Chapitre 37.
Lorsque Neal ouvrit à nouveau les yeux, c'est le visage de son frère qu'il vit en premier. Puis il réalisa qu'il n'était plus au commissariat. Il était de retour chez Peter et l'espace d'une seconde il se demanda s'il n'avait fait que rêver les dernières heures et son entretien avec Frey. La nuit commençait à tomber, une partie de la journée s'était donc écoulée.
-Enfin réveillé ?
-Oui…enfin je crois.
Neal se redressa dans son lit et regarda autour de lui. Sa première impression se confirmait, il était bien de retour chez Peter et la nuit commençait à tomber. Charlie était assis au bord du lit.
-Peter m'a raconté ce que tu avais fait. Ils ont envoyé deux équipes pour fouiller la cabane et les alentours. Ils vont retrouver Ethan et envoyer Paddy derrière les barreaux.
-Tu me rassures. J'ai cru un moment que j'avais rêvé.
-Non, tu n'as pas rêvé. Tu t'es évanoui peu après être sorti de cette pièce. Peter t'a ramené ici et il m'a fallu toute ma force de persuasion pour le convaincre d'aller se coucher.
-Tu as bien fait.
Charlie semblait préoccupé.
-Quelque chose ne va pas ?
-Non, pas vraiment. Enfin…peut-être.
-Tu pourrais essayer d'être plus clair ?
-C'est assez compliqué à expliquer. En fait je suis un peu confus.
-Oui, je vois ça.
Le jeune homme sembla réfléchir un instant, cherchant précieusement ses mots.
-En fait ce sont mes sentiments qui sont un peu confus…Mes sentiments pour Peter…
Neal ne put retenir un sourire.
-Je pense avoir une explication…Elle n'est pas tout à fait rationnelle et elle vaut ce qu'elle vaut… Disons que ma relation avec Peter était un peu confuse en effet.
-C'est à dire ?
Neal avait du mal à mettre des mots sur ses sentiments et il n'était pas simple pour lui d'avouer, même à son frère, ce qu'il éprouvait pour Peter. Mais voyant la confusion dans laquelle celui-ci se trouvait, il ne pouvait le laisser comme ça sans explication.
-Au début de notre collaboration, j'ai été très reconnaissant à Peter pour son aide, son soutien. On a très vite trouvé un certain équilibre. Il m'a offert un aperçu de ce à quoi ma vie pourrait ressembler…J'ai retrouvé une certaine sérénité que je n'avais jamais connu.
Charlie l'écoutait attentivement.
-Petit à petit mes sentiments ont évolué…mais je me suis bien gardé de lui dire quoi que ce soit. J'avais bien trop peur qu'il me renvoie en prison. Avant cette affaire, nos échanges étaient devenus un peu plus tendus…par ma faute. J'étais un peu déboussolé et je ne savais pas quoi de ces sentiments. Je pense que ce que tu ressens ce sont mes sentiments pour lui.
-A vrai dire, tu me rassures.
En effet, un soulagement profond pouvait se lire sur le visage du jeune homme. Il reprit soudain son sérieux.
-Peter est au courant de ce que tu éprouves ?
-Je crois…oui.
-Et… ?
-Et Peter est un homme marié et heureux en ménage…
-Et… ?
Charlie le regardait comme s'il était un extra-terrestre et Neal lui rendit son regard.
-Qu'y a-t-il à ajouter à ça ?
-Nick, je pense n'avoir qu'un aperçu des sentiments que tu éprouves pour cet homme et ce n'est pas quelque chose que tu peux balayer d'un revers de la main.
-Ce n'est pas ce que je fais. J'aime Peter mais je ne ferai rien qui puisse mettre son mariage en péril. Je le respecte trop et je respecte trop Elisabeth.
-Alors tu as décidé de ne rien faire et de passer tes propres sentiments sous silence.
Neal n'eut pas besoin de répondre, la réponse pouvait se lire sur son visage.
-Charlie, la situation est bien assez compliquée comme ça sans que mes sentiments pour Peter viennent tout embrouiller. Et je ne suis pas certain d'être capable d'assumer ces sentiments.
-Que veux-tu dire ?
-Je n'ai pas vraiment envie d'en parler maintenant.
-Il faudra bien que tu en parles un jour. Tu ne pourras pas vivre en gardant tout ça pour toi.
-Il y a plus important pour le moment…
Charlie décida de ne pas insister pour l'instant mais il était bien déterminé à enquêter du côté de Peter pour comprendre ce qu'il en était exactement. L'agent du FBI semblait très touché par la situation et il était évident qu'il tenait beaucoup à Neal mais ses sentiments allaient-ils vraiment au-delà, serait-il prêt à remettre son mariage et l'équilibre de son couple en jeu pour lui ? Charlie comprenait l'hésitation de son frère. Il avait raison la situation était plus que compliquée.
Lorsqu'ils descendirent au salon, ils retrouvèrent Peter et Elisabeth discutant paisiblement. Peter se redressa immédiatement en les voyant arriver et Charlie eut une première réponse à ses questions. Peter ne semblait vraiment pas à l'aise quand Neal et Elisabeth étaient tous les deux présents. Cela ne pouvait signifier qu'une chose, il ressentait plus que de l'amitié pour son frère mais il ne parvenait pas à l'assumer… en tout cas en présence de sa femme.
-Comment tu te sens ?
-Mieux, merci.
Les deux frères prirent place sur les fauteuils. Ils pouvaient, tous les deux, sentir les regards du couple posés sur eux. Neal fut le premier à s'en étonner.
-Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi vous nous regardez comme ça ?
Elisabeth sourit.
-C'est juste un peu étrange de vous voir tous les deux côte à côte. Les derniers jours ont été un peu mouvementés et je n'avais pas pris le temps de vraiment vous observer.
Peter poussa un soupir. Charlie lui lança un regard inquiet mais Neal le connaissait bien et il comprit immédiatement que son ami s'apprêtait à faire un commentaire ironique.
-Comme si je n'avais pas assez de soucis avec un seul Neal Caffrey…
-Peter, tu devrais au contraire te réjouir… En fait, Neal Caffrey n'existe plus.
Neal parut réfléchir un instant.
-Je n'aime pas quand tu fais cette tête-là…
Cette fois, Neal ne put se retenir de rire.
-Je pensais juste…Si je ne suis plus Neal Caffrey…est-ce que ça veut dire que ma condamnation est annulée…?
-Très drôle…
Le reste de la soirée se passa dans une ambiance paisible et joyeuse. Même si l'ombre de cette affaire planait toujours au-dessus d'eux, ils voyaient, pour la première fois, une issue possible.
Une fois le corps retrouvé et autopsié, ils auraient un moyen de pression sur Frey. Ils parviendraient sans doute à obtenir les renseignements nécessaires au démantèlement de ce réseau s'il existait vraiment. Ce dont ils n'avaient toujours pas la preuve formelle.
Neal fut réveillé au petit matin par la main de Peter posée sur son épaule.
-Désolé de te réveiller mais on a un problème…
Le jeune homme détestait être réveillé alors qu'il dormait profondément mais si c'était, en plus, pour lui annoncer une mauvaise nouvelle, il n'était vraiment pas d'accord. Il imagina en quelques secondes toutes les possibilités mais son esprit était encore trop embrumé pour y voir clair.
Il s'assit sur le lit tentant de ne pas paniquer.
-Qu'est-ce qui se passe ?
-Je viens d'avoir Mester au téléphone…
Peter semblait hésiter et Neal commençait sérieusement à s'affoler. Si Mester avait appelé en pleine nuit c'était certainement au sujet de l'enquête et visiblement ce n'était pas une bonne nouvelle.
-Peter, s'il te plaît…Je ne suis pas du genre agressif au saut du lit mais je pourrais faire une exception…rien que pour toi.
Le ton se voulait léger mais la tension était palpable.
-Ils ne parvenaient pas à trouver l'endroit où le corps avait été enterré.
-Pas étonnant après autant d'années…
-Alors, ils ont décidé de transporter Frey sur place. L'homme paraissait prêt à les aider.
-Les abrutis…
Neal n'avait pas pu se retenir. Il les avait pourtant prévenu. Ils avaient à faire à un homme intelligent et retors. Neal n'entendit pas vraiment la suite des propos de Peter. Il savait déjà ce qui s'était passé. Frey les avait menés en bateau. Il avait prétendu vouloir les aider pour mieux s'échapper.
-Ils l'ont laissé partir… Quel bande d'incapables…Toutes mes excuses Peter, jamais je n'aurais dû te demander de rester à l'écart de cette affaire. Au moins toi, tu aurais été capable de le garder derrière les barreaux…Tu ne l'aurais jamais amené faire une balade dans les bois…Mais je croyais que Mester devait te tenir au courant de ses faits et gestes…
Peter posa une main sur l'épaule du jeune homme pour tenter de stopper le flot de paroles qui se déversait sans interruption.
-Doucement, Neal.
Le jeune homme reprit sa respiration.
-Désolé.
-Pas de problème. Tu as raison, Mester devait me prévenir mais je pense qu'il savait très bien ce que je lui aurais dit. Je crois aussi que sa hiérarchie lui met la pression pour résoudre cette affaire au plus vite…
Neal leva les yeux vers Peter et celui-ci put y lire toute sa colère. S'il avait eu Mester en face de lui à ce moment, il lui aurait sans doute fait part, à sa manière, de son point de vue.
-Peter, ne lui cherche pas d'excuses. Il n'en a aucune. Il a sous-estimé cet homme et c'est une erreur qu'un policier digne de ce nom n'aurait pas faite. S'il ne sait pas gérer la pression, il faut qu'il change de métier.
Peter était étonné de la réaction de son ami. Neal était en colère, surpris mais il ne montrait aucun signe de peur. Peter réalisa à cet instant que son ami n'avait pas pensé une seule seconde qu'il pouvait être en danger. Frey l'avait clairement menacé et à plusieurs reprises et, aujourd'hui, il était dans la nature.
-Il faut mettre Charlie en sécurité et j'espère que ces imbéciles vont avoir un éclair de génie et te confier la suite de l'enquête.
Peter sourit, prit la main de Neal et déposa un léger baiser dans sa paume. Une question qui ne parvenait pas à franchir ses lèvres brillait dans les yeux de Neal. Une question et un espoir… Peter n'avait pas besoin de mots pour comprendre. Même s'il ne l'exprimait pas clairement, Neal avait peur et, comme il le lui avait promis, il était là pour le soutenir… Faire ce qu'il devait pour l'aider à se sentir mieux et à franchir cette nouvelle épreuve.
Il approcha lentement son visage de celui de Neal, lui laissant tout le temps de protester, de dire quelque chose s'il ne souhaitait pas aller plus loin. Mais ses yeux bleus restaient plongés dans les siens… Lorsque leurs lèvres se touchèrent, le temps s'arrêta.
-On ne doit pas…Peter…
-Pourquoi ? On ne fait rien de mal.
Neal n'eut pas la force de résister lorsque Peter se pencha pour l'embrasser une nouvelle fois. Il avait besoin de ce contact, besoin de se laisser aller à éprouver ces sentiments réconfortants.
-Je ne suis pas sûr qu'Elisabeth soit de ton avis.
-Je sais que c'est compliqué mais je ne peux pas enfouir mes sentiments si facilement.
Neal soupira. Ce n'était pas le moment d'avoir cette conversation. Ils avaient des choses bien plus importantes sur lesquelles ils devaient se concentrer. Peter comprit le message. Il avait lui aussi conscience qu'ils devaient se concerter pour décider de la marche à suivre.
-Qu'a prévu Mester, maintenant que son principal suspect s'est échappé ?
-Tous ses hommes sont sur sa piste mais il semble penser que tu pourrais avoir une idée de l'endroit où il a pu trouver refuge.
Neal sembla hésiter. Il avait un vague souvenir d'une maison au bord de la mer. Mais il devait d'abord s'assurer de la collaboration de Peter.
-J'ai peut-être une idée mais je ne veux pas de Mester sur ce coup. On s'en occupe seuls…
-Neal, je ne peux pas faire ça. Tu le sais. Une enquête est en cours et, pour le moment, Mester en est le seul responsable. C'est par lui que nous devons passer avant de tenter quoi que ce soit.
-Peter, ce type a laissé Frey s'enfuir. Penses-tu qu'il soit vraiment à la hauteur pour poursuivre cette enquête ?
Peter hésita avant de répondre. Il pensait sincèrement que Mester était un excellent officier et qu'il faisait son travail consciencieusement mais, il fallait admettre qu'il avait fait une énorme erreur en faisant sortir Frey de sa cellule.
-Je suis persuadé que c'est un bon professionnel. Il a voulu trop bien faire, trop vite.
-Tu n'aurais jamais commis une telle erreur.
Peter était flatté de la confiance que Neal lui manifestait. Il n'aurait jamais fait sortir cet homme de sa cellule mais surtout parce qu'il aurait eu bien trop peur qu'il ne cherche à faire du mal à son ami.
-Alors, soit on règle cette affaire nous même, soit…
Neal ne termina pas sa phrase. S'il n'y avait pas eu la vie d'autres enfants en jeu, il les aurait menacés de ne rien dire au sujet de cette planque. Mais il savait qu'ils devaient agir…et vite…
L'autre alternative était de trouver un moyen de se rendre sur place seul et de tenter de raisonner Frey. Il n'était, cependant pas certain d'en être capable. Il avait déjà eu du mal à rester dans la même pièce que cet homme alors que Peter était à ses côtés. Pourrait-il affronter cet homme, seul et sur son terrain.
Puis des images lui revinrent en mémoire, des bruits aussi. Toutes ces soirées passées en compagnie d'autres enfants en espérant que le numéro du copain soit appelé plutôt que le sien… La peur dans les regards…les larmes et les cris, parfois quand on les amenait. Il devait agir…à tout prix. Il ne pouvait pas supporter l'idée de laisser des enfants subir cette torture plus longtemps.
Peter voyait les rouages de son cerveau tourner à plein régime et il redoutait d'entendre la fin de cette phrase.
-Neal, tu ne pourras pas y arriver seul, si c'est à ça que tu es en train de penser.
-Le résultat ne sera probablement pas pire que si une armée de policier débarque là-bas. Je suis certain qu'il m'attend. Il a probablement cette idée en tête depuis qu'il a croisé mon regard dans les bureaux du FBI.
-Ce n'est pas une raison pour se jeter dans la gueule du loup si facilement.
Neal se leva et commença à s'habiller.
-Il ne s'attendra pas à ce que je vienne seul. Il sait qu'il possède les réponses dont nous avons désespérément besoin. Mais il y a une chose qu'il souhaite, par dessus tout et qui pourra lui faire oublier toute prudence.
-Toi… ?
-Exactement. Si je me présente là-bas, seul et que je lui parle, il oubliera sûrement tout le reste et…
-C'est à ce moment qu'on intervient… ? C'est plutôt risqué, comme plan. Il pourrait t'attendre avec une arme et te tirer dessus à peine la porte franchie.
-J'en doute vraiment. Il a trop envie de me parler, d'exercer une fois encore cette domination… de me sentir sous son emprise.
Peter se leva et vint se placer face à Neal.
-Je ne suis pas sûr de vouloir prendre ce risque. Je ne veux pas risquer de te perdre.
-Peter nous n'avons pas le choix. Je préfèrerais le faire avec toi mais…
-Non, Neal… S'il te plaît…pas de menace de ce genre… Il est hors de question que tu y ailles seul.
Neal attendait la suite, le regard de Peter toujours plongé dans le sien. L'intensité de ce regard le troublait, le dérangeait même un peu.
Il faisait encore nuit et seul la petite lampe de chevet était allumée. La lumière se reflétait dans les yeux de Peter leur donnant une lueur particulière.
-Qu'est-ce que je vais faire de toi ?
Neal sourit en comprenant qu'il avait convaincu son ami. Il leur restait encore à mettre un plan sur pieds mais Peter allait l'aider.
-Déjà…tu vas me faire un café… Ensuite on va parler de ce qu'on va faire. Il n'y a pas de temps à perdre.
Peter s'exécuta. Il savait qu'il n'avait aucune chance de convaincre Neal de laisser Mester gérer l'affaire. Le jeune homme semblait déterminé mais aurait-il la force d'aller au bout. La veille il avait tenu bon face à Frey obtenant même de précieux renseignements mais l'effort lui avait demandé une telle énergie qu'il était resté inconscient de longues heures. Peter avait même appelé son médecin mais celui-ci l'avait rassuré. Il n'y avait pas à s'inquiéter tant qu'aucun autre symptôme ne se manifestait. Quand il avait énuméré les réactions possibles, Peter avait blêmi…convulsions, spasmes musculaires, crise d'épilepsie… Il s'était bien gardé de le dire à Neal. Mais il promit au médecin de garder un œil sur lui.
Neal descendit et un sourire radieux illumina son visage quand il sentit l'odeur du café frais. On aurait pu croire qu'il s'agissait d'un matin comme les autres sans autre chose à faire que de prendre un bon petit déjeuner avant de se rendre au bureau. Neal avait toujours aimé ces moments de calme, il avait besoin de démarrer sa journée par ces instants simples et rassurants.
Quand il était en prison, il commençait à ressentir cette crainte dès qu'il ouvrait les yeux. Tant qu'il était dans sa cellule, il était en sécurité mais personne ne pouvait vraiment prévoir ce qui pourrait se passer dans la journée au contact des autres détenus. Il avait eu sa part de bousculades, taquineries plus ou moins méchantes mais jamais rien de grave. Mais, là aussi, donner le change lui avait demandé une énergie colossale.
A cette époque, le soutien de Kate avait été très important pour lui. La perspective de ses visites, de leurs échanges, même brefs, l'aidait à tenir. Pui lors d'une de ses visites, elle lui avait dit qu'elle ne reviendrait plus. Il avait essayé de la convaincre, de comprendre mais rien à faire. La semaine suivante, il avait quand même espéré sa venue mais personne ne s'était présenté. Alors tout s'était mélangé dans sa tête.
Aujourd'hui, il comprenait mieux sa réaction d'alors. Il était enfermé là alors que Kate était probablement en danger. Il devait sortir. Son évasion était devenue une idée fixe, le tenant éveillé toutes les nuits. Entre sommeil et réalité, tout se confondait. Des images dont il ne comprenait pas le sens remontaient à la surface. Aujourd'hui il savait…la cave, Charlie…Son plan avait marché mais quand il s'était rendu compte que Kate était bel et bien partie, quelque chose s'était effondré en lui.
Il se souvenait encore de cet appartement vide, cette bouteille qu'il tenait dans ses mains. Il attendait là. Il savait que Peter viendrait le chercher. Quand il avait entendu les sirènes, il avait souri. L'homme avait été rapide cette fois. Peter était entré seul dans la pièce… Merci…c'était le premier mot qui lui était venu à l'esprit. L'agent du FBI l'avait traqué pendant des années mais il lui avait toujours montré du respect.
Ils avaient parlé…un peu…pas assez au goût de Neal mais il savait qu'il devait le ramener en prison et pour, sans doute, très longtemps. Neal pensait être prêt à accepter cela mais l'espace d'un instant, la panique le submergea. Il devait trouvé un moyen de ne pas se laisser enfermer…Il avait ce sentiment d'avoir quelque chose d'important à faire dehors. Bien sûr, il devait retrouver Kate mais derrière cette certitude, il y avait autre chose… Il avait trouvé sa porte de sortie sur l'épaule de Peter…Le reste faisait partie de l'histoire…leur histoire commune.
Aujourd'hui, ils se retrouvaient dans cette cuisine. Son monde avait été bouleversé à plusieurs reprises au cours des dernières années mais un point fixe persistait dans sa vie…son point d'ancrage…L'homme assis en face de lui.
-A quoi tu penses ?
La voix douce de Peter le sortit de sa rêverie.
-Je faisais une petite rétrospective personnelle.
-Et tu en arrives à quel bilan ?
Neal ne put retenir une grimace. Il n'en était pas encore à faire des bilans. Il se le permettrait uniquement quand cette affaire serait classée et derrière eux définitivement.
-Pas un bilan…une remarque, plutôt…
-Laquelle ?
-Tout a été chamboulé, renversé, dans ma vie…Même avant cette affaire. Rien n'a jamais été stable pour moi…Même quand je pensais être Neal Caffrey. A part une chose…
Peter était intrigué par le ton sérieux de son ami. Neal était resté de longues minutes perdu dans ses rêveries et il avait, visiblement beaucoup réfléchi.
-Quand je regarde le film de ma vie, il n'y a qu'un point suffisamment stable et sécurisant pour que je m'y raccroche…C'est toi.
Peter ouvrit puis referma la bouche…incapable de trouver un commentaire à faire, quelque chose à répondre. Il ne voyait pas comment il pourrait exprimer l'émotion que ces mots avaient provoquée en lui. Alors il se leva, fit le tour de la table et prit son ami dans ses bras.
-Je serai toujours là, Neal.
Le jeune homme laissa couler ses larmes. Ils restèrent un long moment l'un contre l'autre avant de se ressaisir et de retourner à leur petit déjeuner. Ce moment d'émotion les avait laissé un peu rêveur tous les deux et ils avaient du mal à se concentrer à nouveau sur leur objectif de la journée. Peter aurait aimé oublier tout ça, prendre quelques jours de congé, de préférence au soleil, dans un endroit tranquille…
-On arrête de rêver, Agent Burke…
Peter sursauta en entendant cette voix. Il se tourna vers Neal mais celui-ci pointa son doigt vers la porte où se tenait Charlie. Décidément, il allait avoir du mal à s'y habituer. C'était la première fois qu'il remarquait à quel point leurs voix étaient semblables. En retrouvant un peu de son énergie, Charlie ressemblait un peu plus à son frère. Seuls ses yeux n'avaient pas tout à fait la même couleur.
Peter était devenu un spécialiste dans la description de la couleur des yeux du jeune homme. Après sa fuite, quand il l'avait retrouvé sur cette île, ils étaient presque transparents. Il avait eu si peur de ne jamais le revoir qu'il s'était plongé dans ce regard. Lorsque la colère prenait le dessus, ils étaient tellement foncés qu'on aurait pu les croire noirs. Il ne voyait pas les mêmes nuances chez Charlie.
-Je pensais à une plage de sable fin, le soleil…
-Et c'est pour ça que vous êtes debout aussi tôt ?
Neal se leva et se plaça face à son frère.
-Frey s'est échappé. Mester a voulu l'amener à la cabane pour qu'il les aide à identifier le lieu où était enterré Ethan. Il en a profité pour s'évader.
-Comment peut-on être aussi stupide ? Tu leur avais pourtant dit qu'il était dangereux et qu'ils devaient être prudents.
Si la situation n'avait pas été aussi dramatique, Peter aurait souri de voir la similarité entre la réaction des deux frères. Les deux hommes vinrent se rasseoir autour de la table. Le silence suivit, chacun restant plongé dans ses réflexions.
-Qu'allez-vous faire ?
Charlie avait posé la question comme s'il était inconcevable pour lui d'en rester là et de laisser la police continuer seule cette enquête. Neal réfléchit un instant ne sachant pas trop s'il était pertinent de mettre son frère dans la confidence.
-Nick…Pas la peine d'essayer de me le cacher. Je sens bien que tu as un plan en tête.
Peter ne put se retenir de rire.
-Charlie, il va falloir m'apprendre ton truc pour voir ce qui se passe dans sa tête.
-Je pense que vous n'avez pas besoin de ça, Agent Burke.
Peter fut un peu surpris de la réponse du jeune homme mais, en y réfléchissant un peu, il réalisa qu'il avait probablement raison. Il connaissait suffisamment son partenaire pour savoir ce qui trottait dans sa tête sans avoir besoin de lui demander.
-Si on laisse la police s'occuper de lui, il va s'enfuir définitivement ou alors, il trouvera un moyen de se faire descendre.
-Alors vous avez décidé de vous en chargez vous-même ?
Le regard de Charlie allait de Peter à Neal, cherchant chez l'un ou l'autre une confirmation de son intuition.
-Nous n'avons encore rien décidé. Mais je suis d'accord avec Neal pour dire qu'on ne peut pas faire confiance à la police pour gérer cette affaire.
Charlie, bien que contrarié par cette nouvelle, s'abstint de faire un quelconque commentaire. Il voyait la détermination dans les yeux de son frère et il savait qui ne parviendrait pas à le faire changer d'avis.
-Il faudrait d'abord réussir à le localiser.
-J'ai ma petite idée mais je vais peut-être avoir besoin de ton aide. Je me souviens d'une petite maison en bord de mer mais je n'arrive pas à me souvenir exactement…
Charlie serra les dents et Peter comprit que cette évocation lui rappelait des souvenirs désagréables.
-Je ne suis jamais allé dans cette maison.
-Si moi j'y suis allé, tu devais être là aussi…
-Nick… Tes souvenirs sont encore trop confus pour te souvenir de tout. Paddy avait l'habitude de t'emmener de temps en temps dans cette maison. Il disait que c'était vos petites escapades. Jamais il ne m'a emmené avec vous.
Neal resta un long moment silencieux. En effet, ses souvenirs étaient très flous. Des odeurs, le bruit des vagues mais très peu d'autres choses lui revenaient en mémoire. Il avait espéré que Charlie aurait des souvenirs plus clairs. Ils n'étaient donc pas très avancés. Ils n'allaient pas longer toute la côte en espérant tomber sur la maison…En supposant que Neal serait capable de la reconnaître en la voyant.
Neal se leva et sortit dans le jardin. Charlie s'apprêtait à le suivre mais la main de Peter posée sur son bras le retint.
-Charlie, il y a quelque chose que tu ne lui as pas dit…
-Il vaut qu'il ne se souvienne pas de tout.
-Peut-être…mais on ne pourra pas faire autrement si on veut retrouver cet endroit.
-Peter…Quand il revenait de ces weekends, il lui fallait plusieurs jours pour s'en remettre. Il restait assis, les genoux serrés contre lui, les yeux dans le vide. Il n'y avait pas moyen de le faire manger…Il n'entendait pas quand je lui parlais…
Le souvenir de ces moments semblait très douloureux pour le jeune homme et il ne pouvait pas le blâmer de ne pas avoir voulu en parler à Neal. Il imaginait ce qui avait pu se passer durant ces moments où le petit garçon s'était retrouvé seul avec cette brute.
-Tu n'es jamais allé avec eux ?
-Non, jamais. Il savait que je n'essaierais jamais de m'enfuir sans Nick et que lui ne ferait rien sans moi, non plus. Pour plus de sécurité, il m'enfermait dans la cave. Nick m'a raconté une fois qu'il s'était baigné…Mais je n'en sais pas plus.
-Ça ne nous avance pas beaucoup.
Peter se tourna vers le jardin. Neal se tenait debout, sa tasse de café en mains. Il n'avait aucune idée de l'état dans lequel ces derniers événements l'avaient mis mais il sentait bien qu'il allait falloir trouver une solution rapidement s'il voulait envisager un avenir serein.
-Peter, si on parvient à trouver cette maison, il faudra être très prudent…
-Je serais là pour m'occuper de ce sale type…
-Je ne parle pas de Paddy. Il va falloir garder un œil sur Nick. Je crains sa réaction et ce qu'il serait capable de faire.
Peter savait ce que voulait dire Charlie. Il avait les mêmes craintes.
Neal resta un long moment dehors à regarder le jour se lever. Peter le rejoignit inspirant profondément l'air frais du matin.
-Ça va ?
-J'essayais de remettre un peu d'ordre dans mes idées.
-Des résultats ?
-Pas vraiment. Il me reste des impressions…rien de plus. Le reste de mes souvenirs est à peu près clair mais ces épisodes restent flous.
-Ne force pas trop. On trouvera un autre moyen.
Neal se tourna vers Peter. Il sentait une certaine tension dans la voix de son ami. Il n'eut pas besoin de poser de questions.
-Charlie m'a dit que, lorsque tu revenais de ces weekends, tu restais de longues heures prostré, refusant de t'alimenter.
-Ça pourrait expliquer pourquoi mon cerveau refuse de se souvenir.
-Et ça pourrait être une bonne raison de ne pas forcer les choses.
Neal s'apprêtait à ouvrir la bouche mais Peter le stoppa dans son élan.
-Je sais ce que tu vas dire…
-Peter, cet homme a abusé de moi pendant des années. Je sais ce qui se cache derrière ces souvenirs.
-Neal, si ces souvenirs sont enfouis si profondément qu'ils n'ont pas encore refait surface alors que tous les autres sont revenus, il y a sûrement une raison.
-Tu as sans doute raison mais ça ne change rien.
Il savait quand venant lui parler il obtiendrait ce genre de réponse. Il s'y était préparé.
-Il y a peut-être un moyen. Mais je ne te laisserai faire ça que sous le contrôle d'un médecin.
-Hypnose ?
-Sans peut-être aller jusque là…en parlant avec un professionnel qui saura te poser les bonnes questions et orienter ta pensée…
-Penhurst ?
-Tu comptes parler longtemps en utilisant qu'un seul mot ?
-Non…
-Je vois. Pour répondre à ta question pourquoi pas lui ?
Après quelques secondes de réflexion, Neal finit par hocher la tête.
-D'accord.
