Chapitre 36.
Le silence dura de longues minutes, personne ne sachant vraiment comment interpréter les mots que Neal venait de prononcer. Il y avait forcément une explication. Peter était persuadé que Neal aurait été incapable, même sous la contrainte de tirer sur quelqu'un. Le Neal avec lequel il avait travaillé toutes ces années détestait les armes à feu. Mais n'était-ce pas là, justement, l'origine de son aversion.
Ce n'est pas parce que je n'aime pas les armes que je ne sais pas m'en servir.
Ces mots prenaient aujourd'hui un tout autre sens. Neal savait se servir d'une arme parce que Nicholas avait appris à les manier. Un mystère d'éclaircit…mais ça ne voulait pas dire que le petit garçon était responsable de la mort de son compagnon d'infortune.
-Neal, dis-nous ce qui s'est passé avec Ethan.
Le jeune homme n'avait pas bougé, assis sur le sol, les genoux repliés contre sa poitrine et la tête enfouie dans ses bras. Ces derniers jours, Peter avait appris à reconnaître les signes de détresse chez son ami…et cette position en faisait partie. Replié sur lui même, elle lui donnait l'impression d'être protégé, loin du monde qui l'entourait.
-Neal, s'il te plaît. On a besoin de comprendre ce qui s'est passé et il n'y a que toi qui peux nous le dire.
-Je…l'ai dit…J'ai…tiré…Il a…crié.
-S'il a crié, Neal, c'est qu'il n'était pas mort.
-Après…il y a…eu un…autre coup…de feu et…le silence…
-Est-ce que c'est toi qui as tiré le second coup de feu ?
Peter s'était agenouillé devant son ami. Il posa une main sur sa tête caressant doucement ses cheveux. Il avait remarqué depuis toujours que Neal était très sensible aux contacts physiques. Il avait besoin de se rassurer en touchant les gens…des gestes simples, une tape sur l'épaule, la main gauche sur l'avant-bras quand il serrait la main de quelqu'un.
Mais ces gestes étaient réservés aux gens qu'il connaissait et en qui il avait confiance. Peter avait constaté, à maintes reprises, qu'il lui arrivait de reculer ou de s'éloigner des certaines personnes qu'il considérait comme hostiles.
Mais à chaque fois que Peter posait une main sur lui, tout son corps semblait se détendre. Ce contact, comme un point d'ancrage dans la réalité, le rassurait et parfois il avait été bien plus éloquent qu'une phrase. Cette fois encore, Peter sentit Neal relâcher un peu de la tension qui l'habitait.
-Neal, as-tu tiré le second coup de feu ?
-Je…sais…pas…
Mester qui était resté muet jusque là, prit la parole.
-Etiez-vous seul avec Ethan quand ça s'est produit ?
Neal releva la tête et Peter comprit immédiatement que la réponse était non. Il avait même une petite idée de l'identité de l'autre personne présente. Les coups n'avaient donc pas été tirés par accident. Il s'agissait d'une action délibérée, commandée par ce monstre.
-Non…
-Qui était avec vous ?
-Paddy…il était…là…
Mester aurait voulu que le jeune homme continue à parler de lui-même, sans qu'il soit obligé de le soumettre à d'autres questions.
-Est-ce lui qui vous a demandé de tirer sur Ethan ?
Un hochement de tête fut la seule réponse qu'ils obtinrent.
-Nicholas…J'ai besoin de savoir ce qu'il vous a dit. Je dois savoir exactement ce qui s'est passé. Je suis persuadé que vous ne vouliez pas tuer Ethan et que Paddy vous a obligé. Mais pour que je puisse vous aider, il faut tout me dire.
Après quelques secondes de réflexion, Neal se décida à parler. Les cachets faisaient effet et la douleur semblait le laisser tranquille.
-Au début…c'était un…jeu…Il nous…entraînait à…tirer dans…le jardin…J'aimais bien…ça…
Quel gamin n'aurait pas aimé ça ? Peter ne savait pas exactement quel âge Neal avait, au moment des faits, mais il se rappelait encore du jour où son père lui avait appris à tirer.
-Ethan…ne voulait…pas…il était…petit et le…bruit lui…faisait…peur.
-Quel âge avait Ethan ?
-Je…sais pas…Mais il était…plus petit…que moi… Paddy…s'est mis en…colère… Alors on est…rentré…Mais Ethan…pleurait…Il l'a…tapé…
La colère était perceptible dans la voix de Neal. L'injustice l'avait toujours choquée. C'est un des traits de caractère qui le différenciait profondément des autres criminels que Peter avait traqués dans sa carrière. La plupart faisaient peu de cas de leur victime et ils ne se souciaient guère des dégâts qu'ils pouvaient causer. Neal était différent. Il avait toujours pris en compte les conséquences que ses actes pouvaient avoir sur les autres et lorsque cela était possible, il avait toujours tenté de réparer, à sa manière, les dégâts causés.
Peter se doutait donc que Nicholas avait mal réagi en voyant son petit camarade malmené seulement parce qu'il refusait d'apprendre à tirer.
-J'ai…essayé de…l'arrêter…j'avais…encore…l'arme…
Peter n'avait pas besoin de faire un gros effort pour imaginer la scène. Ce petit garçon tentant désespérément de défendre son ami en retournant l'arme contre l'homme qui l'avait sous sa coupe depuis des années.
-J'aurais…dû…tirer… Mais Paddy…a sorti…son arme… Il m'a…dit de tirer sur…Ethan… Je voulais…pas…alors…
Les trois hommes sentirent, à ce moment que le souvenir des paroles de Frey était encore plus douloureux que les actes eux-mêmes. L'emprise psychologique qu'il avait alors que ce jeune garçon était telle que chaque mot le blessait plus facilement que n'importe quel coup.
-Qu'a-t-il dit ?
-Il a dit…qu'il ferait…du mal…à Charlie…si je…tirais pas…Il a dit…tu sais…ce que je suis…capable de…faire…
Et il ne le savait que trop bien. Une fois encore, Peter sentit la colère, la haine contre cet homme l'envahir. Charlie restait muet. Il était évident qu'il n'avait jamais eu connaissance de ces faits auparavant.
-Vous n'aviez pas le choix. C'est très important. Il faut vous concentrer. Essayez de vous souvenir ce qui s'est passé après le premier coup de feu.
-Le pistolet…était très…lourd…et le bruit…J'avais mal…aux oreilles…
Ce n'était pas étonnant. Peter ne savait pas de quel genre d'arme il s'agissait mais Neal avait dit qu'ils étaient à l'intérieur. Le bruit d'une détonation dans une pièce fermée pouvait être assourdissant.
-Ethan…criait et…pleurait…Il y a eu…un deuxième tir…
-Nicholas…qui a tiré ?
-Je sais…pas… Je…m'étais…caché…
Peter sourit. Mester était un excellent enquêteur. Il avait réussi à amener Neal exactement où il voulait l'amener. Il ne s'agissait pas d'un interrogatoire mais il voulait confirmer une intuition et en faire prendre conscience à Neal.
-Vous n'avez donc pas tiré ce second coup de feu. Paddy a voulu vous faire croire que vous l'aviez tué mais c'est lui qui a tiré. Le premier tir a peut-être blessé Ethan mais il était encore en vie. Le second coup de feu a été fatal.
Neal resta silencieux. Il semblait fouiller dans ses souvenirs, essayant de se rappeler ce qu'il avait fait ou vu ce jour-là.
Mester se redressa faisant signe à Peter et Charlie de le suivre. Ils s'éloignèrent à l'autre bout de la pièce. Neal ne sembla pas s'apercevoir de leur départ tant il était perdu dans ses pensées.
-Charlie, avez-vous un quelconque souvenir de ces événements ?
-Non, aucun. Nick ne m'en a jamais parlé. C'est assez étrange d'ailleurs. Même sans m'expliquer ce qui s'était passé, il est bizarre qu'il ne l'ait jamais mentionné.
-Il a probablement effacé sa de son esprit. C'était bien trop traumatisant pour lui. Même aujourd'hui, il a encore du mal à en parler.
Peter se retourna vers Neal qui n'avait pas changé de position. L'adulte qu'il était ne parvenait pas à gérer ce traumatisme et Peter ne s'étonnait pas qu'il ait choisi d'oublier cet épisode alors qu'il n'était qu'un enfant. Comment aurait-il pu gérer ce sentiment de culpabilité, cette peur ? Frey avait dû se servir à de nombreuses reprises de ce levier pour le menacer et le garder sous contrôle.
Ils passèrent le reste de la matinée au commissariat à attendre le résultat des cherches en cours. Mester avait demandé à un de ses enquêteurs de se concentrer sur la recherche d'Ethan Murto. Ils devaient rapidement tirer au clair cette affaire. Les recherches sur l'objet volé par Neal s'avéraient plus compliquées que prévu. La vente datait de plus de vingt ans et les archives avaient été apparemment perdues.
Enzo n'avait toujours pas été localisé et sa piste se perdait quelques années après sa collaboration avec la police. Ils tournaient en rond et Peter commençait à s'agacer face au manque de résultat. Neal se sentait mieux mais il était toujours très faible et, même si la proximité de Charlie le rassurait, il avait encore du mal à supporter les allers retours permanents autour de lui. A chaque fois que quelqu'un entrait dans la pièce, il sursautait et il lui fallait plusieurs minutes avant de retrouver son calme.
En fin de matinée, Peter rejoignit les deux frères qui s'étaient installés sur le petit canapé à côté d'une des fenêtre. Charlie avait les traits tirés et Peter le sentit très affaibli. Il s'assit à côté de Neal et lui prit la main.
-Comment tu te sens ?
-Ça va.
-La migraine ?
-Encore…un peu …mal mais…c'est…supportable.
-Très bien. Mester veut tenter d'interroger Frey une nouvelle fois et le confronter aux nouveaux éléments dont on dispose. Ça le poussera peut-être à parler.
-Il ne…dira…rien.
-C'est possible mais ça vaut le coup d'essayer.
Neal ne répondit pas, se tourna vers Charlie puis reporta son attention vers Peter.
-Est-ce que tu…pourrais…ramener Charlie…chez toi.
-Nick, je vais bien. Je peux rester avec toi.
Neal se contenta, pour toute réponse, de poser la main sur la joue de son frère et de lui sourire. Peter savait qu'il y avait bien plus de sens dans cet échange qu'il aurait pu y en avoir dans une phrase. Charlie finit par hocher la tête et suivit Peter à l'extérieur de la pièce.
Une fois dans le couloir, il se retourna vers Peter.
-Un agent pourrait peut-être me raccompagner. Il vaut mieux que vous restiez avec lui. Il a besoin de sentir quelqu'un de confiance près de lui.
Peter ne pouvait qu'approuver et il était heureux que Charlie lui fasse cette proposition.
-Je vais demander à Mester. Tu es sûr que ça ira ?
-Oui, je suis juste très fatigué.
-Je peux te poser une question ?
Charlie sourit. Il ne connaissait Peter que depuis quelques jours mais il aimait la manière dont il était attentif à ceux qui l'entouraient, la manière dont il prenait soin de son frère.
-Bien sûr, Peter.
-Comment a-t-il réussi à te convaincre de partir ?
-Il a dit qu'on ne serait pas vraiment séparés…
Charlie n'eut pas besoin de donner plus de précision. Peter comprit ce que signifiaient ces mots. Le lien qu'ils avaient partagé étant enfant c'était renoué et Peter s'en réjouit. Même s'il ne comprenait pas forcément la teneur exacte de cette relation, il savait qu'elle était indispensable à son ami et que Neal aurait besoin de ce soutien et de cette présence.
Un agent se chargea de raccompagner Charlie et Peter put rejoindre Neal. En le voyant entrer, le jeune homme leva vers lui un regard inquiet.
-Où est… Charlie ?
Peter lui adressa un sourire taquin.
-Tu ne le sais pas…Je croyais que vous restiez en permanence en contact.
Il accompagna ses propos d'un geste assez théâtral qui fit sourire le jeune homme.
-On n'a pas…un téléphone…dans le cerveau…c'est plus…compliqué…et un peu plus…subtile…
-Subtile…
Neal inspira profondément. Il avait du mal à trouver les mots pour expliquer cette relation particulière mais il ressentait le besoin d'en parler, d'expliquer à Peter. Pour quelqu'un d'extérieur, il devait être compliqué de comprendre ce qui se passait entre eux.
-Je sens…sa présence…On se parle…mais pas avec des mots…C'est plutôt des…images…
-Tu ne me dois pas d'explication, Neal. Je suis juste heureux de voir que sa présence te rassure. C'est vrai que je ne comprends pas ce qui vous lie mais ce n'est pas un problème. C'est une histoire de frères.
Neal parvint à sourire. Il se sentait apaisé de savoir Peter présent même s'il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter pour son frère. D'une certaine manière il y avait quelque chose de rassurant de pouvoir s'inquiéter pour lui. Peter toujours assis près de lui semblait tendu.
-Qu'est-ce qui…ne va pas ?
-Rien…Ne t'inquiète pas.
Evidement, ces seuls mots auraient suffi à inquiéter n'importe qui et, dans la situation actuelle, Neal avait de nombreux sujets d'inquiétude….La santé de son frère…l'évolution de l'enquête…sa relation avec Peter. Et s'il cherchait un peu plus loin, il pouvait aussi se faire du souci pour son avenir personnel et professionnel. Alors les mots de Peter, loin de produire l'effet désiré, firent monter la colère d'un cran.
-Peter…ne me traite…pas comme…un enfant… Que se passe-t-il ?
-L'enquête n'avance pas. On ne parvient pas à mettre la main sur les archives de la salle de vente. L'achat est trop ancien. Enzo Thigart reste introuvable. Mester est parti interroger Frey mais nous n'avons aucune preuve formelle à lui opposer.
-Je te l'avais dit. Combien de temps allez-vous encore perdre avant de me laisser lui parler ?
Peter fut surpris de la facilité avec laquelle Neal venait de parler. Une fois encore, la colère qu'il manifestait semblait l'aider à s'exprimer.
-On en a déjà parlé, un peu trop à mon goût.
-Un peu trop ? Tu sais très bien que c'est la seule solution et tu refuses de le voir. Ça ne te ressemble pas. Tu es un enquêteur exceptionnel et tu sais que cette affaire peut trouver une issue rapide.
-Je préfère arrêter cette conversation maintenant avant de vraiment me mettre en colère.
Peter se leva et quitta la pièce. Il croisa Mester dans le couloir. Frey avait été ramené au commissariat pour faciliter les interrogatoires et la centralisation des informations.
-Qu'a donné l'interrogatoire ?
-Il refuse de parler. Il ne parlera qu'à Nicholas. Il n'a pas dit un mot de plus.
-Il ne manquait plus que ça. Neal est toujours bien déterminé à lui parler. Il est persuadé de pouvoir lui faire avouer ses crimes.
-Malheureusement, je pense qu'il a raison.
-Non…Mester…
-Agent Burke, s'il vous plaît. Essayez de garder un œil objectif sur cette affaire. Nicholas est le seul qui a réussi à provoquer une réaction, une émotion chez cet homme.
Bien sûr, Mester avait parfaitement raison et Peter savait qu'il ne se comportait pas en professionnel mais il ne pouvait pas se résoudre à envisager cette éventualité. Neal ne pourrait pas faire face à cet homme sans y laisser une partie de lui-même. Peter ne pouvait pas le laisser faire ce genre de sacrifice.
-Vous savez que je peux faire une demande dans ce sens à mes supérieurs. Je ne veux pas vous forcer la main mais je n'ai pas besoin de votre accord pour procéder à cette confrontation.
Peter soupira. Il savait bien qu'officiellement, Mester était le responsable de l'enquête et qu'il ne faisait que tolérer sa présence. A partir du moment où Neal avait révélé sa véritable identité, l'affaire était passée sous sa direction. Peter avait bien tenté de convaincre ses supérieurs qu'ils devaient rester sur l'affaire mais le seul privilège qu'ils lui avaient consenti était de pouvoir assister Mester.
-Il ne tiendra pas face à lui. Il a déjà assez souffert.
-Ne souffrira-t-il pas plus de ne pas pouvoir aller au bout de l'objectif qu'il s'est fixé. Comment réagira-t-il si on découvre qu'on aurait pu sauvé ces enfants si on avait agi plus vite ? Je sais que cela revient à choisir entre une solution insupportable et une autre pire encore mais je pense qu'on doit faire confiance à Nicholas pour savoir ce qui est le mieux pour lui.
-Vous ne le connaissez pas. Il est capable de dépasser ses propres limites s'il pense que c'est nécessaire.
-Si je peux me permettre, Agent Burke. Je ne suis pas certain que vous le connaissiez si bien que cela vous-même. Ce que j'ai vu, moi, c'est un homme suffisamment fort et courageux pour aller au devant de ses pires cauchemars. Il s'est présenté, seul, face à cet homme.
Peter faillit répliquer de manière agressive mais il devait reconnaître que Mester avait peut-être raison et qu'il laissait probablement ses sentiments obscurcir son jugement. Il avait vu son ami tellement fragile qu'il en avait oublié le courage dont il avait dû faire preuve pour gérer cette situation. Il avait vu ressurgir des souvenirs atroces et après le traumatisme de son enlèvement, il était quand même parvenu à faire face.
Peter essaya de se mettre à sa place un instant… Tout ce qu'il croyait être sa vie s'était effondré sous ses pieds le laissant avec des morceaux d'une enfance faite de souffrances et de blessures….Un frère jumeau dont il avait été séparé pendant 15 ans et un père adoptif qui était le principal suspect dans plusieurs affaires de meurtre et de trafic d'enfants.
Il y avait de quoi devenir fou mais Neal faisait face. Les seules manifestations de son trouble étant ses migraines à répétition et ses accès de colère qui étaient parfaitement compréhensibles. Peter s'en voulait de rajouter encore à la confusion en mêlant ses propres émotions à ce tumulte. Comment pouvait-il demander à son ami de gérer ses sentiments personnels dans ce moment si difficile.
Quand il revint à la réalité, il vit l'officier Mester sourire.
-Je crois que vous avez aussi besoin de repos, Agent Burke. Vous ne pouvez pas jouer tous les rôles dans cette affaire. Je sais que ce n'est certainement pas évident pour un enquêteur tel que vous de rester en retrait mais je pense que Nicholas a plus besoin de vous en tant qu'ami que d'un agent du FBI.
-Vous avez raison ce n'est pas facile.
-Laissez-moi prendre les rênes. Je vous promets de vous tenir au courant du moindre de mes mouvements, de la moindre avancée. Vous avez un travail bien plus important à faire pour le moment… Prendre soin de ce jeune homme qui va avoir encore bien des épreuves à traverser.
Il n'était pas vraiment très agréable pour Peter de s'entendre faire la leçon par un homme aussi jeune mais il devait admettre qu'il avait raison. Cette mise au point était nécessaire et, assez étrangement, Peter se sentait soulage d'un poids. Même s'il était conscient que la prochaine étape serait le face à face entre Neal et Frey, il y voyait plus clair.
-Je veux être présent lors de la confrontation.
-Aucun problème…à partir du moment où Nicholas est d'accord.
-Je vais lui en parler.
-Très bien. Frey est dans nos locaux. Nous pourrons procéder à l'interrogatoire dans l'après midi. Je vais nous faire amener quelque chose à manger et nous pourrons discuter de la manière de procéder.
Peter hocha la tête et retourna dans la salle de repos. Neal feuilletait distraitement un magazine. Quand il leva les yeux vers Peter, un sourire timide éclaira son visage. Il essaya de retrouver l'espièglerie qu'il avait pu voir à de nombreuses reprises sur les traits de Neal mais elle avait bel et bien disparu. Il réalisa qu'il avait devant lui un homme qu'il ne connaissait pas aussi bien qu'il l'aurait cru. Il devait l'accepter s'il voulait lui apporter son aide.
-Peter. Tout va bien ?
-Oui, bien sûr. Je réfléchissais.
-A quoi ?
Peter vint s'asseoir à côté de son ami et tourna son regard vers lui. Neal fut troublé par les émotions qu'il pouvait y lire. Peter montrait rarement ses sentiments. Il l'avait souvent accusé de porter un masque et de cacher sa véritable nature mais Peter faisait la même chose…pour les besoins du métier mais aussi parce que c'était dans sa nature profonde de ne pas vouloir imposer ce qu'il ressentait à son entourage.
-Je pensais que tu avais changé… L'officier Mester m'a dit quelque chose de très juste tout à l'heure et ça m'a fait réfléchir.
-Qu'a-t-il dit ?
-Pour lui, je ne te connais pas vraiment.
-Je ne suis pas une personne différente, Peter.
-Beaucoup de choses ont changé. Tu ne t'en rends peut-être pas compte mais tu n'es plus vraiment le même.
Neal le regarda, attendant la suite.
-Il a aussi dit que je ne pouvais pas tenir tous les rôles dans cette affaire et que tu avais plus besoin d'un ami que d'un autre enquêteur.
-Cet homme est plein de bon sens.
Neal savait que ce n'était pas facile pour son ami de dire ces mots mais il avait aussi conscience de la nécessité de poser les choses clairement entre eux. La suite allait sûrement être très compliquée pour lui et il aurait besoin du soutien de Peter…un soutien sans faille et sans ces zones d'ombres qui les perturbaient tous les deux.
-Je pense qu'il a raison. Même si c'est difficile à admettre pour moi, je dois rester à l'écart et je dois aussi essayer de te faire confiance. Alors…quoi que tu décides, je serai avec toi. Ça ne veut pas dire que je vais m'abstenir de faire des commentaires ou des suggestions si je pense que tu prends trop de risques… Mais tu auras mon soutien plein et entier.
Neal fut incapable de parler pendant de longues secondes tant l'émotion provoquée par ces paroles était intense. L'amour qu'il éprouvait pour cet homme l'avait pris par surprise…Cette déclaration ne faisait qu'amplifier ce sentiment. Peter avait douté de lui, lui avait parfois fait des reproches injustifiés et injustes mais il avait toujours eu à cœur de le protéger, le préserver de lui-même parfois.
-Merci, Peter. Ça me touche…vraiment. Je devrais peut-être aller embrasser l'officier Mester ?
-Ça ne sera pas utile…
Les deux hommes se retournèrent pour voir le policier se tenir dans l'embrasure de la porte, les mains chargées de sacs dégageant une odeur délicieuse. Il posa son chargement sur la table. Peter et Neal le rejoignirent et le jeune homme se rendit compte qu'il avait faim.
Ils commencèrent à manger en silence. Mester fut le premier à briser ce paisible silence.
-On n'a pas vraiment avancé. Les éléments que vous nous avez donnés nous ont permis de suivre quelques pistes mais on tombe, à chaque fois dans une impasse.
-Peter m'a dit pour la salle des ventes… et pour Enzo… Il ne nous reste qu'une solution.
Neal vit Peter serrer les dents. Il lui avait promis son soutien, pas son approbation mais il lui fut reconnaissant de ne pas protester à voix haute.
-Je le crains, en effet.
-Je pense qu'il acceptera de me parler et je pourrais l'amener à faire un faux pas ou à nous donner des indices.
-Il m'a déjà informé qu'il ne parlerait plus qu'à vous. Il n'a plus dit un mot après ça.
-Quand pouvons-nous commencer ?
Mester ne voulait pas bousculer le jeune homme mais il ressentait aussi l'urgence de la situation et l'obligation de résultats qu'ils avaient.
-Dès que vous vous sentez prêt.
-Très bien. Il n'y a aucune raison d'attendre.
Les trois hommes finirent de manger mais, une fois la décision prise Neal perdit tout appétit. Ses pensées ne pouvaient se détacher de la perspective de cette nouvelle rencontre. Il avait parfaitement conscience des enjeux mais aussi de ses propres faiblesses. Il savait qu'il allait devoir faire face à des souvenirs douloureux et rentrer dans le jeu de cet homme pour le faire parler.
Après leur repas, Mester organisa la confrontation. Ils avaient convenu que Peter resterait avec Neal dans la salle d'interrogatoire. Mester, en tant que responsable de l'enquête devait être lui aussi présent.
Tout en marchant vers la salle d'interrogatoire, Neal devait, sans cesse, se répéter qu'il n'était plus ce petit garçon effrayé et que Frey ne pouvait plus l'obliger à faire quoi que ce soit. Il était rassuré que Peter puisse rester avec lui.
Mester entra le premier pour expliquer à Frey dans quelles conditions cet entretien allait se dérouler. Peter se tenait tout près de Neal. Le jeune homme semblait perdu dans ses pensées mais il savait qu'il avait conscience de sa présence à ses côtés. Quand ils entrèrent dans la salle, Peter ne put retenir un frisson de dégoût en voyant le sourire sur le visage de ce monstre.
Mester fut le premier à prendre la parole alors que Neal et Peter prenaient place autour de la table.
-J'ai expliqué à Monsieur Frey les règles à respecter. Si je juge que cet entretien ne se déroule pas comme il se doit, je peux l'interrompre à tout moment.
Il s'adressa ensuite à Neal.
-Si, à n'importe quel moment et pour n'importe quelle raison, vous souhaitez interrompre cet entretien, vous n'avez qu'un mot à dire.
Neal hocha la tête mais son regard ne lâchait pas l'homme assis face à lui. Le duel avait déjà débuté bien avant qu'un seul mot ne soit prononcé.
-Je suis tellement heureux de te revoir Nicholas. J'ai eu si peur quand je t'ai vu t'évanouir.
-Je vais bien.
La voix de Neal était étonnement ferme et claire mais Peter savait bien que cette façade lui demandait une énergie folle.
-Tu m'en vois ravi. Si tu me racontais un peu ce que tu as fait de ta vie depuis qu'on s'est quitté…
-Je ne suis pas là pour parler de ma vie. Je préfèrerais que ce soit toi qui me parles.
-Mon cher Nicholas, tu n'as pas changé. Toujours aussi déterminé. Je me souviens du jour de votre arrivée chez moi. Charlie te tenait par la main. J'ai immédiatement vu que votre relation était spéciale.
-Nous étions seuls face à un nouvel environnement. N'importe quel enfant aurait mal réagi.
Neal se forçait à le fixer, à regarder cet homme dans les yeux. Surtout ne pas baisser le regard, ne pas lui montrer sa peur. Il sentait ses mains trembler aussi les serra-t-il l'une contre l'autre.
-J'ai encore du mal à me rappeler certains événements et j'aimerais que tu me rafraîchisses la mémoire. Je me rappelle d'un autre garçon qui s'appelait Ethan…
-Et moi je préfèrerais que tu me parles de toi avant… Je t'ai vu dans les bureaux du FBI, tu travailles pour eux. C'est marrant mais je ne te voyais pas vraiment de ce côté-là de la loi.
Neal hésita mais il savait que Paddy verrait s'il tentait de lui mentir.
-Tu n'as pas tort. Tu m'as bien formé. J'ai fait une petite carrière du mauvais côté de la loi jusqu'à ce que je me fasse prendre et passe quelques années derrière les barreaux. Le FBI m'a proposé un contrat en or. J'ai pu sortir de prison et retrouver une partie de ma liberté en échange de ma collaboration.
-Je vois… Tu travailles encore avec eux aujourd'hui… Et c'est pour ça qu'ils t'envoient en première ligne.
-C'est moi qui ai demandé à te parler.
Le sourire qui anima le visage de Frey lui glaça le sang. Il savait ce que cela signifiait. Il avait l'impression d'avoir pris le dessus, il pensait le tenir encore sous sa coupe. Neal ne voulait surtout pas le démentir.
-Je le savais…Je savais que tu reviendrais vers moi…
-Qu'est-il arrivé à Ethan ?
Neal ne voulait pas plier devant cet homme mais il n'aimait pas la tournure de la conversation.
-Je pense que tu le sais déjà. N'attends pas de moi que je me livre aussi facilement. Je te propose un échange. Tu m'en dis un peu plus sur toi et je te donnerais quelques réponses pour combler les trous de ta mémoire.
-Que veux-tu savoir ?
-Que s'est-il passé ?
En posant cette question, Frey pointa un doigt vers la cicatrice sur le haut du front de Neal, trace laissée par sa rencontre avec Karl.
-Une affaire qui a mal tournée. J'ai été enlevé par un groupe d'homme qui réclamait la libération de leur chef.
-Comment as-tu été blessé ?
Peter serra les dents en voyant cet homme se réjouir du récit des épreuves que Neal lui décrivait.
-On m'a tiré dessus.
-C'est ton ami, l'Agent Burke qui t'a secouru, je suppose.
Un frisson glacé le parcourut face aux insinuations, à peine voilées, dans ces propos. Frey était malin, il l'avait toujours été. Et Neal avait du mal à supporter qu'il ait compris la nature de ses sentiments pour Peter. Il n'avait pas envie que cet homme vienne salir leur relation.
-En effet… Je ne dois pas être un si mauvais consultant pour qu'il se donne cette peine.
-Oh, je suis certain que tu es même un excellent consultant pour lui…
A nouveau ce sourire mauvais, ce regard qui le mettait très mal à l'aise. Neal sentait Peter au bord de l'explosion et il savait que c'était exactement ce que Frey cherchait.
-Dis-moi, Nicholas… Tu as toujours été un enfant très doué. Tu apprenais très vite et je me demandais si tu avais partagé ton expertise avec ton patron ?
Neal sentit les muscles de son cou se tendre et la douleur revenir à l'arrière de son crâne. Frey se tourna alors vers Peter.
-Vous êtes un homme chanceux, Agent Burke…Mais je suis sûr que vous en êtes conscient.
Peter ne répondit pas mais il serrait tellement le poing que ses articulations blanchirent. Il aurait volontiers écrasé ce poing sur le visage de son interlocuteur uniquement pour voir ce sourire disparaître.
La voix calme et posée de Neal interrompit cet échange.
-Je croyais que c'était à moi que tu souhaitais parler…
-C'est vrai mais tu ne peux pas me reprocher d'être curieux… Après tout c'est moi qui t'ai formé…
Neal avala difficilement sa salive et décida de ne pas répondre à ces propos déplacés.
-A toi de répondre à ma question. Que s'est-il passé avec Ethan ?
-J'ai croisé tellement de gamins… Tu crois que je me rappelle de tous les noms ?
-Tu n'as pas pu oublier celui-ci. Il devait avoir 6 ou 7 ans et il avait très peur des armes.
Frey leva son regard vers le plafond, feignant de chercher dans ses souvenirs. Neal savait qu'il se rappelait parfaitement de cet épisode. Il cherchait seulement à prouver qu'il menait la conversation et qu'il ne leur livrerait que ce qu'il jugerait bon.
Quand il regarda à nouveau le jeune homme assis face à lui, ses yeux étaient redevenus froids et cruels.
-Tu veux parler de ce petit bonhomme qui pleurait à chaque fois qu'on le bousculait un peu… ?
-C'est à peu près ça. Il était petit, il n'y avait rien d'anormal à avoir peur.
-Peut-être… Il me semble me souvenir…Mais es-tu certain de vouloir en parler ?
-Qu'est-il arrivé à Ethan ?
Frey se pencha sur la table pour se rapprocher de Neal et Peter faillit se jeter sur lui pour le faire reculer. Neal, lui, n'avait pas bougé.
-Es-tu sûr d'être prêt à entendre la vérité, Nicholas ?
Neal se contenta de hocher la tête. Il lui semblait entendre au loin l'écho des coups de feu, les cris du petit garçon.
-Je vois dans tes yeux que tu te souviens… Comment aurais-tu pu oublier ? Dis-moi, Nicholas, es-tu prêt à assumer les conséquences de tes actes ?
Le rire de Frey raisonna dans la pièce. Il se délectait de la détresse visible sur le visage de Neal.
-Veux-tu vraiment que je leur dise ce qui s'est passé ? Comment tu as tiré sur ce pauvre garçon…à deux reprises…Comment tu l'as regardé mourir ? Comment tu m'as aidé à enterrer son corps dans les bois à côté de la cabane?
Peter se tourna vers Neal et il fut très surpris de le voir sourire.
-Tu viens de faire une grave erreur, Paddy… La seule chose dont je ne parvenais pas à me souvenir c'était où le corps d'Ethan avait été enterré. Tu viens de nous donner un moyen de te coincer…
Sur ces mots, le jeune homme se leva. Il avait l'air sûr de lui mais Peter pouvait voir qu'il était allé bien au-delà de ses limites. Il était plus que temps pour lui de quitter cette pièce.
Frey ne pouvait contenir sa colère.
-Sale petite vermine… J'aurais dû te flanquer une balle entre les deux yeux à toi aussi… Même si vous retrouvez le corps, ça ne prouvera rien…C'est toi, Nicholas qui a tiré sur lui…
Neal n'entendait pas les paroles vociférées dans son dos. Il franchit la porte, Peter sur les talons. Une fois dans le couloir, il laissa la pression totalement retomber et le noir l'envahit. Il savait que Peter serrait là pour le rattraper…Il le lui avait promis…
