Chapitre 50.
Neal resta dans cette position et enfermé dans un mutisme que, même Peter ne parvint pas à briser pendant de longues minutes. Peter était sur le point d'appeler Charlie à l'aide quand Neal sembla se détendre. Il tenta de poser une main sur son épaule, incertain de la réaction qu'il obtiendrait. Un léger frisson parcourut le dos de son ami mais quand il entendit la voix de Peter, ses poings se desserrèrent légèrement, redonnant un peu d'espoir aux deux agents présents dans la pièce.
Neal releva la tête et Peter fit signe à Jones de redémarrer l'enregistrement. Il ne voulait pas avoir besoin de faire répéter à son ami les paroles qu'il s'apprêtait à prononcer. Les poils de ses bras se hérissèrent quand il entendit la voix tremblante de Nicholas.
-Ces hommes…ils nous faisaient du mal…
Aucun des deux hommes n'osaient prendre la parole devant la détresse du jeune garçon. Ils le laissèrent poursuivre.
-Ils me forçaient à faire des choses… Je voulais pas…
Nicholas sanglotait silencieusement, incapable de continuer. Peter regarda Jones et secoua la tête lui indiquant qu'il valait mieux s'arrêter là. Il plaça une main sur le dos du jeune homme et le caressa doucement.
-Tout va bien. Tu n'es pas obligé de continuer…Laisse ses souvenirs de côté…
Une voix entrecoupée de sanglots lui répondit.
-Non…il faut les…envoyer en prison…Il faut que je…raconte…
Il était insupportable à Peter de voir ce visage baigné de larmes levé vers lui et malgré tout, il y lisait ce courage et cette fierté qui avaient permis à Nicholas de survivre et de surmonter ces épreuves. Une fois de plus, il allait puisé au fond de lui même pour parvenir à livrer un témoignage qui, Jones et Peter l'espéraient, pourrait être utilisé lors du procès.
Nicholas prit un instant pour essuyer son visage et essayer de reprendre le contrôle de ses émotions.
-Paddy avait un carnet où il notait le nom des clients… et leurs préférences. Il m'a obligé à les apprendre pour qu'ils n'aient pas besoin de me parler…
Il était évident pour Peter qu'il avait toujours face à lui Nicholas mais il semblait plus maître de lui et bien plus mature.
Jones savait que, pour que ce témoignage enregistré puisse être pris en compte, il faudrait qu'un psychiatre assermenté certifie que c'était Nicholas-enfant qui parlait et non Neal. S'ils ne parvenaient pas à faire reconnaître son état, Neal devrait témoigner en personne au procès et il fallait absolument lui éviter cela. Il ne pourrait pas faire face à ses bourreaux, réunis dans une salle d'audience.
-Nicholas…Quel âge as-tu ?
-15 ans…enfin je crois. Je ne connais pas ma date de naissance exacte.
-Depuis combien de temps habites-tu chez Patrick Frey ?
-Avec Charlie, on a fêté 9 anniversaires. Enfin, la petite fête qu'on s'organise entre nous tous les ans.
-Est-ce que tu connais un garçon nommé Neal Caffrey ?
Peter n'aurait pas pensé poser cette question car pour lui, Neal était toujours là. Mais devant le regard confus du jeune homme, Peter commença à craindre sa réponse.
-J'ai vu beaucoup de garçon, de tous âges, participer à ces soirées mais je ne me rappelle pas de ce nom.
Peter faillit se lever et le secouer pour le forcer à regarder son reflet dans la vitre face à lui. Il avait la confirmation que ce que Neal lui avait affirmé la veille était faux. Nicholas avait le contrôle total et entier et Peter ne pouvait s'empêcher de se demander ce qu'il advenait de Neal dans ses moments-là.
-Est-ce que tu te souviens de certains noms ? D'autres enfants, de certains clients ?
-Seulement quelques uns…
Devant l'hésitation de Nicholas, Jones prit les devants et sortit les dessins que Neal leur avait fournis.
-Nous connaissons déjà certains d'entre eux…
Il fit défiler les feuillets devant lui sur la table.
-Ethan Murto, Enzo Thighart…
-Je me souviens d'eux.
Nicholas posa sa main gauche sur le dessin représentant Ethan et il caressa doucement la feuille.
-Ethan est mort…
-Oui, nous savons… D'autres sont morts aussi. Nous avons retrouvé leur corps dans une forêt proche de la cabane où Patrick Frey vous amenait.
-Vous en savez déjà beaucoup. Que puis-je vous raconter d'autre ?
-Nous savons que Frey a tué Ethan… Enzo a réussi à s'échapper mais il est décédé quelques années après…Comment les autres sont-ils morts ?
Nicholas ramena ses mains devant lui, les serra contre lui pour en calmer les tremblements.
-Ils ont désobéit… Paddy n'aime pas quand on n'écoute pas.
-C'est lui qui les a tué ?
Nicholas hocha la tête. Même s'il avait repris un peu d'assurance, il était toujours aussi fragile.
-Oui… A chaque fois, il fallait que je sois là. Je l'ai vu tué Sam, Tim, et d'autres.
Peter resta silencieusement, atterré par ce qu'il entendait. Plus ils avançaient dans cette enquête plus ils découvraient des horreurs qu'ils n'auraient pas pu soupçonner. Comment ces activités avaient-elles pu passer inaperçu pendant si longtemps ? Ces enfants qui disparaissaient, les sommes d'argent en jeu étaient aussi colossales. C'était triste à dire mais il aurait été sans doute plus facile de repérer les mouvements d'argent que de se rendre compte de la disparition d'orphelins. Quel était l'avenir d'un pays qui ne savait pas protéger ses propres enfants ?
Neal parlait d'une voix plus claire mais Peter pouvait voir qu'il avait des difficultés à contrôler les tremblements de ses mains, sa jambe droite s'agitait nerveusement.
-Vous avez retrouvé combien de corps ?
-Cinq mais les fouilles se poursuivent… Tu penses qu'on va en trouver d'autres ?
-Je ne sais pas combien il y en a…
-Comment ont-ils été tué ?
-Paddy avait une arme qui gardait toujours sur lui. Il s'en servait souvent pour nous faire peur…
-Comme pour Ethan ?
Jones se mordit la lèvre. La question lui avait échappé et il vit Nicholas se tasser un peu plus sur sa chaise. Il n'aurait pas dû reparler de cet événement. Ils avaient déjà toutes les informations dont ils avaient besoin de ce côté-là.
-C'était différent avec Ethan.
-Qu'est-ce qui était différent ?
Cette fois la question venait de Peter et Nicholas se tourna vers lui.
-C'était mon ami… et il m'a forcé…à lui faire…du mal…
-Ce n'est pas ta faute. Tu ne pouvais pas lui désobéir…
-Tu ne comprends pas…
Nicholas se leva vivement faisant tomber sa chaise. Les deux hommes furent surpris par cet accès de colère. Mais Peter était plutôt rassuré de voir une telle réaction. Considérant la situation dans laquelle il se trouvait, Neal n'avait que deux solutions : se rebeller ou s'effondrer. Peter préférait de très loin la première alternative.
-Alors explique-moi…
Nicholas se retourna les fixant sans ciller. C'était la première fois qu'ils voyaient leur ami dans un tel état. Neal pouvait se mettre en colère mais celle-ci était toujours contenue, intériorisée.
-Vous, les adultes, il faut toujours tout vous expliquer…
-Tu as raison…Mais c'est parce que je veux t'aider…J'ai besoin de comprendre.
Peter s'était levé mais il gardait ses distances. Nicholas aurait pu chercher à sa défendre s'il s'était approché et la dernière chose dont il avait besoin c'était de se sentir coupable de lui avoir fait mal.
-C'est pourtant pas compliqué à comprendre.
-D'accord… Alors laisse-moi essayer… Quand Ethan est arrivé chez vous, il était plus jeune que vous alors tu l'as pris sous ton aile…Comme tu l'as fait pour Charlie…
En voyant le regard de Nicholas s'apaiser un peu, il comprit qu'il était sur la bonne voie alors il continua.
Jones les observait, il n'avait pas bougé de sa chaise mais il ne perdait pas une miette de ce qui se déroulait sous ses yeux. L'enregistrement continuait mais l'agent commençait à se demander ce qu'il pourrait bien faire avec un tel témoignage.
-Tu as pris soin de lui. Tu as essayé de le protéger.
Nicholas s'était reculé contre le mur et Peter réalisa qu'il n'essayait pas de fuir mais qu'il n'avait trouvé que ce moyen pour ne pas chuter.
-Je lui avais promis…
Il avait baissé la tête, enroulait ses bras autour de son torse. Toute colère avait disparu laissant place à d'abondantes larmes. Peter s'avança encore sentant son ami sur le point de rendre les armes.
-Qu'avais-tu promis ?
-Je lui ai dit…qu'il ne lui…arriverait rien… Qu'il devait…avoir confiance…en moi…
-Paddy t'a forcé… Tu ne pouvais rien faire d'autre. Il aurait fait du mal à Charlie.
-Tu n'as pas vu… ses yeux… quand j'ai tiré…
Nicholas avait levé les yeux vers Peter et l'agent du FBI eut alors une petite idée de la manière dont Ethan avait regardé Nicholas ce jour là…
Dans ce regard des émotions se bousculaient mais il pouvait y voir la peur, un vif sentiment de culpabilité, de la colère, de la honte et une envie désespérée d'être protéger…Que quelqu'un s'occupe enfin de lui…Qu'on lui enlève ce poids qui pesait depuis des années sur ses épaules. Nicholas avait pris sur lui de protéger et de veiller, non seulement sur Charlie mais aussi sur tous les autres enfants qui étaient passés dans cette maison…
Et pour la plupart d'entre eux, il avait échoué. Frey l'avait obligé à assister, jour après jour, à la mort de ces gamins. Qu'il ne soit pas devenu complètement fou était un mystère. Peter décida de donner à son ami ce qu'il n'avait peut-être pas conscience d'avoir besoin. Il s'approcha et ouvrit les bras en une invitation muette.
-Tu n'as plus besoin de les protéger maintenant. Charlie va bien et tous ces garçons sont en paix maintenant. C'est à mon tour de te protéger…
Peter n'eut pas besoin d'en dire plus et Nicholas vint s'effondrer dans ses bras. L'interrogatoire était terminé pour aujourd'hui et Jones le comprit. Il arrêta l'enregistrement et sortit discrètement de la pièce. Dans le couloir, il croisa un collègue qui l'informa que la compagne d'un certain Enzo Blake l'attendait dans le bureau de Peter. Jones se rappela alors qu'il avait demandé à la femme d'Enzo Thighart de passer faire une déposition.
Peter tenait toujours Nicholas dans ses bras mais, après quelques minutes, il sentit une tension dans son épaule.
-Nicholas, il faudrait qu'on s'assoit un moment…Ça va aller ?
Le jeune homme s'écarta et hocha doucement la tête. Ils prirent place sur les chaises et, machinalement, Peter commença à masser son épaule endolorie. Il vit le regard de Nicholas s'assombrir et regarder fixement son épaule.
-Quelque chose ne va pas ?
-Tu es blessé ?
A chaque fois que sa mémoire lui jouait des tours, Peter pouvait sentir ce douloureux pincement au cœur.
-Rien de grave…
-C'est encore lui… Il t'a tiré dessus aussi…
Que répondre à ça ? Après ce qu'il venait d'entendre, Peter voyait les événements survenus dans la maison de Frey sous un jour nouveau. Nicholas avait fait pour lui ce qu'il avait été incapable de faire pour ses autres compagnons d'infortune. Il s'était retourné contre son bourreau. Il avait pris cette arme qu'il détestait tant et il l'avait retourné contre Paddy.
-Oui, c'est lui qui m'a blessé mais c'est toi qui m'a sauvé…
-C'est ce qu'il dit aussi…
-De qui tu parles ?
Nicholas pointa un doigt sur sa tempe et Peter commença à se demander où allait les mener cette discussion. Il ne comprenait pas ce qui se passait dans la tête de Neal-Nicholas durant ces flash-backs mais il n'était pas certain que le jeune homme le comprenne mieux que lui.
-L'autre… Dans ma tête…
-Il n'y a que toi ici, Nicholas.
-Je sais… Je suis pas fou…
Peter sourit en entendant cette réplique enfantine.
-Tu m'en vois rassuré. Qui parle dans ta tête ?
Nicholas sembla réfléchir un instant. Dans son esprit, il avait 15 ans et il entendait une autre personne lui parler…une autre personne qui était une partie de lui-même… et il ne paraissait pas effrayé ou affolé.
-C'est moi…enfin, un autre moi. C'est assez difficile à expliquer.
Peter lui laissa un moment pour réfléchir. Il savait que, s'il l'assaillait de questions, il se fermerait probablement et il serait alors difficile de le faire parler.
-Je sais que c'est moi mais, en même tant, ça paraît tellement bizarre… Je vois bien que je suis vieux… Quand je vois mon visage, on dirait que j'ai au moins 40 ans…
Peter ne releva pas la remarque…Evidemment quand on a 15 ans, toute personne âgée de plus de 20 ans nous paraît extrêmement âgée…
-Il sait des choses sur moi…Sur mon avenir…Enfin son passé…On est différent mais aussi les mêmes.
Nicholas ferma les yeux comme si, toutes ces informations étaient plus que ce que son cerveau pouvait gérer.
-Il veut pas me dire son nom… Mais je sens que je le connais.
-Ne te force pas trop. Tout reviendra en temps voulu.
-Mais toi tu sais… ?
-Oui, en effet. Je sais ce qui t'est arrivé et pourquoi tu entends cette autre personne te parler.
Nicholas le regarda. Il semblait hésiter à poser plus de questions mais il se ravisa. Il sentait qu'il pouvait faire confiance à cet homme. Il lui dirait probablement plus tard ce qu'il avait besoin de savoir.
Peter fut surpris de ne pas être assailli de question. Une fois de plus, il constatait la maturité dont faisant preuve Nicholas.
Il avait, face à lui, une version plus âgée du jeune garçon. La veille déjà, malgré sa peur il avait été très courageux et Peter avait été étonné de pouvoir parler avec lui comme il l'aurait fait avec Neal. Mais aujourd'hui, à 15 ans, Nicholas parlait et raisonnait comme un adulte. Il savait se montrer patient et raisonnable. La colère qu'il avait montrée un peu plus tôt était légitime et ne ressemblait en rien à une colère d'adolescent.
-On devrait rentrer. Je pense que tu as besoin d'un peu de calme.
-Ton collègue n'a pas fini…Il a peut-être d'autres questions ?
-On verra plus tard pour les autres questions.
Nicholas hocha la tête. Il semblait soulagé de pouvoir se retrouver dans un endroit au calme, loin de toute cette affaire, au moins pendant quelques heures. Le téléphone de Peter vibra dans sa poche et il s'éloigna un peu pour répondre. Le docteur Werner venait aux nouvelles. Ils avaient convenu que le médecin viendrait leur rendre visite tous les deux ou trois jours mais il appelait régulièrement pour se tenir informé de l'évolution de l'état de santé de son patient.
Quand Peter raccrocha et revint vers son ami, il remarqua immédiatement un changement dans son attitude. Maintenant que la pression était retombée, ses épaules s'étaient redressées, les traits de son visage étaient plus détendus et, encore une fois, Peter remarqua que ses yeux étaient plus foncés.
-Neal… ? Tout va bien…
Le jeune homme leva les yeux vers lui et lui adressa un sourire. Peter pouvait voir la fatigue qui pesait sur ses épaules et les cernes sous ses yeux s'approfondissaient.
-Comment tu sais ?
Ce fut au tour de Peter d'afficher un petit sourire de satisfaction.
-Je te connais… Le changement est subtil mais il y a de réelles différences…
-Lesquelles ?
Neal semblait vraiment curieux de savoir ce que son ami voyait quand il le regardait.
-Ton attitude. Tu sembles moins renfermé, moins sur la défensive. Nicholas est plus méfiant.
-Il avait de bonnes raisons d'être méfiant.
-C'est vrai mais petit à petit, il arrive à se confier.
-Je sais… J'essaie de le convaincre mais ce n'est pas facile.
Peter prit un instant pour réfléchir et il se demanda s'ils n'étaient pas, tous les deux, en train de devenir complètement cinglés. Il parlait de Nicholas comme s'il s'agissait d'une autre personne alors que, concrètement, il se trouvait dans la pièce avec lui. Neal, lui-même, avait du mal à considérer cette identité comme la sienne. Il y avait de quoi devenir fou.
-C'est compliqué…
-C'est le moi qu'on puisse dire. Il y a quelques minutes je parlais avec un gamin de 15 ans qui savait qu'il en avait le double mais qui n'avait aucun souvenir de sa vie d'adulte. Il entend quand tu essaies de lui parler mais il n'a pas vraiment conscience de qui tu es…
-Je préfère lui en dire le minimum. Je ne veux pas lui embrouiller l'esprit encore plus.
-Je comprends. Quand Jones lui a demandé s'il connaissait Neal Caffrey, il a répondu non.
Neal regarda à nouveau Peter.
-Et si on rentrait ?
-Avec plaisir…
Les deux hommes se levèrent et quittèrent la pièce. En se dirigeant vers les ascenseurs, ils croisèrent Jones en compagnie d'une jeune femme. Celle-ci s'arrêta devant Neal, le regardant attentivement. Jones lui prit le bras pour la conduire vers la sortie mais elle résista et s'avança vers Neal.
Elle lui posa une main sur le bras. Neal eut un léger mouvement de recul mais la présence de Peter à ses côtés l'aida à garder son calme. Cette femme ne représentait aucune menace mais, après ce qu'il avait vécu, Neal avait du mal à supporter les contacts physiques.
-Je m'excuse de vous dévisager de la sorte mais j'ai l'impression de vous connaître.
-Je ne pense pas… Je suis désolé…
Neal s'apprêtait à tourner les talons mais la jeune femme resserra sa main. Jones s'approcha pour tenter de faire sortir la jeune femme. Elle avait fait sa déposition mais elle avait été incapable de leur donner plus de précision. Son mari ne lui avait pas parlé de son enfance, elle savait seulement qu'il avait vécu dans un foyer. Elle avait parlé de cauchemars récurrents et souvent très violents mais Enzo avait toujours refusé de consulter un médecin ou de parler de ce qui le hantait.
-Madame Blake, je vous reconduis…
Mais la jeune femme ne bougea pas et commença à fouiller dans son sac à main. Par réflexe, Peter et Jones se postèrent entre elle et Neal. Madame Blake sortit une photo de son sac et la tendit à Peter. En la regardant, celui-ci eut un choc. Il avait sous les yeux une photo de trois jeunes garçons. L'un d'eux était Enzo. Peter le reconnut d'après le dessin fait par Neal.
Il n'y avait aucun doute à avoir sur l'identité des deux autres garçons. Leur ressemblance, ce regard bleu azur, il s'agissait de Nicholas et Charlie. Peter revoyait le premier dessin que Neal avait fait sur le petit carnet qu'il lui avait donné quelques jours plus tôt. Il tendit la photo à Neal qui sourit tristement en reconnaissant le cliché.
-Enzo avait toujours cette photo sur lui. Il disait que ce garçon lui avait sauvé la vie. Il a passé de longues heures à le chercher mais il n'a jamais pu retrouver sa trace…
Jones et Peter s'étaient écartés pour laisser la jeune femme approcher. Elle avança une main vers le visage de Neal et, à la surprise de Peter, celui-ci ne recula pas.
-Quand j'ai croisé votre regard, j'ai tout de suite reconnu cette étincelle…la même que sur cette photo. Je l'ai tellement regardé depuis la mort d'Enzo…
Neal était bouleversé d'entendre cette femme lui parler de son ami. Enzo n'avait pas partagé leur vie bien longtemps mais son sourire était gravé dans sa mémoire. Il se souvenait parfaitement du jour où ils avaient pris cette photo.
Peter se rendit compte que son ami et cette jeune femme avaient besoin de parler. Mais l'endroit était mal choisi. Déjà de nombreux agents s'étaient attroupés pour voir ce qui se passait dans le hall d'entrée.
Neal commença à regarder autour de lui nerveusement et Peter jeta un regard vers Jones qui comprit immédiatement. Il pénétra dans la grande salle où se trouvaient tous les bureaux et un regard suffit pour signifier aux agents postés là qu'il était temps qu'ils retournent au travail. Une fois le chemin libre, Peter prit le bras de Neal pour le guider vers la salle de réunion.
Neal eut besoin du soutien de Peter pour finir de gravir les marches les menant à son bureau. Madame Blake les suivait silencieusement. Elle observait Neal attentivement et elle remarqua rapidement que le jeune homme n'était pas au mieux de sa forme. On lui avait posé des questions sur un certain Frey. Elle avait lu ce nom dans des articles parus récemment mais elle ne voyait pas quel rapport cette affaire pouvait avoir avec la mort de son mari. Peut-être que cet homme pourrait lui fournir quelques réponses.
Jones les rejoignit dans le bureau de Peter et referma la porte derrière lui. Neal s'assit lourdement dans un fauteuil, Peter amena le sien pour la jeune femme. Il prit place à côté, calé contre son bureau.
-Madame Blake, que vous a raconté votre mari sur cette photo ?
-Il ne pas dit grand chose mais il la regardait souvent alors je lui ai posé quelques questions. Il ne m'a jamais donné le nom de ses amis mais il m'a dit que le jeune garçon, au centre, lui avait sauvé la vie et qu'il aurait aimé pouvoir le remercier. Je lui ai proposé de l'aider à retrouver sa trace mais il ne voulait pas me parler de son enfance et des circonstances dans lesquelles ils s'étaient rencontrés.
Neal avait toujours les yeux fixés sur la photo comme s'il revivait ce moment. Il leva la tête et regarda la jeune femme.
-Nous avions tous les deux, à peu près, le même âge. On est vite devenu amis… Dans de telles circonstances on n'avait pas vraiment le choix mais Enzo était spécial. Il pouvait être très drôle même dans les pires moments…
-Oui, il avait beaucoup d'humour malgré les fantômes qui hantaient ses pensées.
Neal baissa la tête… Les mêmes cauchemars hantaient les siennes. Il savait trop bien ce qui avait poussé son ami dans la drogue.
-C'est vous sur cette photo ?
-Oui…C'est moi au milieu et à côté c'est mon frère Charlie.
-Quel est votre nom ? Je suis désolé d'être aussi curieuse mais Enzo était tellement différent quand il parlait de vous. Je sentais qu'il avait gardé cet espoir fou de vous retrouver un jour. Il était très instable les derniers mois mais cette photo semblait le calmer.
Peter était très ému d'entendre les paroles de cette jeune femme et, une fois de plus, se dessinait sous ses yeux la personnalité atypique de Nicholas. Il avait laissé une trace indélébile dans la vie des personnes qu'il avait croisées. Il avait, tout au long de son enfance, tenté de rétablir les injustices dont ils avaient été victimes, lui comme tous ces enfants et, aujourd'hui encore, c'était la seule pensée qui lui permettait de ne pas s'effondrer.
-Il ne cessait de répéter qu'il vous devait tout…
-Il exagérait… Mon nom est Nicholas Seaver…Je lai seulement aidé à s'échapper. Nous vivions chez un homme qui s'appelle Patrick Frey. Cet homme nous utilisait…enfin c'est une longue histoire…
Neal ne savait pas ce qu'il pouvait révéler ou non à cette femme.
-Un jour, il nous a chargé d'une course en ville. C'était peu de temps après que cette photo ait été prise. J'ai insisté pour qu'Enzo vienne avec moi.
Peter regarda Jones et celui-ci comprit le message et déclencha, à nouveau, l'enregistreur qu'il avait sus lui. Neal n'avait rien remarqué et il continua son récit.
-J'ai préparé un sac avec des vivres pour quelques jours et son appareil photo. Je ne pouvais pas récupérer ses papiers d'identité car Paddy les gardait dans un tiroir fermé à clé. Je n'ai rien dit à Enzo parce que je savais qu'il n'aurait pas accepté mon plan.
Peter se demanda quel âge avait Nicholas quand il a mis sur pieds cette évasion. A voir son visage sur la photo, il semblait avoir 14 ou 15 ans mais il était difficile d'en être sûr.
-Nous sommes partis et, une fois en ville, je lui ai acheté un ticket de bus avec l'argent prévu pour les courses et je l'ai obligé à monter dans le premier autocar en partance pour New York. Je lui ai dit de partir sans se retourner et de ne jamais chercher à nus retrouver. Il m'a fallu de longues minutes pour le convaincre mais il a fini par accepter.
Une question s'imposa immédiatement dans l'esprit de Peter : comment Nicholas avait expliqué cette disparition à Frey et que s'était-il passé à son retour ? Il craignait le pire.
-C'est la dernière fois que je l'ai vu. J'aurais aimé pouvoir le revoir aussi mais ça aurait pu être dangereux pour lui…
La jeune femme lui prit la main et la serra tendrement.
-Enzo ne peut plus le faire mais je vais le faire pour lui… Merci, Nicholas…J'ai eu la chance de partager la vie d'Enzo pendant 5 ans. Ça n'a pas toujours été facile mais je l'aimais tendrement et c'était un homme bien. Son passé le tourmentait et, parfois, il perdait pieds.
-Vous n'avez aucune raison de me remercier.
-Je pense que vous sous estimé l'importance que vous avez eu dans sa vie. Vous l'avez sauvé ce jour-là mais, tout au long de sa vie, il s'est battu parce qu'il ne voulait pas vous décevoir. Il disait toujours qu'il aurait dû insister pour que vous le suiviez…
Neal secoua la tête et Peter savait très bien ce qu'il pensait à cet instant.
-Il me l'a demandé mais je ne pouvais pas laisser Charlie…
-Votre frère ?
-Oui… Il était resté à la maison et je ne pouvais pas l'abandonner.
-Cet homme… Frey… il vous a fait du mal… ? C'est à cause de lui qu'Enzo faisait des cauchemars… ?
Peter intervint car Neal commençait à montrer des signes évidents de fatigue.
-On ne peut pas vous en dire plus pour le moment… Une enquête est en cours mais Monsieur Frey est, actuellement, accusait de nombreux crimes dont certains concernent de jeunes enfants…dont Enzo…
-Je comprends…
La jeune femme se leva. Voyant Neal perdu dans ses pensées, elle se tourna vers Peter.
-Je sais que c'est beaucoup demander mais j'aimerais, quand l'enquête sera terminée, savoir ce qui est arrivé à mon mari. J'ai vécu toutes ces années en m'interrogeant sur les raisons qui l'ont poussé vers cet enfer… J'aimerais comprendre…
Peter lui promit de la contacter quand ils auraient bouclé ce dossier. Elle le remercia et se tourna vers Neal qui s'était levé et lui tendait la photo.
-Vous pouvez la garder. Je pense qu'Enzo aurait voulu que vous vous souveniez de lui comme ça…souriant et heureux…ou presque…
-Merci.
Neal était incapable d'en dire plus et il regarda la jeune femme quitter la pièce.
Peter, qui n'avait pas quitté son ami des yeux, s'avança pour le soutenir et l'aider à se rasseoir. Le jeune homme était à bout de forces et ce dernier face à face l'avait secoué. Il fixait toujours la photo et des larmes coulaient le long de ses joues.
-Neal, tu es prêt à rentrer.
Le jeune homme hocha la tête mais ne fit aucun mouvement pour se lever. Peter tendit une main vers lui mais il ne put retenir un cri de douleur. Il avait oublié un peu trop vite qu'il devait y aller doucement avec son épaule blessée.
Neal e leva d'un bond et posa une main sur l'avant bras de son ami.
-Tout va bien, Peter ?
Peter faillit laisser éclater sa colère… Pas contre Neal mais contre l'injustice de cette situation, contre ces hommes qui avait poussé son ami à penser que sa propre vie n'avait aucune importance. Il ne réagissait que lorsque la santé ou la vie des autres étaient en question. Il tenait à peine debout mais, si Peter lui avait demandé, de l'aider à rejoindre la voiture, il aurait probablement trouvé au fond de lui l'énergie nécessaire pour accomplir sa mission.
Il avait aidé Enzo à s'échapper sans penser aux conséquences et Peter ne pouvait s'empêcher de frissonner en pensant à ce que Frey avait fait à son retour. Il avait protégé Charlie tout au long de ces années de calvaire. Il avait essayé d'aider et de sauver Neal Caffrey alors qu'il avait, lui-même, besoin d'aide.
Peter s'approcha de son ami, posa une main sur sa joue et l'embrassa. Il savait que ce n'était probablement pas le meilleur endroit pour ce genre de geste mais ils en avaient tous les deux besoin et Neal était tout ce qui lui importait.
-Je vais bien, Neal… Rentrons à la maison…
