Chapitre 38
Le docteur Penhurst arriva en milieu de matinée. L'appel de Peter l'avait un peu surpris et après qu'il lui eut donné quelques détails sur l'évolution de la situation, le médecin mesura complètement l'ampleur de la tâche qui l'attendait. Mais pour la première dans sa carrière, il s'était pris d'affection pour ce jeune homme. Il avait décelé chez lui tellement de fragilité mais, en même temps une force gigantesque qui lui avait permis de faire face à des atrocités sans nom.
Lorsqu'il arriva chez les Burke, il fut accueilli par Peter qui lui serra chaleureusement la main ce qui était déjà une heureuse surprise pour lui. Ils entrèrent dans le salon et, même s'il avait été prévenu de la présence de Charlie, il marqua un temps d'arrêt en voyant les deux frères côte à côte. Peter l'invita à prendre place sur le fauteuil face à Neal.
-J'aimerai dire que je suis ravi de vous revoir mais, vu les circonstances ça serait probablement mal venu de ma part. Vous devez être Charlie ?
-En effet. Nous avons besoin de votre aide. Je pense que Peter vous a expliqué les derniers développements de l'enquête.
Le médecin fut surpris de voir Charlie prendre la direction de la conversation. Il semblait très protecteur vis à vis de son frère qu'il quittait rarement des yeux.
Neal, de son côté gardait le silence, le regard fixé sur un point invisible sur le mur devant lui. Cette attitude distante était étonnante mais la présence de Charlie n'y était sans doute pas pour rien. Il serait intéressant pour lui d'approfondir ce lien et cette relation qui, au premier regard lui apparaissait spéciale.
-En effet, l'agent Burke m'a expliqué que Neal avait besoin de mon aide pour retrouver un souvenir précis.
-Pour être plus précis, c'est plutôt Nicholas qui a besoin de votre aide.
La voix de Neal lui parvint comme lointaine, comme s'il devait faire un effort surhumain pour parler mais il remarqua que ses difficultés d'élocution, si marquantes et handicapantes les jours précédents, avaient presque disparues.
-Très bien. Dites m'en un plus sur ce souvenir.
-Quand j'étais enfant, Paddy m'emmenait parfois en weekend dans une maison en bord de mer. J'ai besoin de me souvenir où était cette maison.
-J'ai une question d'abord. Vos autres souvenirs sont-ils revenus ?
-Oui pour la plupart. Il reste certaines zones d'ombres mais tout est revenu.
-Ce qui amène ma question suivante… Pourquoi celui-ci n'est-il pas revenu ?
Neal baissa les yeux et resta silencieux de longues secondes. Peter s'apprêtait à répondre à sa place mais une main levée du médecin le stoppa. Celui-ci semblait vouloir entendre la réponse de Neal. Il fallut encore attendre avant qu'une voix feutrée et chargée d'émotions leur répondre.
-Je crois que j'ai peur de me rappeler.
-Pourquoi ?
-Ça fait trop mal…
Le médecin savait qu'ils touchaient là le cœur du problème. La douleur de ces souvenirs menaçait de le détruire et la bataille qu'il allait devoir livrer allait certainement laisser des traces.
-Pourquoi ce souvenir est-il plus douloureux que les autres ?
-Je ne sais pas.
La réponse avait été trop rapide, trop précipitée.
-Il va falloir que vous me fassiez confiance pour pouvoir franchir cet obstacle.
Neal leva des yeux humides vers le médecin assis face à lui. Il avait l'impression d'avoir à nouveau Nicholas devant lui. Il avait déjà eu ce sentiment à plusieurs reprises. Quand il se sentait en danger, Neal avait tendance à laisser la place à une version plus jeune de lui-même. C'était assez étrange…Dans ce genre de traumatisme, la personnalité dominante prenait souvent le dessus et il aurait été naturel de penser que Neal pourrait mieux assumer que Nicholas.
Mais c'est ici l'inverse qui se passait. Nicholas parvenait mieux à gérer cette épreuve alors sa personnalité prenait le dessus dans les moments difficiles. Le médecin décida d'en profiter. Après tout le souvenir qu'ils cherchaient à raviver concernait plus particulièrement le jeune garçon.
-Nicholas, pourquoi ce souvenir fait-il si mal ?
-J'étais tout seul.
-C'est pour ça que Paddy t'emmenait là-bas…Pour t'éloigner des autres ?
Un faible hochement de tête leur répondit.
-Il disait que, s'il pouvait, il me garderait pour lui tout seul.
-Il devait préparer ces escapades ?
-Oui…quelques jours avant le départ, il me demandait ce que je voulais qu'on emmène pour manger… Les jeux que je voulais prendre…
-Il voulait te faire plaisir.
La grimace sur le visage du jeune homme en disait long sur ce qu'il pensait de cette remarque.
-Que faisais-tu pendant le trajet ?
-Je regardais le paysage. J'essayais de me dire que Charlie allait bien et que je le retrouverais bientôt.
-Combien de temps durait ce voyage ?
-Pas très longtemps.
La réponse n'était pas assez précise pour en tirer une quelconque conclusion.
-Que faisais-tu quand tu étais là-bas ?
Le jeune homme semblait ne pas comprendre la questions alors le médecin précisé sa pensée.
-Est-ce que Paddy te laissait jouer dans le jardin, sur la plage ?
-Non, j'avais pas le droit de sortir. Il ne fallait pas que les voisins me voient. Il disait que ça devait rester notre secret.
-Tu jouais à l'intérieur avec les jeux que tu avais amené ?
-Des fois…Parfois il me laissait regarder la télé ou lire.
Le docteur Penhurst se tourna brièvement vers Peter qui, les traits tendus, ne lâchait pas son ami des yeux. Charlie restait lui aussi silencieux et sur ses gardes et le médecin savait qu'au moindre signe de détresse chez son frère, il serait là pour le soutenir. Le médecin décida de passer la vitesse supérieure et de pousser un peu plus son interrogatoire.
-Nicholas, on a besoin de savoir où est cette maison.
Le jeune homme secouait vivement la tête.
-Il faut essayer de te souvenir. Tu sais que cette information est importante si on veut arrêter cet homme avant qu'il ne fasse du mal à d'autres enfants.
-C'est trop dur…Je peux pas.
A ces mots, Neal se leva et se dirigea vers la terrasse comme s'il avait besoin de se rassurer et de voir qu'on ne lui interdisait pas de sortir ici.
-Que faisons-nous maintenant ?
-Agent Burke. Il n'y a rien de plus à faire. Je pense que Neal se souvient de ces épisodes. Je pense que si ces souvenirs restent flous c'est pour une autre raison.
-A quoi pensez-vous ?
-Je ne suis sûr de rien mais cet homme, aussi barbare que cela puisse paraître, voulait que Nicholas soit d'accord pour passer du temps avec lui. Il a dû trouver un moyen pour le rentre plus « docile ».
Peter se leva à son tour, marchant de long en large dans la pièce.
-Agent Burke, il a pu le droguer ou le faire boire peut-être. Nicholas n'avait plus aucun moyen de refuser et de se défendre. Et je pense que c'est ce sentiment profond de honte qu'il rejette aussi fortement.
-Cet homme est un monstre…
Charlie était toujours assis, silencieux. Peter réalisa qu'il oubliait trop souvent que, lui aussi avait souffert dans cette histoire. Il s'avança vers lui.
-Ça va, Charlie.
-Ça peut aller. Je me souviens que Paddy mettait parfois des médicaments dans notre repas pour qu'on fasse moins d'histoire.
-Laissons à Neal un peu de temps.
Peter aurait aimé avoir du temps pour épargner à son ami ces terribles souvenirs mais ils n'avaient pas de temps à perdre s'ils voulaient arrêter cet homme avant que la police ne tente de lui mettre la main dessus.
-Je sais à quoi vous pensez, Agent Burke. Mais en le poussant trop dans ses souvenirs, on pourrait provoquer de gros dégâts. Je ne peux pas risquer la vie et la santé mentale de mon patient même si la vie d'autres personnes est en jeu.
Peter ne savait pas à quoi s'en tenir avec ce médecin. Il admirait en lui le professionnel même s'il avait encore des doutes sur ses motivations.
Neal les surprit en revenant après seulement quelques minutes d'isolement. Peter s'approcha lentement, pas certain que son ami accepterait sa proximité. Mais le jeune homme s'avança pour se blottir dans ses bras. Peter pouvait le sentir trembler. Plus cette affaire avançait, plus il détestait voir la souffrance envahir son ami.
-On trouvera un autre moyen…Neal, s'il te plaît, je ne veux plus te voir souffrir.
Peter le sentit secouer la tête contre sa poitrine.
-Je me souviens. Je sais où c'est.
Peter était un peu surpris mais il laissa le temps à Neal de trouver les mots et de préciser sa pensée.
-Je peux nous y conduire. Je ne rappelle pas l'adresse exacte mais je pourrais y aller.
-Tu es sûr ?
-Oui. Mais il nous faut un plan avant d'y aller.
-Je ne peux qu'être d'accord.
Il leur fallut deux heures pour se mettre d'accord sur un plan qui assure une certaine sécurité pour Neal. Mais alors qu'ils montaient dans la voiture, Peter n'était pas certain d'avoir fait le bon choix. Plus ils approchaient de leur destination puis l'homme assis à ses côtés sur le siège passager se tendait. Neal lui avait donné les grandes directions, persuadé qu'il reconnaîtrait l'endroit une fois sur place.
Ils avaient convaincu Charlie de rester sur place. Il était chargé de contacter Jones et de lui faire part de leur plan et de l'endroit où ils se trouvaient dès qu'ils seraient arrivés. Cela n'avait pas été facile mais ils avaient besoin que quelqu'un assure leurs arrières au cas où leur fabuleux plan ne tourne mal.
Peter sut qu'ils étaient sur la bonne piste quand la main de Neal vint serrer son bras.
-Laquelle ?
-Un peu plus loin.
Ils roulèrent encore quelques minutes puis Neal lui fit signe de s'arrêter.
-C'est là ?
-Non, on l'a dépassé. C'était la maison aux volets bleus. Mais on n'allait quand même pas se garer devant.
Peter sourit. Il n'avait même pas pensé.
-Je crois que tu as fréquenté trop d'agents du FBI… Tu commences à réfléchir comme eux.
-Je prends ça pour un compliment.
-Je te rappelle qu'on peut toujours faire demi tour et appeler la police.
-On s'en tient au plan. Je rentre seul dans la maison pendant que tu fais le tour par derrière.
-Et surtout, au moindre problème, tu n'as qu'un geste à faire…
Neal hocha la tête, prit une profonde inspiration et sortit de la voiture. Peter sortit à son tour.
-Laisse-moi deux minutes, le temps que je fasse le tour de la maison.
Neal attendit patiemment essayant de contrôler sa respiration, de se convaincre que tout irait bien, qu'il ne courait aucun risque. Mais lorsqu'il commença à remonter le trottoir, son cœur battait la chamade. Il parvint devant la petite maison et l'espace d'un instant, tous ses souvenirs se mélangèrent et se confondirent. Quand il monta les trois marches, il ne savait plus très bien si Neal ou Nicholas allait réussir à ouvrir cette porte.
La main posée sur la poignée, il resta immobile de longues minutes. Le regard fixé sur ses doigts serrés sur le petit morceau de métal. Derrière cette porte l'attendait son pire cauchemar… ces nuits passées à ne pas distinguer le réel de l'imaginaire. Tous les souvenirs qu'il avait de ces weekends étaient flous comme s'il avait traversé ces journées dans un brouillard.
Il sentait à nouveau cette faiblesse, cette incapacité à réagir dans chacun de ses membres. Comme si ses souvenirs ramenaient avec eux des sensations bien plus physiques. Il finit par pousser la porte. Elle n'était pas verrouillée mais il n'en était pas surpris. Il était persuadé, depuis le début que Frey avait trouvé refuge ici. Tout comme il savait qu'il l'attendrait là.
La pièce était plongée dans le noir, tous les rideaux avaient été tirés et ils ne laissaient passer qu'une faible clarté. Neal s'immobilisa après avoir repoussé la porte derrière lui pour permettre à ses yeux de s'adapter à faible luminosité.
-Il t'en a fallu du temps.
Cette voix le glaça d'effroi. Petit à petit il distingua une silhouette assise face à la porte dans un grand fauteuil. Ce n'est qu'après avoir fait trois pas en avant qu'il vit l'arme pointée sur lui.
-Pourquoi cette arme ?
-J'étais persuadé que tu viendrais avec ton cher ami l'Agent Burke.
-Cette histoire est la nôtre, c'est à moi d'en écrire le chapitre final.
Frey éclata de rire comme si le jeune homme au bout du canon de son arme venait de faire une bonne plaisanterie.
-Et comment comptes-tu faire ça, exactement ?
L'homme se leva et s'approcha. Neal dut serrer les dents pour ne pas reculer. Le visage de Frey n'était plus qu'à quelques centimètres du sien.
Ce souffle sur son visage lui donnait la nausée, la présence physique si proche de son bourreau le faisait trembler. Mais il tint bon.
Frey jouait avec son arme faisant aller et venir le canon de celle-ci sur sa joue.
-Dis-moi, mon cher Nicholas…Comment espères-tu finir cette histoire ? Tu penses peut-être que je vais me livrer moi-même ou peut-être comptes-tu me tuer toi-même ?
Neal inspira avant de répondre. Il aurait aimé pouvoir contrôler sa voix mais la peur est perceptible et Neal vit le plaisir éclairer le regard de Frey.
Cet homme, comme à son habitude essayait de jouer avec ses nerfs, de le rabaisser afin qu'il soit à sa merci. Mais il avait probablement oublié qu'il n'avait plus face à lui un petit garçon de dix ans. Et si ces dernières années avaient appris quelque chose à Neal c'était bien à s'endurcir. La prison y était pour beaucoup, les différentes épreuves qu'il avait dû traverser pour trouver sa place au sein de l'équipe avaient fini l travail. Tous ces événements l'avaient changé et aujourd'hui il voyait clair dans le jeu de Frey.
Ça ne voulait pas forcément dire qu'il était plus à l'aise et sûr de lui pour autant. Mais au moins il avait cette clarté d'esprit qui lui permettait de se raccrocher à la présence de Peter derrière la porte.
-Pourquoi pas ? Donne-moi ton arme qu'on voit si j'en suis capable.
Frey recula d'un pas surpris par la réaction de celui qu'il avait élevé…son petit protégé…
D'un geste théâtral, il désigna la pièce autour de lui.
-Tu te souviens de ces doux moments qu'on a passés ici, tous les deux. Rien que toi et moi…
Neal faillit avoir la nausée en attendant cette tendresse, cette mélancolie dans sa voix. Cet homme était malade. Il avait amené dans cette maison un gamin de dix ans, l'avait drogué, avait abusé de lui et il en parlait comme s'il s'agissait d'un weekend en amoureux.
-Oui, je me souviens. En partie, du moins, tu sais…à cause des cachets que tu me donnais…
-Tu étais très nerveux. C'était juste pour te calmer.
-En effet, j'étais nerveux. Quand on sait qu'on va passer deux ou trois jours à subir les assauts et les coups d'un homme qu'on déteste, je pense qu'on a le droit d'être un peu nerveux.
-Tu noircis un peu le tableau, tu ne trouves pas… J'ai toujours été gentil avec toi…
Neal prit le temps de calmer sa respiration avant de répondre. Il ne fallait pas se laisser gagner par la colère, ça ne les mènerait à rien.
-Non, je ne noircis pas le tableau. Ce que tu prenais pour des doux moments étaient pour moi un cauchemar. Sentir tes mains sur moi, ton haleine…Comment aurais-je pu aimer ça ?
-Pourtant tu n'as jamais rien dit…
Le jeune homme dut faire un énorme effort pour ne pas lui sauter à la gorge. Neal savait que Frey jouait avec lui. Il ne devait pas perdre de vue son objectif premier…le faire parler. L'enregistreur qu'il avait dans sa poche servirait à le faire tomber.
Peter avait fait le tour de la petite maison. Il était sans doute encore plus nerveux que Neal. Il trouva un point d'observation idéal derrière une petite fenêtre. Le rideau coincé dans l'embrasure, laissait une ouverture suffisamment grande pour qu'il puisse voir l'intérieur de la maison.
Lorsque Neal entra, il vit Frey se lever. L'homme lui tournait le dos mais Peter ne pouvait quitter son ami des yeux. La peur mais aussi une détermination sans faille pouvait se lire sur son visage. Il faillit bondir quand il distingua l'arme de Frey et vit l'homme jouer avec le canon, si proche du visage de Neal. Mais il se retint. Ils avaient convenu d'un signal et Peter avait promis de n'intervenir qu'à ce signal.
En tendant l'oreille, il parvint à distinguer les paroles échangées. Comment cet homme osait-il transformer la réalité de la sorte ? Était-il vraiment malade ou feignait-il seulement pour échapper à la réalité de ses actes ? Peter vit Neal serrer les poings quand Frey insinua que, dans la mesure où il n'avait pas protesté, c'était qu'il était d'accord.
-Je n'étais qu'un enfant. Tu as profité de ma faiblesse. Tu m'as drogué, menacé. Tu savais très bien que je ne ferais rien pour m'enfuir si tu menaçais Charlie.
-Ah, ce brave Charlie. C'est vrai qu'il m'a bien servi. Il n'était pas très vaillant mais, au moins, il me permettait de te garder sous contrôle.
Frey s'avança à nouveau, l'arme baissée, la main tendue… Ce geste terrorisa Neal bien plus que le canon de l'arme posé sur sa joue.
Il n'était pas certain de pouvoir résister à cet appel. Il n'avait jamais réussi à le faire.
-Tu sais que je ne voulais pas te faire de mal. Je t'aimais…à ma manière…
-Ce n'est pas ça l'amour.
Les mots avaient eu du mal à sortir mais Neal se sentit un peu rassuré d'avoir pu répondre. La colère de Frey le prit par surprise et la violente gifle qui s'abattit sur sa joue le fit vaciller.
-Comment oses-tu ? Que sais-tu de l'amour ?
Frey s'avançait à nouveau vers lui et le frappa avec la crosse de son arme. Cette fois, Neal chuta lourdement au sol. Il aurait aimé se défendre, se relever mais Frey continuait à le frapper. La seule chose qu'il pouvait essayer de faire c'était de protéger son visage.
-Tu crois que ton cher Agent Burke a des sentiments pour toi…Mais tu rêves mon grand…Cet homme ne voudra jamais de toi…Il ne t'aimera jamais comme moi…
La rage des mots faisait presque aussi mal que la violence des coups.
Peter ne mit que quelques secondes pour réagir après la première gifle mais cette satanée porte s'obstinait à lui résister. Il finit par la faire céder et se précipita dans la pièce. Il entendit Frey vociférer des mots qu'il ne chercha pas vraiment à comprendre. La seule chose qu'il voyait c'était Neal recroquevillé au sol sous les coups de ce malade.
Il brandit son arme en hurlant. Mais lorsque Frey se retourna vers lui, la froideur de ce sourire figea l'agent du FBI. Il s'était attendu à lire de la colère, de la haine sur ce visage mais une détermination calculée l'animait.
-Agent Burke, il vous en a fallu du temps. Je n'attendais plus que vous.
La suite sembla se dérouler au ralenti. Frey leva son arme, appuya sur la détente dans le même geste. Le coup partit et il fallut quelques secondes à Peter pour réaliser ce qui se passait. Il eut le temps de tirer à son tour avant de sentir la brûlure dans son épaule droite.
Neal entendit la voix de Peter, puis celle de Frey. Il comprit immédiatement que quelque chose clochait, qu'ils s'étaient trompés depuis le début. Frey n'attendait pas Neal, il voulait atteindre Peter.
Quand le coup de feu retentit, Neal leva les yeux vers Peter. L'un de ses pire cauchemar était en train de se dérouler sous ses yeux.
Peter tomba à genoux, comme au ralenti. Son arme pendait au bout de son bras droit, inerte. Le coup de feu qu'il avait tenté de tirer était allé se perdre dans les lambris du plafond. Frey s'approchait déjà de sa victime, l'arme levée. Neal, ignorant la douleur qui parcourait tout son corps, se jeta sur lui et le précipita au sol.
Il rejoignit ensuite Peter qui était maintenant allongé au sol, saignant abondamment. Il devait arrêter l'hémorragie mais la priorité était de s'assurer que Frey n'était plus une menace. Il saisit l'arme de Peter qui, toujours conscient, tenta de résister mais ses forces l'abandonnaient déjà et il ne put retenir l'arme dans sa main.
Neal se leva avec une seule idée en tête. Il devait effacer cette menace. Frey était assis sur le sol. Il avait échappé son arme qui gisait sur le sol à côté de lui. Voyant Neal arrivé, il ne fit aucun geste pour la ramasser.
-Que vas-tu faire, Nicholas ?
-Ramasse ton arme…
-Tu ne vas quand même pas me tirer dessus…
Frey avait levé les mains en signe de soumission mais ce sourire n'avait pas quitté son visage.
-Neal…
La voix était faible mais Neal savait ce que Peter lui demandait.
-Je ne peux pas le laisser s'en sortir Peter…
-Tu n'es pas… un…meurtrier.
La phrase se termina dans une violente quinte de toux et le cœur de Neal se serra. Il savait que Jones et le reste de l'équipe étaient en route. Il devait agir vite mais les larmes brouillaient son regard.
Il s'avança vers Frey, le menaçant de son arme.
-Ramasse ce pistolet…
L'homme tendit la main vers l'arme.
-Tu n'oseras pas… Tu n'as pas les tripes pour ça…
Quand l'arme fut dans ses mains, Frey la leva vers Neal, le doigt sur la détente. Il n'aurait peut-être pas tiré mais Neal se fichait de ses intentions. Son doigt pressa la détente et le silence qui suivit la détonation le glaça.
Une nouvelle quinte de toux dans son dos le ramena à la réalité. Il se précipita vers Peter et s'agenouilla près de lui. Il ôta sa veste pour faire pression sur la blessure mais le vêtement fut rapidement imbibé de sang. Le jeune homme ne savait plus quoi faire.
Son ami avait fermé les yeux, sa respiration semblait laborieuse. Neal posa une main sur sa joue.
-Peter, je t'en prie. Reste avec moi…ouvre les yeux.
Lorsque Peter finit par ouvrir les yeux, Neal ne fut pas certain qu'il le voie vraiment.
-Reste avec moi…Les secours sont en route…
-Neal…tu…
-Tout va bien. Ne t'inquiète pas. Garde tes forces.
Peter essaya de se dégager de l'étreinte de son ami pour regarder autour de lui mais il était bien trop faible et il retomba dans les bras de Neal.
-Neal…
-Je suis là. Il faut que tu t'accroches…
-Neal…
-Ne parle pas… Respire doucement.
Peter posa sa main sur celle de Neal et plongea son regard dans le sien.
-Il faut…que tu …leur dises…que…c'est moi…
-Non, Peter. Ne t'inquiète pas pour ça. Tout ira bien.
Les yeux à demi clos, seul un souffle d'air franchissait ses lèvres.
-Je t'en prie, Peter. Reste avec moi. Me laisse pas…Je te demande pardon…
La pression de la main de Peter sur la sienne le rassura.
-Neal…je…t'aime…
Quand les yeux de Peter se refermèrent sur ces mots que Neal n'espérait plus entendre, son cœur se serra. Une douleur presque physique l'envahit et il se sentit glisser dans un abîme sans fond. Il avait entraîné Peter dans cette galère, il l'avait convaincu de venir jusqu'ici sans alerter la police. Il continua de longues minutes à faire pression sur la blessure. Il vérifiait régulièrement le pouls de son ami qui faiblissait au fil des minutes.
Quand il entendit les sirènes, il ne put retenir un soupir de soulagement. Tout se passa ensuite très vite. Peter fut emmené dans une première ambulance sans que personne ne veuille bien lui donner des informations sur son état. Frey fut emmené dans une seconde ambulance. La blessure par balle était sérieuse mais pas mortelle. Un vrai coup de maître. Neal aurait dû être fier de lui mais il regrettait déjà de ne pas avoir tiré entre les deux yeux.
Neal, quant à lui, fut emmené vers les voitures stationnées de l'autre côté de la route, escorté de très près par Charlie qui ne le quittait pas des yeux. Il voyait la détresse dans le regard de son frère. Une détresse bien cachée derrière un masque de fatigue et d'indifférence. Il savait combien la blessure de Peter l'avait touché et qu'il était terrorisé à l'idée qu'il puisse ne pas s'en sortir.
Neal remercia silencieusement Jones de ne pas l'avoir laissé aux mains de Mester qui tempêtait derrière eux, leur reprochant de ne pas l'avoir consulté, d'avoir joué les cow-boys.
-Vous aurez la mort de votre ami sur la conscience…
Ces mots lancés dans le dos de Neal le firent bondir. Il se précipita vers le policier utilisant le peu de forces qui lui restaient. Il saisit violemment le col de sa veste, le soulevant presque de terre.
Tous les spectateurs de la scène s'étaient figés autour d'eux mais aucun ne fit un geste pour les séparer. Jones espérait secrètement que Neal lui balance son poing dans la figure car, lui-même, ne pouvait pas le faire même s'il en mourrait d'envie.
-Si vous aviez fait votre travail correctement, on n'en serait pas là. Maintenant, Frey ne risque plus de s'échapper. J'ose espérer que vous parviendrez à conclure cette affaire proprement…
Mester se garda bien de répliquer. Il savait que sa carrière ne tenait qu'à un fil. S'il s'en prenait à une victime, il ne récolterait sans aucun doute, le blâme de trop qui ferait basculer la décision de ses supérieurs.
Il repoussa les mains de Neal qui finit par le lâcher.
-Il faudra quand même qu'on éclaircisse un point ensemble. J'aurais besoin de vous entendre au sujet de la blessure de Frey. Je serais curieux de savoir dans quelles circonstances vous avez été amené à tirer sur un suspect…
Neal s'apprêtait à répondre mais Jones s'avança vers lui, posant une main sur son bras.
-Viens, Neal. Je te ramène au bureau en attendant d'avoir des nouvelles de Peter.
-Non, je veux aller à l'hôpital… Je veux être là si…
Neal fut incapable de terminer sa phrase et, pour la première fois, depuis qu'il était sorti de cette maison, il s'autorisa à montrer des signes de fatigue.
Charlie s'approcha pour le soutenir et il ne manqua pas la grimace de douleur sur le visage de son frère quand il passa un bras autour de sa taille.
-Nick, tu es blessé.
-Non, juste fatigué…
-Laisse-moi voir…
Charlie tenta se soulever le T-shirt de Neal mais celui-ci se dégagea vivement. Il avait d'autres priorités, pour le moment, que de se laisser examiner par son frère.
-Je vais bien…
-Nick, ton T-shirt est couvert de sang et je ne suis pas certain que ce soit uniquement celui de Peter.
Neal regarda ses vêtements, puis ses mains et réalisa à cet instant qu'il était, en effet couvert de sang. Ses mains se mirent à trembler et si Jones n'avait pas réagi vivement, il serait tombé à genoux sur le trottoir.
-Je crois, en effet, qu'un détour par l'hôpital s'impose…
L'agent du FBI soutint le jeune homme jusqu'à la voiture. Charlie prit place à côté de lui. Alors qu'il était sur le point de refermer la portière, Neal attrapa la main de Jones.
-Peter va s'en sortir.
Jones eut du mal à déterminer s'il s'agissait d'une affirmation ou d'une question.
-Tu as réussi à contrôler l'hémorragie et Peter est costaud. Je suis sûr que tout va bien se passer.
Neal hocha la tête et son regard se perdit dans le vide. Jones était confiant. Les médecins avaient jugé l'état de Peter encourageant. Il allait certainement passer les prochaines heures sur une table d'opération et quelques semaines de convalescence chez lui.
En prenant place derrière le volant, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il serait bien moins simple de remette Neal sur pieds. Après ce qu'il avait vécu, il avait dû faire face à cet homme une nouvelle fois et le voir blesser celui qui tenait une grande place dans son cœur. Dans son rétroviseur, il pouvait voir les yeux de son ami. Des larmes silencieuses coulaient le long de ses joues. Ce regard bleu, habituellement franc et malicieux, avait perdu toute lumière. Il ne restait plus que la souffrance et la peur.
