Chapitre 39.
Une fois arrivés à l'hôpital, il fallut de longues minutes de négociation pour que Neal accepte d'être examiné par un médecin. Il demanda à se rendre aux toilettes avant. Ne le voyant pas revenir au bout de dix minutes, Jones commença à s'inquiéter. Il trouva Neal, penché sur le lavabo, se frottant énergiquement les mains pour essayer de faire partir le sang.
Ce geste aurait pu paraître normal si les mains en question n'avaient pas déjà étaient propres. Jones s'approcha doucement.
-Neal, tes mains sont propres. Tu peux arrêter de frotter. Tu vas finir par te faire mal.
Ne recevant aucune réponse, Jones saisit les mains de son ami et éteignit l'eau du robinet. Neal sembla réaliser, à cet instant, qu'il n'était plus seul et il leva les yeux vers Jones.
-Il y a trop de sang…
Jones ne savait pas comment Neal allait réagir mais à ce moment, il laissa parler son cœur et serra le jeune homme dans ses bras. Il avait vu Neal dans des situations difficiles mais jamais il ne l'avait senti si près de sombrer. Son ami ne résista pas et se laissa bercer par la voix de son collègue.
-Peter va s'en sortir. Tu as fait ce qu'il fallait.
Après quelques secondes, Neal finit par se dégager. Il était instable sur ses jambes et Jones commença à se demander si son ami n'était pas blessé, lui aussi.
-Neal, il faut que tu voies un médecin.
Le jeune homme hocha la tête et se laissa accompagner jusqu'à la salle d'examen.
Jones le laissa ave le médecin pour essayer de prendre des nouvelles de Peter et de Frey qui devait, lui aussi, être opéré. Il n'avait pas posé de questions à Neal mais il savait qu'il ne pourrait pas l'éviter. Il avait encore besoin d'éclaircir certains épisodes de cet affrontement et notamment les circonstances dans lesquelles Frey avait été blessé. Il paraissait logique de penser que Peter avait lui-même tiré sur Frey pour se défendre. Mais Jones avait été le premier à pénétrer dans la pièce et l'arme de Peter gisait bien trop loin de son propriétaire.
Les infirmières ne purent lui donner beaucoup plus de renseignements que lors de leur arrivée. Peter était toujours en salle d'opération. Frey lui aussi avait été amené pour extraire la balle logée dans son flanc droit. Il avait déjà organisé la surveillance de leur suspect. Il préférait que le FBI prenne le relai, au moins, dans la surveillance.
Jones rejoignit Charlie qui attendait dans le couloir. Le jeune homme ne l'avait pas entendu arriver et il put l'observer à sa guise. Lui et Neal avaient de nombreux points communs et c'était encore plus évident aujourd'hui. L'homme assis sur cette chaise, le regard dans le vide, mordillant sa lèvre inférieure aurait pu être Neal. Jones s'avança et s'assit sur la chaise à côté de lui.
-Comment va Peter ?
-Rien de nouveau. Il est toujours en salle d'opération.
Charlie replongea un instant dans ses pensées.
-Neal est toujours avec le médecin ?
-Oui…Ça me fait toujours bizarre de vous entendre l'appeler Neal. C'est comme si vous parliez d'une autre personne.
-C'est un peu la même chose que je ressens quand je l'entends appelé Nicholas.
-En effet. La situation est plutôt étrange et complexe.
-C'est le moins qu'on puisse dire.
Les deux hommes furent interrompus par le retour de Neal. Jones fut surpris que le médecin ne l'ai pas cloué dans un lit avec une perfusion dan chaque bras.
-Qu'a dit le médecin ?
-Rien de grave.
Charlie se leva et se plaça face à son frère.
-Tu pourrais être plus précis ?
-Quelques bleus supplémentaires et une tension un peu basse…
Charlie savait que son frère minimisait sans doute les paroles du médecin mais il préféra ne pas insister pour le moment. Son frère avait surtout besoin d'être rassuré sur la santé de Peter. Il serait temps, ensuite, de le ramener chez lui et de le forcer à dormir un peu.
Elisabeth arriva, affolée, quelques minutes plus tard. Jones lui avait téléphoné pour la prévenir et avait envoyé un agent la chercher.
-Des nouvelles de Peter ?
-Pas encore…
La jeune femme s'avança vers Neal qui s'était levé en la voyant arriver.
-Neal, qu'est-ce qui s'est passé ?
-Frey était armé…
-Comme si c'était une surprise…Ne me dis pas que tu n'avais pas envisagé cette possibilité. Une fois encore tu n'as pas pensé un instant que la vie de Peter pouvait être en danger.
La colère de la jeune femme était compréhensible mais Neal n'était pas prêt à recevoir ce genre de reproches. Jamais il n'avait voulu mettre en danger son ami et s'il avait pu prendre cette balle à sa place, il l'aurait fait bien volontiers.
Charlie prit place à côté de son frère, lui apportant un soutien physique qui lui semblait nécessaire.
-Je suis désolé.
Ce furent les seuls mots que Neal parvint à prononcer. Elisabeth avait raison, il aurait dû anticiper la réaction de Frey. Il aurait dû comprendre qu'il s'en prendrait à Peter.
-Tu es désolé…C'est tout ce que tu arrives à dire. Ce n'est pas la première fois que Peter prend des risques pour toi et regardes où ça l'a mené…
Elisabeth ne parvenait pas à faire taire sa colère et Charlie se retenait pour ne pas intervenir. Neal regardait ses pieds, incapable de faire face à cet accès de colère.
Jones prit le bras d'Elisabeth pour l'éloigner un peu. Il sentait Neal sur le point de s'évanouir et Charlie sur le point de bondir. Avant de provoquer une catastrophe, il amena la jeune femme à l'autre bout du couloir où elle pourrait se calmer un peu.
-Elisabeth, je sais que vous êtes en colère contre Neal mais d'après ce que j'ai vu, et ce que les secouristes ont dit, c'est la réaction rapide de Neal qui a permis à Peter de survivre.
-Peut-être mais si Neal ne l'avait pas entraîné dans cette histoire on n'en serait pas là.
Jones ne pouvait pas la contredire même s'il trouvait sa réaction exagérée et injuste envers Neal.
Le médecin qui avait opéré Peter les interrompit.
-Vous êtes de la famille de l'Agent Burke ?
-Je suis sa femme.
-Bien. L'opération s'est très bien passée. Votre mari a perdu beaucoup de sang mais le jeune homme qui était avec lui a bien agi en faisant pression sur la blessure. On est en train de l'installer dans une chambre. Il va probablement rester endormi un long moment mais il est hors de danger.
Elisabeth poussa un soupir de soulagement et remercia le médecin qui la guida vers la chambre de Peter. Jones fut aussi soulagé de savoir Peter hors de danger. Il s'enquit auprès du médecin de l'état de Frey et on l'informa que celui-ci avait aussi était transporté dans une chambre. Jones fit un détour pour s'assurer que l'agent chargé de la surveillance était bien à son poste.
Une fois rassuré il se dirigea vers le couloir où il avait laissé les deux frères. Arrivé à mi-chemin, il vit Charlie se précipiter vers lui. Le jeune homme parlait tellement vite que Jones avait du mal à le comprendre.
-Charlie, il va falloir parler plus lentement si tu veux que je comprenne.
-Ils ont emmené Neal.
-Qui ?
Jones essayait de ne pas céder à la panique mais, en l'espace de quelques secondes, son esprit avait déjà imaginé le pire.
-Mester et ses hommes.
-Comment ?
Jones sortit son téléphone et composa le numéro de l'officier. Celui-ci ne décrocha pas, ce qui n'étonna pas vraiment l'agent du FBI.
-Peter est hors de danger, Frey est sous surveillance. Hors de question que cet incapable nous gâche la vie…
Jones se précipita vers la sortie suivi de près par Charlie.
Le trajet jusqu'au commissariat se fit sans aucune considération pour les limitations de vitesse. Les deux hommes montèrent les marches vers le bureau de Mester. Ils trouvèrent l'homme en grande discussion avec un collègue. Jones ne s'embarrassa pas de politesses.
-Mester, qu'est-ce que ça veut dire ? Où est Caffrey ?
-En garde à vue…
-Pour quelle raison. Il n'a jamais opposé aucune résistance. Si vous aviez voulu l'interroger il serait venu de son plein gré.
Mester montra du doigt un objet sur son bureau. Jones reconnu immédiatement le petit appareil enregistreur que Peter avait souvent utiliser lors d'enquêtes.
-Ce petit appareil nous donne un nouvel éclairage sur ce qui s'est passé dans cette maison et il apparaît que Monsieur Caffrey a tiré sur Monsieur Frey alors que celui-ci était au sol. Il est légitime de vouloir lui poser des questions.
Jones essayait de garder son calme. Il savait ce que Mester voulait faire. En parvenant à inculper Neal pour un délit quelconque il redorait un peu son blason et montrait à ses patrons qu'il agissait pour résoudre cette affaire.
-Avez-vous interrogé Neal ?
-Pas encore. Monsieur Caffrey n'est pas encore en état de subir un interrogatoire…Ne vous inquiétez pas, nous ne l'avons pas maltraité et nous préférons lui donner un peu de temps pour se reposer.
-Où est-il ?
-Nous l'avons placé dans une de nos cellule.
Cette fois, Jones bondit, imité par Charlie.
-Mester, vous allez le laisser sorti de là tout de suite.
-C'est impossible et vous le savez bien.
-Mester, vous avez vu à quel point cette histoire l'avait secoué. Neal n'est pas un danger. Il n'y a aucun risque de fuite. Je me porte garant pour lui.
-La loi est la même pour tous. Même si Frey était un suspect en fuite, on ne peut pas laisser chaque citoyen se faire justice.
Jones se rassit. Il comprit qu'il ne parviendrait pas à convaincre cet homme qui avait tant à prouver à ses supérieurs.
-Je veux entendre cet enregistrement et je veux voir Neal.
Mester lui tendit l'appareil. Après avoir entendu l'enregistrement, Jones ne put retenir une grimace. En tant qu'enquêteur, il comprenait la réaction de son collègue. Tout indiquait que Neal avait fait feu sur Frey alors que celui-ci était à terre.
-On entend clairement Caffrey lui dire de prendre son arme. Il a probablement tiré en état de légitime défense et, vue la taille de la pièce, Neal n'aurait eu aucun mal à placer sa tête dans une partie plus vitale que l'endroit où il l'a touché.
-Un coup de chance…
-C'est là que vous avez un problème. Vous ne connaissez pas votre suspect…Croyez-moi, j'ai vu Neal Caffrey tirer auparavant. S'il avait voulu tuer Frey, il n'aurait pas raté son coup.
Mester sembla douter un instant mais il se ressaisit rapidement. Il se leva et fit signe aux deux hommes de le suivre. Charlie n'avait pas dit un mot, il semblait perdu dans ses pensées mais il leur emboîta le pas.
Une fois devant la cellule, Jones s'arrêta inquiet en voyant le jeune homme allongé sur la couchette, le dos tourné.
-Ouvrez la cellule.
Mester était sur le point de répliquer mais le regard que Jones lui adressa le stoppa dans son élan et il glissa une clé dans la serrure.
Jones s'apprêtait à entrer mais Charlie le précéda. Le jeune homme s'assit sur la couchette, posa une main sur l'épaule de son frère et resta dans cette position de longues secondes avant que celui-ci ne fasse un mouvement.
-Nick…Peter est sorti de la salle d'opération. Il va s'en sortir.
Le visage de Neal s'éclaira d'un sourire qui s'effaça presque aussitôt et le jeune homme sembla replonger dans un état méditatif. Il reposa sa tête contre l'oreiller rudimentaire qu'on lui avait fourni, fermant ses pensées à son frère.
Alors que Jones était en train de discuter avec Mester, Charlie avait tendu ses pensées vers Neal mais celui-ci s'était fermé et il ne parvint qu'à sentir sa douleur et son inquiétude. Maintenant qu'il était près de lui, il ne parvenait pas non plus à communiquer avec lui. Il se leva et s'approcha de Mester.
-Vous êtes en train de le détruire. Il a décidé de faire face à Frey pour vous aider dans votre enquête après votre bavure.
Le calme et la retenue du jeune homme firent reculer le policier d'un pas.
-L'homme que vous tenez enfermé dans cette pièce est une victime. Ne vous trompez pas d'ennemi.
Charlie n'en dit pas plus et revint s'asseoir près de son frère. Jones ne put retenir un sourire voyant la perplexité de l'officier.
-Laissez-moi l'interroger et vous aurez toutes les explications dont vous avez besoin.
Mester hésita mais malgré ses craintes de se voir sanctionné par ses supérieurs, il ne pouvait pas prendre le risque de se retrouver avec un procès sur le dos. Il fit signe à Jones de procéder.
L'agent du FBI entra dans la cellule. Il ne pouvait pas procéder à un interrogatoire en règle dans cette cellule et il ne voulait pas risquer que les déclarations de Neal ne soient pas prises en compte.
-Neal, j'ai besoin que tu m'expliques ce qui s'est passé dans cette maison.
Toujours silencieux et le regard perdu, Neal finit par se retourner et se lever lentement. Les médecins, à l'hôpital, avaient sans aucun doute trouvé de nouveaux hématomes sur son corps mais en le voyant se mouvoir aussi péniblement, Jones se demanda s'ils n'étaient pas passés à côté de quelque chose.
Un doute envahit son esprit. Peter n'étant pas là pour défendre son ami, c'était à lui de s'assurer qu'il allait bien. Il se tourna vers Mester.
-Etes-vous certain de m'avoir tout dit ? Monsieur Caffrey semble plus mal en point que lorsque je l'ai quitté tout à l'heure…
Mester s'apprêtait à ouvrir la bouche mais la voix de Neal les interrompit.
-Je vais bien. Ils ne m'ont rien fait. Mais je crois que rester allongé n'était pas une bonne idée.
Neal leva les yeux et le sourire qu'il adressa à Jones ne montrait aucune joie. Le jeune marcha jusqu'à la salle d'interrogatoire et s'assit lourdement sur la chaise que lui indiqua Mester. Le policier s'installa dans un coin de la pièce alors que Jones prenait place face à son ami.
-Neal, nous avons besoin de savoir ce qui s'est passé. L'officier Mester m'a fait écouté l'enregistrement et les événements sont loin d'être clairs.
Neal le regardait fixement sans vraiment le voir et Jones n'était pas certain qu'il l'ait vraiment entendu.
-Comment va Peter ?
-Il est sorti du bloc. Les médecins disent qu'il va s'en sortir…grâce à toi. La pression que tu as exercée sur la blessure a permis de limiter l'hémorragie.
-Très bien. C'est une bonne nouvelle.
Neal semblait soulagé d'un poids mais son regard se perdit à nouveau dans le vide. Jones commençait à se demander s'il parviendrait à le faire parler ou s'il valait mieux attendre. Mais attendre signifierait, pour lui, une nuit derrière les barreaux et, dans son état, Jones jugeait que ce n'était pas recommandé.
Il était bien déterminé à sortir de ce commissariat avec Neal à ses côtés. Il se voyait déjà, racontant à Peter, sur son lit d'hôpital, que Neal était en cellule parce qu'il lui avait sauvé la vie en tirant sur Frey.
-Neal, peux-tu me raconter ce qui s'est passé après l'intervention de Peter ?
Une voix neutre et sans vie lui répondit.
-J'étais au sol…Paddy me frappait… J'ai entendu la voix de Peter puis Paddy lui a dit quelque chose…Je me rappelle pas…Puis le coup de feu.
A ce souvenir Neal ferma les yeux et une larme coula le long de sa joue. Malgré la douleur, il continua son récit.
-J'ai vu Peter tomber…Il a tiré mais la balle est partie en l'air…Paddy s'avançait vers lui… Je me suis jeté sur lui…
-C'est là qu'il a échappé son arme ?
Neal hocha la tête avant de poursuivre.
-J'ai pris l'arme de Peter…Il fallait que je l'empêche de lui faire du mal…Paddy était assis contre le mur…Il semblait un peu sonné…Mais son arme était à côté de lui.
Le jeune homme marqua une pause. Il avait bien conscience que ce qu'il s'apprêtait à dire allait le desservir mais il ne regrettait pas ce qu'il avait fait. Mester avait l'enregistrement, il n'y avait aucun moyen de détourner la vérité et il n'en avait plus la force de toute façon.
-Je lui ai dit de prendre son arme…Il a d'abord refusé…Peter a essayé de me dissuader mais je devais le faire…Il a ramassé son arme et l'a pointée vers moi…J'ai tiré…
-Il a pointé son arme vers toi ?
La question était importante et la réponse capitale. Si Neal était sous la menace d'une arme, il s'agissait de légitime défense. Connaissant la dangerosité de Frey, même Mester ne pourrait le nier.
-Oui… Il l'a attrapée et il l'a levée vers moi…
-Est-ce que tu sais où tu l'as touché ?
-Sur le flanc droit…douloureux sans aucun doute mais pas mortel.
Jones sourit. Malgré son état de fatigue, il était ravi de constater que son ami avait toujours les idées claires.
-Pourquoi ne pas l'avoir tué ?
-Peter…
-Comment ça, Peter ?
Neal resta un long moment plongé dans ses pensées, puis il regarda ses mains croisées sur la table devant lui. Enfin il leva les yeux vers Jones.
-Il a dit quelque chose…Il a dit que je n'étais pas un meurtrier…Je ne pouvais pas le décevoir.
-Mais vous aviez bien l'intention de le tuer ?
Mester s'était approché de Neal par derrière, posant une main sur le dossier de sa main et se penchant au-dessus de son épaule… Technique classique d'intimidation. Jones serra les dents et s'il avait vu un signe de malaise chez son ami, il aurait bondi de l'autre côté de la table pour bousculer un peu ce flic. Mais Neal tint bon et lorsqu'il répondit, sa voix était claire.
-Non, je ne crois pas…Hélas... Malgré tout ce que cet homme ma fait subir, je pense que j'aurais été incapable de le tuer. Même après toutes ces années, il a encore beaucoup d'emprise sur moi.
Mester ne s'attendait certainement pas à une réponse aussi nette et précise. Il ne trouva soudain plus rien à dire et Jones ne put s'empêcher de sourire en le regardant reculer dans le fond de la pièce.
-Je crois que nous en avons fini, Officier Mester. Monsieur Caffrey a agi en état de légitime défense et je pense que vous devriez le laisser partir et ne pas insister. Vous avez fait suffisamment de dégâts sur cette affaire.
Jones se leva et voyant Neal toujours immobile sur sa chaise, il fit le tour de la table, lui prit le bras et le guida jusqu'à la sortie.
-Tu n'as plus rien à faire ici. Je te ramène chez toi.
Jones s'attendait à le voir protester et demander à retourner à l'hôpital mais Neal se laissa docilement guider jusqu'à la voiture garée sur le trottoir en face du commissariat. L'Agent du FBI était soulagé d'avoir pu faire sortir son ami de cette cellule mais il se rendait bien compte qu'il était prisonnier d'une autre cellule dont il serait bien plus difficile de le faire sortir.
Durant tout le trajet, le jeune homme resta silencieux, le regard baissé, ne faisant aucun cas du paysage qui défilait sous ses yeux. Une fois arrivés, Neal suivit les deux hommes à l'étage et alla immédiatement s'installer sur la terrasse. Charlie et Jones le regardaient de l'intérieur s'interrogeant sur ce qu'ils étaient censés faire maintenant.
-Ça m'inquiète de le voir aussi calme… Le Neal Caffrey que je connais ne pourrait jamais tenir en place aussi longtemps…Et il n'a même pas demandé à voir Peter…
Charlie était, lui aussi, inquiet mais il avait une idée de la raison pour laquelle son frère n'avait pas insisté pour se rendre à l'hôpital.
-Après ce qu'Elisabeth lui a dit, je pense qu'il se sent trop coupable pour aller voir Peter.
Jones ne pouvait qu'être d'accord avec cette remarque. Elisabeth n'y était pas allée doucement et en considérant la fragilité du jeune homme, il se doutait que ses paroles l'avaient profondément blessé.
-Je vais retourner à l'hôpital. Essaie de lui faire manger quelque chose…
Jones referma la porte de l'appartement après un dernier regard vers Charlie qui s'avançait vers la terrasse. Il espérait sincèrement que son ami parviendrait à prendre un peu de repos et que cela suffirait à le remettre sur les rails. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser que, sans l'aide de Peter, Neal finirait par se laisser sombrer complètement.
Charlie s'assit à côté de Neal.
-Comment tu te sens ?
-Ça va…
Toujours cette réponse évasive qui fusait comme un automatisme de défense…Un réflexe pour éviter de réfléchir.
-Il fait un peu frais. On devrait rentrer. Je vais voir ce que je peux préparer pour manger.
Neal tourna la tête vers lui, un triste sourire aux lèvres.
-Je préfère rester un peu dehors. Un peu d'air frais me fera du bien.
Charlie n'avait pas besoin d'être un génie pour déduire la véritable origine de ce besoin. Neal avait eu peur de se retrouver à nouveau en prison et, après ce qu'il avait vécu, ce traumatisme supplémentaire n'avait fait que souligner encore ses appréhensions.
Charlie n'insista pas et rentra préparer un repas avec ce dont il disposait dans l'appartement.
Après quelques minutes, Neal rentra à son tour et Charlie fut frappé de le voir se déplacer si lentement et avec autant de précautions.
-Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu as du mal à marcher ?
-Ce n'est rien. J'ai pris un coup dans la hanche et c'est un peu douloureux.
Charlie fut tenté de demander des précisions pour s'assurer que les médecins de l'hôpital avaient vérifié que les dommages se cantonnaient à une douleur qui passerait au bout de quelques jours. Mais il préféra garder le silence pour le moment.
Les deux frères mangèrent en silence. A la fin du repas, Neal avait du mal à garder les yeux ouverts. Il dut lutter pour finir les dernières bouchées de son assiette. Rassemblant son courage, il finit par se lever et se diriger vers la salle de bains. Charlie doutait qu'une douche soit vraiment la priorité dans son état de fatigue mais, une fois de plus il s'abstint de faire un quelconque commentaire.
Neal se sentait tellement sale qu'il n'aurait pas envisagé d'aller se coucher dans cet état mais il était aussi conscient qu'une douche ne suffirait pas à effacer cette sensation qui lui collait à la peau. Il laissa couler l'eau brûlante sur ses épaules endolories et parvint, peu à peu, à se détendre. En fermant les yeux, il pouvait encore voir Peter s'effondrer, le sang sur ses mains. De tout ce qu'il avait vécu ces derniers jours, cet épisode était le plus douloureux.
Ces images resteraient gravées dans sa mémoire et hanteraient probablement ses cauchemars pendant de longs mois. Il ne cessait de se répéter que Peter allait s'en sortir, qu'il pourrait reprendre son travail et une vie normale, il n'arrivait pas à effacer ce sentiment de l'avoir perdu pour de bon. Les mots d'Elisabeth raisonnaient inlassablement sous son crâne.
Il connaissait sa détermination. Il savait qu'elle ferait tout ce qui était humainement possible pour l'éloigner de Peter. Elle avait toléré sa présence mais une limite avait été franchie. Elle lui avait déjà reproché d'être un frein à la carrière de son mari. Peter avait souvent pris des risques pour lui, il en était bien conscient mais, cette fois, il avait failli le payer de sa vie et la jeune femme ne pourrait pas l'accepter.
Il sortit de sa douche avant d'avoir fini d'épuiser ses dernières forces, s'habilla et retourna dans le salon où Charlie avait déjà fini de débarrasser la table. Il lui tendit une tasse fumante et Neal sourit en sentant l'odeur de a camomille.
-Une petite tisane… ? J'ai l'air si vieux que ça ?
-Les tisanes ne sont pas réservées aux personnes âgées. Si ça peut t'aider à te détendre, ça ne peut pas faire de mal.
Neal approuva d'un hochement de tête et huma le doux parfum s'échappant de la tasse. Il s'installa sur le canapé sachant que quelques minutes suffiraient au sommeil pour le gagner à nouveau. Il s'était senti un peu mieux après sa douche mais la fatigue était revenue au galop ralentissant chacun de ses gestes.
Une bonne nuit de sommeil lui ferait le plus grand bien mais il doutait que ses cauchemars le laissent prendre un repos pourtant nécessaire. Il sentait chaque parcelle de son corps lui ordonner de stopper cette course folle qu'il leurs imposait depuis plusieurs semaines. Charlie l'aida à s'allonger et se glissa à ses côtés. Neal sourit en pensant que son frère l'avait, une fois de plus, comprit sans qu'ils aient besoin de parler.
Lorsqu'il se réveilla, la première sensation qui envahit Peter fut le froid. Sa main gauche était gelée et il pouvait sentir un air frais sur le haut de son corps. Son esprit encore sous l'effet de l'anesthésie avait du mal à remettre les derniers épisodes dans l'ordre. Il était visiblement dans un lit mais ce n'était pas le sien. Il se sentait engourdi et son bras droit était replié sur sa poitrine.
Ce n'est qu'en ouvrant les yeux qu'il comprit qu'il se trouvait sur un lit d'hôpital. Il lui restait à comprendre comment il avait atterri là avec un bras en écharpe. En tournant la tête vers la droite, il vit Elisabeth plongée dans un magasine. Il sourit en pensant que sa femme allait certainement lui expliquer ce qui l'avait amené ici.
-Chéri, comment te sens-tu ?
Elisabeth s'était levée précipitamment voyant le regard de son mari posé sur elle.
-Sais pas…
La bouche pâteuse et le cerveau engourdi, il connaissait bien cette sensation.
-Qu'est-ce qui s'est passé ?
-Tu as essayé de jouer les héros…On t'a tiré dessus…
En une seconde, tout lui revint en mémoire…La maison…Frey… Son arme dans les mains de Neal… La panique qui le saisit alors fit accélérer les bips strident de la machine à sa droite.
-Calme-toi, chéri…
-Neal… ?
Ce fut le seul mot qu'il parvint à articuler et il vit immédiatement le regard de sa femme se voiler de colère. Au moins ce n'était pas de la tristesse…
-Neal va bien. Jones a dû le ramener chez lui, je suppose.
-Tu supposes… ?
Peter commençait à retrouver pleinement ses esprits et il sentait bien que quelque chose chagrinait sa femme.
-El, Qu'est-ce qui ne va pas ?
-Tu veux dire hormis le fait que tu retrouves dans un lit d'hôpital avec une balle dans l'épaule… Tout ça parce que tu t'es laissé entraîner par Neal dans une de ses histoires.
Peter essaya de se redresser mais il renonça rapidement. Il savait qu'Elisabeth voyait d'un mauvais œil sa relation, un peu particulière avec Neal, mais de là à l'accuser de l'avoir entraîné, il y avait une limite qu'il ne pensait pas qu'elle franchirait.
-Chérie, Neal ne m'a entraîné dans rien du tout. J'ai choisi de l'aider.
-Et tu as risqué ta vie…
-Il a déjà fait la même chose pour moi et tu le sais très bien. C'est ce que font des partenaires.
-Partenaires… ?
On touchait le cœur du problème mais Peter n'était pas certain que ce soit le parfait endroit pour avoir cette discussion. Il était encore un peu dans le brouillard et il risquait de dire des choses qu'il pourrait regretter.
-Neal est aussi mon ami…
-Peter, quand il s'agit de Neal tu es incapable de réfléchir et de prendre des décisions. Vous vous êtes lancés, têtes baissées, dans cette affaire. Neal ne pouvait pas avoir les idées claires mais tu l'as suivi…Tu aurais pu mourir…
La jeune femme ne put retenir ses larmes et Peter lui prit la main.
-Oui, j'aurais pu mourir, si Neal n'avait pas été là. C'est lui qui a maîtrisé Frey, c'est lui qui a ralenti l'hémorragie.
-C'est aussi lui qui t'a amené là-bas… C'est pour se venger de Neal que cet homme a essayé de te tuer.
Peter savait qu'elle n'avait pas tort. Il savait aussi qu'elle n'accepterait jamais sa relation avec Neal. Il allait sans doute devoir faire face à la décision la plus difficile de sa vie.
