Chapitre 47.

Le reste de la journée se déroula sans heurts. Charlie rentra en fin d'après-midi, épuisé. Neal, inquiet, était aux petits soins. Peter les regardait faire un peu amusé de les voir agir, chacun essayant de rassurer l'autre. Ils passèrent de longues minutes à décider quel film ils avaient envie de regarder, se disputant gentiment comme deux gamins…

Deux gamins insouciants qui n'avaient jamais eu l'occasion de se comporter de la sorte. Alors c'était un vrai plaisir de les voir chahuter et rire. Ils finirent par décider qu'une soirée tranquille à écouter du jazz et à siroter un verre de vin. Après un léger diner, ils s'installèrent sur la terrasse.

Peter avait contacté Jones et ils s'étaient mis d'accord pour se retrouver le lendemain matin au bureau pour recueillir le témoignage de Neal… ou plutôt celui de Nicholas. Peter n'était toujours pas convaincu que cela soit une bonne idée mais, au moins, Neal avait accepté qu'il l'accompagne et reste près de lui durant son témoignage.

Charlie prit congé vers 22 heures. Son rendez-vous avec le psychologue qui le suivait et la séance de rééducation l'avaient fatigués et il sentait bien que Peter et son frère avaient hâte de se retrouver seuls. June l'avait informé, à son retour, de la conversation que son frère avait eue avec Elisabeth et de la dispute qui avait suivie entre les deux époux.

Il n'avait pas demandé plus de détails à Peter mais il fut heureux en entrant dans l'appartement de trouver les deux hommes assis sur le canapé lisant paisiblement le même magasine. Neal, la tête posée sur l'épaule de son ami, semblait somnoler et leur attitude ne laissait aucune place au doute. Quelque soit la décision qu'ils avaient prises, tout semblait aller pour le mieux entre eux.

Peter et Neal étaient toujours sur la terrasse et le jeune homme commençait sérieusement à fatiguer. Peter, quant à lui, se sentait beaucoup mieux depuis que Neal avait accepté qu'il reste près de lui. Même s'il était bine conscient que rien n'était gagné et qu'il lui faudrait sûrement livrer d'autres batailles.

-Neal, tu devrais aller te coucher…

-Hum…

-Je vois. C'est bizarre. Quand tu es fatigué, tu n'es plus capable de dire que cette syllabe…

-Hum…

Le sourire qui se dessina sur le visage de Neal lui rappela celui qu'il arborait quand il était parvenu à obtenir quelque chose de lui. Le genre de sourire qu'il avait eu, le jour où il avait convaincu Peter de l'accompagner à une exposition hors de son périmètre ou le jour où il avait mis sur pieds un piège pour coincer un faussaire plutôt doué.

Peter se leva et lui prit les deux mains pour l'aider à se lever de la chaise longue où il s'était installé.

-Il va falloir que tu m'aides un peu…

-Et si tu venais plutôt me rejoindre.

Neal l'attira à lui et Peter se retrouva à genoux sur la chaise longue face au jeune homme.

Neal inclina un peu plus le dossier, attrapa le col de la chemise de Peter et l'attira contre lui, posant ses lèvres contre les siennes. Sa main glissa derrière sa nuque et le baiser devint plus intense, plus passionné. Leurs deux corps s'épousaient parfaitement. Comment aurait-il pu résister à cette sensation ? Même si son cerveau lui criait de ralentir l'allure, de garder, pour un temps ses distances, Peter, n'était plus en mesure de réfléchir de manière claire quand les mains et les lèvres de Neal exploraient son corps et faisaient vibrer son âme de la sorte.

-On serait peut-être plus à l'aise dans un lit… ?

-Tu remarqueras que c'était ma première intention.

-Tu me proposais d'aller dormir… Ce n'est pas vraiment dans mes plans pour le moment…

Neal semblait très à l'aise et sûr de lui. Le regard de Peter explorait le sien à la recherche d'une, éventuelle gène, d'un signe qui aurait montrer qu'il se forçait, que ce n'était pas ce qu'il voulait.

-Je vais bien Peter. Mes souvenirs ne sont pas tous là mais je n'ai aucun doute sur qui je suis et qui est la personne dans mes bras.

-Tu en es sûr ?

-Oui mais, si ça peut te rassurer, je te promets de te dire si quelque chose ne va pas…

Un nouveau baiser conclut la discussion et les deux hommes se dirigèrent vers le lit, main dans la main.

Peter laissa Neal prendre l'initiative. Malgré ce qu'il lui avait affirmé, il sentait le jeune homme un peu nerveux. Mais il semblait parfaitement surmonter son appréhension, au grand plaisir de Peter qui était assailli de sensations nouvelles pour lui. Il n'avait pas vraiment l'habitude de lâcher prise de cette manière, de laisser son partenaire prendre la direction des événements. C'était nouveau et très enivrant. Il ne fallut pas longtemps, aux deux hommes pour se retrouver nus sur le lit.

Plus rien d'autre ne comptait que le contact de leurs deux corps, cette sensation électrisante de sentir l'autre réagir à la moindre caresse, au moindre baiser. Peter était submergé par ces sensations et son cerveau avait, depuis longtemps, laissé le contrôle à quelque chose de plus instinctif, un besoin presque viscéral. Ses mains exploraient ce corps qui lui semblait offert, ce corps tendu sous ses caresses.

A plusieurs reprises il entendit son ami gémir et il sourit intérieurement en pensant qu'il était le seul responsable de ce plaisir. Il réalisa qu'il avait souvent, par le passé, imaginé son ami tenant dans ses bras Kate ou Sarah… Est-ce alors de la jalousie ? Il se poserait la question plus tard quand il aurait à nouveau quelques neurones de disponibles…

Les lèvres parcouraient le torse musclé du jeune homme et ce n'est que lorsque son exploration le ramena vers la joue de son ami qu'il réalisa que celle-ci était humide de larmes.

Comme une douche froide quand on a trop bu, ce constat le ramena brutalement à la réalité. Le visage de Neal était crispé et déformé par une peur qu'il tentait de retenir. Il s'était mordu la lèvre jusqu'au sang et les gémissements que Peter avait entendu un peu plus tôt étaient les seuls appels à l'aide que le jeune homme s'était autorisé à émettre.

Peter posa une main sur sa joue, essuyant maladroitement les larmes qu'il avait provoquées.

-Neal, mon grand, tout va bien… Ouvre les yeux, s'il te plaît.

La seule réponse qu'il obtint fut un mouvement négatif de la tête. Lorsqu'il s'écarta, Neal profita de cette liberté de mouvements retrouvée pour se rouler en boule sur le bord du lit, les deux poings serrés contre ses tempes. Le cœur de Peter se serra en voyant une telle détresse. Combien de fois, Nicholas avait-il terminé sa nuit dans cette position, essayant de nier la douleur, d'effacer ces souvenirs ?

Peter posa une main sur son épaule.

-Je te demande pardon… J'aurais dû savoir…

Neal ne semblait pas l'entendre et il resta ainsi de longues minutes, sans bouger, perdu dans un monde de cauchemars. Une petite voix perça le silence et malgré le faible murmure, les mots raisonnèrent comme un cri.

-Ça va mieux… Vous pouvez… Je suis désolé…

Comment répondre à ça ? Comment lui faire comprendre qu'il n'avait pas à s'offrir à lui ? La question qui rendait Peter fou c'était depuis combien de temps, Nicholas avait-il pris le dessus ? Il semblait si bien, au début… Quand cela avait-il changé ?

Qu'est-ce qui avait provoqué le retour de ces souvenirs, ce traumatisme ?

Peter sentit la nausée l'envahir en pensant qu'il avait était sourd à ses appels à l'aide, qu'il n'avait pas su voir les signes.

Il se leva et se dirigea vers la salle de bains. Il se passa un peu d'eau sur visage mais l'eau ne parviendrait pas à nettoyer la honte d'avoir fait passer ses propres désirs en premier, la culpabilité d'avoir fait du mal à l'homme qu'il aimait, la peur d'avoir provoqué des dégâts irréversibles… Neal parviendrait-il à lui faire à nouveau confiance ?

Il fut surpris de voir Neal entrer dans la salle de bains et se placer derrière lui, ses bras entourant sa taille.

-Tu devrais revenir dans le lit, tu vas finir par attraper froid…

Peter avait du mal à déterminer qui était en train de lui parler. Est-ce Neal ou Nicholas ?

-Neal, tu es sûr que tout va bien ?

Un petit rire accueillit cette question et la réponse n'en fut que plus terrifiante.

-J'aime bien quand tu m'appelles Neal… C'est un joli prénom…

S'il n'avait pas perçu le léger tremblement dans la voix, le mouvement trop rapide des paupières comme pour empêcher les larmes de couler, la couleur presque transparente que prenaient ses yeux à chaque fois qu'il revivait les événements de son enfance, Peter aurait pu croire qu'il avait Neal face à lui.

-Oui c'est un joli prénom… C'est le tien…

Neal déposa un baiser sur son épaule, sa main droite caressant son torse.

-Tu peux me donner le nom que tu veux…

Comment Peter allait-il se sortir de cette situation ? Il ne pouvait pas laisser Nicholas continuer mais s'il le repoussait, il risquait de l'effrayer. Nicholas devait craindre des représailles de la part de Frey s'il ne satisfaisait pas ses clients.

-Nicholas…Il faut qu'on parle.

-Tu as l'air bien sérieux d'un coup… Tu n'avais pas l'air de vouloir parler tout à l'heure…

Une fois de plus ce ton volontairement provocateur. Mais il avait de plus en plus de mal à cacher son angoisse.

Le jeune homme s'éloigna vivement, saisit un peignoir suspendu derrière la porte et s'enroula dedans. Il dut se sentir protégé par ces quelques centimètres de tissu car il sembla se détendre un peu. Peter chercha autour de lui quelque chose à se mettre. Le pantalon de survêtement qu'il avait porté la nuit précédente suffirait pour le moment.

Malgré la douceur de la nuit, Neal tremblait de froid et Peter fut tenté, une nouvelle fois de le serrer dans ses bras mais il devait d'abord trouver un moyen de le ramener à la réalité.

Il lui prit la main et l'entraina vers le canapé. Une fois assis, il chercha ses mots pendant quelques minutes. Comment parler à un jeune garçon qui pensait qu'il devait se soumettre à tous les désirs d'un homme qu'il pensait ne même pas connaître ? Même si ça lui parut, tout d'abord très étrange, il décida de s'adresser tout d'abord à Nicholas.

-Quel âge as-tu ?

-Je ne pensais pas que c'était important… J'ai douze ans.

Peter dut se mordre l'intérieur de la joue pour s'empêcher de hurler sa colère. Ses poings étaient serrés sur ses genoux et Peter croisa le regard angoissé de Neal. Il essaya de se détendre pour éviter de l'effrayer plus qu'il ne l'était déjà

-Pourquoi penses-tu que ce n'est pas important ?

Nicholas sembla réfléchir un instant comme s'il cherchait à comprendre s'il y avait un piège derrière cette question.

-Tu peux parler librement.

-En fait, personne ne m'a jamais demandé mon âge.

-Qu'est-ce qu'on te demande d'habitude ?

Voyant les traits du visage devant se tendre, Peter regretta sa question. Qu'était-il en train d'imaginer ? Peter se rendit compte que, pour lui, il ne s'agissait sans doute que d'un nouveau jeu pervers, destinés à satisfaire une envie, un besoin qu'il ne parvenait pas à identifier. La menace n'en était que plus pesante pour lui.

-Je veux juste apprendre à mieux te connaître. Tu peux parler sans peur. Il ne va rien t'arriver.

Peter n'était pas certain que le jeune garçon qu'il avait face à lui, le croie vraiment mais ces mots semblèrent, quand même, le convaincre et il finit par se décider à répondre.

-En général, je sais avant de venir chez un client ce qu'il veut. Comme ça il n'a pas besoin de demander. Parfois, je dois juste le laisser faire ce qu'il veut… Quand c'est un nouveau client, je dois attendre qu'il me demande ce qu'il souhaite…

Nicholas avait parlé d'un ton neutre comme s'il était en train de lui raconter ce qu'il avait fait à l'école. Comment peut-on faire subir ce genre de torture à un gamin de douze ans. Le jeune homme, toujours assis à ses côtés, avait rassemblé ses genoux contre sa poitrine. Il avait laissé une certaine distance entre lui et Peter. Il acceptait de lui parler mais il jugeait sa présence comme une menace.

Que se passerait-il si Peter cherchait à s'approcher de lui maintenant ? Essaierait-il de fuir ? Peter en doutait. Nicholas savait ce qu'il risquait s'il ne satisfaisait pas son client. Il avait, sans doute, à cet instant précis, la sécurité de son frère en tête. Et si l'homme à ses côtés faisait un mouvement vers lui, il prendrait certainement sur lui pour enfouir sa peur et faire face, une fois de plus, à l'horreur.

-A quel âge as-tu commencé à rencontrer ces clients ?

-Pourquoi vous voulez savoir tout ça ? Vous êtes de la police ?

Peter se souvint soudain de ce que le docteur Werner lui avait dit quelques jours auparavant. Il n'y avait plus de doute. Certains traits de caractère qu'il attribuait à Neal étaient déjà bien présents chez Nicholas. Le gamin n'avait pas oublié d'être intelligent et perspicace.

-Non, je ne suis pas de la police mais je voudrais juste que tu me fasses confiance… Peut-être pourrions-nous devenir amis… ?

Peter vit, à nouveau ce sourire se dessiner sur ce visage qu'il aimait tant regarder. Il comprit qu'il avait dit ce qu'il ne fallait pas quand Nicholas lui répondit.

-Si c'est ce que vous souhaitez, je veux bien être votre ami…

-Seulement si tu le veux aussi.

Cette remarque sembla le déstabiliser et il prit quelques secondes pour réfléchir. Il avait besoin de plus pour pouvoir accorder sa confiance. Le jeune garçon avait dû croiser tellement de pervers dont le seul but était de le duper, d'abuser de lui qu'il était étonnant qu'il ait encore cette capacité à faire confiance. Peter réalisa à cet instant, le cadeau que Neal lui avait fait en lui accordant son amitié et en s'ouvrant à lui comme il était parvenu à le faire au fil des années.

-Je comprends que tu hésites mais je te promets que je n'ai aucune intention de te faire du mal. Je veux juste qu'on parle… Après tu pourras aller dormir… Je resterai sur le canapé.

L'étonnement pouvait se lire dans ce regard si enfantin mais qui portait aussi toutes les traces des sévices subis.

-C'est la première fois qu'on me fait une telle proposition.

-Ravi d'être le premier.

Peter tendit une main vers lui comme pour celer leur accord. Nicholas eut un mouvement de recul avant de se lancer et de saisir la main tendue.

-Mon nom est Peter Burke…

-Non, vous ne devez pas me donner votre nom…

La peur était de retour et Nicholas se mit à trembler, cachant son visage entre ses genoux.

-Je sais que tu t'appelles Nicholas Seaver… C'est normal que tu connaisses mon nom…

Le jeune homme quitta son refuge.

-Comment connaissez-vous mon nom ?

-C'est normal pour des amis de s'appeler par leur prénom…

Peter vit que la réponse ne le satisfaisait pas mais Nicholas garda sa remarque pour lui et fit semblant de se contenter de cette diversion.

-D'accord… Qu'est-ce que vous voulez savoir d'autre ?

Peter hésita. Ce n'était pas vraiment le moment pour un interrogatoire. Il avait l'impression de profiter de l'état de faiblesse de son ami pour obtenir des informations. Nicholas semblait épuisé et il s'endormirait probablement rapidement si Peter le laisser retourner dans son lit. Il espérait que tout rentrerait dans l'ordre après une nuit de sommeil mais il ne put s'empêcher de se demander ce qu'il ferait si, au matin, Neal n'avait toujours pas repris ses esprits.

Cette perte de repères l'inquiétait aussi. Que se passerait-il si, à chaque moment de stress, Neal perdait pieds et laissait Nicholas reprendre le contrôle de ses pensées. Il était bien incapable de voir comment il pourrait gérer cette situation si Neal devait reprendre sa place dans son équipe. Mais la question se poserait aussi dans la vie quotidienne. Il essaya de se convaincre que le temps leur donnerait la réponse mais cela n'apaisa pas vraiment son inquiétude.

-Je veux juste savoir ce que tu voudras bien partager avec moi.

-Je n'ai rien d'intéressant à raconter…

-Tu pourrais peut-être me parler de ta famille ?

-Je n'ai pas de famille. Je vis avec Paddy. C'est lui qui s'occupe de nous.

-Nous ?

-Tu as bien vu les autres enfants. Je n'étais pas tout seul quand tu m'as choisi.

Peter serra les dents. Il avait du mal à supporter d'être comparé à ces pervers. Même s'il savait que Neal aurait été capable de faire la différence, il était mal à l'aise en pensant qu'à ce moment, son ami pensait qu'il était comme tous ces monstres qu'il avait croisés.

-Je les ai vu mais tous ne vivent pas avec Paddy ?

-Non, il n'y a que nous deux ?

-Qui vit avec toi ?

-Je préfère ne pas dire son nom…

-Il était à cette soirée ?

-Non, il ne vient pas souvent avec nous. Il est parfois malade et il vaut mieux qu'il reste à la maison.

Une fois de plus, Nicholas cherchait à protéger son frère. Il était parvenu à lui donner une explication satisfaisante sans rien dévoiler de son identité.

-C'est ton ami, lui aussi ?

-C'est bien plus que ça…

Les mots avaient été prononcés dans un murmure et Nicholas semblait s'en vouloir d'avoir osé les dire.

-Comment ça ? Qui est-ce ?

Nicholas le fixa intensément et Peter put retrouver la détermination qu'il avait souvent lue dans les yeux de Neal. Cette même détermination qui l'avait amené à enfreindre la loi pour le sortir de prison, à prendre des risques insensés pour venger la mort de Kate…

-Je veux bien te parler de lui mais tu dois me faire une autre promesse avant…

-Laquelle ?

-Si tu le croises dans une soirée, tu dois me promettre de ne jamais le choisir, de ne jamais lui faire de mal…

Peter avait les larmes aux yeux et il ne put que hocher la tête en guise de réponse.

Nicholas baissa les yeux et se mit à parler d'une voix dans laquelle on pouvait percevoir l'amour qu'il portait à la personne dont il était en train de parler.

-Il s'appelle Charlie. C'est mon petit frère…En fait c'est mon grand frère. On est jumeau mais c'est lui qui est né le premier. On n'a jamais été séparé et maman m'a chargé de prendre soin de lui.

-Pourquoi t'a-t-elle demandé ça ?

-Charlie a été très malade quand il était bébé et depuis, il est plus fragile.

C'était la première fois que Peter entendait cet argument mais cela pourrait expliquer la demande faite par cette femme alors qu'elle s'apprêtait à abandonner ses enfants.

-Pourquoi vous a-t-elle laissé dans ce foyer ?

-Elle avait perdu son travail et elle n'arrivait plus à s'occuper de nous. Je voulais pas qu'elle parte mais elle a dit qu'elle allait revenir nous chercher. Je suis sûr que, quand elle aura retrouvé un travail, elle reviendra pour nous prendre.

Peter ne le contredit pas. Pourquoi aurait-il anéanti tous les espoirs de ce petit garçon ? il ne pouvait pas lui dire que sa mère ne reviendrait jamais… Pour quelle raison ?... Il n'en avait aucune idée mais, le jour où elle avait laissé ses fils dans ce foyer fut le dernier où ils purent la serrer dans leurs bras.

-Paddy s'occupe bien de nous…

Peter dut se retenir pour ne pas le contredire. Là encore, il préférait le laisser parler, se confier.

-Il laisse Charlie se reposer quand il en a besoin. Il fait tout ce qu'il peut pour qu'il aille bien.

-Et que demande-t-il en contrepartie ?

Nicholas le regarda en fronçant les sourcils et Peter réalisa qu'il n'avait probablement pas compris sa question.

-Qu'est-ce que tu dois faire en échange ?

-Il nous héberge, il nous donne à manger… Il est normal que je l'aide un peu.

-Peter essaya, une nouvelle fois de contrôler sa colère. Cet homme avait réussi à persuader Nicholas qu'il ne faisait que payer pour tous les soins qu'il apportait à Charlie.

-Et comment l'aides-tu ?

-Il ne demande rien de plus que les autres…

Nicholas avait parlé sur le ton d'une conversation normale mais le léger tremblement dans sa voix trahissait sa fragilité.

-Est-ce que tu penses que c'est ce que les parents demandent à leurs enfants ?

-Je ne sais pas ce qui se passe dans une famille normale…

-Peut-être mais tu es assez intelligent pour avoir une petite idée.

Nicholas se redressa et Peter réalisa immédiatement qu'il avait trouvé le moyen de le faire réagir. La colère, le dégoût se lisaient dans ses yeux et quand il répondit, le ton était ferme et les propos sans ambiguïté.

-Je n'ai pas besoin de savoir ce qui se passe chez les autres. Je dois vivre avec ce que la vie me donne et essayer de protéger Charlie. A quoi ça pourrait bien me servir de savoir ce que les autres enfants font ?

-Je vais te le dire, moi, ce que font les autres enfants… Ils vont à l'école pour construire leur vie, ils jouent dans le jardin en rentrant de l'école, ils dorment dans un lit et pas enfermés dans une cave et ils ne passent pas leurs nuits à satisfaire les envies sordides d'adultes pervers…

Nicholas le regarda pendant de longues secondes. Peter voyait le masque se fissurer petit à petit.

-Je n'ai pas le choix.

Tout était dit dans ces quelques mots. Ce garçon de douze ans avait déjà compris à cet âge qu'il devrait subir ces sévices durant de longues années avant de pouvoir s'enfuir, avant de se retourner contre cet homme qui le menaçait.

-As-tu essayé de demander de l'aide à quelqu'un ? Il doit bien y avoir quelqu'un en qui tu as confiance ?

Peter comprit qu'il avait mis le doigt sur quelque chose quand il vit Nicholas se recroqueviller et reprendre sa position défensive. L'agent du FBI avait mené assez d'interrogatoires pour comprendre ce que ce genre de réaction signifiait. Nicholas avait essayé de demander de l'aide mais cela avait certainement très mal tourné par la suite.

-Que s'est-il passé ?

Toujours aucune réponse. Peter baissa la voix et s'approcha du jeune homme tout en gardant une certaine distance pour ne pas l'effrayer.

-Nicholas… Nous sommes amis… Je te promets de ne rien répéter.

Peter imaginait le combat qui était en train de se dérouler sous ce crâne. Il avait déjà donné sa confiance et il l'avait payé. Comment pourrait-il tenter, à nouveau l'expérience ? Nicholas, lui, n'avait jamais, à sa connaissance, réussit à accorder sa confiance après cet épisode.

Peter espérait qu'il parviendrait à lui faire, une nouvelle fois, ce cadeau. Il sentit son cœur s'emballer quand une vox apeurée prit ce risque insensé de tout lui dire, à lui… Au fond de lui, il savait qu'il avait le droit de se sentir en sécurité auprès de lui. Peter en avait les larmes aux yeux.

-Il m'a dit qu'il s'appelait Nick, comme moi… J'ai cru qu'il voulait m'aider alors je lui ai tout dit… Il m'a écouté, il m'a même prit dans ses bras quand je me suis mis à pleurer. Mais il valait pas mieux que les autres. Quand il a obtenu ce qu'il voulait, il est allé tout raconter à Paddy.

Nicholas avait du mal à ravaler ses sanglots et, après ce qu'il venait de raconter, Peter doutait qu'il accepte son soutien.

-Que s'est-il passé ensuite ?

-Paddy était très en colère. Mais j'ai l'habitude qu'il passe sa colère sur moi…

Peter sentait qu'il y avait autre chose que Nicholas avait encore plus de mal à partager. Il avait, hélas, une petite idée de ce que cela pouvait être.

-Il a fait du mal à Charlie… ?

Cette fois, Nicholas ne put retenir ses larmes. Sa propre souffrance le laissait indifférent ou, du moins, il parvenait à la gérer. Mais, voir son frère souffrir ou penser qu'il ait pu souffrir par sa faute lui était insupportable.

-Il l'a frappé. J'ai cru qu'il allait le tuer. Je lui ai crié de s'arrêter mais il continuait à taper. J'ai compris que plus j'essayais de l'arrêter, plus il frappait fort. Je me suis assis et je me suis caché… Je ne pouvais plus le voir, plus l'entendre…

Peter hésitait face à ce jeune garçon en qui il reconnaissait son ami, l'homme qu'il avait serré dans ses bras quelques minutes plus tôt. Mais il avait aussi devant lui, un petit garçon apeuré et traumatisé qui n'accepterait probablement aucun contact physique.

-Quand Paddy est parti, j'ai soigné Charlie mais il ne me parlait plus… J'ai passé toute la nuit lui parler, à lui raconter des histoires, comme il fait tout le temps quand moi je vais pas bien… J'ai eu tellement peur.

-C'est normal d'avoir peur… Et toi, qui t'a soigné ?

-J'ai la tête dure…

Les mots n'étaient pas les siens. Ce n'étaient pas les mots qu'un gamin de douze ans emploierait s'il ne se les était pas entendu dire et redire à maintes reprises.

-Tu veux bien que je te prenne dans mes bras ?

Peter avait posé la question du bout des lèvres. Contrairement à ce qu'il pensait, Nicholas renonça à ce ton bravache qu'il avait employé quelques minutes auparavant. Il hocha timidement la tête tout en mordillant nerveusement sa lèvre inférieure.

Peter, prudent, se contenta d'ouvrir les bras, laissant à Nicholas le soin de décider s'il souhaitait franchir ce pas.

Après quelques secondes d'hésitation, Nicholas se réfugia dans les bras de Peter, sanglotant comme n'importe quel enfant de son âge. Il lui fallut de longues minutes avant de parvenir à se calmer. Peter n'osait pas faire le moindre mouvement. Il se contenta de garder une main sur son dos, l'autre caressant doucement ses cheveux.

Peter le sentit se détendre et craignant qu'il ne s'endorme dans cette position peu confortable, il se décida, à contrecœur, à rompre le contact.

-Tu devrais aller t'allonger dans le lit. Si tu t'endors, je ne pourrais pas te porter jusque là.

-Pourquoi ?

La question avait été posée d'une voix déjà envahie par le sommeil. Nicholas semblait plus détendu mais les mots de Peter le firent sursauter.

-Mon épaule est un peu douloureuse…

-Tu t'es fait mal ?

Nicholas avait levé les yeux vers Peter et celui-ci put y lire une réelle inquiétude. Ce gamin qui se croyait encore probablement aux mains d'un client, arrivait à s'inquiéter pour lui.

-Rien qui ne doive t'inquiéter mais je vais avoir du mal à porter du poids pendant un certain temps.

Nicholas sembla voir, pour la première fois, le bandage entourant l'épaule de Peter. Il posa délicatement sa main dessus et de nouvelles larmes coulèrent de ses yeux.

-Pourquoi pleures-tu ? La blessure n'est pas grave…

-Je ne sais pas… J'ai l'impression que c'est ma faute…

Peter ne savait pas s'il devait s'alarmer de ses propos et les repousser ou s'il devait y voir un espoir, le signe que Neal était sur le point de reprendre le contrôle.

-Ce n'est pas de ta faute. Il ne faut pas que tu t'inquiètes.

Peter lui prit la main et le guida jusqu'au lit. Le jeune homme s'allongea et, une fois, sa tête posée sur l'oreiller, il ferma les yeux. Il n'avait pas lâché la main de Peter et celui-ci n'osait plus bouger. D'une voix endormie, Nicholas prononça des mots qui laissèrent Peter muet.

-Tu veux bien rester avec moi… ?

Le jeune homme, n'entendant aucune réponse lui parvenir, finit par ouvrir les yeux et regarder Peter, debout à côté du lit.

-J'ai peur quand je dors tout seul. D'habitude Charlie est avec moi…

C'est avec un naturel surprenant que cette demande était faite. Peter voulait y voir une marque de confiance mais il ne pouvait s'empêcher d'avoir des doutes sur ses intentions. Avait-il vraiment abandonné l'idée de devoir satisfaire à tout prix son client ?

Que se passerait-il s'il se réveillait au milieu de la nuit avec Peter allongé près de lui ?

En s'allongeant dans le lit, Neal s'était débarrassé de son peignoir et Peter craignait ses propres réactions s'il passait toute une nuit allongé contre ce corps qu'il rêvait d'explorer, de caresser. Mais comment résister à ses grands yeux bleus, déjà remplis de larmes à l'idée de se retrouver seul ?

-Tu es sûr ? Je ne veux pas que tu te sentes mal à l'aise…

-S'il te plaît…

La peur de se retrouver seul était bien plus forte que celle de sentir un corps inconnu contre le sien. Peter céda et vint s'allonger à ses côtés. Il essaya de garder ses distances mais Neal vint immédiatement se blottir contre lui, sa tête calée contre sa poitrine.

Peter tenta de se détendre. Il craignait que son ami réagisse violemment au moindre mouvement mais, à sa grande surprise, Neal vint saisir sa main pour la placer contre son crâne, lui signifiant sans mot qu'il avait besoin d'être réconforter et qu'il lui faisait confiance. Peter ne se fit pas prier et il repris le léger mouvement qui avait permis au jeune homme de se détendre quelques minutes plus tôt.

Neal finit par s'endormir et Peter laissa enfin ses propres larmes couler.