Chapitre 51.

Lorsque Jones gara la voiture devant la maison de June, Peter se retourna et sourit en voyant Neal endormi à l'arrière. Le jeune homme était épuisé et c'est avec regret que Peter ouvrit la porte arrière pour le réveiller.

-Neal, tu seras mieux dans ton lit…

-Hum…

Comme à son habitude, Neal n'était pas très bavard au réveil mais il arborait à nouveau ce sourire qui faisait fondre le cœur de Peter.

-Pour pouvoir t'allonger dans ton lit, il va falloir d'abord sortir de cette voiture, monter les escaliers, ouvrir la porte…

-Compris…

Peter aurait aimé sourire en entendant le ton faussement vexé de son ami mais quand il vit avec quelles difficultés celui-ci sortait du véhicule, son sourire s'effaça. Chaque mouvement semblait lui demander un effort à la limite du supportable.

Peter passa son bras valide autour de sa taille et l'aida à s'avancer jusqu'au trottoir. Ces quelques pas l'avait épuisé et il était à bout de souffle après seulement quelques mètres. Jones était, lui aussi sorti du véhicule et regardait le jeune homme d'un air inquiet.

-Tu es sûr que ça va aller, Neal ?

-Je ne sais pas…

Cette seule réponse suffit à faire monter d'un cran la panique qui s'était déjà emparée de Peter.

-Qu'est-ce qui ne va pas ?

-Je me sens très fatigué…

Le trottoir n'était pas l'endroit idéal pour discuter surtout quand Neal tenait à peine sur ses jambes. Peter fit signe à Jones de l'aider et l'agent se plaça de l'autre côté. Il regardait Neal, hésitant à lui offrir son aide. Il avait eu l'occasion de voir, à de nombreuses reprises, l'appréhension et, parfois, le refus de son ami face aux contacts physiques… Seul Peter pouvait l'approcher sans provoquer de réaction.

-Neal, je pense que tu vas avoir besoin de mon aide…

Le jeune homme se contenta de hocher la tête et, malgré une certaine tension, il accepta la proximité de son ami. Les trois amis entrèrent dans la maison. Arrivés au bas des marches, Neal trébucha et ils finirent tous les trois, assis sur les marches de l'escalier menant à l'appartement. Peter porta une main au front de Neal et grimaça en voyant que son ami était, à nouveau fiévreux.

-Cette fièvre m'inquiète…

Peter sortit son téléphone et envoya un message au docteur Werner. Celui-ci devait leur rendre visite en fin de journée mais Peter savait qu'il ne pourrait pas patienter jusque-là. La question suivante était de savoir comment ils allaient faire pour atteindre l'appartement. Neal semblait sur le point de se rendormir, assis sur une marche. Alors que Peter réfléchissait encore, Jones prit l'initiative.

-Neal, tu penses pouvoir monter l'escalier ?

La réponse sautait aux yeux mais voir le jeune homme secouer la tête et admettre à quel point il se sentait affaibli, accentua encore l'inquiétude de Peter.

-Je pourrais te porter jusqu'en haut.

Peter vit immédiatement la peur se dessiner sur son visage. Jones l'avait aussi remarqué.

-Peter restera à côté de toi. Mais tu ne peux pas rester assis là. Tu seras bien mieux dans ton lit.

Neal finit par accepter et Jones prit le jeune homme dans ses bras. Peter les précéda et c'est avec un grand soulagement qu'il vit son collègue déposer délicatement son ami sur son lit. A peine était-il allongé que Neal s'endormait. Peter remonta sur lui une légère couverture et les deux amis s'éloignèrent en silence pour aller s'asseoir sur la terrasse. Le visage de Jones reflétait la même inquiétude que celui de Peter.

-Tu penses qu'il y a quelque chose qui ne va ? Vue la situation et ce qu'il a vécu, c'est normal qu'il soit fatigué mais, là, il tenait à peine debout et il aurait été incapable de gravir ces quelques marches…

-Je sais et, non, je ne pense pas que cette fatigue soit « normale ». Hier soir, il me disait qu'il avait mal partout. Il attribuait ça à la tension et semblait ressentir comme des courbatures. Mais, en le voyant aujourd'hui, je me demande s'il n'y a pas autre chose.

Les deux hommes furent interrompus par un cri provenant de l'intérieur. Ils se précipitèrent vers la chambre d'un même élan. Neal semblait se débattre contre un assaillant invisible. Peter ne l'avait jamais vu aussi agité. Il avait les yeux grands ouverts mais il ne semblait pas les voir ni les entendre. Peter s'avança prudemment mais au moment où il posa une main sur son épaule, Neal se réfugia de l'autre côté du lit, tirant la couverture avec lui.

-Neal, c'est moi. Tout va bien.

Rien ne semblait pouvoir le sortir de son cauchemar. Le jeune homme tremblait de tous ses membres. Jones regarda Peter. Il se sentait lui aussi désemparé face à une telle réaction.

-Nicholas…

Peter tenta une nouvelle approche mais, cette fois, Neal se jeta au sol et rampa jusqu'au mur opposé. La sueur qui ruisselait de son front était un indice supplémentaire que la fièvre n'était sûrement pas pour rien dans son délire.

Peter fut soulagé d'entendre frapper à la porte. Jones alla ouvrir et le médecin n'eut pas besoin d'explications pour comprendre que quelque chose n'allait pas. Lorsqu'il avait reçu le message de Peter lui parlant de la fièvre de son ami, il avait annulé ses rendez-vous pour pouvoir avancer l'heure de sa visite. En entrant dans la pièce, la première chose qu'il vit fut le regard de Peter. L'homme paraissait paniqué et le médecin comprit mieux son état en voyant Neal recroquevillé contre le mur.

-Que s'est-il passé ?

-Il s'était endormi… Il a dû faire un cauchemar.

Peter était incapable d'en dire plus. Il aurait peut-être dû raconter les événements de la journée, la fatigue du jeune homme, la fièvre mais il voulait seulement trouver un moyen d'aider Neal, d'effacer cette terreur qui irradiait de ce corps roulé en boule à même le sol.

Le médecin s'approcha de son patient en essayant de ne pas l'effrayer plus qu'il ne l'était déjà. Les tremblements et la sueur qui inondait son visage, laissaient peu de doute au médecin. Le jeune homme aurait sans doute pu faire face à un cauchemar s'il n'avait pas été soumis à une très forte fièvre. Le médecin se releva et s'avança vers Peter.

-J'ai essayé de lui parler mais il ne m'entend pas…

-Vous ne parviendrez pas à le raisonner… Pas cette fois… Il faut faire baisser la fièvre. Je vais être obligé de lui donner un sédatif pour le calmer et l'aider à dormir.

Le médecin semblait hésiter à poursuivre.

-Je vais avoir besoin d'aide pour le maintenir. Il ne me laissera pas lui faire une injection sans résister.

Peter ne bougeait pas, le regard toujours fixé sur son ami et Tobias se demanda si l'homme face à lui n'aurait pas aussi besoin d'un léger calmant pour parvenir à dormir. Jones s'avança pour proposer son aide. Il savait bien que l'état physique de Peter ne lui permettrait pas de maintenir Neal de force mais il doutait aussi que, vu son état psychologique, il soit capable de supporter de le voir souffrir par sa faute.

Le médecin prépara l'injection et fit signe à Jones qu'il était prêt. L'agent s'agenouilla face à Neal qui avait placé sa tête entre ses bras, les genoux repliés sur la poitrine.

-Je suis désolé, Neal mais je fais ça pour ton bien.

A peine eut-il posé une main sur Neal que celui-ci tenta de s'enfuir. Il dut resserrer son étreinte pour immobiliser le jeune homme. Il se sentit pris au piège, incapable de bouger, de se défendre. Ses hurlements envahirent la pièce et Peter faillit se précipiter pour le prendre dans ses bras, lui parler, le rassurer.

Il ne pouvait supporter de voir son ami dans un tel état. Il n'avait plus rien du jeune homme calme et souriant qu'il connaissait. Il tentait d'échapper à la prise ferme de Jones. Peter croisa son regard mais il comprit vite que son ami ne le voyait pas. Tobias fit l'injection mais il fallut attendre de longues secondes avant qu'il ne se calme.

Jones le transporta ensuite vers le lit suivit de près par le médecin. Celui-ci procéda à un examen rapide avant de se tourner vers Peter.

Il s'avança vers lui, lui prit le bras et l'aida à s'asseoir. Neal était endormi et son état ne nécessitait pas d'autres soins pour le moment. Tobias s'inquiétait aussi pour Peter. Le visage de l'homme, assis devant lui, était baigné de larmes. Il ne quittait pas Neal des yeux et quand le médecin lui prit le bras pour vérifier son pouls, Peter sursauta.

-Il va bien, Peter. Les effets de la fièvre combinait au cauchemar l'ont beaucoup affectés mais il ira mieux dès que la fièvre sera tombée.

Peter l'écoutait mais il entendait encore les cris de terreur de son ami et son impossibilité à l'aider, à le calmer.

-Peter, vous avez besoin de vous reposer aussi.

Peter essaya de se lever mais ses jambes refusèrent de le porter et Tobias le rattrapa avant qu'il ne chute. Jones était déjà derrière lui. Le médecin se retourna vers l'agent à ses côtés.

-Je pense que Peter devrait s'allonger lui aussi.

Jones hocha la tête. Il ne pouvait qu'être d'accord avec le médecin. Peter avait eut une dure journée et il n'était pas encore totalement rétabli après sa blessure par balle. Mais il ne l'avait jamais vu aussi touché. Il devait admettre que cet épisode l'avait, lui aussi, affecté. Voir Neal dans cet état était difficilement supportable.

Il prit le bras de Peter et l'aida à marcher jusqu'au lit. Il prit place à côté de Neal et il ne protesta pas quand Tobias lui injecta un léger sédatif. La seule chose qui comptait pour lui était d'être près de Neal. Avant de fermer les yeux il prit la main du jeune homme dans la sienne.

Tobias et Jones regardèrent un long moment les deux hommes endormis avant de retourner s'asseoir à la cuisine. Jones poussa un profond soupir.

-Ils ont tous les deux besoin de repos. Peter a un peu oublié qu'il était fragilisé par sa blessure. Neal est dans une situation très difficile. Il doit gérer des souvenirs enfouis qu'il a l'impression d'avoir vécu hier. Mais il doit aussi réapprendre à vivre la vie de Neal Caffrey telle qu'il l'a construite. Sauf qu'à la lumière de ses souvenirs, tout ce qu'il a vécu prend un sens nouveau.

-En gros, c'est comme s'il devait recommencer une nouvelle vie ?

-C'est presque ça. Il doit redevenir Nicholas Seaver sans effacer la vie de Neal Caffrey. Ça risque de lui prendre des années pour concilier les deux.

Jones réfléchit un instant en pensant à ce que cela pouvait signifier pour son ami.

-J'ai du mal à imaginer ce que cela peut être pour lui. Je pensais le connaître mais je réalise que je me suis souvent trompé sur lui.

-Probablement pas…

-Comment ça ?

-Le Neal Caffrey que vous avez rencontré, n'était totalement une autre personne mais par de nombreux aspects, il était très différent du Nicholas-enfant ou adolescent ou du Nicholas-adulte qui devrait naître suite à ces événements.

Tout cela semblait très complexe et Jones avait besoin de se concentrer sur quelque chose de plus concret, de plus pratique.

-Comment l'aider…les aider tous les deux ?

Le médecin sourit, il ne pouvait qu'admirer le bon sens de cet homme qu'il connaissait à peine.

-Pour Peter, je pense que temps et repos suffiront mais le rétablissement de Neal sera plus long et bien plus hypothétique.

-Il pourrait ne pas s'en sortir… ?

La question brutale surprit un peu le médecin mais il décida d'être complètement honnête avec l'agent Jones. Il ne pouvait pas en dire autant à Peter, en tout cas, pas pour l'instant.

-En fait, ce que je crains le plus c'est que ce jeune homme tienne bon jusqu'à la résolution de l'enquête et que le retour à une vie plus routinière lui soit très difficile. Il va avoir du mal à reprendre sa vie d'avant et ça risque de lui poser de gros problèmes.

Jones avait déjà réfléchit à cette éventualité mais il n'était pas parvenu à trouver une solution satisfaisante.

-Je ne sais pas ce qui va se passer. Officiellement, Neal Caffrey est sous contrat avec le FBI. Mais il est difficile de savoir quelle sera la décision prise par le bureau quand ils auront pris connaissance de son implication dans cette affaire et qu'ils connaîtront sa véritable identité.

-Vous pensez qu'ils pourraient lui demander de finir sa peine de prison ?

-Je ferais tout pour éviter ça et je pense que Peter préfèrera s'enfuir avec lui que de le voir à nouveau derrière les barreaux.

Le médecin sourit et, voyant la manière dont Peter et Neal s'étaient lovés l'un contre l'autre, il n'aurait pas pu contredire l'agent.

-Envoyer Neal en prison serait probablement une condamnation à mort. Il ne pourra surmonter cette épreuve que s'il est entouré et soutenu par sa famille, ses amis.

-Nous ferons tout pour éviter ça. Le bureau lui doit beaucoup et Neal n'est pas responsable de ce qui s'est passé. C'est lui la victime…

Tobias était bien d'accord mais il ne pouvait s'empêcher de craindre la réaction de Neal quand il devrait reprendre le cours de sa vie. Il lui faudrait, à ce moment, un courage et une force hors du commun pour surmonter cette épreuve et reconstruire une vie stable. Mais en voyant les interactions entre Peter et le jeune homme, il pouvait s'autoriser à espérer. Charlie rentra quelques minutes plus tard et fut surpris par le spectacle qui s'offrait à ses yeux.

Jones lui fit signe de s'asseoir et lui expliqua rapidement ce qui s'était passé. Le témoignage de Neal, l'entrevue avec la femme d'Enzo, le retour à l'appartement, la fièvre et le cauchemar du jeune homme. Charlie semblait, lui aussi très fatigué et son visage reflétait son inquiétude.

-Et Peter… ?

Tobias prit la parole pour expliquer à Charlie qu'il avait été obligé de donner quelque chose à Peter pour qu'il puisse, lui aussi, prendre un peu de repos.

Jones prit congé et retourna au bureau. Il devait encore faire son rapport sur les événements de la journée et transcrire le témoignage de Neal pour pouvoir le confronter aux déclarations de Frey. Tobias resta aux côtés de Charlie, tentant de le rassurer sur l'état de son frère et sur ses capacités de récupération. Le jeune homme avait besoin de parler et le médecin voulait être là pour l'aider.

-Nicholas a toujours été là pour moi. Il a tellement pris sur lui. J'aimerais l'aider aujourd'hui.

-C'est ce que tu fais depuis que vous vous êtes retrouvés… et même avant.

-Jamais je ne pourrais lui rendre ce qu'il m'a donné…

-Ce n'est pas ce qu'il te demande.

-Vous ne comprenez pas…

Le jeune homme se leva, ouvrit la porte vitrée et sortit sur la terrasse. Le médecin sourit intérieurement en remarquant les ressemblances entre Neal et son frère. Il rejoignit Charlie et attendit patiemment qu'il reprenne son récit. Dans son métier, il avait appris qu'il était souvent inutile de poser des questions. Les confidences les plus intimes venaient, la plupart du temps d'elles-mêmes, comme offertes.

-Quand ces hommes venaient aux soirées organisées par Paddy, Nicholas s'arrangeait toujours pour que je n'y participe pas. Même quand je devais y assister, il prenait les devants, il faisait tout pour que je ne sois pas choisi.

Tobias avait du mal à imaginer ce qu'avaient traversés les deux frères mais il commençait à avoir une petite idée de ce qu'ils représentaient l'un pour l'autre.

-Il a subi tout ça pour moi, à cause de moi.

-Non, Charlie. Il a fait ça parce que c'est dans son caractère, c'est profondément ancré en lui. Il a besoin de prendre soin des gens qui comptent pour lui. S'il n'avait pas fait ça pour toi, il ne l'aurait probablement pas supporté.

-Mais il a tellement souffert. Ce que ces hommes lui ont fait subir.

Tobias posa une main sur le bras de Charlie, comme pour donner plus de poids à ses paroles.

-S'il avait dû assister à ton supplice, ça l'aurait tué. Je ne tente pas de minimiser ce qui s'est passé mais il lui était, sans doute, moins douloureux de subir ces atrocités que de te voir souffrir. Je dois avouer que j'ai rarement croisé quelqu'un faisant preuve d'une telle détermination, d'un tel courage surtout à son âge.

Charlie avait les larmes aux yeux. Les dernières années n'avaient pas été faciles pour lui non plus et Tobias avait volontiers accepté de le renseigner et le diriger vers un collègue quand Charlie était venu le voir pour lui parler de ses cauchemars. Le jeune homme n'avait pas voulu en parler à son frère ou à Peter mais il sentait qu'il avait besoin d'aide pour surmonter son propre traumatisme.

-Comment se passent tes rendez-vous avec mon collègue ?

Le médecin changea volontairement de sujet de conversation. Charlie avait aussi besoin de parler de lui, de son passé, de sa propre expérience.

-On avance mais c'est difficile.

-Et les cauchemars ?

-Moins violents mais tout aussi fréquents. Je revois toujours ces hommes, Paddy mais le pire c'est le regard de Nicholas… ses yeux vides de toute émotion, ses frissons incontrôlables qui pouvaient le secouer pendant des heures.

Charlie avait souffert lui aussi de voir les tortures dont son frère était victime. Il en arrivait même à oublier sa propre douleur et le traumatisme qu'il avait vécu lui aussi aux mains de certains de ces clients. Nicholas l'avait souvent protégé mais il n'avait pas réussi à lui éviter le pire.

-Charlie, je sais que ces souvenirs sont très difficiles à gérer et c'est une bonne chose que tu continues ces séances mais je pense que tu ne devrais pas essayer de cacher ça à ton frère. Tu auras besoin de son aide.

Charlie secoua la tête, il ne voulait pas accabler un peu plus Nicholas. Il avait déjà tellement de choses à gérer.

-Il va finir par l'apprendre et comment va-t-il réagir en voyant que tu lui as caché quelque chose d'aussi important.

-Ce ne sont que quelques cauchemars…

-Des cauchemars récurrents et violents et après les années que tu as passé dans ce foyer, maintenu dans un état végétatif, ils pourraient avoir de graves conséquences. On en a déjà parlé…

-Oui, je sais…

En effet, le médecin lui avait déjà exposé les risques qu'il pourrait courir s'il ne prenait pas soin de lui. Un bon sommeil était le premier facteur d'un rétablissement correct.

-Je ne suis pas certain que tu aies bien compris. Ces années de médication à outrance, ajoutée à une fragilité naturelle, ont fragilisé ton cœur et, si tu ne fais pas attention, tu pourrais en payer le prix.

-J'en suis conscient mais Nick n'a pas besoin de savoir ça. Pas pour le moment…

Tobias s'était pris d'affection pour ces deux garçons. Ils auraient pu être ses fils et il ressentait le besoin de leur venir en aide. Il se surprenait même à éprouver de la colère face à l'obstination de Charlie de ne rien dire à son frère sur son réel état de santé.

-Tu attends la première alerte cardiaque pour lui en parler.

Charlie fut surpris par le ton du médecin mais il ne s'en offusqua pas. L'homme lui avait inspiré confiance dès le début.

-On n'en est pas là.

-Vraiment ? Et combien de temps penses-tu tenir en ne dormant que quelques heures par nuit ?

-Le temps qu'il faudra.

-C'est une réponse que Nicholas aurait pu donner.

Charlie faillit répondre mais il se ravisa. Le médecin avait marqué un point. Essayait-il seulement d'aider son frère, de lui épargner cette nouvelle ou voulait-il repoussait le moment où il aurait besoin de demander, à nouveau son aide ? Cette question lui avait été posée par son psychiatre et il avait été incapable de donner une réponse claire.

Le lien qui l'unissait à Nicholas était complexe mais indestructible. Il ferait tout ce qu'il pensait nécessaire pour épargner un nouveau traumatisme à son frère. C'était ce qui l'avait motivé à demander l'aide d'un spécialiste.

-Il finira par comprendre que quelque chose ne va pas.

-Je sais mais ce n'est pas le moment d'aborder la question.

-Charlie, tu vas avoir besoin de subir une opération et certainement dans un futur proche. Tu ne pourras repousser cette échéance.

Charlie aurait aimé abréger cette conversation mai sil savait que le médecin n'abandonnerait pas.

-J'ai encore le temps…

-Ce n'est pas ce qu'a dit le cardiologue. L'arythmie dont tu souffres est dangereuse. La raison pour laquelle l'opération n'a pas encore été programmée c'est parce que tu n'es pas en état de la subir.

Il avait bien conscience de la vérité de ces paroles et il sentait, jour après jour, les effets de cette arythmie. Il s'essoufflait plus vite, une violente douleur dans la poitrine le saisissait parfois. Les médicaments l'aidaient mais il savait qu'ils deviendraient vite inefficaces. La seule solution était la pause d'un pacemaker mais il devait, pour cela, se reconstruire physiquement et émotionnellement.

-Nicholas pourrait t'aider. Vous êtes tellement proche, qu'il va comprendre que tu ne vas pas bien et si tu ne lui expliques pas, il va s'imaginer le pire.

Charlie devait admettre que le médecin avait raison mais il ne pouvait se résoudre à raviver l'inquiétude de son frère pour sa santé.

-Laissez-moi encore un peu de temps. Nick est encore très fragile et je préfère attendre un peu.

-Je n'ai pas l'intention de le lui dire. C'est ta décision mais, si je peux te donner un conseil, n'attends pas qu'il le découvre lui-même.

La nuit était tombée quand Peter ouvrit les yeux. Charlie était assis sur le canapé, un livre en mains. Neal était toujours calé contre lui, endormi. Tous les événements de la journée lui revinrent en un flash et il dût fermer les yeux pour tenter de contrôler la tension qui le saisit en repensant aux cris de peur que le jeune homme avait poussé alors qu'il se sentait pris au piège.

Il caressa la chevelure de son ami puis il se décida à se lever.

-Peter, comment tu te sens ? Tobias et Jones m'ont expliqué ce qui s'est passé.

-Un peu barbouillé… Je déteste ces drogues…

-Tu avais besoin de repos. Tu as dormi toute l'après midi.

-Oui, je vois ça. Tobias et Jones sont partis ?

-Oui, Tobias a dit qu'il repasserait demain matin et Jones a téléphoné pour prendre des nouvelles mais rien de nouveau au bureau.

Peter prit une chaise et s'assit en face de Charlie. Il l'observa longuement. Depuis quelques jours, il avait remarqué les cernes qui commençaient à se dessiner sous ses yeux et, même s'il avait un peu mis cette inquiétude de côté, il était temps de s'entretenir avec le jeune homme.

-Tout va bien, Charlie ?

-Oui, bien sûr…

Peter fronça les sourcils. Il connaissait bien ce regard, ce sourire.

-Qu'est-ce que tu ne nous dis pas ?

Charlie se redressa et posa son livre sur la table basse devant lui.

-J'ai quelques soucis de santé mais tout ira bien.

-Quel genre de soucis ?

Il pouvait, évidemment compter sur Peter pour poser des questions. Il en avait fait son métier et, d'après ce que son frère lui avait raconté, il faisait parti des meilleurs agents du FBI.

-Je fais de l'arythmie… Mon cœur a tendance à s'emballer mais les médicaments parviennent à calmer ces crises.

Peter sentait bien que Charlie essayait de minimiser son état et il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter.

-Charlie, qu'a dit le médecin ?

Le jeune homme réfléchit un instant avant de poursuivre.

-Il faut que je me refasse une santé avant de pouvoir subir une intervention pour la pause d'un pacemaker.

Peter s'approcha du jeune homme et vint s'asseoir sur le canapé à côté de lui.

-Pourquoi tu n'as rien dit ? Je suppose que ton frère n'est pas au courant non plus ?

-Il a déjà assez de sujet d'inquiétude.

-Tu as raison alors il est inutile qu'il s'inquiète encore plus en imaginant des choses.

-Je sais mais je pense qu'il vaut mieux attendre un peu. Tu as vu toi-même à quel point il est fragile.

-D'accord mais s'il commence à se douter de quelque chose, il faudra lui dire. Sinon, ça risque d'aggraver son inquiétude.

Charlie hocha la tête. Il n'avait pas vraiment très envie de parler à Nicholas de son état mais Peter et Tobias avaient raison quand ils disaient que son frère risquait de s'inquiéter et que cette inquiétude pourrait lui être nuisible.

Après avoir grignoter un léger diner, Peter finit par retourner s'allonger auprès de Neal et malgré les heures de sommeil de l'après-midi, il s'endormit facilement. Charlie sourit en le voyant fermer les yeux et il s'allongea à son tour sur le canapé. Il ne pouvait pas laisser les deux hommes seuls cette nuit et il devait admettre qu'il avait, lui aussi, besoin de compagnie.

Au petit matin, Charlie fut le premier à se réveiller. Aucun cauchemar n'était venu perturber son sommeil. La présence de son frère à ses côtés n'y était probablement pas pour rien. Tobias avait dit, la veille, que Nick ne se réveillerait pas avant le milieu de la matinée. Charlie se leva et se dirigea vers la salle de bains. Quand il ressortit quelques minutes plus tard, Nick commençait à bouger mais ses yeux étaient toujours fermés.

Charlie commença à craindre qu'il ne soit, à nouveau, en proie à un cauchemar et il décida de réveiller Peter.

-Que se passe-t-il ?

La voix ensommeillée de l'agent du FBI le fit sourire.

-Je pense qu'il est en train de se réveiller.

Peter reporta son regard vers l'homme toujours blotti dans ses bras. Il resserra son étreinte, oubliant un instant les événements de la veille. La réaction de Neal ne se fit pas attendre.

Le jeune homme ouvrit les yeux et tenta de repousser Peter.

-Neal, doucement, c'est moi.

Les yeux posés sur lui mirent quelques secondes avant de parvenir à le voir réellement. Il se calma aussitôt et reposa sa tête contre l'épaule de Peter.

-Tout va bien ?

Un simple hochement de tête fut sa seule réponse. Pendant quelques secondes, Neal resta immobile avant de s'agiter à nouveau, obligeant Peter à le lâcher.

Neal se leva, titubant légèrement. Il semblait chercher quelque chose autour de lui. Peter se leva et s'avança prudemment vers son ami. Charlie observait la scène un peu à l'écart.

-Neal, qu'est-ce que tu cherches ?

Toujours aucune réponse mais Neal finit par s'avancer vers la table installée sur la terrasse où se trouvait toujours son carnet de croquis. Peter et Charlie le rejoignirent. Le jeune homme s'était assis et il agitait nerveusement son crayon sur la page.

Peter n'avait aucune idée de ce qu'il dessinait et il trouvait sa réaction surprenante. A peine réveillé, il s'était détendu pendant quelques minutes mais la tension était vite revenue. Peter prit place en face de son ami, le regardant dessiner comme il l'avait des dizaines de fois, sauf que, ce matin-là, il n'y prenait aucun plaisir.

Neal avait pris l'habitude d'utiliser sa main gauche comme si, le retour de Nicholas, avait ramené avec lui, les habitudes de celui-ci. Les traits de son visage étaient déformés par la tension et un sentiment proche de la peur.

-Neal, qu'est-ce que tu dessines ?

Le jeune homme ne prit pas la peine de répondre, il ne leva pas la tête non plus et Peter aurait aimé être rassuré par le son de sa voix. Neal n'avait pas prononcé un mot depuis son réveil et ce n'était jamais vraiment bon signe.

Après de longues minutes de travail, Neal termina le portrait et regarda ce visage avec des larmes dans les yeux.

Il tendit le portrait vers Peter avant de se lever et d'aller se réfugier de l'autre côté de la terrasse. Peter n'avait pas regardé le dessin. Ses yeux étaient fixés sur Neal qui s'était assis à même le sol calé contre le rebord de la terrasse. Il faillit se lever pour le rejoindre mais ses yeux s'arrêtèrent sur le dessin posé devant lui. Neal avait dessiné le visage d'un homme d'une quarantaine d'années, le regard perçant paraissait, même sur le papier, effrayant.

Peter tendit le portrait à Charlie.

-Ça te dit quelque chose ?

-Non… Mais je ne me souviens pas forcément de tous les visages.

Peter reprit le carnet et s'agenouilla devant Neal.

-Qui est-ce ?

Le jeune homme s'était muré dans un silence angoissant et Peter ne parvint pas à lui faire dire le moindre mot. Mais son attitude était révélatrice du rôle qu'avait pu jouer cet homme dans sa vie.

Peter avait le sentiment que Neal venait de leur fournir la clé qui leur permettrait de résoudre cette affaire. Ce portrait était la pièce manquante qui leur permettrait d'assembler les dernières pièces du puzzle. Mais cela signifiait aussi que Neal risquait de se retrouver, à nouveau, en danger. Cet homme ne se laisserait pas retrouver ni accuser facilement. Et en voyant ce regard, Peter ne put réprimer un frisson.