Chapitre 35.
Peter ne relâcha son étreinte que lorsque qu'il sentit les sanglots de son ami se calmer. Il fut reconnaissant à Mester de ne pas les interrompre.
-Ça va aller.
-Je ne sais pas.
La voix de Neal était plus claire mais toujours empreinte d'émotion.
-J'ai encore quelques questions à vous poser.
Neal se redressa sur sa chaise, prêt à continuer l'interrogatoire. Peter doutait qu'il en soit réellement capable mais il n'en dit rien.
-Vous avez dit qu'aucun client n'a jamais donné de nom. Comment deviez-vous les appeler ?
-On ne devait…jamais prononcer…de nom…On ne devait…parler que s'ils…nous demandaient.
-D'accord. Parlons des lieux où ils vous emmener.
-Je n'ai pas…de souvenirs…précis… Mais je me…rappelle… Des fois…Paddy voulait… qu'on vole…des choses…chez eux.
Neal butait sur chaque mot et Peter sentait qu'il lui devenait très difficile de parler. Il avait pourtant cru que ces problèmes s'étaient atténués. Un instant il se demanda si ces problèmes ressurgiraient à chaque affaire un peu délicate qu'ils pourraient avoir à traiter.
-Quel genre d'objets avez-vous volé ?
-Des bijoux…souvent…des petits objets…Une fois, j'ai…ouvert…un coffre…je devais prendre…un bracelet…mais j'ai vu…
Neal ferma les yeux, se replongeant dans son souvenir. Le jeune sourit alors qu'une larme coulait le long de sa joue. Les deux hommes respectèrent cet instant de silence, lui laissant un peu de temps.
-Il y avait…un petit ours…je crois qu'il…était en…bronze…Il était…très beau.
-Tu l'as pris.
Neal baissa les yeux, sentant probablement le reproche dans la voix de Peter.
-Je l'ai…caché à la cave…
Peter eut un soudain espoir et se tourna vers Neal.
-Est-ce que tu l'as toujours ?
-Je l'ai…laissé…à Charlie…
Il aurait dû s'en douter. Le seul objet auquel il tenait, qu'il avait gardé caché pendant toutes ces années, il l'avait donné à son frère le jour de leur fuite.
-Tu penses que Charlie l'a toujours ?
-Pourquoi attachez-vous autant d'importance à ce chat, Agent Burke ? Il ne s'agit que d'un bibelot.
-Un bibelot qui se trouvait dans un coffre fort… Il pourrait nous permettre de remonter jusqu'à son propriétaire.
-Il faut…demander…à Charlie.
Sans attendre Peter se leva et quitta la pièce. Il retrouva Charlie là où il l'avait laissé.
-As-tu encore l'ours?
-Quel ours, Peter ?
Peter essaya de ralentir sa respiration. Il entendit des pas dans son dos puis la voix de Neal.
-Celui…que j'avais…volé…en porcelaine…
-Oui. Bien sûr, Nick. Je l'ai gardé avec moi. Il devait être dans ma chambre au foyer.
Mester revint avec une boîte d'où il sortit différentes poches transparentes.
-On a saisi tous les objets présents dans la chambre où Evans vous a retenu.
Il finit par trouver l'objet en question et le sortit de la poche. Peter vit les yeux de Neal briller devant ce petit objet. Sans doute le seul qu'il avait considéré comme sien. Cependant, il n'osa pas le saisir quand Mester le lui tendit.
-C'est vous l'expert, Monsieur Caffrey. A vous de me dire si cet objet valait la peine qu'on le mette dans un coffre ?
Neal finit par prendre l'objet délicatement. Il le regarda longuement avant de le poser sur une table.
-C'est bien…un bronze animalier…signé Georges Gardet… époque 1900… Il doit…valoir quelques…milliers de dollars…Mais on doit…pouvoir…retrouver le nom…de l'acheteur…
-Officier Mester, vous vous chargez de ça ?
-Je vais mettre un de mes agents sur le coup. Vous pensez sérieusement qu'on pourra retrouver l'acheteur après aussi longtemps ?
-Ça vaut quand même le coup d'essayer.
Peter se tourna vers Neal qui se tenait fermement à la table devant lui. La journée venait à peine de commencer et il était déjà à bout de forces. Charlie ne semblait pas en meilleur état que lui. Il aurait aimé les ramener tous les deux à la maison mais il se doutait de leur réponse s'il tentait de poser la question. Aussi se contenta-t-il d'aller chercher une chaise et de faire asseoir son ami. Celui-ci se laissa faire, ses yeux ne lâchant pas le petit objet.
-Neal, comment tu te sens ?
-Ça…va…
-Une réponse un peu plus honnête serait la bienvenue.
-Je…vais…bien
-Bien sûr. Tu tiens à peine debout et tu ne parviens même plus à aligner deux mots.
Neal ne prit pas la peine de répondre. Il avait du mal à comprendre pourquoi Peter se mettait en colère.
-Tu n'étais…pas obligé…de venir.
Peter ouvrit la bouche mais il se ravisa, pensant qu'il serait inutile d'essayer de faire comprendre à son ami pour quelles raisons il était inquiet. Ils avaient déjà eu, à de nombreuses reprises, ce genre de discussions stériles, tout simplement parce qu'ils ne vivaient pas dans le même monde. Ce décalage était encore plus flagrant aujourd'hui.
Neal ne semblait pas voir de problème à cette situation. Il était en train de mettre sa santé et peut-être sa vie en danger pour faire ce qu'il croyait juste de faire…Peter réalisa que, finalement, ils n'étaient pas si différents. Mais ce que lui faisait dans le cadre de son travail était encadré par des lois et s'il lui arrivait de prendre des risques, il n'était jamais seul. Le genre de croisade que Neal était en train de mener pourrait lui coûter très cher.
-Vous avez…d'autres…questions… ?
Mester hésita un instant. Evidemment, il avait des dizaines de questions à poser mais en constatant l'état de faiblesse du jeune homme, il doutait que ce soit une bonne idée de pousser cet interrogatoire plus avant. Nicholas Seaver n'était pas un suspect, c'était lui la victime et il ne devait pas l'oublier.
-Ça peut attendre.
-Il ne faut…pas vous laisser…impressionner…Peter…n'est pas…vraiment… méchant…il se…donne …des airs…
Peter s'apprêtait à protester mais il se reprit quand il vit Neal se prendre la tête à deux mains, retenant un cri de douleur. Il se précipita vers son ami.
-Tu as tes cachets sur toi ?
Neal secoua la tête mais il regretta amèrement ce mouvement qui fit danser la pièce autour de lui.
-Mester, pouvez-vous envoyer quelqu'un chez moi récupérer une boîte de cachets contre la migraine. Ils doivent se trouver sur la table de nuit dans la chambre d'amis.
Le policier s'exécuta, laissant les trois hommes seuls dans la pièce. Neal gardait les yeux fermés essayant de contrôler la douleur. Sa respiration était hachée et le moindre mouvement envoyait des décharges électriques dans tout son crâne.
Il se sentit soulevé et il ne put retenir un soupir de soulagement quand Peter l'aida à s'allonger sur le sol. On plaça quelque chose sous sa tête…la veste de Peter. Le jeune homme reconnut son odeur familière et rassurante. Une main fraîche se posa sur son front mais quand il essaya d'ouvrir les yeux la lumière l'agressa.
-Neal garde les yeux fermés…
-Malade…
Il inspirait profondément mais la nausée menaçait de le submerger. Il essaya de se lever mais la douleur était trop forte. Au bord de l'évanouissement, il parvint à se mettre debout. Peter et Charlie durent le soutenir jusqu'aux toilettes. Neal aurait préféré un peu d'intimité mais il était incapable de se tenir debout sans aide. Les spasmes qui secouaient son estomac n'aidèrent pas à atténuer la douleur mais lorsque Peter plaça un linge humide sur son visage, il parvint à se détendre.
-Merci…
Ils étaient tous les trois assis sur le sol de la petite pièce. Peter attira la tête de Neal et la plaça contre sa poitrine. L'endroit était plutôt étrange pour un câlin mais Neal devait admettre qu'il était le bienvenu.
-Prêt pour le trajet retour ? Tu seras mieux allongé.
-Hum…
Le son qui sortit de la bouche de Neal aurait pu prêter à sourire si son visage n'avait pas été aussi marqué par la douleur.
Après quelques minutes d'efforts, Neal se retrouva allongé dans la salle qu'ils avaient quittée un peu plus tôt. Peter fit le tour pour abaisser les stores et réduire la luminosité. L'officier Mester revint avec une couverture qui posa doucement sur le jeune homme recroquevillé au sol. Charlie était assis à côté de son frère, une main sur son front.
Mester s'avança vers Peter qui se tenait près de la fenêtre.
-Ça lui arrive souvent ?
-C'est la deuxième fois mais la celle-ci semble encore plus violente.
-J'ai des collègues qui souffrent de migraines mais jamais je ne les ai vu se tordre de douleur comme ça.
-Neal a subi une agression particulièrement violente il y a quelques semaines. Ça plus les événements récents…Je crois que la charge de stress est bien trop grande pour lui.
-Mon interrogatoire n'a pas vraiment aidé.
Peter apprécia que son collègue ait la capacité de se remettre en question et ne cherche pas à nier sa responsabilité.
-C'était son choix et je crois qu'il a besoin de le faire. Il n'est vraiment pas raisonnable et il j'aimerais qu'il fasse un peu plus attention à lui mais nous ne pouvons pas comprendre ce qu'ils ont vécu et ce n'est probablement pas à nous de leur dire quoi faire et comment gérer cette situation.
Un cri de douleur les interrompit et Peter s'avança vers son ami. Charlie leva des yeux inquiets vers lui.
-La douleur semble empirer.
Mester s'approcha à son tour.
-L'agent que j'ai envoyé chez vous ne devrait pas tarder à revenir.
Le front de Neal était couvert de sueur. Peter s'assit à côté de Charlie.
-Je pense que tu peux l'aider, Charlie.
-J'aimerais bien.
Peter baissa la voix. Il n'était pas certain que Mester ait besoin d'entendre ce qu'il s'apprêtait à dire.
-Neal m'a parlé de la manière un peu spéciale dont vous communiquiez…
-Tout s'est arrêté quand on a été à nouveau réunis.
-Je sais, Neal me l'a dit. Mais ce n'est peut-être que temporaire. Je pense que ça vaut le coup d'essayer.
Charlie ferma les yeux à son tour. Il ne savait pas vraiment comment procéder et il se sentait un peu ridicule à essayer de communiquer ainsi par la pensée avec son frère alors qu'il était allongé juste à côté de lui. Les échanges qu'ils avaient étant enfants avaient eu lieu naturellement et il ne s'était jamais posé la question de savoir comment ils faisaient.
Il inspira profondément et finit par s'allonger près de Neal, sa tête collée à la sienne. C'est dans cette position qu'ils se retrouvaient souvent après avoir passé une nouvelle nuit dans cette cave humide. Petit à petit, Charlie sentit les bruits autour de lui s'estomper, comme lorsqu'on se laisse gagner par le sommeil. Il ne lutta pas et accueillit volontiers cette langueur. Il percevait, au loin, une présence…La même qui l'avait réconforté toutes ces années.
Il ouvrit brusquement les yeux.
-Tout va bien, Charlie ?
-Oui. C'est juste que c'est un peu angoissant de se replonger comme ça dans cette espèce de torpeur dont je viens tout juste de sortir. Je ne suis pas sûr de pouvoir revenir et cette peur m'empêche d'aller au bout.
Peter s'approcha. Il comprenait l'angoisse du jeune homme. Là se trouvait probablement l'origine de la disparition des voix. Charlie avait trop peur se sombrer à nouveau alors il avait bloqué inconsciemment les pensées de Neal.
-Evans te maintenait dans cet état avec des médicaments. Il n'y a aucun risque que tu replonges. Et puis, nous sommes là pour te ramener.
Peter n'était pas certain de cerner la nature de la relation entre les deux frères et ses paroles qui se voulaient rassurantes n'étaient probablement que son opinion. Il n'y avait rien de scientifique, ni même de rationnel dans ce qu'ils essayaient de faire. Mais Charlie se sentit suffisamment rassuré pour faire une nouvelle tentative. Cette fois, il perçut plus précisément la présence de son frère, sa douleur.
Peter assistait impuissant à cette expérience un peu étrange. Il comprit qu'ils avaient fait le bon choix quand il vit les traits de Neal se détendre un peu. Il y avait vraiment quelque chose de spécial dans la relation qui unissait Charlie et Nicholas. Les épreuves qu'ils avaient dû traverser ensemble les avaient rapprochées au point de dépasser les limites physiques de leurs corps.
Charlie avait survécu à des années de médication abusive et se remettait à une vitesse surprenante et Peter ne pouvait s'empêcher de penser que c'était la présence et le soutien de son frère qui lui permettait de le faire. Cette réflexion amena une autre question. Qu'arriverait-il à Charlie si Neal menait son plan à son terme ?
Il fut interrompu dans ses pensées par l'entrée d'un policier. Il tendit une boîte à Mester qui se chargea d'aller remplir un verre d'eau. Peter posa une main sur l'épaule de Charlie et il eut un moment d'angoisse quand celui-ci ne réagit pas.
-Charlie…
Le regard bleu de Charlie se posa sur lui et l'espace d'un instant, Peter fut hypnotisé par l'intensité des émotions qu'il y lut.
-Il doit prendre ses cachets.
-Ça risque d'être compliqué, Peter. La douleur le paralyse complètement. Il s'est retranché dans son refuge.
-Son refuge ?
-Il faisait souvent ça quand on était enfant. Il pouvait passer des heures sans parler, totalement inconscient de son environnement. Dans ces moments, il parvient à tout oublier et à se préserver.
Après avoir entendu les réponses que Neal avait donné aux questions de Mester, les propos de Charlie avait un sens tout particulier. Neal n'avait trouvé que ce moyen pour retrouver des moments de paix dans cet enfer. En réfléchissant, il avait aussi noté des moments durant leur collaboration où, d'une certaine manière, Neal avait fait abstraction de la réalité pendant quelques instants.
Juste après la mort de Kate, il l'avait vu rester assis, pendant de longues minutes à l'arrière de l'ambulance. Le médecin était venu le chercher pour essayer d'entrer en communication avec lui car Neal ne répondait pas à ces questions. Son rythme cardiaque était anormalement lent pour une personne en état de choc. Il avait fallu plusieurs tentatives à Peter pour le faire réagir.
Peter s'agenouilla près de Neal, plaça une main sur sa joue caressant doucement l'arête de son nez avec son pouce. C'est ce geste là qui l'avait ramené à la réalité ce jour-là.
-Neal, mon grand…Il faut que tu avales ces jolies pilules…
Peter sourit quand il vit les yeux du jeune homme s'ouvrir lentement. Il ne fallut que quelques secondes pour que la douleur revienne, voilant à nouveau son regard.
Peter l'aida à s'asseoir et, une fois les cachets avalés, il l'installa aussi confortablement que possible en attendant que les molécules contenues dans ces gélules fassent effet.
Charlie reprit sa position et Peter entraîna Mester à l'extérieur de la pièce. Il avait besoin de parler sérieusement avec son collègue concernant la suite à donner à cette enquête.
-Neal vous a-t-il demandé d'organiser une confrontation avec Frey ?
-Il a évoqué cette possibilité mais je lui ai dit que je voulais explorer d'autres pistes avant d'en arriver là.
-Vous avez vu dans quel état il est après seulement quelques questions. Une telle confrontation n'est pas envisageable.
-Agent Burke, je sais bien que Nicholas est votre ami et je suis également conscient de son état. Mais il y a peut-être d'autres enfants en danger. Nous ne pouvons pas laisser ça de côté.
Peter savait que le policier lui opposerait cet argument et il était parfaitement valable. Il aurait tellement aimé qu'il y ait un autre moyen, qu'ils ne soient pas obligés de mettre Neal en présence de cet homme.
-Je sais cela tout aussi bien que vous mais si nous parvenons à retrouver l'acheteur de cet objet, nous pourrons peut-être le faire parler.
-Vous pensez vraiment que ce genre de personne va se laisser impressionner par une preuve aussi mince. Et là encore, il nous faudra le témoignage de Nicholas pour authentifié l'origine de l'objet…et…
-Je sais. Son témoignage sera balayé par n'importe quel avocat digne de ce nom. Un gamin qui vole un objet chez quelqu'un dont il ne se souvient pas, dans une maison dont il est incapable de donner l'adresse…
Les deux hommes restèrent un moment silencieux chacun essayant de mettre de l'ordre dans les derniers éléments qu'ils avaient recueillis.
-On va attendre de voir ce que donnent les recherches sur le propriétaire et je ne désespère pas de faire parler Frey.
Peter pouvait entendre le doute dans la voix de l'officier mais il le remercia silencieusement de leur laisser une porte de sortie avant d'envisager de faire appel à Neal.
Lorsqu'ils pénétrèrent, à nouveau dans la petite pièce, ils trouvèrent Neal et Charlie assis sur le sol, le dos calé contre le mur. Neal avait toujours les yeux fermés mais sa respiration lente et régulière suggérait que la douleur avait reculé et, même s'il ne parvenait toujours pas à tolérer la luminosité, il pouvait supporter la position assise. Peter s'approcha et s'accroupit devant lui.
-Comment tu te sens ?
-Un peu…mieux.
La voix est éraillée comme s'il avait beaucoup crié ce qui surpris un peu Peter mais il laissa ce détail de côté.
-Prends le temps de te reposer. Rien ne presse.
-Je peux…répondre…aux questions.
-Neal, s'il te plaît…Personne ne te demande de jouer les héros.
Peter n'avait pas crié mais il avait haussé le ton et il vit son ami froncer les sourcils face à l'agression sonore.
-Tu supportes à peine de m'entendre parler et tu penses pouvoir poursuivre l'interrogatoire…
-Peter…On n'a…pas…de temps…à perdre…
Peter se leva et s'avança vers Mester.
-Vous l'avez entendu…Poursuivez donc…
Mester hésita un instant avant de s'approcher des deux hommes. Charlie qui n'avait rien dit jusque là, se tourna vers son frère.
-Nick, la crise n'est pas totalement terminée. Tu risques d'aggraver la douleur en te forçant à parler.
-Pas si…tu restes…avec moi.
Charlie ne répondit pas mais il prit la main de Neal dans la sienne. Peter fut stupéfait de voir les traits de son ami se détendre immédiatement. Il était de plus en plus étonné de voir les réactions des deux frères quand ils étaient ensemble. Il n'était pas un passionné du paranormal et il avait, tout au long de sa vie, essayé de trouver une explication rationnelle pour chaque chose. Là, il lui aurait été bien difficile d'expliquer l'effet qu'un simple contact pouvait avoir sur Neal.
Mester prit une chaise et posa l'appareil enregistreur sur la table.
-Suite de l'interrogatoire de Monsieur Nicholas Seaver. Vous nous avez parlé d'un objet que vous aviez dérobé chez un de ces clients… Vous rappelez d'autres détails qui pourraient nous orienter vers l'identité de ces personnes ?
-Une fois…on est…allé dans une…grande maison. Il y avait…un autre garçon.
-Un nom…un prénom peut-être ?
Neal prit quelques secondes pour fouiller dans ses souvenirs mais il finit par secouer la tête.
-Il a dû…me donner…son nom…mais je n'arrive…pas à me…souvenir.
-Ce n'est pas grave. Dans les noms que vous nous avez donné plus tôt, avez-vous d'autres éléments à nous donner ?
-Quels noms ?
Les trois hommes présents se regardèrent, surpris que Neal ne se souvienne pas de cet épisode.
-Ceux que vous avez notés sur le carnet…Bill Josith, Enzo Thigart et Ethan Murto…
Neal resta muet et Peter commença à sérieusement s'inquiéter devant cette perte de mémoire. Et si les médecins avaient raté quelque chose lors des examens.
-Neal, tu te souviens du carnet que je t'ai donné hier ?
-Oui…bien sûr… j'essayais…de me…rappeler…leur visage…
Peter poussa un profond soupir de soulagement.
-Pourrais-tu éviter de me faire peur… ? J'ai cru que tu avais un trou de mémoire…
-Je crois…que ma…mémoire…a plus d'un…trou… Mais ça…je m'en…rappelle.
-Tu me vois rassuré. Est-ce qu'il y a quelque chose dont tu te souviens concernant ces garçons ?
-Bill était…avec nous…dans la cave…la veille.
-La veille de votre fuite ?
-Oui.
-Que lui est-il arrivé ?
Neal avait toujours les yeux clos mais on pouvait voir l'angoisse déformer son visage. Charlie prit, à ce moment, la relève malgré la protestation muette de son frère.
-Bill était avec nous depuis quelques jours. Paddy l'a emmené avec Nick. Je suis resté dans la cave. Quand ils sont revenus, Bill était blessé, il avait du mal à respirer.
-Que s'est-il passé ensuite ?
-Je ne sais pas. J'étais très malade et je n'ai pas vraiment de souvenir précis.
La voix tremblante de Neal jeta un froid dans la pièce.
-Bill…a agonisé…pendant des…heures…J'ai pas…réussi…à ouvrir…la porte…J'ai essayé…
-Nicholas même si vous aviez ouvert la porte, Bill n'aurait pas survécu. L'autopsie a montré que ses blessures étaient trop graves. De plus, vous n'auriez pas pu les sortir tous les deux.
-J'aurai…dû…
La main de Charlie serra plus fortement la sienne.
-Bill…est mort…et personne…ne l'a…su.
-Nous allons prévenir sa famille si nous parvenons à les retrouver et j'ai déjà entamé des démarches pour qu'on son identité soit officiellement changée.
-Merci…
Mester attendit quelques secondes avant de poursuivre.
-Et les deux autres ?
-J'ai du mal…à me rappeler…quand…et où…mais ils étaient…dans ces…soirées… Des numéros…eux aussi… On a parlé…
-On a retrouvé la trace d'Enzo Thigart. Il pourra sans doute nous donner des renseignements supplémentaires. Aucune idée de ce qu'a pu devenir Ethan Murto.
Neal baissa la tête et des larmes se formèrent sous ses paupières fermées. Les souvenirs remontaient petit à petit à la surface. Les adultes les observant comme s'ils étaient de la marchandise, leurs mains qui s'agrippaient à eux quand ils passaient trop près. Il se rappelait bien trop clairement leurs voix qui murmuraient à son oreille des mots qu'il avait du mal à comprendre.
Mais un souvenir plus clair lui revenait maintenant et il avait du mal à supporter ce qu'il venait de revoir. Comme dans un film, il se voyait, tenant une arme. Sa main d'enfant parvenait à peine à la tenir, il tremblait. Il pouvait encore sentir le poids et la tension dans son avant-bras…et cette voix qui lui ordonnait de tirer.
Face à lui il y avait ce visage terrifié, ces yeux fixés sur lui, le suppliant de ne pas faire feu. Mais cette voix ne le lâchait pas…Il savait qu'il n'avait pas le choix mais comment pouvait-il envisager de tuer ce garçon qu'il connaissait à peine.
Tu sais ce que je vais faire à Charlie si tu ne fais pas ce que je te demande…
Cette arme pesait de plus en plus lourde au bout de son bras mais la voix se faisait de plus en plus pressante, de plus en plus menaçante. Son doigt finit par appuyer sur la détente. Le bruit raisonnait encore dans sa tête…Même après toutes ces années, il pouvait encore sentir l'odeur de la poudre…Il entendait encore les cris d'Ethan…puis un second coup de feu… Et le silence… Ce silence encore plus insupportable que la détonation…Le silence de la mort…
-Neal…Neal…
La voix de Peter le ramena à la réalité. Il entrouvrit les yeux et vit les regards inquiets tournés vers lui.
-Que s'est-il passé ? J'ai cru que tu avais perdu connaissance. Ça fait plusieurs minutes que tu ne réponds pas.
-Désolé…
-Tu n'as aucune raison de t'excuser. De quoi te souviens-tu ?
-Ethan…
Peter pouvait voir la tristesse dans son regard. La détresse de son ami lui serrait le cœur.
-Neal, qu'est-il arrivé à Ethan ?
Le jeune home releva la tête, avala difficilement sa salive avant de répondre.
-Il est…mort…
-Que s'est-il passé ?
Les quatre mots que Neal parvint à articuler raisonnèrent dans la pièce et personne n'eut le courage de poser d'autres questions.
-J'ai…tiré…sur lui..
