Chapitre 43.
Le lendemain matin Peter se réveilla aux premiers rayons du soleil et se leva discrètement, laissant Neal endormi dans son lit. Il se prépara un café et sortit sur la terrasse profitant de la douceur de ce début de journée. Il savourait son café quand Neal le rejoignit. Il s'était réveillé bien avant Peter mais il avait sagement attendu que celui-ci se lève pour sortir du lit.
Il avait appris très tôt à se montrer discret et à ne pas imposer sa présence à ses clients. Toujours attendre qu'on vous adresse la parole pour parler, ne pas se servir seul, ne pas prendre d'initiative. La liste des interdits et des règles à respecter était longue et Nicholas n'avait jamais réussi à toutes se les rappeler. En se levant, il essayait de se répéter que Peter n'était pas un client, qu'il n'attendait rien de lui. Il avait même dit qu'ils étaient amis. Mais des années d'habitudes et de soumission ne s'effaçaient pas si facilement.
Le sourire qui l'accueillit quand il parvint sur la terrasse lui réchauffa le cœur et le rassura suffisamment pour qu'il prenne place sur la chaise à côté de Peter sans avoir à demander la permission.
-Comment tu te sens ?
-Ça va. Ton épaule ?
-Encore un peu douloureuse mais ça va mieux.
Un silence gêné suivit cet échange de banalités. Neal semblait perdu dans ses pensées, regardant les lumières de la ville s'éteindre peu à peu sous les rayons du soleil.
-C'est un très bel endroit.
-En effet.
Peter sourit en se souvenant des circonstances dans lesquelles il avait retrouvé Neal assis sur cette même terrasse alors qu'il l'avait laissé, la veille, dans un hôtel du quartier.
-Comment j'en suis venu à travailler pour le FBI ?
Peter ne savait pas s'il était judicieux d'évoquer cet épisode de sa vie maintenant.
-C'est une longue histoire…
-Encore une diversion. Mais je comprends. Je ne suis pas certain de vouloir me souvenir de tout, pour le moment. Je suppose que je n'ai pas suivi le cursus habituel pour ce job. Donc, il est probable que j'ai passé un long moment de me vie du mauvais côté de la loi et que c'est dans le cadre d'un genre de programme de réhabilitation que j'ai été recruté…
Peter était une fois de plus stupéfait par la capacité de déduction de son ami. Avec très peu d'information, il avait réussi à reconstituer, à peu près son trajet.
-Tu as presque tout juste.
Neal sourit tristement.
-Je me doutais bien que je ne pouvais pas être un Agent du FBI. J'ai des dizaines d'autres questions mais ça peut attendre.
-Est-ce que d'autres souvenirs sont revenus ?
Neal regarda ses mains, ses doigts gigotaient nerveusement.
-Rien de précis. Mais à chaque fois que je ferme les yeux, je vois des images, comme des flashs, des sensations.
En voyant la grimace qui se formait sur le visage de Neal, Peter comprit que ses réminiscences de son passé n'étaient pas très agréables pour le jeune homme. Aussi il décida de ne pas insister.
Les deux amis continuèrent à bavarder tranquillement et Peter finit par mettre de côté les événements des derniers jours. Neal semblait à l'aise comme si tout était parfaitement normal pour lui.
Ce n'est que quelques minutes plus tard, que la réalité de la situation leur revint brutalement à l'esprit. Peter vit arriver Jones du coin de l'œil. L'homme marchait dans leur direction dans le dos de Neal qui, entendant des pas derrière lui, se retourna.
Sa réaction ne se fit pas attendre. Il se leva et vint se placer derrière Peter.
-Tout va bien, Neal. C'est un ami. Il travaille avec nous au FBI.
Jones avait écarté les bras pour montrer qu'il ne représentait pas un danger mais ce geste avait dévoilé la présence d'une arme à sa ceinture. Le regard de Neal se concentra immédiatement sur l'objet et des tremblements incontrôlés commencèrent à agiter son corps.
Peter s'avança vers lui pour essayer de le calmer mais le jeune homme se réfugia contre la baie vitrée cherchant à fuir. A cause de ses gestes maladroits, il ne parvenait pas à ouvrir la porte et Peter commença à craindre qu'il ne cherche à passer à travers. La panique qui se lisait sur son visage était saisissante.
Voyant qu'il ne réussirait pas à pénétrer dans l'appartement, Neal s'assit sur le sol, les genoux repliés contre sa poitrine, la tête cachée dans ses bras. Jones ne savait pas quoi faire. Il n'avait même pas eu le temps de prononcer le moindre mot. Il ne s'attendait pas à un tel accueil. Même s'il était conscient que son ami avait subi un grave traumatisme, il était loin de penser que la simple présence de son arme de service pourrait provoquer un tel accès de panique.
-Jones, Charlie est en bas. Descends lui dire qu'on a besoin de lui.
Peter s'agenouilla près de Neal. Sa main s'approcha de ses cheveux mais il n'était pas sûr de la réaction du jeune homme s'il essayait de le toucher.
-Neal, tout va bien. Tu n'as rien à craindre. Jones est un Agent, comme moi…C'est aussi un de tes collègue. Tu travailles avec lui souvent.
Les mots n'apaisèrent pas les sanglots et Peter finit par s'asseoir à son tour et enrouler son bras autour des épaules du jeune homme.
Neal résista un instant avant de se laisser aller et de venir poser sa tête sur les jambes de Peter. Ses bras cachaient toujours son visage et Peter sentait les frissons qui secouaient encore ses épaules.
Charlie et Jones revinrent à cet instant et Peter nota que son collègue avait pris le soin de poser son arme de service.
Charlie ne dit pas un mot. Jones lui avait expliqué la réaction de son frère et il savait que celui-ci ne pourrait pas l'entendre. Il l'avait, hélas, souvent vu dans cet état et il savait qu'une seule chose parviendrait à l'apaiser suffisamment pour qu'il accepte de sortir de ce mutisme.
Le jeune homme fit signe à Peter de lui laisser la place. Aidé de Jones, L'agent du FBI parvint à se relever et laissa Charlie s'occuper de son frère. Il avait la sensation en le voyant faire que ce n'était pas la première fois qu'il avait à faire cela.
Charlie posa une main sur la tête de Neal, caressant ses cheveux et il se mit à chanter une chanson que Peter ne parvint pas à identifier. La scène semblait étrange et étonnamment apaisante.
Petit à petit, Neal se calma et après quelques minutes il quitta le refuge de ses bras pour saisir la main de Charlie et la poser contre sa poitrine. Soulagé de voir son ami apaisé, Peter s'autorisa à s'asseoir. Jones, lui aussi, poussa un soupir de soulagement.
Il fallut encore de longues minutes avant que Neal accepte de venir s'asseoir avec eux. Il n'avait pas lâché la main de Charlie et il gardait obstinément les yeux baissés comme s'il craignait de poser à nouveau les yeux sur cette arme.
-Je suis désolé, Neal. Je ne voulais pas te faire peur.
La voix, inconnue pour lui, le fit sursauter mais il inspira profondément et finit par reprendre le contrôle de sa respiration.
-Qu'étais-tu venu nous dire ?
Peter se doutait que la visite aussi matinale de son collègue signifiait qu'il avait de nouveaux éléments à leur donner.
-Le légiste a renvoyé son rapport.
Neal leva la tête. Il ne savait de quoi parlaient les deux hommes mais la mention d'un légiste voulait forcément dire que quelqu'un était mort. Il croisa le regard de Jones et vit son hésitation. Après l'émoi que son arme avait provoqué chez son ami, il n'était pas certain qu'il soit conseillé de parler d'Ethan en sa présence. Peter le comprit aussi et il se leva faisant signe à son collègue de le suivre à l'intérieur.
La main de Neal sur son bras le stoppa.
-Si ça me concerne…Je veux savoir.
-Neal, je ne pense pas que tu aies besoin d'autant d'informations pour le moment. Tu l'as dit toi-même, tu n'as besoin de tout savoir tout de suite.
Jones n'avait pas bougé, observant la manière dont Neal réagissait en présence de Peter.
Il y a seulement quelques heures, Neal n'avait aucun souvenir de son patron. Il était confus et perdu dans un passé trouble. Mais Peter semblait avoir déjà regagné sa confiance. Il y avait vraiment quelque chose de spécial entre eux.
-Peter…Je veux savoir.
Comment lui refuser la vérité ? Il avait le droit de connaître les derniers développements de l'enquête. Après tout, elle le concernait au premier plan. Mais c'est avec une certaine crainte que Peter revint s'asseoir et fit signe à Jones de poursuivre son exposé. Charlie serra la main de son frère un peu plus fort quand il le vit mordiller sa lèvre inférieure.
Il avait appris à lire les signes d'angoisse et à leur attribuer un degré de sévérité. Le premier signe étant la manière dont il croisait et décroiser les pieds quand il était assis jusqu'à cette position défensive, genoux repliés, poings serrés contre les tempes qu'il avait à son arrivée tout à l'heure.
Jones ne savait pas vraiment par où commencer aussi fut-il soulagé d'entendre Peter prendre la parole.
-Nous avons retrouvé, grâce à toi, les restes d'un jeune garçon près de la cabane où Patrick Frey vous emmenait parfois.
Peter vit son ami se tendre à cette évocation. Il s'arrêta attendant un signe de sa part.
-On peut arrêter là si tu veux.
Neal serra les dents et lui fit signe de continuer.
-Nous pensons qu'il s'agit d'Ethan Murto. Le médecin légiste a procédé à un examen pour déterminer les circonstances de la mort.
-Deux balles dont l'une en pleine tête…
La voix glaciale de Neal les fit sursauter. Sa main avait lâché celle de son frère et il semblait fixer un point invisible au-dessus de l'épaule de Peter. Son regard finit par croise celui de son ami, puis il se tourna vers Jones.
-Agent Jones, je crois que vous venez de résoudre votre enquête. C'est moi qui ai tiré sur Ethan.
Jones était un peu perturbé de voir Neal mettre cette froide distance entre eux mais il parvint à lui sourire.
-Non, je ne crois pas. C'est ce que j'étais venu vous dire. Le légiste a bien trouvé deux blessures causées par l'impact d'une balle. Une au niveau du bras droit n'a fait qu'effleurer l'os. D'après lui, la balle n'a fait que traverser les chairs, ne provoquant que des dégâts minimes. Nous avons retrouvé la balle en inspectant la fosse.
Jones s'interrompit pour consulter le dossier qu'il avait amené avec lui.
-La seconde balle est celle qui a provoqué la mort. D'après le légiste, le pauvre garçon n'avait aucune chance, il est mort sur le coup.
Neal avait fermé les yeux, les poings serrés.
-C'est bien ce que je vous ai dit. Deux balles.
-Oui…Mais aussi deux armes…Les deux balles n'ont pas été tirées par la même arme. Alors à moins que tu aies changé d'arme pour tirer ces deux coups de feu, c'est une autre personne qui a tiré la balle qui l'a tué.
Peter posa une main sur les mains de Neal qui commençaient à s'agiter nerveusement.
-Nous en avons déjà parlé, Neal et maintenant nous en avons la preuve. Tu as tiré sur Ethan parce que Frey te l'a demandé, qu'il t'a menacé de faire du mal à Charlie. Mais ce n'est pas toi qui l'as tué. Frey a tiré le coup de feu mortel.
-Il a dit que c'était moi…
Evidement, ce pervers ne pouvait pas passer à côté d'une telle occasion de torturer le pauvre garçon.
-Il t'a menti. Il voulait seulement te faire du mal.
Neal aurait voulu croire Peter, penser qu'il n'y était pour rien dans la mort d'Ethan mais tout en lui, lui criait qu'il était un meurtrier. Il avait du sang sur les mains. Quand il fermait les yeux, il pouvait encore voir ses doigts rouges du sang de sa victime…
Ethan n'était pas le seul…Il avait l'impression d'avoir fait du mal a d'autres personnes.
-Neal…
Peter s'inquiétait du silence de son ami. Neal n'avait pas bougé, seule sa respiration rapide trahissait son émotion. Il fixait ses mains sans ciller.
-Neal, tu n'as pas tué Ethan…C'est Paddy qui a tiré. Il t'a fait croire que c'était de ta faute…
-D'où vient le sang sur mes mains… ?
Jones fut le seul autour de la table à avoir une idée de ce que signifiaient vraiment les mots du jeune homme. Il l'avait vu à l'hôpital se frotter les mains pour tenter d'enlever les dernières traces du sang de Peter. Dans son état de confusion actuel, les souvenirs devaient se mélanger. L'agent du FBI vint s'asseoir à côté de Neal, prenant la place qu'occupait Charlie.
-Neal, tu ne t'en souviens peut-être pas mais quand Peter a été blessé, tu as fait pression sur la blessure en attendant les secours. C'est grâce à toi qu'il a pu s'en sortir. En arrivant à l'hôpital, tu avais du sang sur les mains. Tu as passé de longues minutes à les laver et tu as continué alors même que tout le sang avait disparu. Tu n'es pas un meurtrier, Neal… Cet homme a seulement voulu te le faire croire.
Neal inspira profondément cherchant à reprendre sa respiration. Son angoisse était toujours bien présente…
A chaque fois qu'il fermait les yeux, il voyait ce sang qui coulait, qui lui glissait entre les doigts. Il n'arrivait pas à retenir la vie qui s'échappait de ce corps. Il ne pouvait pas le perdre, il savait qu'il ne survivrait pas à sa mort. Il ne pourrait pas vivre sans lui…
-Neal, ouvre les yeux…S'il te plaît, regarde-moi.
Peter avait du mal à contrôler son angoisse. Il avait, en permanence, cette peur chevillée au corps. La peur que Neal s'enferme définitivement dans ses souvenirs. Il avait encore l'image de Charlie dans ce foyer, immobile, les yeux dans le vide, sans vie…A cette image se superposait celle de Neal quand Penhurst l'avait emmené…
Peter défit l'attache de son attèle et posa ses deux mains sur les joues du jeune homme le forçant à tourner son visage vers lui.
-Neal, écoute ma voix, je t'en prie…
Peter ne put retenir un soupir de soulagement en voyant ces yeux bleus s'ouvrir lentement. Pas de larmes cette fois mais le chagrin visible dans ce regard était bien au-delà des larmes.
-J'ai failli te perdre…
-Je suis là, Neal… Grâce à toi…
Le jeune homme cala son front contre celui de son ami. Ce simple geste valait tous les mots qu'ils auraient pu échanger. Neal semblait reprendre peu à peu, pieds dans la réalité. Après quelques minutes, le jeune homme parvint à s'éloigner un peu de Peter. Jones et Charlie les observaient attentivement, surpris et heureux de voir leur complicité permettre à Neal de rester ancrer dans le présent.
-D'autres informations sur le dossier, Jones ?
-Non…Le légiste a envoyé le crâne à un spécialiste qui va essayer de faire un modelage nous permettant de voir le visage du garçon mais nous n'avons pas encore de photos auxquelles le comparer.
-Pas besoin…
Neal se leva et revint avec un carnet de croquis et un crayon. Après s'être rassis, il leva les yeux vers Peter et celui-ci y vit, à nouveau cette hésitation et cette peur.
-Je peux… ?
-Bien sûr, c'est le tien.
Un sourire enfantin éclaira alors le visage du jeune homme comme si la possession de ce simple carnet était le plus beau cadeau qu'on pouvait lui faire.
Jones et Peter discutèrent des autres aspects de l'affaire. Neal était plongé dans son portrait et ne prêtait absolument aucune attention aux deux hommes, ni même à son frère qi le regardait travailler, penché au-dessus de son épaule.
En les regardant, Peter soupçonna que ce n'était pas la première que Charlie assistait à la naissance d'une des œuvre de son frère.
Après quelques minutes de travail, Neal observa le résultat et finit par tendre la feuille à Peter. Comme à chaque fois, l'homme fut stupéfait par le réalisme de ce dessin. Il aurait presque pu imaginer ce jeune garçon debout devant lui et lui sourire comme sur cette feuille. Il fit passer le portrait à Jones qui le glissa dans le dossier.
-Merci, Neal. Ça va bien nous aider.
Peter sentait que son ami n'était toujours pas très à l'aise face à Jones. Des souvenirs confus et contradictoires lui revenait en mémoire et le visage de cet homme n'était pas vraiment associé à des bons moments. Il avait l'impression de se souvenir de la prison, de son arrestation sans parvenir à fixer ces images.
Jones prit congé et promit de les tenir au courant de la suite. Il avait prévu d'interroger Penhurst dans la matinée mais il doutait que l'homme lui en dise plus que ce qu'il avait déjà dit.
Peter savait que son collègue espérait que Neal finisse par se souvenir de ce qui était arrivé à Neal Caffrey. Penhurst avait dit que Nicholas avait été témoin de quelque chose qu'il n'était pas censé voir. La question se posait donc de savoir dans quelles circonstances le jeune homme avait perdu la vie. S'agissait-il vraiment d'un accident ? D'une erreur médicale ?
Jones, qui avait eu le dossier entre les mains, avait précisé à Peter que le rapport faisait état d'un suicide. Le jeune garçon aurait absorbé une grande quantité de somnifères avant d'aller se promener sur la terrasse. Il avait fait une chute d'une dizaine de mètres se brisant la nuque. Le rapport du médecin précisait que la prise de médicaments, seule, n'aurait pas entraîné la mort. Restait donc à sa voir s'il s'agissait vraiment d'un accident ou si quelqu'un d'autre s'était trouvé sur cette terrasse ?
Peter frissonna en repensant à cette nuit où il avait retrouvé Neal assis sur le rebord de cette terrasse, les jambes dans le vide. Dans sa confusion, avait-il reproduit un épisode dont il avait été témoin ?
Il avait confiance en son collègue et il espérait sincèrement qu'il parviendrait à faire parler Penhurst. Il serait préférable d'éviter à Neal ce nouveau témoignage.
Cette affaire posait un autre problème. Pour le moment, ils avaient réussi à garder la véritable identité de Neal, plus ou moins, secrète. Mais si, celui-ci était amené à témoigner concernant la mort de Neal Caffrey, ils seraient obligés de révéler tous les aspects de cette affaire. Peter n'était pas certain de pouvoir protéger son ami du déferlement médiatique qui ne manquerait pas de se produire quand il serait révélé qu'une des victimes étaient toujours en vie.
Il ne pensait pas que le jeune homme pourrait faire face à ce genre de pression. Il avait déjà tellement de choses à gérer sur le plan personnel. Peter l'observait du coin de l'œil. Même s'il semblait plus détendu depuis le départ de Jones, sa jambe droite s'agitait toujours nerveusement et son regard ne parvenait pas à se fixer, comme s'il craignait qu'une nouvelle catastrophe lui tombe dessus, d'un instant à l'autre.
Il avait vécu toute son enfance avec ce sentiment d'insécurité. Le stress permanent, la méfiance constante avaient dû être très difficile à supporter pour une personne aussi sociable que Neal. Le jeune homme avait besoin du regard des autres, de leur approbation. Il était perpétuellement à la recherche de l'assentiment et du soutien de ses proches.
Peter y avait tout d'abord vu une forme d'arrogance, de prétention. Il avait longtemps pensé que le jeune homme cherchait à se mettre en avant, à se montrer. Mais aujourd'hui, il prenait conscience qu'il agissait de la sorte pour se rassurer.
Frey avait détruit la confiance en soi que chacun construit au cours de sa vie avec l'aide bienveillante de ses parents. Neal était sur la défensive, en fuite permanente et la vie qu'il avait choisi après avoir pris l'identité de Neal Caffrey en était le reflet. Ne jamais rester au même endroit, ne pas s'attacher de peur d'être trahi, blessé.
Qu'allait-il devenir maintenant que les vannes de ce passé tourmenté avaient été ouvertes ? Il allait devoir reconstruire complètement sa personnalité, sa vie. Sur quelles bases pourrait-il faire cela si cette affaire lui retombait dessus ? Peter se promit de tout faire pour le protéger même si, pour cela, il devait organiser lui-même sa fuite. Il était hors de question que le jeune homme ait encore à souffrir des conséquences de cette affaire.
Peter se leva et prit le bras de Neal pour le guider à l'intérieur. Charlie devait se rendre à un rendez-vous médical et le jeune homme était descendu se préparer. Neal se laissa faire et il fut surpris de se retrouver dans la salle de bains. Peter faisait couler de l'eau dans la baignoire et une douce odeur commençait à envahir la pièce.
-Un bon bain chaud pour te détendre et une petite balade avant le déjeuner…qu'est-ce que tu en dis ?
Neal essaya de montrer un peu d'enthousiasme mais il ne parvenait plus à faire semblant. Il ne voulait pas faire de peine à Peter. L'homme faisait de son mieux pour le mettre à l'aise et l'aider. Il devait faire des efforts pour lui montrer sa reconnaissance sans avoir recours à ses « trucs » habituels.
-Si tu veux…
Peter ne fut pas tout à fait satisfait par cette réponse mais il se garda bien de faire un quelconque commentaire. Il vit Neal hésiter en voyant la baignoire se remplir et il se souvint soudain d'un des souvenirs dont Neal lui avait fait part. Il s'en voulut de son oubli quand il vit la peur dans les yeux de son ami.
-Je te laisse seul…ça ira ?
Neal hocha la tête, soulagé de voir Peter sortir de la pièce. Il se glissa avec plaisir dans l'eau chaude et essaya de se détendre. Il finit par fermer les yeux, bercé par la musique qui provenait du salon. Comme à chaque fois qu'il laissait son esprit vagabonder, ses pensées revenaient vers Peter et ce sentiment étrange qu'il éprouvait quand il se trouvait près de lui.
Il avait du mal à analyser ces émotions, jamais il n'avait éprouvé un tel sentiment. Il connaissait bien la peur, l'angoisse parfois quelques moments de joie quand il parvenait à se ménager un espace de liberté avec Charlie. Mais jamais il n'avait ressenti ce besoin de contact, ce soulagement à chaque fois qu'il lui prenait la main. Il avait failli lui demander de rester mais la peur avait été la plus froide, une fois de plus.
Le cauchemar était aussi toujours présent à son esprit. Cette nuit où un homme l'avait forcé à prendre un bain. Il avait compris immédiatement que son intention n'était pas de lui faire passer un bon moment. Il avait mis un pied dans l'eau avant de le retirer car l'eau était froide. Il avait essayé de reculer, de faire une des remarques acerbes dont il avait le secret mais un coup dans son dos l'avait propulsé en avant.
Il était tombé la tête la première dans la baignoire. Un peu étourdi, il ne s'était pas relevé immédiatement et l'homme en avait profité pour lui maintenir la tête sous l'eau. Il n'oublierait jamais cette sensation de noyade, de perdre son souffle et de ne pas parvenir à échapper à ce sort. Il avait tenté de lutter mais il avait vite réalisé qu'il ne faisait pas le poids et il avait cessé de se débattre. C'est à ce moment que son agresseur avait relâché sa prise.
Ne le voyant pas remonter à la surface, l'homme avait commencé à paniquer et l'avait sorti de l'eau. Il lui avait fallu de longues minutes avant de se remettre suffisamment pour pouvoir parler et il avait gardé de cette expérience une certaine appréhension de l'eau et pendant longtemps, il avait évité de prendre des bains.
Quand il ouvrit les yeux, il vit Peter à la porte. L'espace d'un instant c'est un autre visage qui s'imposa à lui et la peur prit à nouveau le dessus. Il s'assit, les mains agrippées sur le rebord de la baignoire comme pour s'assurer que personne ne tenterait de le noyer. Peter s'approcha et posa une main sur son épaule.
-Respire doucement…Je venais juste voir si tout allait bien. Ça fait un bon moment que tu es là-dedans.
Neal parvint à contrôler sa respiration. Le contact de la main de Peter l'aida beaucoup.
-J'ai pas vu le temps passé, désolé.
-Ce n'est pas grave mais l'eau doit être froide…
Neal leva les yeux vers son ami. Il n'avait pas tort même s'il n'avait pas vraiment remarqué qu'il frissonnait avant que Peter lui en fasse la remarque.
Peter se redressa et déplia une grande serviette devant. Neal sourit en le voyant agir comme un père attendant que son fils sorte de son bain, lui préparant sa serviette afin qu'il ne prenne pas froid.
-Qu'est-ce qui te fait sourire ?
-Toi…
-Je veux juste éviter que tu prennes froid.
Peter adorait voir le visage de son ami s'éclairer avec ce genre de sourire innocent et malicieux.
Neal hésita un peu avant de se lever mais il finit par mettre sa pudeur de côté et se glissa dans la serviette avant d'enjamber le rebord de la baignoire. Peter ne recula pas et ses bras enveloppèrent le jeune homme qui ferma les yeux. Il aurait pu passer le reste de la journée dans ses bras, là où il savait que personne ne viendrait lui faire du mal. Un léger gémissement de douleur le ramena à la réalité.
Il se retourna et remarqua la grimace sur le visage de Peter. Il se rendit compte que son ami n'avait pas remis son attèle et il avait probablement soumis son épaule à une trop grande tension. Neal resserra la serviette autour de sa taille et, ruisselant partit à la recherche de l'attèle. Quand il revint, Peter n'avait pas bougé mais il tenait son bras serré contre lui et son visage avait pâlit.
Neal glissa délicatement l'attèle et la fixa d'une main experte. Le visage de Peter se détendit un peu une fois son bras, à nouveau immobilisé.
-Merci.
-Pourquoi ai-je le sentiment que tu devrais encore être allongé sur un lit d'hôpital ?
-Et toi tu devrais t'habiller avant de tomber malade.
Peter promenait son regard de droite à gauche, en essayant de ne pas poser les yeux sur le torse nu de son ami.
-D'accord…
Peter entendit la déception dans ce simple mot mais il était incapable de rester dans cette pièce plus longtemps ou il risquait de se laisser aller. Neal n'avait pas besoin qu'il ajoute encore à sa confusion. Il sortit de la pièce laissant Neal se préparer pour leur promenade.
Peter faisait les cent pas dans le salon quand Neal sortit à son tour. Il avait passé un simple T-shirt noir et un jeans. Ses cheveux étaient peignés en arrière ce qui n'était pas vraiment habituel mais son visage ainsi dégagé n'en paraissait que plus juvénile. Il ressemblait au jeune homme qu'il avait arrêté et envoyé en prison quelques années plus tôt… un radieux sourire… les mains dans les poches…Une attitude faussement détachée.
Mais aujourd'hui, Peter pouvait voir les signes cachés, la tension qu'il essayait de masquer. Ses poings étaient serrés dans ses poches, ses lèvres tremblaient pour maintenir ce sourire forcé en place.
-Quelque chose ne va pas dans ma tenue ?
-Non, pas du tout…
Les deux hommes descendirent les escaliers mais lorsque Peter ouvrit la porte, il se trouva nez à nez avec une jeune femme lui tendant un micro. Derrière elle se tenait un homme qui portait une caméra à l'épaule.
-Agent Burke…Vous auriez quelques minutes à nous accorder ? Nous avons quelques questions concernant l'affaire Frey…
Peter fut soulagé que Neal soit derrière lui. Le jeune homme s'était retranché derrière la porte mais Peter pouvait sentir qu'il n'était pas à l'aise.
-Je n'ai rien à déclarer. Je ne suis pas en charge de cette affaire.
-Je sais mais d'après nos informations, votre consultant…
Elle jeta un œil sur le petit carnet qu'elle tenait à la main avant de poursuivre.
-Monsieur Neal Caffrey serait impliqué dans cette affaire…
-Je n'ai rien à vous dire et vous devriez quitter cet endroit avant que j'appelle la police.
La jeune femme baissa le micro et fit signe à son collègue d'arrêter de filmer. Elle s'avança vers Peter.
-Agent Burke, nous avons suffisamment d'informations pour publier un article qui établira un lien entre Monsieur Caffrey et un certain Tom Philipps. Nous ne savons pas encore en quoi si cet homme est mouillé dans cet histoire mais je ne pense pas que vos supérieurs voient d'un bon œil le fait que vous travailliez avec un homme soupçonné d'avoir tué son beau-père alors qu'il n'avait que 15 ans…
Peter ne voulait pas en entendre davantage. Il referma violemment la porte avant de se tourner vers Neal.
-De quoi parle-t-elle ?
Il détestait les journalistes…Ces vautours qui se délectaient du malheur des autres. Il passa son bras autour de la taille de son ami, le voyant chanceler. Ils remontèrent lentement les escaliers.
Une fois dans l'appartement, Peter le fit asseoir sur le canapé et lui prépara une tasse de thé. Il ne savait pas si Neal la boirait mais, au moins, cela lui occupait les doigts et l'esprit en attendant de trouver un moyen d'expliquer tout ce cirque à son ami.
