Chapitre 48.
Peter se réveilla avant l'aube. Il n'avait pas beaucoup dormi alors que Neal n'avait même pas bougé, profitant de son oreiller. Mille questions se bousculaient dans la tête de Peter alors qu'il regardait le jeune homme paisiblement endormi dans ses bras. Comment allait-il réagir à son réveil ? Allait-il se souvenir de ce qui s'était passé la veille ? Et bien d'autres encore tout aussi effrayantes. Il détestait cette incertitude, cette instabilité.
La veille, il avait bien cru que Neal était complètement maître de la situation mais il avait perdu pieds et, en même temps tout contact avec la réalité. Il avait fallu quelques minutes à Peter pour se rendre compte des changements dans son attitude et ces minutes avaient suffit pour le propulser, à nouveau, dans cette vie de cauchemar.
Peter n'osait pas faire le moindre mouvement de peur de réveiller son ami alors que les premiers rayons du soleil inondaient l'appartement. Ils avaient rendez-vous avec Jones dans la matinée et Peter se demanda si Neal serait en état de répondre aux questions de l'agent du FBI ou si il valait mieux reporter l'entretien. Encore une question qui ne trouverait sa réponse que lorsque Neal serait réveillé.
Peter attendit encore une heure mais il avait le sentiment que, s'il ne le réveillait pas, le jeune homme pourrait dormir encore de longues heures. Il aurait aimé pouvoir lui laisser cette liberté mais il savait aussi que Neal s'en voudrait de ne pas avoir honoré son engagement s'il ne se rendait pas aux bureaux du FBI. A moins qu'il ne se souvienne de rien et que cet entretien ne soit même pas envisageable.
C'est le cœur serré que Peter le secoua doucement. Ne voyant aucune réaction, il accentua son geste et finit par obtenir une sorte de grognement pour toute réponse.
-Bonjour à toi aussi… Je ne te savais pas si grognon au réveil.
Un nouveau grognement lui répondit mais il savait que celui-ci était accompagné d'un de ces sourires taquins dont Neal avait le secret.
Lorsque le jeune homme leva la tête et plongea son regard azur dans le sien, Peter dut se mordre l'intérieur de la joue pour ne pas embrasser ses lèvres qui s'approchaient des siennes.
-Bien dormi…
-Très bien. Quelle heure est-il ?
-A peine 8 heures.
-C'est très tôt…
Neal tenta d'afficher une moue boudeuse mais il ne parvint pas à garder son sérieux en voyant le froncement de sourcils de Peter.
Qu'il était doux de l'entendre rire comme si rien de tout ce qui s'était passé ces dernières semaines ne comptait. Neal était surprenant à plus d'un titre mais Peter avait toujours été stupéfait par la capacité qu'il avait à rebondir, à s'accommoder des aléas de la vie, d'en tirer le meilleur et de poursuivre sa route. Connaissant son passé, il comprenait mieux d'où lui venait ce qui était devenu, au fil du temps, un instinct de survie.
Il ne pouvait pas porter le poids de ces souvenirs, cette douleur, alors il avait appris à compartimenter, à mettre certains épisodes de sa vie entre parenthèses pour parvenir à vivre l'instant présent. Peter espérait qu'il serait, aujourd'hui, capable de reproduire ce mode de fonctionnement. Cette fois encore, sa survie en dépendait. En l'entendant rire ce matin, Peter se surprit à espérer… espérer que le temps fasse son œuvre et rende l'innommable plus supportable… espérer que Neal soit capable de lui faire une place dans sa vie…
-Comment tu te sens ?
-Décidément, c'est ta question favorite, en ce moment.
Ce n'était pas faux mais Peter savait que la réponse de son ami n'était destinée qu'à lui faire gagner un peu de temps. Il ne fit donc aucun commentaire et attendit patiemment une réponse plus satisfaisante. Neal fit semblant de réfléchir quelques secondes avant de déposer un léger baiser sur ses lèvres.
-Je me réveille dans tes bras après une nuit sans cauchemar… Alors, je dirais que ça va plutôt bien.
Si Peter fut un peu surpris par la réponse autant que par le baiser, il essaya de n'en rien laisser paraître. Devait-il expliquer à Neal ce qui s'était réellement passé la veille. Neal ne lui en laissa pas le temps. Il se leva et se dirigea vers la salle de bains. Peter entendit couler l'eau et regretta un instant de ne pas s'être levé en premier.
L'espace d'un instant, l'idée folle de rejoindre Neal sous la douche l'effleura. Il devait faire attention à ne pas trop laisser son esprit vagabonder. Le jeune homme n'avait pas besoin de ça. Il s'attela à préparer le café, pour l'apport de caféine dont il allait avoir besoin après une nuit peu reposante mais aussi pour s'occuper l'esprit et les mains. Difficile cependant de détourner ses pensées de l'homme qui se tenait à quelques mètres de lui, séparé de son corps, de ses bras, de ses lèvres par une simple porte que Neal n'avait pas pris la peine de verrouiller.
Peter en était là de ses pensées quand il entendit un bruit de verre brisé provenant de la salle de bains. Les battements de son cœur s'accélérèrent immédiatement et il se précipita vers la salle de bains. Quand il ouvrit la porte, il découvrit Neal, une serviette autour de la taille, le regard fixé sur son image dans le miroir. Il n'était pas vraiment en train de regarder son image.
Peter s'avança prudemment et constata que le bruit qu'il avait entendu provenait du verre que Neal avait laissé échapper dans le lavabo.
-Neal, qu'est-ce qui ne va pas ?
Un regard vide se tourna vers lui. Des émotions contradictoires pouvaient se lire sur ce visage… Peter posa une main sur son bras l'attirant doucement à lui. Il arrêta son mouvement quand il vit la main gauche du jeune homme en sang. Il avait sans doute essayé de ramasser les morceaux du verre cassé.
-Laisse-moi soigner ça.
Neal se laissa faire mais ses yeux ne quittèrent pas Peter comme s'il cherchait le moyen d'entrer en communication avec lui sans avoir à utiliser les mots. Peter avait constaté à plusieurs reprises que, lorsque des émotions trop fortes le submergeaient, Neal avait du mal à parler. Comme si s'exprimer de cette manière lui demandait une trop grande dépense d'énergie.
Le problème était que Peter n'avait pas vraiment la même facilité que Charlie pour communiquer avec Neal et, une fois encore, il allait avoir besoin que son ami lui explique les raisons de son angoisse. Il avait une petite idée sur ce qui avait pu causer ce choc mais comment en être certain. Le jeune homme aurait eu tellement de raisons valables pour perdre pieds.
Les coupures sur sa main n'étaient heureusement pas profondes et la cicatrisation se ferait naturellement, avec un peu de temps. Peter aurait aimé pouvoir en dire autant des autres plaies ouvertes qui faisaient saigner le cœur de Neal. Il tenait toujours la main de son ami dans la sienne. Il avait du mal à interpréter la nature des émotions qui agitaient ces yeux bleus toujours fixés sur lui.
-Qu'est-ce qui s'est passé ?
-Hier soir…
Il n'en fallut pas plus à Peter pour comprendre.
-De quoi tu te souviens ?
Neal baissa les yeux et Peter frissonna en voyant dans ce mouvement une honte que son ami n'avait aucune raison d'éprouver. Il plaça une main sous son menton et l'obligea à relever les yeux vers lui.
-Neal, tu n'as rien fait de mal. Tout est de ma faute. Je me suis un peu laissé griser par la douceur du moment. J'aurais dû comprendre que tu n'étais pas prêt.
-Quand je me suis réveillé ce matin… J'ai cru… Je voulais y croire…
-Il y aura bien d'autres matins, Neal… Tu ne dois pas t'inquiéter pour ça.
-Et si je n'étais jamais prêt… ?
Peter sentait qu'il n'y avait pas uniquement le problème de leurs relations intimes derrière cette question. Il s'était posé les mêmes questions durant la nuit sans parvenir à trouver la moindre réponse. Que pouvait-il répondre à son ami, cet homme qui attendait tant de lui.
-Je serai très heureux de pouvoir me réveiller près de toi, de pouvoir te serrer dans mes bras, te regarder dormir.
-Mais…
Peter posa un doigt sur ses lèvres puis l'embrasse tendrement.
-Neal, tu as subi un énorme choc ces dernières semaines. Tu ne dois pas être trop exigeant avec toi-même. Il faut te donner tu temps, nous donner du temps et je suis certain que tout rentrera dans l'ordre petit à petit. Mais, même s'il ne se passait rien d'autre entre nous que ce que nous avons partagé jusqu'à présent, je serais déjà comblé. Tu penses que je ne reste près de toi que pour une nuit ou deux de plaisir… ?
Peter faillit avoir un haut-le-cœur en lisant le doute dans le regard de Neal. Il savait que ce n'était pas de lui dont doutait son ami mais il avait, durant son enfance et même après, croisé tellement de personnes qui s'étaient contentées de profiter de lui. Il lui était difficile de parvenir à ne pas penser au pire.
-Je t'aime, Neal. Bien sûr que j'ai très envie qu'on partage plus. Pour être honnête, je t'avouerais que ça ma fait même un peu peur mais il y a bien plus que cela dans l'amour que je te porte.
Jamais Peter ne s'était livré de la sorte mais, pour une fois et à sa grande surprise, les mots sortaient aisément. Il réalisa qu'il les prononçait autant pour lui même que pour rassurer Neal. Il mettait enfin des mots sur ses sentiments qui lui retournaient le cœur et lui faisaient passer des nuits blanches depuis des semaines.
-J'ai envie d'être avec toi, près de toi, de tenir ta main dans la mienne… de partager ta vie, ces moments simples. Hier soir, j'avais les larmes aux yeux en te voyant chahuter avec Charlie. Je pourrais passer des heures à te regarder peindre… Je ne veux pas renoncer à ça. Quand tu essaies de m'éloigner de toi, c'est comme si tu tentais de m'arracher une partie de moi-même…
Les derniers mots de Peter se perdirent dans un sanglot.
Neal se leva et l'embrassa.
-On ne m'avait jamais fait une telle déclaration, Agent Burke. Pour quelqu'un qui a du mal à exprimer ses sentiments, je trouve que tu te débrouilles plutôt bien.
Peter voulut répondre mais cette fois, ce fut Neal qui posa un doigt sur ses lèvres.
-C'est mon tour…
Le jeune homme prit une profonde inspiration avant de se lancer.
-J'ai traversé des moments très difficiles et j'ai bien cru que je ne pourrais jamais faire face à cette douleur. Quand ces souvenirs horribles sont revenus, j'ai pensé qu'ils allaient, à nouveau m'engloutir. Mais j'ai toujours vu cette petite lumière qui me retenait dans le présent, qui m'empêchait d'abandonner. Je ne parvenais pas toujours à comprendre de qui ou de quoi il s'agissait mais je savais que je pouvais m'y raccrocher.
Neal avala difficilement sa salive. Les mots semblaient clairs dans son esprit mais il avait du mal à les exprimer correctement. Cette confusion permanente le perturbait et rendait son angoisse encore plus réelle. La sensation d'être diminué physiquement ne lui était pas étrangère mais cette impression que son cerveau ne lui obéissait plus devenait de plus en plus insupportable.
-Je savais que je pouvais avoir confiance, que quelqu'un viendrait me sauver. Je n'ai vraiment compris de quoi il s'agissait que lorsque j'ai senti ta main dans la mienne. Cette chaleur, la douceur de ta voix… J'ai compris que ce lien qui me tenait en vie c'était toi. Je t'aime, Peter mais tu es tellement plus pour moi…
Peter ne s'habituerait jamais à voir les larmes couler de ses yeux. A chaque fois, il sentait son cœur se serrer. Il résista à la tentation de prendre Neal dans ses bras et d'étouffer ce chagrin, cette douleur par ses baisers. Mais il sentait que son ami n'avait pas terminé.
-Hier soir… Quand j'ai…enfin quand Nicholas… C'est tellement bizarre de parler de moi, d'une partie de moi comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre.
-Je n'avais pas vraiment l'impression d'avoir une autre personne face à moi. Je savais que c'était toi mais, en même temps, tu étais très différent.
-J'aurais du mal à l'expliquer mais c'était moi et une autre personne en même temps. Nicholas et moi sommes la même personne mais il est, pour le moment, plus facile pour moi de le distancier un peu de l'homme que je suis aujourd'hui. Ses souvenirs sont les miens mais quand c'est lui qui parle, c'est comme si Neal cédait la place sans parvenir à s'identifier complètement à ce qu'il dit.
C'était en fait assez obscur pour Peter mais il imaginait que ça l'était tout autant pour le jeune homme qui avait l'impression de partager son esprit avec une autre personne qui était une part de lui sans l'être totalement. Il y avait de quoi devenir fou et Neal avait trouvé une partie de la solution en laissant Nicholas parler pour lui dans les moments difficiles. Son cerveau avait mis en place un mécanisme de défense lui permettant de ne pas complètement perdre le contrôle.
-Hier soir, je savais que c'était toi mais c'était comme si, une partie de moi, avait des doutes. Quand je t'ai demandé de t'allonger près de moi dans le lit, j'ai vu ton hésitation. J'en ai compris la raison. Je n'étais pas certain, moi-même de vraiment savoir ce que je voulais vraiment. Nicholas avait peur mais Neal criait désespérément pour que tu ne le laisses pas seul. C'est comme si j'étais parvenu à me convaincre moi-même d'accepter ma propre proposition.
Neal eut un petit sourire triste.
-Je pense que mon cas pourrait intéresser de nombreux psy…
Peter ne put s'empêcher de sourire lui aussi. Il n'y avait aucun doute que de nombreux spécialistes auraient aimé se pencher sur ce cas plutôt atypique. Mais il était hors de question que Peter laisse l'un de ces médecins parler à Neal. Si le jeune homme éprouvait le besoin de consulter un spécialiste, il l'attendrait dans la salle d'attente jusqu'à ce qu'il sorte.
-Je vais avoir besoin de temps, Peter… Pour faire le tri dans tout ce bazar, pour apprendre à gérer mes souvenirs et ceux de Nicholas. Pour ça, j'ai besoin de toi, de ta présence. Je ne veux pas que tu regrettes ensuite ta décision ni que tu te sentes obligé de le faire…On pourrait trouver un arrangement… Tu pourrais retourner chez toi tous les soirs…et…
Ce doute, cette hésitation étaient de retour dans la voix du jeune homme. L'instabilité de ses émotions sautait aux yeux et le faisait passer d'un extrême à l'autre. Quelques secondes auparavant, il lui expliquait qu'il ne pouvait se passer de lui, de sa présence à ses côtés et maintenant, il était prêt à adopter un compromis bancal pour le ramener vers Elisabeth.
-Neal, il est hors de question que je te laisse seul. Je ne te quitte pas d'une semelle et, si tu me le permets, j'ai bien l'intention de passer mes nuits, allongé près de toi. Ce qui se passe ou se passera avec Elisabeth n'est pas ton problème. Tu n'es pas la seule raison de notre éloignement.
Neal ne parvenait pas à déterminer si Peter pensait vraiment ce qu'il disait ou s'il essayait juste de le rassurer. Il n'avait pas souvenir d'avoir déjà vu les deux époux se disputer ou même avoir un différend.
-Elisabeth et moi aurons sûrement une sérieuse discussion une fois que nous serons tous les deux plus calmes et que nous aurons réfléchi à la situation. Mais, pour le moment, tu ne dois pas te soucier de ce qui va se passer entre ma femme et moi.
Neal hocha la tête mais Peter savait qu'il était loin de l'avoir convaincu et que cette discussion reviendrait à un moment ou à un autre.
Le jeune homme se releva mais ses gestes étaient lents et semblaient lui demander de gros efforts. Peter se demanda une fois de plus s'il était raisonnable d'envisager un aller retour au bureau aujourd'hui. Il ne pouvait pas prendre cette décision sans en parler à son ami auparavant, même s'il était tenté de prendre son téléphone pour appeler Jones et reporter leur rendez-vous.
Peter s'apprêtait à quitter la pièce pour laisser Neal s'habiller mais, en s'éloignant un peu de lui, il le vit chanceler et se rattraper au lavabo.
-Ça va aller ?
-Oui, j'ai parfois des étourdissements quand je me lève un peu vite.
Peter n'avait pas vraiment l'impression que son ami avait fait un mouvement brusque mais il garda sa remarque pour lui.
-Ça t'arrive souvent ?
-Depuis que je suis sorti de l'hôpital… La première fois, je veux dire…
-Tu en as parlé au médecin ?
-Il a dit que c'était fréquent à la suite de blessures à la tête.
-Et je suppose qu'il t'a aussi dit que, si ça ne passait pas, il faudrait sans doute faire des examens complémentaires.
-Peter, j'ai déjà eu mon lot d'examens médicaux… S'il y avait eu quelque chose de grave, ils l'auraient déjà détecté. Je suis fatigué… Si tu ne m'avais pas réveillé ce matin, je pense que j'aurais pu dormir toute la journée… J'ai juste besoin de repos…
Peter aurait aimé y croire lui aussi mais les paroles de Neal ne chassèrent pas son inquiétude et il décida de rester à proximité, juste au cas où Neal serait pris d'un nouveau malaise.
-Tu comptes passer les prochaines semaines à quelques centimètres de moi pour m'éviter de m'éclater le crâne sur le carrelage.
Peter s'approcha de lui et passa les bras autour de sa taille. Ce geste lui paraissait si naturel.
-Si c'est ce qu'il faut faire pour t'empêcher de te blesser une nouvelle fois, je le ferai bien volontiers. Je ne supporte plus de te voir souffrir.
L'agent du FBI passa une main sur le visage souriant du jeune homme.
-Je voudrais pouvoir effacer d'un geste ces mauvais souvenirs. Si je pouvais t'emmener loin d'ici…
C'était la première fois qu'il prononçait ces mots à voix haute et, en les disant, il réalisa que c'était quelque chose qu'il aurait vraiment aimé pouvoir faire. Partir loin de cette folie, tout oublier et se concentrer uniquement sur eux, sur la construction de leur bonheur.
Neal fut le premier à mettre fin à cette étreinte… à regret mais il commençait à avoir un peu froid. Il commença à s'habiller sous l'œil vigilant et un peu curieux de Peter.
Neal avait toujours apporté un soin méticuleux à sa tenue vestimentaire et Peter s'était souvent demandé comment le jeune homme faisait pour arriver au bureau tous les matins en donnant l'impression qu'il sortait de chez le tailleur après avoir passé des heures chez son coiffeur.
-Tu devrais prendre des notes, Peter…
-Très drôle… Je vais enfin avoir la réponse à cette question que tout le monde se pose au bureau… Comment fait-il pour ressembler, tous les jours, à une gravure de mode ?
Neal se tourna et Peter sourit en le voyant rougir.
-Tu plaisantes ? Personne ne prête attention à la manière dont je m'habille…
Ce fut au tour de Peter de montrer son étonnement.
-Ne me dis pas que tu fais tout ça pour passer inaperçu ?
-Je n'y ai jamais vraiment pensé… J'aime bien faire attention à mes vêtements, à mon apparence mais ce n'est pas vraiment fait pour séduire ou pour me faire remarquer…
Peter réalisa que son ami venait d'énoncer une vérité qui leur avait échappée à tous. Depuis le début, tous ses collègues étaient convaincus que le jeune homme voulait donner une image flatteuse de lui-même. Sa manière de se comporter, de se mettre en avant parfois, avait souvent été interprétée comme de l'arrogance mais il n'en était rien.
Neal s'était fabriqué une image qui lui servait tout autant à jouer cette comédie que la vie l'avait forcé à inventer qu'à masquer ses véritables failles et fêlures. Plus Peter en apprenait sur lui, plus il le surprenait. Neal Caffrey était un homme complexe et fuyant comme une anguille qu'il avait mis des années à apprivoiser, à comprendre. Mais il se rendait compte aujourd'hui, que Nicholas Seaver cachait une personnalité encore plus mystérieuse.
-Tu veux me faire croire que tout ça est naturel… ?
-Non pas vraiment… Je veux juste dire que ce n'est pas calculé. Contrairement à ce que tout le monde semble penser, je ne passe pas mon temps à bâtir des plans tordu pour tenter de tirer mon épingle d'un quelconque jeu alambiqué.
Les reproches étaient à peine voilés mais Peter n'en prit pas ombrage. Il était conscient qu'il faisait partie de ceux qui avaient mal jugé le jeune homme et qui, souvent, l'avaient traiter de manière injuste.
-Je suis désolé d'avoir pu, un jour penser, que tu faisais tout ça pour mettre en avant ce sourire charmeur.
Neal se retourna vers lui pour lui offrir un exemplaire de ce sourire qu'il appréciait tant.
-Vous êtes tout excusé, Agent Burke.
Une fois habillé, Neal laissa la place à Peter afin qu'il prenne sa douche après lui avoir assuré qu'il était parfaitement en état de marcher tout seul jusqu'au canapé.
Quand il ressortit de la salle de bains, Peter trouva Neal assis devant une toile blanche, le regard perdu dans le vide. Il craignit l'espace d'un instant un nouvel accès de panique mais il se rendit vite compte que les traits de son visage étaient parfaitement détendus. Le jeune homme semblait en pleine contemplation, sauf que ce qu'il admirait était invisible pour Peter. L'agent du FBI le laissa à sa paisible rêverie et alla se servir un café. En regardant sa tasse, il se dit qu'il devrait peut-être ralentir un peu sur la caféine. Ce n'était pas le meilleur moyen pour faciliter son sommeil.
Il revint vers Neal qui n'avait pas bougé, assis sur son tabouret. Peter passa ses bras autour de la taille de son ami, posant sa tête sur son épaule.
-A quoi tu penses ?
-Qu'il va bientôt être l'heure de partir, si on ne veut pas être en retard…
Neal avait, une fois de plus, éludé la question mais Peter préféra se concentrer sur la nécessité ou non de se rentre à ce rendez-vous.
-Tu es sûr de vouloir le faire ?
Neal se redressa pour faire face à Peter.
-Je pensais qu'on avait déjà parlé de ça. Il est hors de question que je reste tranquillement à l'écart de cette affaire.
-Je sais mais après ce qui s'est passé hier soir…
-Je vais bien, Peter… et puis tu seras avec moi.
Peter fut de nouveau ému par ses mots et il ne put que répondre par un hochement de tête.
-Tu te rappelles de la promesse que m'as faite ?
-Mon cerveau n'est pas tout à fait un gruyère, Peter…
Peter connaissait bien ce ton, faussement moqueur et détendu et il ne tomba pas dans ce piège.
-J'ai besoin d'en être certain, Neal.
Voyant qu'il n'obtenait pas de réponse et face à la gêne de son ami, Peter comprit qu'il avait bien fait de poser la question.
-Tu ne te souviens pas ?
Après de longues secondes d'hésitation, Neal finit par parler.
-C'est assez flou mais j'ai une petite idée de ce que j'ai pu promettre. Je me sens capable de répondre aux questions… Si ce n'est pas moi…Nicholas le fera…
-C'est bien ce qui me fait peur.
Neal leva les yeux vers Peter et celui-ci put y lire la sincérité de ses propos.
-Pas moi… Tant que tu es avec moi, je sais que je parviendrai toujours à revenir au présent. Il n'y a que toi qui puisse me procurer cette sécurité, me donner suffisamment confiance pour oser faire cela.
-Je suis flatté mais tu m'accordes trop de crédit. Hier soir, je n'ai pas réussi et c'est bien à Nicholas que je me suis adressé.
-Tu oublies que c'est Neal qui s'est endormi dans tes bras…Ce que je ressens n'est pas aussi tranché. Quand Nicholas parle, Neal est toujours là.
Peter fronça les sourcils, se souvenant de la manière dont son ami avait réagi la veille. Il ne voulait pas revenir sur un événement traumatisant pour tous les deux mais il se devait d'être parfaitement honnête avec le jeune homme. Il n'était pas certain que Neal se souvienne exactement de ce qui s'était passé.
-Ce n'est pas toujours vrai. Quand nous étions dans le lit…un peu avant que je me rende compte que quelque chose n'allait pas… Neal n'était plus là.
Le jeune homme accusa le coup. Il se rappelait parfaitement la peur qui l'avait envahie alors qu'il sentait les mains de Peter. Il avait essayé de se convaincre qu'il s'agissait bien de son ami mais tout avait basculé en un instant.
-Je sais… Il y a des moments où je n'arrive pas à garder le contrôle.
Peter, les mains posées sur la taille de son ami, pouvait le sentir frissonner. Le sentiment de culpabilité qu'il avait ressenti la veille revint à la charge et il était sur le point de s'excuser quand Neal lui coupa la parole.
-Je ne veux pas que tu penses que tu as fait quelque chose qu'il ne fallait pas. J'ai moi-même provoqué cette situation et j'étais certain de pouvoir assumer mes propres désirs. Je suis le seul responsable…j'ai parfois tendance à surestimer ce que je suis capable d'endurer.
-Et ne penses-tu pas que tu es en train de refaire la même erreur en supposant que tu es de taille à affronter un interrogatoire ?
Neal réfléchit avant de répondre.
-Peut-être mais ce serait pire pour moi de ne rien faire.
Que pouvait-on répondre à cela ? Nicholas avait été privé de toute liberté durant son enfance, on lui avait volé son identité pour lui en faire endosser une autre. Comment pourrait-il, une fois de plus, prendre une décision à sa place ? Même s'il était convaincu que ce moment serait très difficile à gérer pour lui.
-Je ne peux pas dire que je comprenne ta décision mais il y a une chose que je peux faire. Je resterais près de toi mais tu dois me promettre de me dire si tu ne te sens pas bien.
Peter n'était pas certain de savoir comment formuler la pensée qui se formait dans son esprit mais il tenta d'expliquer le plus clairement possible son idée.
-Est-ce que tu penses que Nicholas me fera confiance ?
Neal lui sourit mais, à son grand soulagement, il sembla comprendre le sens de la question.
-Je suis certain que Nicholas te fait déjà confiance. Comme je te l'ai dit ce n'est pas si tranché…Je me souviens très bien de ce que Nicholas t'a dit hier soir… de ce que je t'ai dit hier soir…
-Je vois…Un peu compliqué mais je suis sûr que tout finira par rentrer dans l'ordre.
Malgré son sourire, Peter put voir le doute dans le regard de Neal. Un doute qui n'était que le reflet du sien mais l'agent du FBI devait éviter de montrer au jeune homme cette appréhension.
Ils finirent de se préparer avant de descendre prendre un taxi. Peter ne se sentait pas capable de conduire et il n'aurait pas été prudent de laisser Neal prendre le volant. Une fois dans le hall d'entrée, Neal commença à ressentir une certaine angoisse. La foule autour de lui, lui paraissait menaçante et il se rapprocha instinctivement de son ami. Il n'osa pas lui prendre la main devant tous leurs collègue mais le trajet jusqu'aux ascenseurs lui parut interminable.
Quand les portes de l'ascenseur se refermèrent, Neal poussa un soupir de soulagement essayant de ralentir un peu les battements de son cœur. Peter profita de leur proximité pour serrer sa main dans la sienne. Ce geste l'aida à se calmer mais quand les portes s'ouvrirent à nouveau, la même angoisse le saisit.
-On peut faire demi-tour, tout de suite.
-Non, ça va aller.
Peter essaya de ne pas montrer son exaspération face à cette réponse réflexe que Neal lui resservait systématiquement à chaque fois qu'il s'apprêtait à franchir les limites du raisonnable.
-Jones nous attend en salle d'interrogatoire.
Neal hocha la tête et suivit Peter, soulagé de ne pas avoir à franchir ses portes vitrées et faire face à ses collègues qui ne manqueraient pas de lui poser les dizaines de questions qu'ils devaient certainement se poser.
En franchissant les portes de cette salle, Neal se sentit comme lors de sa première arrestation…à la fois excité et nerveux… En même temps conscient de l'importance du moment et insouciant… Jones se leva pour leur serrer la main et il fit signe à Neal de prendre place sur la chaise face à lui. L'agent semblait lui aussi un peu nerveux et mal à l'aise mais il reprit vite une attitude résolument professionnelle.
Peter s'installa à côté de Neal. Ce n'était pas vraiment habituel mais les deux hommes avaient mis au point ce petit arrangement la veille. De même, ils s'étaient mis d'accord pour qu'aucun témoin n'assiste à cet entretien. Personne ne se tenait donc derrière la vitre sans tain. Jones s'était muni d'un appareil permettant d'enregistrer leur conversation.
Jones débuta son interrogatoire par la question rituelle.
-Veuillez décliner votre identité…
Alors qu'il prononçait ces mots, Jones savait que la réponse que Neal allait apporter à cette question allait avoir des conséquences pour lui, pour la suite de l'enquête.
-Nicholas Seaver…
C'était la première fois que le jeune homme énonçait sa véritable identité de manière officielle. Il ne savait pas vraiment s'il devait s'en sentir soulager ou s'il devait craindre de subir les conséquences de cet aveu.
