Chapitre 42.

Neal resta un long moment assis sur sa chaise, les yeux toujours baissés comme s'il n'osait pas regarder les deux hommes assis à ses côtés. Ce n'est que lorsqu'il entendit sa voix que Peter réalisa à quel point ils avaient sous-estimé l'état de fragilité émotionnelle dans lequel le jeune homme se trouvait.

Une petite voix fluette, timide et apeurée s'éleva et s'il n'avait pas eu les yeux posés sur lui, Peter aurait douté qu'il s'agisse de la voix de Neal.

-Si je fais ce que vous voulez, vous laisserez partir Charlie ?

Peter était, tout d'abord trop choqué pour répondre. Quelle réponse donner ? L'homme assis à ses côtés était persuadé d'avoir une quinzaine d'années et d'être de retour dans le cauchemar de son enfance. Ne reconnaissant pas son environnement, il pensait qu'il était chez l'un des clients de cette sordide société secrète.

-Je ne te ferai pas de mal…

-D'accord…

Visiblement, Nicholas avait déjà entendu ce genre de paroles.

-Mais vous pouvez laisser partir Charlie…Je ferai ce que vous voulez.

Peter trouvait étrange que Nicholas ait reconnu son frère. Lui-même semblait penser qu'il n'avait que quinze ans mais il savait que l'adulte assis face à lui était son frère jumeau. Cet élément lui redonna un peu d'espoir. S'il avait réussi à se rappeler de Charlie adulte, il parviendrait peut- être à se souvenir du reste.

-Je vais bien, Nick. Il n'y a rien à craindre. Peter est un ami.

Pour la première fois, Neal leva les yeux et fixa son regard sur son frère.

-Tu es sûr ?

-Oui, j'en suis sûr. Peter ne veut pas nous faire de mal. Paddy est très loin, il ne peut plus nous atteindre. Nous sommes en sécurité ici.

Neal fronça les sourcils mais Peter savait qu'il avait une confiance aveugle en son frère. Il ne douterait pas des paroles de celui-ci.

Il sembla se détendre un peu même s'il n'osait toujours pas regarder Peter.

-Mais tout à l'heure…dans le lit…

Peter passa une main sur son visage, affolé d'entendre les mots de son ami. Avait-il vraiment cru… ? Charlie vit la détresse dans les yeux de Peter et il prit le relai.

-Tu avais froid. On voulait te réchauffer.

Le jeune homme hocha la tête mais il ne paraissait pas encore sûr que tout cela soit bien la vérité.

Il sentait que quelque chose lui échappait. Il avait l'esprit confus et la vague impression de ne plus être vraiment lui-même. Il avait mal partout mais cette sensation n'était pas nouvelle. Quelque chose d'autre le tracassait…un sentiment…une impression…comme un vague souvenir qu'on n'arrive pas à replacer dans son contexte. Plus il essayait de se rappeler, plus ce souvenir s'éloignait.

-Pourquoi j'ai mal ?

Neal leva ses mains devant lui les observant comme si elles ne lui appartenaient pas vraiment. Peter ne pouvait imaginer la confusion et la peur que devait ressentir son ami. Il se réveillait dans le corps d'un adulte avec les souvenirs d'un adolescent.

-Tu t'es blessé en essayant de creuser un trou.

Peter n'avait rien trouvé d'autre à dire que la vérité, ce qui sembla convenir à son ami.

L'agent du FBI dut retenir un cri quand Neal plongea son regard dans le sien. Il avait presque du mal à le reconnaître. Ses yeux semblaient plus clairs et il pouvait y lire l'incompréhension mais aussi une grande force.

-Vous me promettez de ne pas faire de mal à Charlie ?

Neal ne le reconnaissait pas. Il avait espéré qu'en le regardant, il aurait un déclic, que tout lui reviendrait. Mais ça aurait été bien trop simple.

Il était devenu un étranger pour l'homme qu'il aimait…Pire celui-ci voyait en lui une menace. Peter inspira profondément pour ne pas se laisser submerger par l'émotion et finit par répondre.

-Je te le promets.

Il faillit rajouter qu'il n'avait aucune intention de lui faire du mal à lui, non plus, mais cette réponse sembla suffire au jeune homme qui se tourna à nouveau vers son frère.

-Merci pour le repas.

-De rien. Tu veux un dessert ?

Neal hocha la tête et Charlie s'apprêtait à se lever quand un geste de son frère l'arrêta.

-Je peux me lever…quand même.

Il fit un mouvement pou se lever avant de s'arrêter net et de se rasseoir. Peter eut peur qu'il se soit fait mal et il se leva.

La réaction de Neal fit sursauter les deux hommes. Les deux bras sur la tête pour se protéger, il se recroquevilla sur sa chaise.

-Pardon, j'ai oublié que je n'avais pas le droit…

Peter resta immobile quelques secondes avant de comprendre le sens de ces paroles. Encore une de ces règles que Nicholas avait dû apprendre à force de recevoir des coups. Pour la première fois, Peter prenait la mesure du traumatisme qu'avait subi le jeune homme. Comment cet enfant avait-il trouvé la force de s'enfuir, de sauver son frère après avoir subi de tels actes de barbarie ?

-Tout va bien, Nicholas. Tu te souviens de ma promesse ? Je ne te ferais pas de mal. Tu peux te lever et aller chercher ton dessert si tu veux.

Neal garda sa position défensive encore quelques secondes avant d'oser relever la tête. Peter dut se retenir pour ne pas se précipiter vers lui et le prendre dans ses bras. Il avait autant envie de serrer Neal contre son cœur que de rassurer Nicholas, le petit garçon apeuré qu'il avait devant lui.

-Je peux… ?

-Bien sûr.

Après quelques hésitations, Neal finit par se lever et se diriger vers le frigidaire. Peter remarqua que son ami jetait des regards anxieux vers son frère comme pour s'assurer que ces actions n'entraineraient pas de conséquences pour son frère. Il revint à la table avec une crème au chocolat ce qui fit sourire Peter. Au moins, ça, n'avait pas changé. Neal raffolait des crèmes dessert au chocolat.

Son regard se perdit un instant dans le vide quand il réalisa qu'il n'avait pas pris de cuillère. Le cœur de Peter se serra en voyant son hésitation à se lever une nouvelle fois. Peter prit les devants et alla lui chercher une cuillère qu'il lui tendit volontairement du côté droit. Neal s'en saisit et la fit passer dans sa main gauche. Assez étrangement, ce détail chagrinait Peter.

Il regarda le jeune homme manger son dessert. Il réalisa qu'il avait déjà vécu cette scène à plusieurs reprises. Il adorait voir son ami se régaler de cette manière. Neal avait toujours cette façon de savourer le moment, de se concentrer exclusivement sur ses sens…le goût en l'occurrence. Peter comprenait maintenant que ça lui venait de son enfance, période durant laquelle il avait appris à profiter des petits moments de bonheur.

En grandissant, il avait appliqué cette attitude à chacun de ses sens. Il n'y avait qu'à voir la manière dont il regardait une œuvre d'art. Peter avait d'abord cru que cette lueur dans son regard, était liée au prix qu'il associait à l'œuvre en question. Mais il avait appris à reconnaître l'étincelle de plaisir, comme si le jeune homme essayait de communier avec cette œuvre, comme s'il pouvait ressentir ce que l'artiste avait ressenti en produisant cette œuvre.

Il en était de même quand il écoutait de la musique. Peter était entré un jour dans l'appartement envahi par une musique douce qu'il ne parvenait pas à reconnaître. Neal était sur la terrasse, debout, les yeux fermés, totalement hermétique à ce qui l'entourait. Il avait attendu la fin du morceau avant de se rendre compte de la présence de Peter.

Neal nettoya consciencieusement le fond du pot.

-Tu peux en prendre un autre, si tu veux.

Neal secoua la tête, posa la cuillère et le pot sur la table et serra ses mains sur ses genoux. Peter fit signe à Charlie de le suivre et il se dirigea vers la terrasse. Il avait besoin d'éclaircir certains points concernant le comportement de Nicholas et seul son frère serait en mesure de le renseigner. Une fois dehors, Peter repoussa la baie vitrée.

-Est-ce qu'il avait ce genre de comportement quand il était enfant ?

Charlie n'était pas très à l'aise. Il n'avait pas vraiment envie de parler de cette période de leur vie. Peter le comprenait mais il avait besoin de savoir ce qu'il pouvait faire ou dire sans risque de faire peur à son ami.

-Charlie, je sais que ce n'est pas facile pour toi. Mais je veux juste éviter d'aggraver les choses en faisant quelque chose qui pourrait lui faire peur.

Charlie s'éloigna un peu avant de se tourner, à nouveau vers Peter.

-Il a toujours cherché à me protéger. Ce qu'il t'a demandé tout à l'heure, il l'a souvent fait. Certains clients acceptaient mais la plupart ne respectaient pas leur parole.

Peter serra les dents. Les paroles étaient difficiles à prononcer pour Charlie mais elles étaient aussi difficiles à entendre pour Peter. Il était en train de plonger dans l'horreur que les deux garçons avaient vécue et que Neal était en train de revivre dans sa tête.

-Il a dit qu'il lui était interdit de se lever et de se servir seul. Y avait-il d'autres interdictions ?

-Elles seraient trop nombreuses à énumérer, Peter. Paddy était le seul à les connaître toutes et il en inventait régulièrement, à sa convenance. Globalement, tout ce qui ne venait pas directement de lui, était interdit. Hors de question de faire quelque chose sans demander la permission. La plupart des pièces de la maison étaient interdites. On n'avait le droit de manger que ce qui nous était servi.

Charlie continua à parler sans se rendre compte des larmes qui inondaient ses joues. Peter s'avança vers lui et le prit dans ses bras. Il entendit la baie vitrée s'ouvrir et tourna les yeux vers Neal qui se tenait debout devant lui. Il comprit que le jeune homme tentait de contenir sa colère et il réalisa que son ami avait mal interprété son geste. Il s'éloigna de Charlie et s'avança vers Neal.

-Tout va bien, Neal. Charlie est un peu triste…

Neal regarda son frère et voyant la trace des larmes sur son visage, il oublia un instant Peter et se précipita vers son frère.

-Qu'est-ce qui ne va pas ?

-C'est rien…Je suis un peu fatigué.

Neal posa une main sur son front, comme il avait dû le faire des dizaines de fois dans son enfance. Rassuré de ne pas déceler de fièvre, il prit sa main et se tourna à nouveau vers Peter.

-Est-ce qu'il peut aller s'allonger un peu ?

Peter hocha la tête et, même s'il n'était pas si fatigué que cela, Charlie se dirigea vers le lit laissant Peter et Neal seuls sur la terrasse.

-Merci.

-Neal, tu n'as pas besoin de me remercier.

Le jeune homme s'avança d'un pas hésitant.

-Que voulez-vous que je fasse ?

Peter était incapable de répondre. Il n'arrivait même pas à envisager le genre de réponse que son ami avait dû obtenir quand il posait ce genre de questions. Pour sa part, il avait juste envie de le serrer contre lui.

-Neal, tu ne me dois rien. Tu es libre de faire ce que tu veux.

-Pourquoi m'appelez-vous Neal ? Mon nom est Nicholas.

Voyant la grimace de Peter, le jeune homme recula d'un pas.

-Mais vous pouvez m'appeler Neal si vous voulez.

Peter avait du mal à supporter cette passivité, cette soumission. Ce n'était pas Neal, pas celui qu'il connaissait. Il sentait qu'il aurait probablement pu lui demander n'importe quoi. Il en eut la certitude quand Neal s'approcha de lui et commença à déboutonner sa veste.

-Je suis sûr que je peux trouver un moyen de vous faire plaisir.

Les mots se voulaient aguicheurs mais la voix était tremblante et Peter pouvait déjà voir des larmes se former aux coins de ses yeux.

-Neal, tu n'as pas besoin de faire quoi que ce soit.

-Paddy…

-Charlie te l'a dit tout à l'heure, Paddy ne peut plus te faire de mal. Ce n'est pas lui qui t'a envoyé ici. Je ne suis pas un de ses amis.

Neal sembla réfléchir un instant. Il avait du mal à décider s'il devait ou non faire confiance à cet homme. Quelque chose ne lui le rassurait mais son expérience lui avait appris à se méfier des adultes. Souvent ils disaient une chose pour, au final, faire le contraire. Il ne comptait plus le nombre de fois où on lui avait dit que tout allait bien se passer, qu'on ne lui ferait pas de mal. Cette fois, c'était différent, il avait envie de croire cet homme.

-Charlie est souvent malade, il faut qu'il se repose beaucoup.

-Il a l'air d'aller bien.

Peter commençait à comprendre que, certes Charlie devait avoir une santé fragile, mais cette excuse avait souvent dû être utilisé par son frère pour le protéger et empêcher qu'il subisse le même sort que lui.

-Qu'est-ce que vous allez faire de nous ?

-D'abord, vous allez vous reposer et reprendre des forces, tous les deux. Ensuite, on discutera un peu.

-C'est chez vous ici ? C'est joli…

Neal avait déjà dit ça seulement quelques semaines auparavant.

-Oui c'est très joli.

Peter avait esquivé la question principale. Il ne voulait pas avoir cette conversation maintenant avec son ami. Elle viendrait, en son temps mais il avait besoin de temps pour essayer de trouver un moyen de lui annoncer la vérité en douceur.

-Si on rentrait ?

Neal hocha la tête et suivit Peter à l'intérieur. Charlie s'était installé sur le canapé.

-Où on va dormir ?

Charlie se leva.

-June me laisse une chambre en bas. Peter va rester avec toi.

La panique commença à se dessiner dans les yeux du jeune homme. Mais il après quelques secondes, il la cacha derrière un masque de feinte assurance. Seul Peter vit cette manœuvre et, une fois de plus, il ne put qu'admirer sa force de caractère. Il s'avança vers son frère, écarta une mèche de cheveux de son front et lui adressa un sourire chaleureux.

-Tu devrais descendre alors. Passe une bonne nuit.

Charlie adressa un signe de tête à Peter lui indiquant que c'était à lui de jouer et il quitta la pièce. Il savait que son frère se sentirait mieux en le sachant loin de Peter. Même s'il semblait lui accorder une certaine confiance, il avait vu la tension parcourir le corps de Neal à chaque fois que Peter se tenait près de lui.

-Tu devrais peut-être aller te coucher toi aussi.

-Est-ce que je pourrais prendre une douche, avant ?

-Bien sûr.

Peter fut étonné de voir Neal rester immobile devant lui, puis il réalisa que le jeune homme attendait qu'il lui indique où se trouvait la salle de bains.

-La porte sur la droite.

Neal le remercia d'un signe de tête et marcha lentement vers l'endroit indiqué. Une fois à l'intérieur, il fut soulagé de pouvoir refermer la porte derrière lui. Cet endroit lui paraissait familier mais toute les salles de bains étaient construites sur, plus ou moins, le même modèle. Il s'avança vers le lavabo et son cœur manqua un battement quand il vit son reflet dans le miroir.

Il avait vu Charlie et il s'était bien rendu compte qu'il avait changé mais son esprit n'avait pas vraiment fait le lien avec lui-même. L'homme qu'il voyait dans le miroir n'était pas lui…ça ne pouvait pas être lui. Mais c'était bien ce visage que ses mains touchaient, c'était de ses yeux que les larmes coulaient.

Il entendit la porte s'ouvrir et vit Peter s'approcher de lui.

-Je suis désolé, Neal. J'aurais dû y penser.

L'homme le prit dans ses bras. La peur laissa soudain place à une profonde lassitude et il se laissa aller, acceptant cette étreinte tout en laissant ses craintes de côté.

-Qui suis-je ?

-Nicholas Seaver.

-Alors pourquoi vous persistez à m'appeler Neal ?

-C'est compliqué.

Neal repoussa Peter et le sourire qui se dessina sur son visage lui redonna un peu d'espoir.

-C'est ce que les grandes personnes disent toujours quand ils ne veulent pas répondre.

-Tu as raison. Mais cette fois, c'est vraiment compliqué. Ton véritable nom est Nicholas Seaver. Mais un événement dans ta vie a effacé une partie de ta mémoire. A partir de ce moment tu es devenu Neal Caffrey.

-J'ai l'impression d'avoir 15 ans…Qu'hier encore je dormais dans cette cave et, en même temps, ça me paraît très loin.

Peter lui prit la main et le tourna face au miroir. Il se tenait maintenant derrière lui, un bras passé autour de sa taille. Neal était surpris de ne pas se sentir mal à l'aise face à cette proximité. La chaleur de ce corps contre le sien était même plutôt agréable.

-Regarde et dis-moi ce que tu vois.

Neal resta un long moment silencieux fixant successivement son reflet puis celui de Peter.

-Neal, que vois-tu ?

Le jeune homme était incapable de parler, trop d'émotions lui nouaient la gorge. Les larmes continuaient de couler, silencieuses.

-Je vais te dire ce que je vois, moi. Je vois un homme courageux qui a tout fait pour protéger son frère… Qui a réussi à se construire une nouvelle vie et qui a réappris à faire confiance.

La main de Peter caressa sa joue, essuyant une larme.

-Je sais que tout ça n'a pas beaucoup de sens pour toi, pour le moment. Il va te falloir du temps pour reprendre des forces et retrouver un équilibre. Mais je serai là pour t'aider.

Neal se retourna, il avait du mal à supporter l'image que lui renvoyait ce miroir. Il posa son front contre la poitrine de Peter qui caressa doucement sa nuque.

Neal se sentait proche de cet homme sans vraiment savoir pourquoi, ni même qui il était. Il eut soudain l'impression d'avoir déjà vécu cet instant, à cet endroit précis. Mais tout se mélangeait dans sa tête. Des mots, des bruits et des images lui revinrent en mémoire en rafale et il eut soudain la sensation de perdre pieds. Sa respiration s'accéléra et ses mains se crispèrent sur la veste de Peter.

-Neal qu'est-ce qui ne va pas ?

Neal se contenta, pour toute réponse, de secouer la tête. Peter le garda contre lui de longues minutes avant de le sentir se calmer… En tout cas, suffisamment pour pouvoir parler.

-Tu veux me dire ce qui t'a fait paniquer comme ça.

-Des images…dans ma tête…Je ne comprends pas ce qu'elles signifient.

Comment aurait-il pu en être autrement ? Quand Neal se recula un peu ses jambes faiblirent et les deux hommes se retrouvèrent à genoux sur le sol de la salle de bains. Quand le regard de Neal accrocha le sien, Peter y vit toute la confusion qui l'envahissait mais un autre sentiment l'animait aussi. Ses yeux si clairs, presque transparents il y a une minute seulement, étaient maintenant plus sombre et éclairés d'une flamme que Peter avait du mal à définir.

Neal ne le quittait pas des yeux, ses mains accrochées à son col. Il ne comprit pas vraiment ce qui s'était passé mais Peter se retrouva bientôt assis, le dos collé contre le mur. Les lèvres de Neal dévoraient les siennes, lui coupant le souffle. Ses mains étaient déjà en train de lui ôter sa veste. Il ne savait pas comment réagir, il n'était même pas sûr d'en être capable.

Il fallait absolument qu'il retrouve ses esprits, qu'il repousse son ami et l'empêche de faire une grosse bêtise. Il essayait de se répéter encore et encore que l'homme qu'il était en train d'embrasser aussi passionnément n'avait que quinze ans dans sa tête. Il parvint à repousser le jeune homme au prix d'un violent effort.

-Neal, qu'est-ce que tu fais ?

Les mots prononcés par son ami finirent de refroidir ses ardeurs.

-Je vous l'ai dit, j'étais sûr de pouvoir un moyen de vous faire plaisir.

Il avait cette assurance et cette arrogance des gamins des rues. Mais Peter le connaissait assez bien pour entendre le léger tremblement dans sa voix. Ses mains glissèrent sous le T-shirt de Peter et, pendant quelques secondes, Peter faillit perdre pieds à nouveau et se laisser aller à la douceur de ses caresses.

-Neal, tu n'as pas à faire ça.

-Et si j'en ai envie… ?

-Regarde-moi, s'il te plaît.

Après quelques secondes d'hésitation, Neal finit par lever les yeux vers lui.

-Je ne suis pas un client. Tu n'as pas besoin de faire ça et je pense que tu n'en as pas envie non plus.

Neal parut contrarié par les paroles de Peter, il se leva précipitamment et se planta devant le miroir. Peter se leva à son tour et reprit sa place derrière son ami, les yeux fixés sur leur reflet dans le miroir.

-Vous ne comprenez pas. C'est ce que je fais…C'est tout ce que je sais faire… et il paraît même que je suis doué.

Peter aurait dû se douter du genre de sentiment qui avait poussé son ami à cette extrémité. Il glissa sa main dans celle de Neal et l'entraîna dans le salon. Le jeune homme se laissa guider, se disant probablement que son hôte avait changé d'avis.

Peter plaça le jeune homme devant le chevalet et l'invita à ouvrir les yeux. Comme à son habitude, Neal concentra toute son attention sur le dessin qu'il avait lui-même commencé quelques jours auparavant.

-Que vois-tu ?

Toujours perdu dans sa contemplation, il fallut à Neal de longues minutes avant de pouvoir répondre. Peter était persuadé qu'il venait de terminer mentalement ce dessin.

Le jeune homme s'écarta en secouant la tête.

-Un gribouillage…même pas fini…

Peter poussa un soupir, il n'avait pas très envie de se disputer avec un adolescent de quinze ans boudeur.

-Alors pourquoi est-ce que tu viens de passer cinq minutes à l'observer ?

-J'imaginais juste ce qu'il aurait pu en faire. Qui a dessiné ça ?

L'instant de vérité, Peter hésita avant de continuer. Il n'était pas certain que son idée soit la bonne mais il devait tenter le coup.

-C'est toi.

Peter se dirigea vers le coin opposé du salon et sorti quelques toiles que Neal cachait.

-Celles-ci aussi sont de toi. Tu as du talent.

Neal se tenait debout devant lui, ne sachant visiblement pas quoi dire.

Il s'avança et prit la toile que tenait Peter entre ses mains. Il l'observa longuement avant de la reposer. Il se dirigea ensuite vers le chevalet, s'assit sur le tabouret posé devant et saisit un fusain. Peter sourit en le voyant faire. Après quelques hésitations, il se mit à dessiner. Les gestes, d'abord imprécis, se firent soudain plus rapides, plus précis.

Peter le laissa faire et en profita de ce moment de calme pour aller se servir un café. Il observait son ami du coin de l'œil. Ces gestes étaient maintenant plus agités, nerveux et Peter s'avança pour s'assurer que tout allait bien. En voyant le dessin, Peter eut un mouvement de recul. L'esquisse présente à l'origine sur la feuille s'était transformée en un dessin sombre et un peu terrifiant. Le jeune homme avait reproduit une grande bâtisse entourée d'une forêt menaçante, sous un ciel noir d'où Peter s'attendait à voir surgir une sorcière ou un monstre tiré d'un de ces contes pour enfants.

-Quel est cet endroit ?

Neal sursauta en entendant la voix de Peter. Il s'était complètement perdu dans son dessin, dans ses souvenirs.

-Je ne sais pas…L'intérieur de ma tête…

-Un peu effrayant.

-Oui…peut-être…

Neal se leva et sortit sur la terrasse. Les yeux levés au ciel, il essayait de contrôler ses émotions mais c'était un combat perdu d'avance. Les larmes envahirent ses yeux. Il ne savait plus où il en était…Nicholas…Neal…Charlie…Tout était mélangé dans son esprit. Il essayait de se persuader que cet homme ne lui voulait aucun mal, il avait le sentiment qu'il pouvait lui faire confiance.

Pourquoi avait-il tenté de le séduire ? Il était perdu, les sentiments et les émotions se succédaient sans s'arrêter. Peter le rejoignit dehors.

-Tu n'as plus aucune raison d'avoir peur, maintenant.

Neal haussa les épaules montrant ses doutes.

-Tu peux me faire confiance.

Cette fois le jeune homme se retourna pour faire face à Peter.

-Pourquoi ?

La question le surprit mais elle était légitime. Neal avait face à lui un homme qu'il ne connaissait pas, qu'il ne reconnaissait pas.

-Nous sommes amis depuis des années…Nous travaillons ensemble.

-Je travaille avec la police ?

-Le FBI…

Neal fit un pas en arrière et se mit à rire.

-Qu'est-ce qui te fait rire ?

-Moi…Je travaille avec le FBI ?

-Oui et nous avons résolu de nombreuses affaires grâce à toi.

-Vous devez vraiment être désespéré au FBI pour recruter des gens comme moi.

Encore une fois, Neal se rabaissait et Peter soupçonnait qu'il ne faisait, en fait, que répéter ce que Frey avait passé des années à lui faire rentrer dans la tête.

-Neal, je te l'ai dit, tu as du talent et tu es un homme cultivé et intelligent…

-Neal…peut-être…Nicholas, lui n'est qu'un gamin qui n'est jamais allé à l'école. Un gosse qui n'est bon qu'à une seule chose…

Une fois encore, Neal s'approcha de Peter avec cette lueur dans les yeux. Ses mains vinrent se poser sur la poitrine de Peter.

-Ce n'est pas vrai…Regarde ce que tu as fait…Ce dessin…

-Juste un gribouillage…

Encore ce mot. Peter était de plus en plus certain que les mots que Neal employait n'étaient pas les siens mais ceux qu'il avait entendu depuis qu'il était petit. Frey l'avait traité comme un objet, se servant de lui pour gagner de l'argent.

-Ce n'est pas ce que je voie.

-C'est parce que vous ne connaissez pas Nicholas. Laissez-moi vous montrer…

Peter se laissa, à nouveau, submerger par ce baiser. Il devait admettre que le contact des lèvres de son ami sur les siennes lui faisait tout oublier. Il dut faire un très gris effort pour repousser Neal de sa main valide.

-Neal il faut que tu arrêtes ça… Ce n'est pas ce que tu veux.

-Peut-être mais on dirait bien que c'est ce que vous voulez…

Evidement, Peter aurait eu du mal à dire le contraire. Bien sûr qu'il avait envie de tenir Neal dans ses bras, de l'embrasser, de sentir ses mains sur lui…Mais pas comme ça…Pas dans ces conditions.

-Je peux être Neal, si vous voulez.

-Pourquoi tu insistes autant ? Je ne comprends pas. Je t'ai dit que personne ne ferait pression sur toi, que Paddy ne pouvait plus te faire du mal. Pourquoi ?

Neal sembla déstabilisé par la question. Il ne savait pas quoi répondre.

-C'est ce que je fais depuis des années… Vous nous avez aidé, je dois trouver un moyen de vous remercier…Je…

Neal se mordit la lèvre pour retenir un sanglot et Peter hésita avant de poursuivre. Ils devaient aller au bout de cette conversation.

-Tu n'as pas besoin de me remercier et certainement pas de cette manière. Je te l'ai dit, nous sommes amis. Les amis s'entraident et sont là l'un pour l'autre.

-Je n'ai jamais eu d'ami… A part Charlie.

Ce n'était pas le moment d'aborder le sujet des autres enfants mais de nombreuses questions viendraient certainement… l'enquête était toujours en cours.

-Les amis sont là pour se soutenir quand l'un d'eux a besoin d'aide.

Neal se détendit sensiblement mais il restait toujours sur la défensive. Peter savait que la partie n'était pas encore gagnée. Quelque chose d'autre semblait tracasser son ami.

Le jeune homme s'avança timidement et posa une main sur l'épaule blessée de Peter.

-C'est à cause de moi que vous avez été blessé… ?

C'était plus une affirmation qu'une question.

-Non…Ce n'est pas ta faute.

-C'est Paddy…N'est-ce pas ?

-Tu te souviens de quelque chose ?

-Non mais c'est ce qu'il fait…Il aime bien les armes…Le reste c'est de la simple déduction…Vous avez dit que vous travailliez pour le FBI, que Paddy n'était plus une menace…

Peter sourit et posa une main sur celle de Neal.

-Tu vois…J'avais raison. Tu es un homme très intelligent…

Un sourire triste se dessina sur le visage de Neal…un sourire qui laissa vite place à un nouveau sanglot.

-Qu'est qui ne va pas ? Je vois bien qu'il y a quelque chose qui te perturbe.

Neal hésita avant de plonger son regard dans celui de Peter.

-Je sais que tu ne veux pas…Enfin que je ne dois pas…

-Mais… ?

-Je ressens quelque chose de spécial, de différent quand je suis avec toi.

Le cœur de Peter s'emballa en entendant ces mots.

-Oui, Neal, il y a quelque chose de spécial entre nous. Mais on a tout le temps de reparler de ça.

Neal recula tête baissée mais après quelques secondes il revint se blottir contre Peter. Il avait besoin de le sentir près de lui.

-Peter, est-ce que je… enfin, tu…

Les sanglots l'empêchaient de parler. Peter caressait doucement sa nuque essayant de comprendre ce qu'il cherchait à lui dire.

-Je promets…

Peter glissa une main sous le menton du jeune homme et releva le visage baigné de larmes vers lui.

-Qu'est-ce que tu veux me demander ?

-Je veux pas dormir seul…

Peter fronça les sourcils et, aussitôt les sanglots redoublèrent.

-Non… je veux pas…

-Tout va bien Neal, j'ai compris.

Peter lui prit la main et tous les deux entrèrent. Une fois allongés dans le lit, il fallut de longues minutes à Neal pour se calmer et il sanglotait encore alors que le sommeil l'emportait. Peter resta éveillé encore longtemps, Neal blotti contre lui, se demandant comment il allait pouvoir aider son ami.