Chapitre 46.

Peter fut rassuré de ne trouver aucune blessure mais il fallut de longues minutes à Neal pour revenir à lui. Elisabeth était sur la terrasse où June l'avait rejointe. Les deux femmes parlaient à voix basse mais Peter n'avait que faire de leur discussion. Cette fois, sa femme était allée trop loin. Elle n'avait pas conscience de la fragilité du jeune homme.

En tout cas, c'est ce que Peter espérait. Sinon cela voudrait dire qu'elle avait profité de cette faiblesse pour appuyer son propos et lui faire du mal volontairement. Des yeux bleus se fixèrent sur lui.

-Bienvenu parmi les vivants…

-Qu'est-ce qu'on fait par terre ?

-Tu as fait un malaise. Comment tu te sens ?

Neal se redressa mais il ne tenta pas de se lever. Le dos calé contre le meuble de la cuisine, il se concentra sur sa respiration. Il ferma les yeux et essaya de reconstituer les événements des dernières heures.

Après le départ de Peter, il avait passé un moment sur la terrasse à se délecter de la vue et avait songé un instant à commencer un nouveau tableau. Il avait l'impression de commencer une nouvelle vie et il pourrait marquer l'événement par une nouvelle toile. Mais l'énergie lui manquait et il avait fini par s'asseoir sur le canapé, les dossiers de l'affaire en mains.

Il était plongé dans sa lecture quand on avait frappé à la porte. Il en fut presque soulagé tant les mots contenus dans ces quelques feuilles l'avaient bouleversé. Il avait beau déjà connaître l'histoire, il avait encore du mal à en accepter tous les aspects.

Quand il avait vu Elisabeth sur le pas de la porte, ses conversations précédentes avec la jeune femme lui étaient revenues en mémoire et il avait senti que celle-ci ne serait certainement pas des plus agréables.

Elle l'avait bousculé pour entrer et ne lui avait même pas laissé le temps de dire un mot. Chaque parole, chaque syllabe l'avait blessé aussi sûrement qu'un couteau de poignard. Pour deux raisons… Parce que les mots étaient cruels et prononcés avec une telle haine qu'il pouvait la voir briller dans ses yeux… Mais surtout parce qu'il savait qu'elle avait raison.

Il allait détruire leur mariage. Sa relation avec Peter n'avait aucune raison d'être et l'amour qu'il éprouvait pour son mari ne suffisait pas pour justifier qu'il s'impose dans leur vie de la sorte. Elle comprenait qu'il soit dans une situation difficile mais il ne pouvait pas se servir de ça comme d'une excuse pour se croire autorisé à leur faire du mal.

Au fur et à mesure de ce long monologue, Neal avait reculé pour se retrouver dans la position où Peter l'avait trouvé. Quand son ami était entré, il l'avait vu marcher vers sa femme et il avait vu la colère dans ses yeux, dans sa démarche. Elisabeth avait raison, c'était de sa faute. Il n'avait pas le droit de leur faire ça. A ce moment, il avait compris que ce dont il avait pu rêvé n'arriverait jamais et que Peter et lui ne pourraient jamais être ensemble de la manière dont son cœur le lui réclamait.

C'est à cet instant que la pièce s'était mise à tourner autour de lui. Il avait tenu bon jusque là mais il ne pouvait plus contrôler ces sensations. Le souffle lui manquait, sa vision se troublait. Il connaissait bien ces signes pour les avoir expérimentés à de nombreuses reprises. Le noir l'envahit et la dernière chose à laquelle il pensa avant que son cerveau ne tire le rideau ce fut Peter.

-Comment tu te sens ? Tu ne t'es pas blessé en tombant ?

-Non, je crois que tout va bien. Elisabeth est toujours là ?

-Elle est avec June sur la terrasse.

-C'est bien. Tu devrais aller lui parler.

-Neal, je n'ai rien à lui dire. Elle est allée trop loin cette fois.

Neal leva les yeux sur son ami. Il n'en croyait pas ses oreilles. Comment Peter pouvait-il dire une chose pareille ? Il aimait tendrement sa femme et il ne pouvait tout rejeter comme ça, uniquement pour quelques mots.

-Va lui parler, Peter…

-Pas avant d'être certain que tu vas bien.

-Je ne suis pas en sucre, Peter. J'ai juste besoin de rester un moment assis. Mais ça va aller.

En voyant son visage si pâle, ses mains trembler, Peter doutait fortement que ce soit aussi facile. Et puis, il n'avait pas envie de parler à sa femme. Il était encore trop en colère pour cela. Mais sa femme ne lui laissa pas le choix car, au moment où il aidait Neal à se lever, elle entra dans la pièce.

-Peter, il faut qu'on parle.

-Pas maintenant. J'aimerais d'abord aider mon ami à s'allonger dans son lit avant qu'il ne fasse un nouveau malaise.

Elisabeth nota la colère dans la voix de Peter mais elle perçut un autre sentiment qui lui serra le cœur… l'inquiétude. Peter était inquiet… Pas pour les conséquences que cette discussion pourrait avoir pour leur mariage… Pas pour la décision qu'Elisabeth pourrait prendre… Non, il était inquiet pour l'homme qu'il tenait serré contre lui…

-Peter…

-On avait convenu de se voir demain.

-Je sais mais…

-Mais… Quoi ? Tu ne pouvais pas attendre alors tu as décidé de venir ici et d'agresser mon ami… de l'accuser de choses dont il n'est absolument pas responsable. Tu cherchais à faire quoi… ?

Peter s'arrêta en sentant Neal se crisper. Le jeune homme vivait très mal d'être la raison de cette dispute.

-S'il vous plaît… Ne vous querellez pas à cause de moi… Ça n'en vaut pas la peine.

-Neal, arrête ça tout de suite. Rien de tout ça n'est de ta faute.

-Comment peux-tu dire ça, Peter ? Vous devriez partir, tous les deux…

Peter avait la sensation d'avoir déjà vécu cette situation et il se souvenait très bien se qu'il avait fait la première fois. Ils étaient rentrés chez lui avec sa femme et cela s'était terminé sur les toits des bureaux du FBI avec Neal sous la menace d'une arme.

-Hors de question…

Peter guida Neal jusqu'au canapé ou le jeune homme prit place avec soulagement. Elisabeth attendait toujours debout au milieu du salon. June se tenait, silencieuse, dans l'angle opposé de la pièce. Elle ne voulait pas être indiscrète mais elle sentait que ses amis allaient avoir besoin de son aide. En particulier, Neal qui semblait, à nouveau, au bord de l'évanouissement.

-Peter, Elisabeth a raison, vous devez parler. Si tu ne veux pas retourner chez vous, vous pouvez parler ici. Mais ne vous quittez pas fâchés… Pas à cause de ce que j'ai pu faire ou dire.

Peter voulut protester mais Neal avait fermé les yeux, se concentrant sur sa respiration. Les derniers jours avaient laissé des traces bien plus profondes que ce qu'il avait imaginé. Il vit June s'approcher et d'un signe de tête, elle lui fit comprendre qu'elle allait rester près de Neal.

Peter se leva et entraîna sa femme vers la terrasse. Neal n'avait pas besoin d'assister à leur échange. Il prit son temps avant de parler pour essayer de laisser refluer la colère qu'il lui serrait encore l'estomac. Elisabeth gardait le silence, laissant à son mari le soin de prendre la parole en premier.

-Je ne sais pas si tu te rends compte du mal que tu lui fais.

-Se rend-il compte du mal qu'il nous fait à tous les deux ?

-Comment le pourrait-il ? Il se souvient à peine de son nom…

-Je pense que tu exagères.

-Alors c'est ça… Tu penses vraiment qu'il fait semblant.

-Semblant…non mais je pense que, d'une certaine manière, il profite de la situation.

Peter sentit, à nouveau la colère l'envahir.

-Oui tu as sans doute raison…ça l'a bien arrangé de se faire enlever et violer pour finir par se retrouver aux mains d'un médecin qui a essayé de lui faire oublier qu'il a probablement été témoin d'un meurtre.

-Peter…

-Non… Tu as raison… c'est une superbe occasion pour lui de finir dans mon lit mais, si ça ne suffisait pas, il pourrait évoquer son enfance et cet homme qui a profité de son innocence pour le vendre à d'autres hommes et quand il essayait de se rebeller, il pouvait toujours le frapper ou le menacer de faire du mal à son frère jumeau…

Peter n'entendit pas la porte vitrée s'ouvrir dans son dos.

-Peter…

Cette fois, l'homme s'arrêta et se retourna pour voir Neal debout derrière lui. Peter se précipita vers son ami.

-Je suis désolé, Neal. Je ne voulais pas…

-Peter, ça va. Ce n'est pas moi qui ai besoin de ton soutien.

Neal indiqua d'un signe Elisabeth qui n'avait pas bougé à l'autre bout de la terrasse. Les larmes aux yeux, elle fixait les deux hommes face à elle. Elle était, à nouveau le témoin impuissant de leur complicité, de la confiance évidente qui les liait.

Peter s'avança vers sa femme. Il était blessé par les mots qu'elle avait osé prononcer devant Neal mais il ne supportait pas de voir ses yeux remplis de larmes. Sans dire un mot, il l'a pris dans ses bras. Ils restèrent un long moment enlacés.

Neal retourna à l'intérieur. En s'asseyant à nouveau sur le canapé, il croisa le regard de June. Il savait ce que son amie allait lui dire.

-Neal je n'aime pas non plus les voir se disputer mais tu n'es pas obligé de faire ça.

-Je n'ai rien fait. Je me contente d'essayer de les aider.

-Je te connais suffisamment pour comprendre que tu es prêt à mettre de côté tes propres sentiments, tes propres besoins… Tout ça parce que tu penses que c'est ce que Peter veut.

Neal lui prit tendrement la main et y déposa un baiser.

-Non, June… J'essaie seulement de faire ce qui est juste. Les dernières semaines m'ont révélé des aspects peu reluisants de ma vie. Je n'ai pas toujours fait les bons choix. J'ai aussi fait beaucoup de mal aux gens qui comptaient vraiment pour moi. Je ne ferai pas la même erreur avec Peter.

June faillit répondre mais elle vit toute la détermination du jeune homme et elle repoussa ce combat à un autre jour. Mais elle était résolue à ne pas le laisser gâcher cet amour.

Peter et Elisabeth rentrèrent quelques minutes plus tard. Neal ne leva pas les yeux s'attendant sans doute à voir ses amis quitter l'appartement. Mais Peter vint s'asseoir près de lui et posa une main sur son bras.

-Comment vas-tu ?

-Ce n'est pas à moi qu'il faut demander ça.

Neal regarda Elisabeth. La jeune femme avait les yeux rougis, gonflés par les larmes.

-Je suis désolé, Elisabeth. Je ne voulais pas vous faire autant de mal… A tous les deux…

Elle ne prit pas la peine de lui répondre. Elle n'avait pas envie de lui pardonner, de faire comme si rien ne s'était passé. Sa colère était retombée mais elle était prête à se battre pour sauver son mariage… Même si cela signifiait repousser cet homme qu'elle avait considéré comme son ami.

-Tu n'as rien fait de mal, Neal. Tu n'as rien à te reprocher.

-Peter, je pense que tu devrais retourner chez toi. Charlie sera de retour bientôt et il pourra m'aider si j'ai besoin. Pourrais-tu appeler Jones pour arranger une date pour mon témoignage…

-Je pensais qu'on avait décidé d'attendre un peu.

-Il n'y a aucune raison d'attendre. Vous avez besoin des informations dont je pourrais me souvenir.

Peter aurait dû s'en douter. Neal cherchait un moyen de l'éloigner de lui. Si seulement Elisabeth n'avait pas provoqué cette confrontation. Ils n'y étaient pas prêts. Ils n'avaient pas eu le temps de parler de leur lien, de ce qu'ils souhaitaient faire, comment ils voulaient voir leur relation évoluer.

-Neal, il est hors de question que je…

-Il ne s'agit pas de toi Peter… Mais de moi et de la manière dont je veux gérer cette affaire. J'ai besoin de faire les choses correctement. Les dernières années ont été un mensonge et il est temps que la vérité soit rétablie.

-De quoi tu parles ?

-Neal Caffrey… Je lui dois la vérité.

Peter était perdu, cette fois. Après leur dernière discussion, il pensait que les souvenirs liés à la disparition du jeune Neal lui étaient encore inaccessibles.

-Tu te souviens ?

-Pas de tout. Mais probablement assez pour forcer Penhurst à parler.

-De quoi te souviens-tu ?

-Je préfère en parler à Jones. Peut-être pourrait-il me recevoir dans la journée.

Peter ne comprenait plus ou, plutôt, il refusait de comprendre ce que son ami essayait de faire.

-C'est quoi, exactement, ton plan ?

-Peter, je ne peux pas rester ici et faire comme si cette affaire ne me concernait pas. Je dois le faire pour Ethan, pour tous ces enfants qui ont été tué par ces salauds.

-Ce n'est pas ce dont je parle.

Neal lui adressa un sourire timide et prit sa main.

-Je sais Peter. Mais tu as besoin de rentrer chez toi, de te reposer. Nous reparlerons de tout ça demain au bureau.

Peter n'était pas prêt à abandonner mais il savait que Neal ne lui dirait rien s'il insistait trop. Il prit une profonde inspiration essayant de se détendre mais rien n'y fit, la boule qui s'était formée dans le creux de son estomac ne le quitterait pas de si tôt.

-Neal…

-Nicholas…

Cette fois, c'était le mot de trop. Peter se leva et pointa un doigt menaçant vers son ami, toujours assis sur le canapé.

-Tu n'y arriveras pas. Tu ne parviendras pas à me faire sortir de ta vie… Tu peux essayer de me repousser mais ça ne marchera pas.

Neal était surpris par la violence de la réaction de Peter et, même June, à ses côtés, se tendit.

-Peter, j'essaie seulement…

-Arrête ça tout de suite. Je sais très bien ce que tu essaies de faire. Je te connais. Tu peux me demander de t'appeler Nicholas, si tu veux mais, peu importe, ton nom, je sais qui tu es et j'ai très bien compris ce que tu projettes de faire.

Ils entendirent, à ce moment, la porte de l'appartement se refermer. Elisabeth, témoin du vif échange entre Neal et son mari, avait préféré s'éclipser. Elle avait vu la détermination de l'homme qui partageait sa vie mais elle le connaissait suffisamment pour voir aussi pour quelle raison il était aussi décidé. Elle avait vu les sentiments intenses qui s'animaient dans ses yeux quand il regardait le jeune homme. Elle savait reconnaître une défaite quand elle en subissait une. Mais elle était déterminée à gagner la prochaine.

-Peter, rattrape-la.

Peter en avait assez de parler, parlementer et argumenter. La seule chose qu'il voulait c'était de prendre Neal dans ses bras et le garder contre lui jusqu'à ce qu'il comprenne à quel point il l'aimait.

-Peter…

June se leva et d'un signe de tête, elle fit comprendre à Peter qu'elle allait essayer de parler à la jeune femme. En quittant la pièce, June jeta un dernier regard vers les deux hommes et elle se demanda comment cette histoire allait se terminer. Elle espérait qu'ils trouveraient un terrain d'entente.

-Oui, Nicholas…

-Ne reste pas planté là. Ta femme a besoin de toi.

-Pour le moment c'est toi qui a besoin de moi.

-Tu te trompes…

Peter s'assit sur le canapé et se tourna vers Neal.

-Peut-être… Mais moi j'ai besoin de toi.

Neal fut surpris de voir l'émotion qui envahit le regard de son ami. Peter avait été son seul soutien depuis le début de cette affaire, celui qui lui avait permis de ne pas sombrer mais il semblait soudain très fatigué. Neal réalisa à quel point il souffrait lui aussi depuis son enlèvement. Il s'en voulut de ne pas avoir pris ses sentiments, ses émotions en considération. Il posa une main sur la joue de Peter.

-Je suis là, Peter.

-Je sais… Mais j'ai tellement peur de te perdre. Cette terreur ne me quitte pas depuis des jours. Quand ce type m'a appelé le jour de ton enlèvement…

Peter passa une main sur son visage essayant de contenir son émotion. Lorsqu'il leva les yeux vers le jeune homme, Neal put y lire la sincérité de ses propos.

-Quand on t'a retrouvé, je me suis dit que jamais je ne voudrais revivre ça… Mais tout a recommencé, encore et encore… Je te voyais souffrir et je ne pouvais rien faire pour alléger cette douleur, pour t'aider. Et qu'est-ce que j'ai fait… Je t'ai livré à ce médecin…

-Peter, tu ne pouvais pas savoir. Moi-même, je lui faisais confiance.

Peter ferma les yeux. Il pouvait voir les images défiler. La manière dont Neal s'était laissée guider hors de cet hôpital, sans un regard pour lui, pour son frère.

-Peter, je suis désolé.

La voix du jeune homme se brisa dans un sanglot. Il ne supportait pas de voir son ami aussi désemparé et au bord des larmes.

-Ce n'est pas ta faute. J'aurais dû te protéger, j'aurais dû être là pour toi.

-Mais tu as toujours été là pour moi, même lorsque je ne le méritais pas vraiment. Tu es un véritable ami…

-Seulement un ami… ?

Neal vit une nouvelle flamme allumer le regard de Peter fixé sur lui. Comme il aurait été simple de ne rien répondre et de lui montrait ce qu'il représentait exactement pour lui mais il avait toujours en tête les mots d'Elisabeth. Elle avait raison. De quel droit pouvait-il mettre en danger leur union, leur dix ans de mariage.

Peter, comme à son habitude, lut dans ses pensées.

-Et si c'est ce que je veux…Ce dont j'ai besoin. Neal je ne te mens pas quand je te dis que j'ai besoin de toi… besoin d'être près de toi.

Peter s'était rapproché et Neal devait faire un gros effort pour garder ses distances et ne pas se jeter dans ses bras. Il avait pris une décision qu'il essayait de tenir mais son ami ne lui facilitait pas la vie. Ses lèvres, à quelques centimètres des siennes laissaient passer des mots qu'il n'entendait plus.

La douleur qu'il ressentit quand il se leva pour s'éloigner de cette tentation, fut bien plus vive que toutes celles qu'il avait pu expérimenter jusqu'à aujourd'hui. La nausée qui lui serrait l'estomac n'était pas la conséquence d'une quelconque drogue mais, comme à chaque fois qu'il repoussait Peter, il avait cette sensation de froid, de vide…

-Neal, s'il te plaît. Ne fais pas ça.

-Il faut, Peter. Il faut bien qu'au moins l'un d'entre nous, reste raisonnable.

-Pourquoi ?

Peter se leva et prit les mains de Neal.

-Tu ne devrais pas poser ton attèle.

-On s'en fout…

-Peter… C'est bien ce que je disais, l'un de nous doit garder les pieds sur terre. D'habitude c'est plutôt toi qui me ramène à la réalité.

Peter soupira. Il n'arrivait pas à trouver les mots pour convaincre son ami qu'il était sincère. Que s'il le repoussait, il ne s'en remettrait pas. Il pensa un instant à ce que sa vie serait s'il ne pouvait plus le voir, lui parler, le prendre dans ses bras. Le malaise qui ne l'avait pas quitté ces dernières semaines refit surface. Cette brûlure intense et incontrôlable, cette impression que sa vie, même n'avait plus de sens.

La main de Neal sur sa joue le ramena au présent mais quand il ouvrit les yeux, la pièce entière se mit à danser autour de lui et il sentit qu'il perdait l'équilibre. Il utilisa son bras valide pour enserrer la taille de Neal qui l'aida à s'asseoir sur le canapé.

-Peter, qu'est-ce qui ne va pas ?

L'inquiétude du jeune homme le toucha mais il était, pour le moment, incapable de répondre. Il devait se concentrer pour rester conscient et chasser ces pensées sinistres qui envahissaient son esprit.

Neal se leva et revint avec un verre d'eau. Il ne savait pas quoi faire d'autre. Il avait vu Peter blessé, en colère, malade parfois. Mais jamais il ne l'avait vu aussi affaibli. Il n'avait pas imaginé que cette situation était aussi difficile à vivre pour lui.

Neal resta muet, observant attentivement Peter alors que celui-ci reprenait peu à peu ses esprits.

-Merci.

-Comment tu te sens ? Tu veux que j'appelle un médecin ?

-Non, ça va aller. Les derniers jours ont été un peu éprouvants.

-Peter, tu as failli t'évanouir. Tu es peut-être sorti trop de l'hôpital.

Peter se redressa un peu et regarda son ami.

-Mon épaule se remettra très bien. Ce n'est pas ma blessure qui a provoquée ce malaise.

L'inquiétude augmenta d'un cran dans les yeux de Neal. Peter lui avait-il caché quelque chose ? Est-il malade ?

-Je vais bien, Neal… physiquement. Pendant quelques secondes, j'ai essayé d'imaginer ce que serait ma vie sans toi. J'ai essayé de penser à ce qui aurait pu se passer si on ne t'avais pas retrouvé à temps dans cette forêt… Si on n'était pas venu te chercher dans cette clinique…Si Faran avait appuyé sur la détente sur ce toit…

En disant ces mots, Peter sentait à nouveau cette angoisse prendre le dessus.

-Je pense que tu ne comprends pas bien ce que tu représentes pour moi. A chaque fois que tu essaies de me repousser, cette peur me saisit. Tu penses que ce qu'il y a de mieux pour moi c'est de retourner auprès de ma femme et de t'oublier…

Peter reprit son souffle… Son cœur battait la chamade. Il savait que c'était sans doute sa dernière chance de convaincre Neal… Sa dernière chance pour ne pas le perdre.

-Mais en faisant ça, tu me coupes d'une partie de moi-même. Je te l'ai dit, Neal, j'ai besoin de toi… Rien qu'en pensant que tu pourrais m'écarter complètement de ta vie… ça me rend malade.

Neal resta un long moment silencieux. Il voyait que les paroles de Peter étaient sincères. Il n'y avait aucun doute dans son esprit mais il ne pouvait s'empêcher de penser que son ami ne tarderait pas à regretter son choix. Il était encore sous le coup de l'émotion mais, lorsque cette affaire serait bouclée et qu'il pourrait reprendre une vie normale, il verrait certainement la situation d'un autre œil.

Neal se leva et se dirigea vers la terrasse. Il ne savait plus où il en était. A peine quelques minutes auparavant, il était résolu, il avait pris sa décision et comptait bien s'y tenir. Mais voir Peter aussi ému, aussi sincère l'avait déstabilisé. Il entendit des pas derrière lui et sentit les bras de Peter enserrer sa taille. Il aimait cette sensation…le sentir tout contre lui, pouvoir se laisser aller, en toute sécurité.

-Je ne veux pas m'éloigner de toi. Je ne veux pas te perdre et j'ai le sentiment que tu n'en as pas vraiment envie, toi non plus.

-J'ai juste une question pour toi et j'aimerais que tu me répondes honnêtement.

Les bras de Peter resserrèrent leur étreinte comme s'il connaissait déjà la nature de la question et voulait d'ores et déjà lui donner sa réponse.

-As-tu réfléchi à ce qui allait se passer si tu décides de me faire une place dans ta vie ? Comment pourrons-nous encore travaillé ensemble ? Je ne pense pas qu'on m'autorise à continuer en tant que consultant mais, une chose est sûre, si notre relation devient plus sérieuse, jamais ils ne nous laisseront travailler dans la même équipe.

Peter s'apprêtait à le contredire mais Neal n'avait pas terminé. Aussi le laissa-t-il poursuivre.

-Qu'envisages-tu de faire pour Elisabeth ? Tu ne peux pas, tout simplement, faire une crois sur dix ans de mariage. Tu l'aimes mais je ne pense pas qu'elle se contente d'une demi-relation…

-Tu as raison, j'aime Elisabeth et rien ne changera ça mais, ce que tu ne veux pas entendre c'est que mes sentiments pour toi sont tout aussi importants pour moi.

Neal grimaça. Peter ne pouvait pas le voir mais il sentit la tension parcourir son corps. Les mots étaient lourds de sens. Peter avait dit qu'il aimait sa femme… Mais, en parlant de lui il avait seulement mentionné qu'il avait des sentiments pour lui. Il savait qu'il était en train de donner du sens à quelque chose qui n'en avait probablement pas mais, vu l'état émotionnel dans lequel il se trouvait, il ne supportait plus d'avoir ce genre de doutes.

Peter le sentit et, rapprochant ses lèvres de son oreilles il chuchota les mots qui firent monter les larmes aux yeux du jeune homme.

-Je t'aime, Neal… Bien plus que je ne le devrais mais je ne peux pas contrôler mon corps. Je n'est aucune prise sur ces sentiments, ce besoin permanent de te sentir près de moi. Je ne me sens vraiment bien que lorsque tu es dans mes bras. Quand je te sais en sécurité près de moi. J'ai passé mon après-midi à penser à toi, à ce que tu pouvais faire… avec cette sensation qu'il fallait que je revienne vers toi…

Neal avait fermé les yeux, tout à la sensation de ces bras autour de sa taille, la chaleur du souffle de Peter dans son cou, ces mots qui semblaient le bercer, adoucir sa douleur.

-Je n'ai jamais ressenti ça, Neal. Je n'ai jamais eu aussi peur de perdre quelqu'un. Cette angoisse est tellement insupportable qu'à chaque fois que j'y pense, j'en ai le souffle coupé…

Un long silence suivit cette déclaration. Peter voulut y voir un signe positif mais il essaya de ne pas trop s'emballer. Il avait suffisamment côtoyer Neal pour savoir qu'il pouvait avoir des réactions surprenantes et, parfois, déroutantes.

-Je ressens la même chose… Mais ce n'est pas si simple et tu le sais aussi bien que moi…

-Rien ne l'est jamais. Mais parfois ça vaut la peine qu'on se batte.

-Je ne suis pas certain d'avoir encore la force de me battre, Peter.

-Alors, laisse-moi mener ce combat pour nous deux. Laisse-moi te montrer que c'est possible.

-J'aimerais tellement pouvoir avoir cette même confiance.

Neal se retourna et plongea son regard dans celui de Peter. Jamais il n'avait vu une telle intensité dans ses yeux. Peter l'avait souvent regardé, souvent il lui avait adressé un regard complice ou exaspéré mais jamais il n'avait vu briller cet amour, cette confiance. Il en fut très ému et l'espace d'un instant, il se perdit dans ce sentiment rassurant.

-Tu peux avoir confiance en moi. Nous aurons le temps de penser à tout ce qui pourrait arriver au bureau ou ailleurs. Je veux juste vivre ce moment… et le vivre pleinement.

Neal fronça les sourcils.

-Ma mémoire me joue des tours en ce moment mais c'est un peu nouveau comme manière de voir les choses, Agent Burke… Vivre le moment… On verra plus tard pour les grandes décisions…

Le sourire malicieux qui ornait le visage de son ami lui réchauffa le cœur et il ne put s'empêcher de déposer un léger baiser sur ces lèvres qui s'offraient à lui.

-C'est à cause de toi… Tu as tout changé, tout bouleversé… Je pensais que ma vie était réglée comme du papier à musique et que rien ne viendrait en chambouler la mélodie…

-J'aime bien cette mélodie…

Cette fois, Neal fut à l'initiative du baiser. Le jeune homme avait envie de faire confiance à Peter, de le laisser prendre le contrôle de cet épisode de leur vie. Comme il l'avait dit à Peter, il ne pouvait pas mener de front tous les combats.

Il y en avait un qui lui tenait à cœur et qu'il n'avait pas l'intention de laisser de côté. Il ne savait pas comment Peter allait réagir mais il ne se laisserait pas détourner de la mission qu'il s'était assigné.

-Je n'ai pas changé d'avis, Peter.

L'agent du FBI recula un peu gardant ses bras autour de la taille de Neal comme s'il avait peur de le lâcher, peur qu'il ne tente de s'enfuir.

-J'ai toujours l'intention de me rendre au bureau de FBI pour témoigner et clarifier certaines choses.

Peter poussa un profond soupir. Il savait qu'il ne pourrait pas lui faire changer d'avis. Mais il y a une chose qu'il pouvait encore faire.

-A une condition… Que tu me laisses venir avec toi. Hors de question que je te laisse affronter cette épreuve tout seul.

Pour toute réponse, Neal l'embrassa à nouveau et, à cet instant, les événements des dernières semaines étaient bien loin d'eux.