu froid.
Neal se tut, regardant fixement ses mains. Charlie sentait que son frère essayait de noyer le poisson.
-Est-ce que quelque chose dans la conversation t'a dérangé ? Est-ce que Peter a dit quelque chose… ?
-Non, Peter n'a rien fait de mal…C'est moi qui ai mal réagi…
-Mal réagi… ? Par rapport à quoi ?
-Il m'a pris dans ses bras. J'allais monter les escaliers et…il faisait noir…
-Et tu n'étais plus sûr d'être dans cette maison…Plus certain que ce soit Peter ?
Neal ne dit rien mais Charlie n'avait pas besoin de mots pour comprendre qu'il avait vu juste. Il avait immédiatement vu la complicité qui existait entre Peter et son frère et les propos de celui-ci ne faisaient que confirmer sa première impression. Les deux hommes avaient vécu des moments difficiles et les révélations des derniers jours les avaient sans doute secoué tous les deux.
Il ne savait pas ce qu'avait été la vie de son frère depuis leur séparation mais il était clair que sa collaboration avec le FBI n'avait pas été volontaire. Au cœur de ce partenariat une relation particulière s'était développée entre Neal et Peter.
-Il faut que vous parliez. Nick, tu ne peux pas mettre sous le tapis toutes ces émotions qui te bouleversent. Et Peter est ton ami, il peut t'aider.
-C'est un peu plus compliqué que ça, Charlie.
Evidement, c'était toujours bien plus complexe quand de tels sentiments étaient en jeu.
-Nick, je sais que ça fait longtemps que ne s'est pas vu mais pour moi c'était hier qu'on passait nos nuits à parler, à partager nos sentiments. Je te connais aussi bien que moi-même et je vois bien que les sentiments que tu as pour Peter sont forts. Mais la situation dans laquelle vous vous trouvez tous les deux est, en effet, très compliquée et vous n'arriverez à trouver votre équilibre qu'en étant francs l'un envers l'autre.
Peter, toujours attentif aux paroles des deux frères, attendait avec impatiente la réponse que Neal allait apporter à la remarque de son frère. La première chose qu'il entendit fut le soupir de son ami puis une voix tremblante, pleine d'une émotion qu'il tentait de contenir.
-J'ai été franc avec Peter. Mes sentiments pour lui ont évolué depuis notre rencontre mais aujourd'hui je suis conscient que je ne suis pas capable de lui donner ce qu'il attend de moi.
-Es-tu sûr de savoir ce qu'il attend de toi ?
Neal avait toujours le regard baissé, incapable de faire le tri dans ses émotions, ses sentiments, ses mots. Même face à son frère, il ne pouvait admettre qu'il avait décidé contre ses propres envies de garder ses distances avec Peter.
-J'en ai eu un petit aperçu hier soir. Charlie, j'ai besoin de me concentrer sur cette affaire et renvoyer Paddy derrière les barreaux.
-Mais qui a dit que tu devais ça seul et en dépit du bon sens.
Charlie se leva, contrarié par l'attitude de son frère.
-Tu as toujours cette manie… Depuis qu'on est petit… Mais pour quelle raison persistes-tu à penser que tu dois tout prendre en charge, régler les choses à la place des autres ? Une enquête est en cours, tu dois les laisser faire leur travail…
-Tu sais, comme moi, qu'il ne dira rien s'il est interrogé par les enquêteurs. Je sais que je pourrais le faire parler.
Charlie se rassit et leva les yeux vers son frère.
-Il finira par parler. Tu n'as pas besoin de prendre un tel risque.
-Charlie…
-Quoi ? Tu vas encore me dire que c'est ce que tu dois faire, que tu es le seul à pouvoir le faire parler… ?
-Je…
Neal avait du mal à accepter la colère de son frère. Il n'avait jamais vu Charlie comme ça.
-Nick, je sais tout ce que tu as fait pour moi. Et sans ton aide, je n'aurais probablement pas survécu à ses années d'enfer. Mais j'aimerais comprendre pourquoi tu ressens encore ce besoin, aujourd'hui, de te mettre en danger.
-Je ne sais pas…C'est juste…
-Nick…
Charlie posa une main sur le bras de son frère et il frissonna en entendant les sanglots dans sa voix.
-Maman… Elle a dit que je devais veiller sur toi… Quand elle nous a laissé, elle a dit qu'on devait rester ensemble et que je devais faire attention à toi…
Charlie n'en croyait pas ses oreilles. Il ne savait pas vraiment ce qu'il éprouvait pour sa mère mais comment avait-elle pu demander à un petit bonhomme de 4 ans à peine de s'occuper de son frère.
-Mon Dieu, Nick. Elle n'avait pas le droit de te demander ça. Tu n'étais qu'un enfant.
-Tu étais souvent malade. Il fallait faire attention que tu ne prennes pas froid.
Charlie était sidéré par ce qu'il venait d'entendre. Comment sa mère avait-elle pu mettre une telle pression sur les épaules de son propre fils alors qu'elle même avait renoncé à les élever.
-Nick, je peux te prendre dans mes bras ?
Neal sourit en entendant la demande timide de son frère.
-Depuis quand tu as besoin de demander ?
Charlie se leva et Neal cala sa tête contre sa poitrine inspirant profondément. Il se sentait mieux dès que son frère était auprès de lui, comme si, sans cette présence, il manquait une partie de lui-même. Peter s'était levé et, calé contre la porte ouvrant sur la cuisine, il sourit devant la scène qui s'offrait à lui. Il pouvait presque les voir tous les deux, enfants riant et courant partout, comme le font tous les enfants en se demandant cependant s'ils avaient eu droit à ces moments d'insouciance.
-Nick, laisse Peter et les policiers chargés de l'enquête s'occuper de Paddy. Je ne veux pas qu'il te fasse du mal.
Neal se dégagea de l'étreinte et son regard se tourna vers Peter avant de revenir sur Charlie.
-Paddy me parlera… Quand je suis allé le voir dans sa cellule, il s'est déjà vanté d'être responsable de mon accident. Il ne pourra pas résister à la tentation.
Peter ne pouvait plus rester à l'écart. Il se doutait que les paroles de Paddy avaient provoqué son malaise mais il était loin d'imaginer que cet homme avait avoué une tentative de meurtre.
-Neal, qu'a-t-il dit exactement ?
-Il a dit que c'était lui et il a précisé qu'il m'avait dit quelque chose ce jour-là.
-Le jour de ton accident ?
Neal hocha la tête. Il cherchait encore dans ses souvenirs s'il avait vraiment entendu ces mots mais il n'avait aucune raison de douter de la véracité de ses propos.
-Il a dit qu'il me retrouverait… Que je reviendrais toujours vers lui quoi qu'il arrive.
Peter n'était plus étonné que Neal ait fait un malaise en entendant ces mots. Ce type avait essayé de le tuer et, comme si ça ne suffisait pas, il avait continué à le menacer alors qu'il était allongé à demi-mort sur la chaussée.
-Et tu fais exactement ce qu'il souhaite que tu fasses. En allant le voir tu lui as fait un énorme cadeau.
-Ça valait la peine…
Peter savait que Neal allait dire quelque chose comme ça mais il eut quand même du mal à ne pas s'énerver.
-Comment peux-tu dire ça ? Tu as fini inconscient et j'ai l'impression que si une autre confrontation avait lieu elle se terminerait exactement de la même manière. Tu n'es absolument pas en état de te mesurer à cet homme.
-Il a commencé à parler et, en le poussant un peu, il avouera tout le reste.
Peter prenait sur lui pour garder son calme mais Charlie ne parvint pas à en faire autant.
-Et dans quel état tu comptes finir, après cette affaire ?
Neal regarda son frère comme s'il ne comprenait pas ce dont il lui parlait.
-Ce que veut dire Charlie c'est que tu ne sortiras pas indemne de ces affrontements.
Neal balaya cet argument d'un geste de la main.
-Peter, il y a peut-être, encore aujourd'hui des enfants qui sont en les mains de ce groupe de pervers. Des gamins qu'on force à faire des choses horribles et qui, pour toute compensation reçoivent des coups. Commet pourrais-je rester en retrait sous prétexte que me retrouver face à cet homme est douloureux ?
Il allait être très difficile de trouver des arguments pour contrer sa logique. Evidement, Neal avait raison et Peter aurait aimé qu'il existe un autre moyen de parvenir à démanteler ce groupe. Avec du temps et des effectifs, ils y parviendraient sûrement mais combien d'enfants auraient à souffrir entre temps et combien seraient morts avant qu'ils n'arrivent à les retrouver.
-Je suis désole, Neal. Je ne peux pas te laisser faire ça. Tu ne peux pas me demander de te jeter en pâture à cet homme… Même pour sauver d'autres enfants. On trouvera un autre moyen.
Neal se leva, fit face à Peter.
-Oui, Peter il y a un autre moyen. Ne t'inquiète pas, tu n'auras pas à t'impliquer.
Sur ces mots, le jeune homme quitta la pièce, les épaules basses. Charlie et Peter cherchaient encore le sens caché derrière cette phrase alors que Neal monter en direction de la chambre d'amis.
-A quoi il joue ? Vous pensez qu'il a une idée en tête ?
Peter sourit et réfléchit un instant avant de donner sa réponse.
-Il s'est passé de nombreuses choses dans la vie de votre frère… Disons qu'il a fait quelques bêtises et il a dû passer quelques temps en prison. S'il y a une chose que j'ai apprise au sujet de Neal c'est qu'il a toujours un plan en tête… Et le plus souvent ces plans se terminent mal pour lui.
-Mais vous avez été là pour l'aider…
-Du moins, j'ai essayé… Avec plus ou moins de succès.
Charlie semblait fatigué mais c'était surtout l'inquiétude qui dominait sur ses traits.
-Charlie, on va garder un œil sur lui et on sera là s'il a besoin de nous.
-Est-ce que ça sera suffisant ?
Peter avait du mal à répondre, tout simplement, parce qu'il n'en avait aucune idée. Il ne voulait pas entrer dans le détail de ce que Neal lui avait confié. Son désir de voir Frey derrière les barreaux, à n'importe quel prix… même au prix de sa propre vie s'il le jugeait nécessaire.
-Peter, qu'est-ce que vous ne dites pas ?
-Je ne vous cache rien, Charlie. En tout cas, rien de précis. Vous connaissez votre frère aussi bien que moi et vous savez qu'il va sans doute aller au bout de son idée et de son désir de voir cet homme enfermé.
-Au prix de sa vie… ?
Charlie avait murmuré mais Peter ne put que hocher la tête.
-Il l'a déjà fait, tant de fois… J'ai bien cru le perdre, à plusieurs reprises. Je ne veux pas revivre ça, Peter.
-Vous n'êtes plus seuls tous les deux aujourd'hui. Il n'y a pas de raison qu'il prenne de tels risques.
Neal redescendit, quelques minutes plus tard, habillé et prêt à se rendre au bureau. Peter, Charlie et Elisabeth étaient toujours dans la cuisine et furent tous les trois surpris de le voir aussi déterminé.
-Il est encore très tôt, Neal. On a le temps…
-Je sais, vous avez le temps de finir votre petit déjeuner. Ensuite, je vous suggère de ramener Charlie à l'hôpital. Il n'est pas encore assez remis pour rester loin d'un médecin.
Charlie s'apprêtait à protester mais Neal s'approcha et le serra dans ses bras. Le jeune homme eut la douloureuse sensation que son frère lui adressait bien plus qu'un au revoir.
-Nick, qu'est-ce que tu as fait ?
-J'ai fait ce que je devais faire.
-Et on peut savoir de quoi tu parles ?
Peter s'était levé prêt à le retenir de force si cela s'avérait nécessaire.
-J'ai appelé l'officier Mester et il a accepté de prendre ma déposition concernant cette affaire. Il m'a dit qu'il envoyait une voiture me chercher.
Peter resta muet, trop stupéfait pour dire quoi que ce soit. Il avait fait confiance à son collègue mais il aurait dû se douter qu'il ne résisterait pas et qu'il sauterait sur l'occasion si Neal lui proposait de parler. Il travaillait sur cette affaire depuis des mois et il n'allait pas s'embarrasser de sentiments pour la résoudre.
-Je vais lui dire ce que je sais, ce dont je me souviens et ensuite… Je le laisserais décider de la suite à donner mais je suis sûr qu'il prendra la bonne décision.
Peter s'avança et posa ses deux mains sur les épaules de son ami. Il hésitait encore entre le secouer jusqu'à ce qu'il entende raison, l'enfermer dans une cellule en attendant que cette affaire soit résolue ou le laisser partir et se jeter dans la gueule du loup.
-Je viens avec toi.
-Non, Peter. Je te l'ai dit, tu n'as pas à t'impliquer. Il s'agit de son affaire et de ma vie.
Charlie, dont la colère n'était pas encore tout à fait retombée, intervint.
-Il s'agit de ma vie aussi, Nick.
-Je sais mais tu n'auras pas besoin de venir témoigner.
-Comment ça ?
-Mester a accepté de te laisser en dehors de cette affaire en échange de mon aide.
-Peter, essayez de le raisonner parce que, moi, je suis bien trop en colère pour lui parler.
Neal ne bougea pas. Il semblait résolu et, en même temps, il paraissait totalement extérieur à ce qui allait se passer. Peter essaya de garder son calme et de ne pas laisser son inquiétude transparaître dans sa voix.
-Neal, je ne peux pas te garder ici de force mais je te demande de me laisser t'accompagner.
-Charlie va avoir besoin de ton aide pour retourner à l'hôpital et j'ai besoin que quelqu'un de confiance pour veiller sur lui.
-Je suis plus un enfant, Nicholas…
Charlie utilisait rarement son prénom dans son intégralité et Neal accusa le coup, sentant pour la première fois que son frère lui en voulait de son attitude et lui reprocherait sans doute longtemps ses décisions.
-Je sais bien, Charlie. J'espère que tu me pardonneras…
Ils se retournèrent en entendant quelqu'un sonner à la porte. Elisabeth alla ouvrir.
-Officier Mester, je viens chercher Nicholas Seaver pour un interrogatoire.
Elisabeth, consciente de la tension extrême de la situation, lui fit signe d'entrer sans dire un mot. L'homme se dirigea vers les trois hommes debout non loin de l'entrée.
-Agent Burke, désolé de venir vous déranger chez vous.
-Officier Mester… Vous nous laissez une minute ?
-Bien sûr…
Malgré ses mots, l'homme ne bougea pas. Il avait sans doute peur que son témoin lui échappe. Peter décida de ne pas relever l'affront et de ravaler, pour le moment, la méfiance qu'il commençait à ressentir envers son collègue.
-Neal, tu ne dois pas faire ça seul. Tu m'as demandé d'être ton ami et c'est ce que les amis font…Ils sont présents les uns pour les autres dans les moments difficiles.
-Je vais partir avec l'officier. Tu pourras toujours nous rejoindre au commissariat.
Sur ces mots, Neal tourna les talons et précéda l'officier vers la porte. Peter ne perdit pas de temps à saluer Mester et il monta les marches menant à sa chambre quatre à quatre.
Il ne lui fallut que quelques minutes pour se préparer et quand il redescendit, Charlie était prêt, lui aussi, attendant dans le salon. Peter s'arrêta quand il comprit l'intention du jeune homme.
-Charlie, Neal a peut-être pris la mauvaise décision mais il avait raison sur un point, vous devriez retourner à l'hôpital.
-Le plus urgent, pour le moment, c'est d'être là pour Nick. Il est hors de question qu'il affronte cela seul. Après ce qu'il a déjà vécu, je n'ose même pas imaginer l'impact que cet interrogatoire pourrait avoir sur lui.
Les deux frères avaient le même caractère déterminé et Peter comprit vite qu'il ne parviendrait pas à le faire changer d'avis. Ils prirent tous les deux le chemin du commissariat laissant Elisabeth inquiète et un peu perplexe face à ces nouveaux événements. Une fois arrivés au commissariat, on les balada de bureaux en bureaux et ce n'est que lorsque Peter s'énerva et les menaça qu'il parvient à savoir où avait été emmené son ami.
Charlie s'installa dans une pièce où il put s'asseoir et se reposer un peu alors que Peter rejoignait la salle où Mester était déjà en train d'interroger Neal. Il ne prit pas la peine de frapper avant d'entrer et il fut heureux de voir la contrariété sur le visage de son collègue.
-Vous pensiez continuer cette enquête sans moi ? Je pensais pourtant qu'on avait un accord.
-Notre accord concernait la détention et l'interrogatoire de Patrick Frey. Monsieur Seaver m'a appelé pour me donner son témoignage…
-Ne jouez pas sur les mots, Mester.
Peter prit une chaise et s'installa au bout de la table. Neal avait les yeux baissés mais Peter vit ses épaules se détendre…ou en eut-il l'impression…Mester renonça à argumenter devant la détermination de l'agent du FBI. Il reprit sa place et jeta un œil sur son dossier avant de poursuivre.
-Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Patrick Frey ?
-Lorsque j'avais 3 ou 4 ans, ma mère m'a placé, avec mon frère, dans un foyer parce qu'elle ne parvenait plus à s'occuper de nous. Je ne sais pas combien de temps on est resté là-bas avant d'être placé chez Paddy… je veux dire Patrick Frey.
-Combien de temps êtes-vous restés avec lui ?
-Du moment où on a été placés jusqu'à notre fuite. Je ne me souviens pas de dates précises.
Mester tourna quelques pages de son dossier et Peter fut intrigué de voir des documents dont il n'avait pas eu connaissance avant.
-D'où viennent ces documents ? Puis-je les voir ?
Mester lui fit passer le dossier et Peter sentit son sang se glacer en voyant qu'il s'agissait d'un dossier médical. Sur plusieurs pages étaient détaillés les différents passages aux urgences de Nicholas Seaver au cours des années qu'il avait passé chez Patrick Frey.
-Pourquoi ces documents n'étaient pas dans le dossier que vous m'avez transmis ?
-Vous les avez maintenant… Monsieur Seaver, pouvez-vous me dire si vous avez vu d'autres personnes chez Monsieur Frey et ce qui se passait dans cette maison ?
Neal prit une profonde inspiration, serra les poings et Peter comprit, qu'à cet instant, il se retenait pour ne pas presser ses deux poings sur ses tempes comme il l'avait fait à de nombreuses reprises.
-Neal, tu as besoin d'une pause… ?
-Agent Burke, je vous rappelle que vous n'êtes pas chargé de cet interrogatoire et que vous n'êtes pas non plus l'avocat de Monsieur Seaver.
Voyant Peter sur le point de s'emporter, Neal prit les devant.
-Ça va aller, Peter.
Après quelques secondes supplémentaires, Neal se détendit suffisamment pour pouvoir poursuivre son récit.
-Paddy… c'est comme ça qu'il nous demandait de l'appeler… Il invitait souvent d'autres personnes chez lui. Je ne me rappelle pas des noms. D'ailleurs aucun d'eux ne nous a jamais donné son nom.
-Que faisiez-vous lors de ces réunions ?
-On devait faire le service, avec des plateaux… Ils étaient lourds et on devait rester dans le salon et servir les invités.
-Que se passait-il ensuite, après le repas… ?
Mester savait très bien qu'il abordait le cœur du problème. Le jeune homme face à lui tremblait et la peur sur son visage était évidente mais l'enquêteur voulait des réponses. Peter dut se rendre à l'évidence, Neal avait eut raison. Jamais il n'aurait pu l'interroger de cette manière, jamais il n'aurait pu supporter d'être celui qui posait ces questions si douloureuses. Il lui était déjà presque insupportable d'être le témoin de cette plongée dans l'horreur.
-On avait des numéros sur nos vêtements pour que les invités puissent repérer ceux qui leur plaisaient le plus. Ils faisaient leur marché et ensuite ils disaient à Paddy avec qui ils voulaient partir.
-Avez-vous vu ces personnes et Monsieur Frey échanger de l'argent ?
-Non, pas que je me souvienne. Mais Paddy avait un catalogue dans lequel il mettait des photos de nous et des prix suivant ce que voulaient les clients.
-Et que voulaient ces clients… ?
Peter vit le visage de Neal se décomposer et pâlir. Il crut, l'espace d'un instant que son ami allait s'évanouir. Le jeune homme ouvrit et ferma la bouche à plusieurs reprises sans qu'aucun son ne puisse franchir ses lèvres. Quand il parvint à parler, sa voix s'était à nouveau transformée pour reprendre ses tonalités tremblantes d'une voix d'enfant.
-Je sais pas…
Peter se tourna vers Mester prêt à lui demander d'arrêter l'interrogatoire. L'officier se pencha vers lui, parlant à voix basse.
-Je sais ce que vous pensez, Agent Burke mais je pense qu'il a autant besoin que nous de témoigner de ce qui s'est passé.
-Nicholas… Vous êtes en sécurité ici. Vous pouvez nous dire ce qui se passait quand les clients emmenaient les enfants.
Cette fois, Neal plaça ses poings serrés sur ses tempes et ferma les yeux.
-Ça dépend…Des fois…Ils veulent juste me regarder…Des fois…ils font…des choses…
Des larmes vinrent s'écraser sur la table et le cœur de Peter se serra devant la détresse de ce petit garçon.
-Quelles choses… ?
-Je peux pas…le dire…
-Nicholas, est-ce que ces gens t'ont fait du mal ?
-Des fois…
-Est-ce que Paddy t'a fait du mal ?
Peter nota le changement de ton dans la voix de Mester. Cet homme était indéniablement un excellent enquêteur. Il n'avait passé que quelques minutes avec Neal mais il semblait avoir cerné l'étendue de son traumatisme. Il avait ainsi conscience qu'il avait face à lui un enfant apeuré dans le corps d'un adulte.
-Paddy disait…que je devais…le remercier…parce qu'il nous …protégeait.
Le discours était à nouveau haché, témoignant du niveau de stress auquel Neal était soumis.
-Comment devais-tu le remercier ?
-Je devais…m'asseoir sur ses…genoux…il prenait ma main… et il me montrait…ce que je devais…faire.
Les deux enquêteurs autour de la table avaient eu à traiter de nombreuses affaires délicates et faire face aux victimes était toujours une épreuve. Mais cet interrogatoire commençait à leur retourner l'estomac. Mester serra les dents mais il décida de poursuivre.
-Quand a-t-il commencé à te demander de le remercier de cette façon ?
-Un jour, il est venu…nous chercher…à l'école…On y est plus…retourné…après…C'est ce jour-là…
Mester ouvrit une chemise cartonnée qu'il avait devant lui et Peter le vit pâlir quand il trouva l'information qu'il recherchait. Neal avait toujours les yeux fermés et il persistait à garder le regard baissé, les deux poings sur ses tempes. Mester se tourna vers Peter.
-Les services sociaux ont signalé que Frey avait proposé de faire la classe aux garçons. Il avait été professeur et ils n'y ont vu aucune objection.
-Quel âge…,
La voix de Peter tremblait et il lui fut difficile de finir sa phrase.
-Ils avaient 5 ans.
-Merde…ce sale type les a torturé pendant des années avec l'approbation des services sociaux… Comment ont-ils pu passer à côté de ça ?
Peter s'était brusquement levé et sa voix avait raisonné dans la pièce. Il se rendit compte qu'il devait se calmer car la seule chose qu'il était en train de faire était d'effrayer Neal. Il se rassit sur sa chaise et essaya de se calmer.
-Est-ce que Paddy a fait ça à d'autres garçons ?
-Non…il disait…que j'étais…son préféré…
-Est-ce qu'il a fait du mal à Charlie ?
-Non…pas Charlie…
Neal s'était redressé et sa voix s'était faite plus ferme. Mais il reprit vite sa position défensive. Mester se tourna à nouveau vers Peter.
-Ça confirme ce que disent les rapports médicaux qu'on a pu reconstituer. Charlie a souvent été hospitalisé parce qu'il était malade. Une ou deux fois pour des chutes ayant nécessité la pause de points de suture et une fois pour une fracture du bras.
Peter fronça les sourcils…C'était déjà beaucoup trop car il se doutait que ces « accidents » n'en étaient pas vraiment.
-Nicholas, tu veux bien nous parler des gens qui venaient à ces réunions ?
Neal secoua la tête et Peter sentit à nouveau cette résistance qu'il avait souvent notée quand il avait essayé de faire parler son ami. Nicholas avait été conditionné pour ne faire confiance à personne et surtout pour ne parler à personne. Seule une personne de confiance pourrait l'amener à enfreindre ces directives. Peter sentit le malaise le saisir mais il savait qu'il devait intervenir. Il essaya de maîtriser les tremblements dans sa voix quand il prit la parole.
-Nicholas… Tu sais que tu peux me faire confiance. Tu sais que tu peux me parler. Tu peux me dire ce que ces gens voulaient…
-Des fois…on restait …dans une chambre…et je… je gardais les yeux…fermés… J'essayais… de penser…à maman…Je me disais…qu'elle allait…revenir me chercher.
Peter plaça une main sur sa bouche. Il aurait voulu prendre Neal dans ses bras, lui parler, le rassurer, lui dire que tout était fini…
-Est-ce que tu te souviens d'un endroit, d'un nom ?
-Non… ils disaient jamais…leur nom… Des fois…il me faisait…dire des…choses…des vilains mots…Maman aurait…été en colère…mais sinon…ils me…tapaient…
-Je suis sûr qu'elle aurait compris que tu étais obligé…
Peter ne s'attendait pas à la réaction de son ami. Des yeux emplis de larmes se levèrent vers lui, l'interrogeant silencieusement.
Peter sentit les larmes couler sur ses propres joues et les mots de Nicholas finirent de le bouleverser.
-Mais elle…n'est pas…revenue nous…chercher…J'étais un…trop mauvais…garçon…
Peter ne put résister plus longtemps et il fut soulagé que Neal ne le repousse pas quand il le prit dans ses bras étouffant ses sanglots dans son étreinte.
-Non, ce n'est pas de ta faute. Ces gens étaient des monstres. Tu n'as rien fait de mal.
