Un nouveau clin d'œil à Sophie… Je lis toujours avec un grand plaisir tes messages…

Chapitre 49.

Le silence qui suivit cette première déclaration s'étira plus que nécessaire, laissant à chacun sentir la portée de ces deux mots. Neal venait d'admettre que son véritable nom n'était pas Neal Caffrey et qu'il avait donc, frauduleusement usé de cette identité durant les 15 dernières années. Jones savait qu'il devait maintenant donner la possibilité au jeune homme de clarifier la situation même si ce n'était pas le sujet principal de cet entretien.

-Peux-tu nous expliquer dans quelles circonstances tu as été amené à prendre l'identité de Neal Caffrey ?

-Après avoir fui le domicile de Paddy…enfin de Patrick Frey… J'ai eu un accident, à la suite duquel j'ai dû être hospitalisé. A ma sortie de l'hôpital, j'ai été interné dans une clinique. C'est dans cette institution que j'ai rencontré Neal Caffrey. Il était lui aussi un patient du docteur Penhurst. Nous avons eu l'occasion de parler et nous sommes devenus amis.

Neal faisait l'impasse sur de larges épisodes mais il serait toujours temps, par la suite de revenir sur ces événements pour l'aider à préciser ces déclarations. Jones lui fit signe de continuer.

-Neal s'est confié à moi. C'est pour cette raison que je connais son histoire. Par la suite, le docteur Penhurst m'a drogué afin de me faire oublier mon ancienne vie et la remplacer par les souvenirs de Neal. C'est comme ça que je suis devenu Neal Caffrey alors que le vrai Neal avait trouvé la mort dans cette clinique.

Le jeune homme face à Jones semblait calme, son visage ne trahissait aucune émotion mais il lui suffisait de regarder Peter pour voir que celui-ci, percevait des signes de stress et d'inquiétude chez son ami. Jones avait toujours été bluffé de voir avec quelle facilité Peter parvenait à lire en Neal, même si, comme lui, il avait parfois eu des soupçons qui s'étaient révélés infondés.

-Qu'est-il arrivé à Neal ?

-Je ne parviens pas à me rappeler de tout. Certains passages sont encore très confus.

-Peux-tu nous dire ce dont tu te souviens ?

-Neal dormait dans une chambre proche de la mienne. La nuit, il faisait souvent des cauchemars parce que son beau-père était un homme très violent qui l'avait frappé régulièrement. J'avais pris l'habitude de laisser ma porte entrouverte au cas où il aurait eu besoin d'aide.

Encore une fois, Nicholas avait mis de côté son propre bien-être pour venir en aide à un garçon qu'il connaissait à peine. Comment avait-il pu développer une telle empathie après ce qu'on lui avait fait subir ?

Décidément, plus il en apprenait, moins Peter parvenait à comprendre les ressorts de la pensée et du caractère du jeune homme. Tout ce qu'il avait cru connaître et comprendre de Neal Caffrey, l'homme qu'il avait jeté en prison, l'homme qui l'avait secondé dans de nombreuses enquêtes, prenait un sens nouveau à la lumière de ce qu'il apprenait à propos de Nicholas.

Neal continua son récit, sur le même ton neutre mais au fur et à mesure, sa voix se fit mon assurée et Peter commença à percevoir ce léger tremblement, signe récurrent de son angoisse.

-Cette nuit-là, je l'ai entendu crier mais j'étais à moitié assommé par les médicaments qu'ils me donnaient tous les soirs. Parfois j'arrivais à faire semblant de les prendre mais certains infirmiers étaient très méfiants et vérifier qu'on les avalait bien. Je n'ai pas réussi à me lever tout de suite.

Evidemment, Nicholas se sentait coupable de ne pas s'être levé assez vite. Comme si sa seule présence aurait pu éviter la mort de Neal. Peter était persuadé que si Jones lui posait la question, Neal serait capable de dire que Neal était mort par sa faute et que, s'il avait été plus malin, il aurait trouvé un moyen de ne pas avaler ses médicaments et de lui venir en aide cette nuit-là…

Peter fut reconnaissant à son collègue de ne pas poser cette question même s'il pouvait voir qu'elle lui avait traversé l'esprit. Tout comme lui, il commençait à mieux cerner la personnalité de l'homme face à lui.

-J'ai fini par me lever et alors que je marchais vers sa chambre, j'ai vu un des infirmier entrer dans sa chambre. Ce n'était pas notre surveillant préféré. Il était très méchant et parfois assez brutal.

Peter frémit en entendant ces mots. Après ce qu'il avait vécu, que voulait dire « assez violent » pour Nicholas ? Il commençait à appréhender la suite du récit.

-J'avais du mal à marcher et j'avais l'impression d'avancer dans un brouillard qui déformait les sons et qui donnait au couloir l'aspect d'un tunnel. Encore aujourd'hui j'ai du mal à me rappeler clairement du trajet entre ma chambre et celle de Neal.

Jones esquissa une grimace. Il lui semblait déjà entendre l'avocat de la défense démonter pièce par pièce ce témoignage, argumentant que le témoin était sous l'effet de puissantes drogues et qu'il ne pouvait pas être pris au sérieux.

-Mais quand je suis arrivé dans sa chambre, la scène qui se déroulait sous mes yeux me ramena vite à la réalité. Neal se débattait sur son lit. Il avait souvent des réveils violents mais il suffisait de lui parler ou de lui chanter une chanson pour le calmer.

Peter revit Charlie, sur la terrasse, chantant un air mélancolique pour apaiser son frère seulement quelques jours auparavant. Devait-il voir un lien entre les deux événements ? Inconsciemment, Nicholas devait se souvenir de ce que son frère faisait pour lui alors qu'il tentait d'aider Neal.

-L'infirmier lui criait après. Il essayait de le maintenir allongé mais c'était la dernière chose à faire quand il était dans cet état. J'ai essayé de lui dire mais il m'a frappé et j'ai dû me cogner la tête en tombant. Quand j'ai repris conscience, Neal ne bougeait plus. Le docteur Penhurst était là et il parlait à voix basse avec l'infirmier. Je me suis levé et j'ai vu de suite qu'il était mort. Il avait des marques rouges autour de la bouche et une trace de piqure au creux du bras. Je m'en rappelle parce que cette petite trace de sang m'a sautée aux yeux et m'a donnée la nausée.

Neal fixait la vitre devant lui et Peter se demanda s'il n'essayait pas de conserver le contact avec la réalité en gardant un œil sur son reflet. Le récit qu'il venait de leur faire suffisait à faire peser de nouveaux soupçons sur le médecin. S'il n'avait pas tué, lui-même, le jeune Neal Caffrey, il avait couvert sa mort en la faisant passer pour un suicide alors qu'il s'agissait, selon toute vraisemblance, de l'acte volontaire d'un infirmier incompétent et déséquilibré.

Restait à savoir ce qui s'était passé ensuite. Comment et qui avait transporté Neal sur la terrasse du bâtiment et avait jeté son corps au bas du mur ?

-Qu'est-ce qui s'est passé ensuite ?

-Je me suis mis à pleurer en les traitant tous les deux d'assassins. L'infirmier a essayé de m'attraper mais j'ai réussi à me réfugier sous le lit. J'ai entendu le docteur Penhurst lui parler mais je n'arrive pas à me rappeler ce qu'il lui a dit. J'avais tellement peur qu'il me fasse la même chose qu'à Neal. L'infirmier est sorti emmenant Neal et Penhurst s'est agenouillé pour me parler.

Neal baissa les yeux, posa ses mains sur ses genoux et les serra l'une contre l'autre. Peter mourait d'envie de prendre ses mains dans les siennes. Il avait l'impression que son ami déambulait sur un fil tendu entre deux souvenirs et que le moindre mouvement de sa part finirait par le précipiter dans le vide.

Il laissa Jones poursuivre son interrogatoire même s'il voyait bien que son collègue n'était pas très à l'aise. Il sentait que ses questions étaient plus que désagréables pour le jeune homme et il s'en voulait de devoir lui faire subir cela.

-Qu'a fait le docteur Penhurst ensuite ?

-Il m'a parlé longtemps… Il m'a expliqué que je ne pouvais plus rien faire pour aider mon ami, que j'étais arrivé trop tard. Il a dit qu'il allait s'occuper de moi et qu'il ne parlerait de cet accident à personne…

Peter faillit bondir de sa chaise. Nicholas avait sans doute raconté au médecin ses cauchemars… Même si l'accident avait déjà provoqué une perte de mémoire, Nicholas avait dû évoquer ses peurs face aux armes à feu et les raisons de cette terreur. Le médecin s'était servi de ce sentiment de culpabilité pour attirer l'adolescent dans un piège monstrueux.

-Quand je suis sorti de mon refuge, il ma dit qu'il connaissait un moyen pour ramener Neal mais qu'il fallait que je lui fasse confiance.

Ce que Nicholas avait, bien évidemment fait. Comment aurait-il pu refuser ? Il se réveille au milieu de la nuit, dans un état de grande confusion, pour assister à la mort de son ami. On lui laisse entendre qu'il aurait pu le sauver s'il s'était levé plus vite et on lui propose de réparer son erreur…

Quelle monstruosité… Cet homme ne valait pas mieux que Frey, Faran ou Atkinson…Deux d'entre eux étaient déjà mort et si cela ne tenait qu'à lui, Peter se serait volontiers chargé des deux autres.

-C'est à ce moment-là qu'il t'a drogué ?

-Il m'a emmené dans une sorte de laboratoire…un endroit que je ne connaissais pas et il m'a injecté quelque chose… Après je ne me souviens de rien…

-Quel est ton premier souvenir en tant que Neal Caffrey ?

Jones avait posé cette question plus par curiosité que pour les besoins de l'enquête. Cette affaire était tellement hors norme qu'il avait besoin d'en comprendre touts les aspects. Mais il ressentait aussi la nécessité de mieux comprendre Neal. Il savait que ce n'était qu'en cernant au mieux ce qu'il avait traversé qu'ils parviendraient à l'aider.

Neal réfléchit de longues secondes.

-Je ne suis pas certain que ce soit vraiment le premier mais un homme m'a rendu visite à l'hôpital et il m'a posé des questions sur moi, mon enfance… Je ne parlais pas beaucoup mais j'ai senti que c'était important alors j'ai répondu du mieux que j'ai pu. Ça a dû lui convenir parce qu'il a parlé au médecin et une semaine après, ils me laissaient sortir.

-Quel âge avais-tu ?

-Neal avait 17 ans, Nicholas 16.

-Et ils t'ont laissé sortir comme ça... ? Tu t'es retrouvé seul sans savoir vraiment qui tu étais ?

-A ce moment-là, tout était clair pour moi, j'étais Neal Caffrey et j'avais très envie de voir New York.

La suite, Peter la connaissait, du moins en partie. Neal avait fait la connaissance de Mozzie et leur « collaboration » avait débutée en même temps que la formation professionnelle du jeune homme. Peter avait encore du mal à déterminer s'il devait remercier le petit homme à lunettes d'avoir recueilli et protégé Neal ou s'il devait lui en vouloir d'avoir fait de lui un criminel.

Que serait-il arrivé à ce jeune garçon s'il n'avait pas croisé la route de Mozzie ? Peter préférait ne pas y penser car toutes les possibilités qu'il pouvait envisager menaient invariablement à une triste fin.

-Est-ce que tu penses que tu pourrais reconnaître l'homme qui est venu te poser des questions ?

-Oui, je pense.

Neal n'avait pas hésité mais Peter pouvait voir que Jones, lui, semblait se demander s'il devait poursuivre dans la voie qu'il venait d'ouvrir. Il finit cependant par se décider.

-Si je te montre des photos, pourrais-tu essayer de voir si cet homme est parmi elles ?

Neal se contenta de hocher la tête. Le jeune homme serrait les dents comme s'il s'attendait à voir ressurgir devant lui une preuve que ses cauchemars avaient bien existés.

Jones sortit une pochette transparente de son dossier et la posa, face retournée contre la table, devant son ami. Il avait gardé une main posée sur la pochette et il fixa Neal pour être sûr que le jeune homme comprenait bien ses mots.

-Dans cette pochette, il y a les photos des hommes que nous avons arrêtés et contre lesquels nous avons des preuves solides. Tu vas certainement reconnaître des visages que tu connais.

Neal n'avait pas besoin d'entendre ces mots, il savait déjà ce qu'il allait voir en ouvrant ce dossier. Les visages de ces hommes hantaient ses nuits et il était parfaitement conscient qu'en mettant un nom sur chacun d'eux, ça ne l'aiderait probablement pas à retrouver le sommeil.

Après quelques secondes de silence, Neal se décida à faire défiler les photos. Peter s'était rapproché et gardait un œil attentif sur le jeune homme assis à ses côtés. Il aurait presque pu lire dans ses yeux ce que chaque visage lui rappelait. Une terreur d'enfant voilait son regard mais l'agent du FBI pouvait aussi y voir la colère, ce qui était assez nouveau.

Après avoir passé en revue tous les clichés, Neal secoua la tête.

-Il n'est pas parmi ces photos. Je reconnais la plupart de ces hommes. Certains visages ne me sont pas inconnus sans que je puisse préciser quand ni où je les ai croisés. Mais l'homme qui est venu me questionner à la clinique n'est pas là.

Jones ne parut pas surpris. Il replaça les photos dans le dossier avant de lever, à nouveau les yeux vers Neal.

-C'est ce que je craignais. Il nous manque quelqu'un. A chaque fois qu'on fait une nouvelle avancée dans cette enquête, on se heurte au même problème. Il nous manque le cerveau de ce réseau, celui qui finançait ce groupe. Nous n'avons même pas réussi à trouver la moindre piste. Penhurst refuse d'en dire plus et Frey semble avoir peur de parler de lui alors qu'il a tout déballé sur les autres.

Neal semblait secoué par ce début d'interrogatoire. Le jeune homme avait baissé les yeux et les traits de son visage s'étaient tendus en une expression que Peter eut du mal à déchiffrer.

-On va faire une petite pause. Je crois que nous avons tous les trois mérité un petit café.

Peter se tourna vers Neal qui n'avait pas bougé et lui prit le bras, l'aidant à se lever. Jones lui lança un regard inquiet et Peter lui fit un signe de tête lui demandant de les laisser seul un instant.

-Je vais descendre nous chercher des croissants.

-Bonne idée… Merci…

Neal n'avait rien vu de l'échange entre les deux hommes. Peter posa une main sur sa joue, relevant son visage vers lui.

-Comment tu te sens ?

-C'était horrible de revoir ces visages…

-Tu n'auras plus à faire ça…

Peter savait qu'ils étaient seuls même si, rien ne lui garantissait qu'un curieux ne s'était pas glisser dans le local d'enregistrement derrière la vitre. Il s'avança vers Neal et déposa un baiser sur ses lèvres.

Devant le manque de réaction du jeune homme, Peter commença à s'inquiéter.

-Tu es toujours avec moi ?

-A peine…

La sincérité des paroles de Neal était désarmante. Durant leurs dernières années de collaboration, Peter avait dû apprendre à lire entre les lignes, à chercher des doubles sens à tous les mots prononcés par son consultant. Une telle franchise le perturbait.

-Mais ça va aller.

-Tu veux qu'on rentre ?

Peter connaissait déjà la réponse. Elle pouvait se lire aisément dans ces yeux bleus fixés sur lui. Mais si cela n'avait pas été suffisant, Neal serra sa main avant de s'éclaircir la voix.

-Je t'ai fait une promesse… Je sais que je t'ai probablement menti à de nombreuses reprises par le passé mais je tiendrai cette promesse. Je peux continuer un peu. Honnêtement, je ne suis pas sûr de pouvoir aller au bout aujourd'hui mais je veux essayer.

Peter ne pouvait qu'admirer le courage et la détermination dont cet homme faisait preuve. Il avançait depuis des jours entre passé et présent, cauchemar et réalité mais il trouvait encore la force de faire ce qu'il pensait être juste.

-D'accord. On va faire une petite pause. Jones est allé chercher des croissants.

-Je n'ai jamais eu droit aux croissants avant, sauf quand c'était moi qui les amenais…

-N'en prend pas trop l'habitude…

Le sourire de Peter s'effaça quand il vit une grimace de douleur se dessiner sur le visage de son ami.

-Qu'est-ce qui ne va pas ?

L'agent du FBI vérifia dans sa poche droite et il fut rassuré d'y sentir la boîte de cachets contre la migraine qu'il avait pris la précaution d'emmener.

-Je crois que je suis tellement tendu et nerveux que mes muscles réagissent comme si j'avais couru un marathon. J'ai mal partout.

Par réflexe, Peter porta une main à son front. Le moindre signe, la plus petite grimace faisait renaître en lui cette inquiétude incontrôlable, ce sentiment que quelque chose pourrait encore mal tourner et menacer la vie de cet homme qui était devenu, en quelques semaines, le point central de sa vie.

-Tu n'as pas l'air d'avoir de la fièvre…

-J'ai des courbatures, Peter… Pas une pneumonie…

A nouveau cette pointe d'humour qui lui avait servi si souvent à masquer sa détresse et ses incertitudes.

-Un petit massage en rentrant à la maison pourrait peut-être t'aider à soulager tes muscles…

Peter avait dit cela sur le ton de l'humour mais Neal se crispa soudain. L'agent du FBI se serait volontiers giflé. Après ce qui s'était passé la veille, il venait de faire une proposition dont le sens caché n'avait pas échappé à son ami.

-Je disais ça pour plaisanter, Neal.

-Non… C'est pas ça… J'apprécierais un bon massage…

-Qu'est-ce qui te tracasse, alors ?

Neal leva un regard rempli d'une émotion que le jeune homme avait du mal à contenir.

-Tu as dit « à la maison »…

-Oui…et alors… ?

Cette fois les larmes coulèrent le long des joues de Neal. Peter s'en voulait de ne pas comprendre ce qui bouleversait son ami à ce point.

-Neal, explique-moi ce qui ne va pas.

-Rien… Au contraire… Je viens juste de me rendre compte de ce que ces trois mots signifient pour moi. Tu as raison nous allons rentrer à la maison tous les deux… Mais peu importe l'endroit…

-Tu vas penser que je suis un peu obtus mais je ne vois pas vraiment où tu veux en venir.

-Tu es ma maison Peter. Peu importe l'endroit où je me trouve, je suis chez moi quand tu es avec moi. Je n'avais jamais ressenti ça avant.

Quand Peter comprit enfin le sens que Neal avait donné à ces quelques mots, il en fut, lui aussi très ému. Il avait dit cela machinalement mais il réalisa que Neal avait compris mieux que lui, l'étape primordiale que cette déclaration représentait dans leur relation.

-J'ai cru que l'appartement où on vivait avec maman était notre maison… Puis ce fut la maison de Paddy…Avec Mozzie, nous ne sommes jamais restés assez longtemps au même endroit pour y penser… Mais aujourd'hui, c'est différent. Je sais que tu ne m'abandonneras jamais…

Peter était touché par tant de confiance et de reconnaissance. Il avait l'impression de ne pas mériter autant mais quand Neal vint se blottir contre lui, il referma ses bras autour de ses épaules.

-Tu as raison, Neal. Jamais je ne t'abandonnerai. Nous trouverons un moyen ensemble de sortir de cette sordide affaire…

Ils restèrent un long moment enlacés et Peter pensa, l'espace d'un instant, que Neal avait fini par s'assoupir.

-Tu veux aller dans la salle de réunion. Je pense que Jones nous attend là-bas.

-Si tu veux…

Cette réponse pouvait avoir des sens différents…Mais Peter devina immédiatement que son ami n'avait pas très envie de rejoindre leur lieu habituel de réunion. Il plaça une main sous le menton du jeune homme, alignant leurs regards. Peter se laissa aller quelques secondes à la contemplation de ses yeux qui, aujourd'hui, ne lui cachaient plus rien. Tous les doutes qu'il avait pu avoir envers les motivations profondes de son consultant, s'étaient envolés.

-Neal, j'aimerais que tu me dises vraiment ce que tu veux faire.

-Je préfèrerais rester ici… En fait, je n'ai pas très envie de voir du monde… Tu sais… faire comme si tout allait bien, répondre aux questions… dire bonjour…

Evidement, il aurait dû y penser. Revenir dans ces locaux n'était pas tout à fait une balade de santé pour le jeune homme. Il était bien conscient que son enlèvement avait monopolisé l'attention pendant quelques jours et que les agents travaillant parfois avec lui avaient certainement fait le lien entre lui et cette nouvelle affaire retentissante.

-Je vais envoyer un message pour dire à Jones de nous rejoindre ici.

Neal fut reconnaissant à son ami de ne pas insister pour obtenir plus d'explications. Il se sentait encore plus fatigué qu'à son arrivée et sa journée était loin d'être terminée. Il avait failli accepter la proposition de Peter de rentrer surtout quand il l'avait entendu parler de leur maison. Ce foyer qu'il n'avait jamais eu la chance de connaître et dont il commençait seulement à envisager l'existence.

Jusqu'à maintenant, il n'avait fait que rêver de connaître un jour ce sentiment d'appartenance qui fait que chacun se sent à sa place. Cette sensation n'étant pas forcément liée à un lieu précis mais plutôt, comme dans son cas, à une personne. Il adorait vivre dans cet appartement mais il réalisait maintenant que son arrivée dans cet endroit où il s'était senti immédiatement à son aise correspondait à un grand changement dans sa vie. Sa collaboration avec Peter, sa première enquête et la satisfaction d'avoir participé à sa résolution.

-Tout va bien ?

Les deux hommes s'étaient rassis autour de la table et Neal réalisa qu'il venait, sans doute de passer un long moment le regard dans le vide.

-Ça va… Je repensais juste à ce que tu as dit…

-Tu avais l'air préoccupé.

-Non, seulement rêveur… peut-être un peu inquiet.

-Inquiet ?

Neal avait de multiples raisons de s'inquiéter mais Peter ne voyait pas ce qui avait pu l'inquiéter dans ce qu'il venait de lui dire.

-Je pensais juste à quel point ma vie avait changé ces dernières années. Tu m'as fait sortir de prison et tu m'as offert ce travail, cette chance et aujourd'hui tu me donnes tellement plus. Je ne me suis jamais permis d'espérer un jour vivre ça et j'ai un peu peur de tout perdre… Ça me paraît tellement fragile… et inespéré…

-Il n'y a rien de fragile dans les sentiments que j'ai pour toi…

Neal le regarda avec un sourire malicieux. Peter aurait aimé le prendre en photo pour pouvoir garder un souvenir de chacune de ses mimiques, de ses grimaces. Il aurait été capable de mettre une étiquette sur chacune d'elles.

-Je vais, sans doute avoir besoin que tu me le répètes…souvent…

-Autant de fois qu'il sera nécessaire.

Peter se pencha vers lui, glissa une main derrière sa nuque et attira ses lèvres contre les siennes. Ils se perdirent tous les deux dans ce baiser et n'entendirent pas la porte s'ouvrir.

Jones s'arrêta sur le pas de la porte et faillit renverser les cafés qu'il tenait à la main. Il avait bien compris qu'il se passait quelque chose de spécial entre ses deux amis, mais les retrouver là, en train de s'embrasser était une surprise. Il hésita à faire demi-tour mais Peter se rendit compte de sa présence avant qu'il ne referme la porte.

Jones fut soulagé de le voir lui adresser un sourire un peu gêné. Il n'avait jamais vu son patron rougir avant et il lui rendit son sourire pour tenter de le rassurer un peu.

La réaction de Neal fut un peu moins sereine et Jones vit sa mâchoire se crisper et ses poings se fermer. Le regard baissé, il n'osa pas tendre une main pour saisir le gobelet que Jones lui proposait.

-Tout va bien, Neal. Je savais qu'il se passait quelque chose entre vous… Je n'avais pas pensé que vous en étiez déjà à ce stade mais j'ai bien vu que quelque chose avait changé…

Neal n'avait toujours pas bougé.

-Ça ne change rien pour moi. Tu es mon ami et j'espère que tu me considères, toi aussi comme un ami…

Cette fois, Neal leva les yeux. Jones et lui avaient traversé des moments difficiles et leur collaboration avait connu des hauts et des bas. C'était la première fois que l'agent prononçait de tels mots et Neal en fut ému et reconnaissant.

-Oui… bien sûr…

Il aurait été incapable de prononcer un mot supplémentaire sans laisser couler les larmes qu'il sentait se former. Il détestait se sentir aussi émotif mais, tenter de contrôler toutes ces émotions fortes et contradictoires lui demandait bien trop d'énergie. Une énergie qu'l n'avait pas.

Après avoir savouré leur café et grignoté un croissant, Jones ouvrit à nouveau son dossier. Neal savait qu'il avait des questions à lui poser au sujet de son enfance et des agissements de Frey. C'était ce moment de l'interrogatoire qu'il redoutait le plus. Non pas parce qu'il y avait des éléments qu'il aurait préféré cacher mais parce qu'il craignait de ne pas parvenir à maîtriser une nouvelle fois ses souvenirs.

Il avait un peu enjolivé les faits quand il avait dit à Peter qu'il contrôlait plus ou moins, les paroles que Nicholas pouvait prononcer mais ce n'était pas tout à fait vrai. La peur de perdre totalement le contrôle était toujours présente et il pouvait sentir le vide tout proche. Il n'avait pas menti. La présence de Peter le rassurait et il savait que son ami aurait tout fait pour le ramener s'il avait senti qu'il perdait pieds mais comment être certain que ce cauchemar n'allait pas l'engloutir complètement.

A cette pensée, le jeune homme réprima un frisson. Un sourire se dessina sur son visage quand il sentit la main de Peter saisir la sienne.

-Rappelle-toi ta promesse.

-Je sais, Peter… Mais je dois le faire… Je dois au moins essayer…

Peter se tourna vers Jones qui remit l'enregistrement en marche. Peter ne lâcha pas la main de Neal. Il avait, lui aussi, besoin de le sentir près de lui. Il avait la sensation qu'en lui tenant la main, il le gardait présent et en sécurité.

-J'aimerais te poser quelques questions sur les agissements de Patrick Frey et essayer d'éclairer certaines de ses déclarations.

Neal hocha la tête et Jones poursuivit. L'agent avait la sensation que, sans le soutien de Peter, le jeune homme aurait déjà montré des signes évidents de tension et ils auraient dû mettre fin à l'interrogatoire.

-Dans quelles circonstances t'es-tu retrouvé confié à cet homme ?

-J'étais petit et je n'ai pas de souvenirs très précis de cette période. Quand maman nous a laissé dans ce foyer, nous y sommes restés quelques mois. Je me souviens qu'il neigeait le jour où Paddy est venu nous chercher…

Le regard de Neal se perdit dans le vide et Peter se demanda ce que ces enfants avaient pensé en voyant cet homme venir les chercher. Neal avait dit qu'au début, tout s'était bien passé. Charlie et lui avaient peut-être cru qu'ils allaient enfin pouvoir avoir une enfance normale et grandir dans un foyer aimant. Comment auraient-ils pu se douter de la tournure que prendrait leur vie ?

-Ça me paraît étrange qu'ils l'aient autorisé à vous garder. En général, les familles d'accueil servent de refuge temporaire… Sais-tu ce qui est arrivé à votre mère ?

La question semblait naturelle mais Peter vit Neal froncer les sourcils. Il avait dû se poser cette même question des dizaines de fois. A partir de quand avait-il perdu l'espoir de la voir arriver pour les sauver ?

-Non, je ne sais pas mas je suppose que, si elle avait pu, elle serait revenu nous chercher.

Jones fit une moue indiquant ses doutes mais il eut le tact de ne pas les verbaliser devant le jeune homme.

-Que s'est-il passé ensuite ?

-Rien pendant quelques semaines. Il cherchait, sans doute, à gagner notre confiance… On avait 6 ans lors de la première soirée. Au début on n'a pas compris ce qui se passait. Paddy nous a expliqué qu'il allait recevoir des amis et qu'il fallait qu'on soit très sage et qu'on devait faire tout ce qu'on nous demandait.

Neal avait de plus en plus de mal à parler et Peter vit réapparaître des signes indiquant que son ami cédait peu à peu la place à Nicholas.

Peter fit signe à Jones de ralentir un peu et de laisser le temps à Neal de reprendre ses esprits. Peut-être parviendraient-ils à éviter une nouvelle « déconnexion » ? Il ne savait pas quel mot mettre sur ces changements de « personnalité ». Mais Neal continua son effroyable récit.

-Un homme m'a choisi et Paddy m'a dit que je devais lui obéir. J'avais très peur et j'ai essayé de résister. Alors Paddy a giflé Charlie et il m'a dit que si je ne faisais pas ce que cet homme voulait, il ferait du mal à mon frère…

Cette fois, Peter comprit que ces mots venaient d'être prononcés par Nicholas. Jamais Neal n'aurait mentionné le prénom de son frère, sachant que ses déclarations étaient enregistrées.

-Alors je suis parti avec cet homme et j'ai fait tout ce qu'il me demandait.

Jones hésitait à poser la question suivante. Le jeune homme devant lui semblait seul face à l'horreur qu'il avait vécu ce jour-là et il lui apparaissait presque inhumain de lui faire parler de ces événements. Mais Frey avait fait des déclarations très précises sur les demandes des clients et les tarifs appliqués et il devait obtenir des confirmations.

-Est-ce que tu as vu Frey et cet homme échanger de l'argent ?

Neal secoua la tête et baissa à nouveau les yeux. Les propos qui suivirent furent prononcés d'une petite voix.

-Je devais seulement obéir…fermer les yeux et attendre qu'il me ramène…

-Est-ce qu'il t'a dit comment il s'appelait ?

-Non, je n'avais pas le droit de parler sinon il me tapait…

Jones se pencha sur la table et parla à voix basse. Peter fut étonné de voir son collègue tendre la main vers Neal.

-Nicholas, regarde-moi s'il te plaît.

Peter savait déjà que Jones était un excellent agent et un homme bien mais il en eut, à nouveau, une preuve flagrante sous les yeux. Son collègue avait parfaitement compris la nature du malaise du jeune homme et il savait qu'il devait, maintenant, s'adresser à Nicholas et non à Neal. Il adaptait donc son discours et son attitude pour rassurer au mieux le jeune garçon qu'il avait maintenant devant lui.

Nicholas finit par lever les yeux mais il ne fit aucun mouvement pour saisir la main tendue.

-Tu es en sécurité ici. Ces hommes qui t'ont fait du mal ont été arrêtés et tu peux me croire, ils ne sortiront pas de prison avant très longtemps.

Nicholas l'écoutait attentivement et Peter était fier de le voir ainsi tenter d'accorder sa confiance à une autre personne.

-J'aimerais que tu me parles de ce que ces hommes t'ont fait.

Neal secoua violemment la tête, lâcha la main de Peter et se retrancha à nouveau dans son refuge, son esprit fermé à tout ce qui l'entourait. Serrant ses poings contre ses tempes, il commença à se balancer d'avant en arrière.