Chapitre 53.

Je sais que tu m'entends, Nicholas et je sais que même après toutes ces séances, tu te souviendras de ma voix. Alors écoute-moi bien… Si un jour je te retrouve, je ne te laisserai pas t'en sortir aussi facilement. Ce médecin t'a sauvé la vie en proposant ce traitement de choc. La prochaine fois, tu n'auras une telle chance.

Cette voix, je la connais, elle fait frissonner chaque parcelle de mon âme, de mon corps. Ça fait combien de temps que je suis prisonnier de cet endroit ? Je ne suis même pas sûr d'être encore en vie. C'est assez étrange, cette sensation d'être là et ailleurs en même temps. J'entends qu'on s'ajoute autour de moi. J'entends la voix de Peter, celle de Charlie parfois.

Leurs voix me font mal parce que je sens qu'ils s'inquiètent, qu'ils ont peur pour moi mais je ne peux pas leur répondre. Je n'ai plus aucun contrôle sur ce corps, il semble réagir sans moi. Je sens qu'on me touche, qu'on m'habille, on me lave…Je sens le froid, la chaleur des mains de Peter, la douleur aussi mais je suis enfermé ici.

Je devrais peut-être finir le travail moi-même mais j'ai passé un accord avec ce toubib. Il veut sauvé sa peau, lui aussi. Il pense que, si tu prends la place de ce Neal, il pourra éviter la fermeture de sa clinique et la prison. Moi, je j'aurais bien fini de te noyer… Tu te souviens… Oui, je suis sûr que tu te rappelles…

Je voudrais le faire taire, trouver un moyen de l'éloigner de moi. Il me fait tellement peur et il le sait, il en tire même un plaisir malsain. Je peux presque sentir son souffle dans mon cou. Je sais que ce n'est qu'une création de mon esprit mais ça paraît si réel. J'essaie désespérément de m'accrocher à un souvenir, un mot mais la peur est trop forte…

Tu sais ce que je suis capable de faire… Je sais comment te faire souffrir…

Oui, il sait très bien quoi faire pour me maintenir dans cet état. Je ne connais pas son nom mais je sais que je ne suis pas de taille à lutter. Il a bien trop de pouvoir, bien trop d'influence. Ils ne pourront pas l'arrêter, pas avant qu'il soit arrivé à ses fins.

La première fois que je t'ai vu, j'ai su que tu étais à part. J'avais raison, tu me l'as montré si souvent. Aujourd'hui encore, tu es là, immobilisé sur ce fauteuil, torturé par ce médecin mais tu continues à te battre. Pourquoi tu ne lâches pas prise ? Ça serait tellement plus facile pour toi…

Il ne pourra jamais comprendre ce qui pousse à continuer ce combat. Il ne peut pas ressentir ce que je ressens. Derrière la douleur, la peur, l'impression que mon cerveau est en train d'être broyé, il y a cet espoir, cette certitude que quelqu'un m'attend quelque part. Je ne sais plus très bien qui je suis, ni même où je me trouve mais il y a toujours cette lumière qui me réchauffe.

J'oscille entre les brumes et une trop vive réalité. La lumière me brûle les yeux mais l'obscurité est insupportable. Les sons me font mal mais le silence me brise le cœur. Ta main sur ma peau me donne envie de m'enfuir mais c'est aussi le seul lien qui m'empêche de sombrer.

Je n'arrive pas à trouver la sortie de ce dédale. A chaque nouveau virage, je tombe nez à nez avec un fantôme qui me pose inlassablement la même question…Pourquoi ?... Je ne sais pas quoi répondre. Je n'ai pas la réponse… Il n'y en a probablement pas. Je connais ces fantômes, je connais leur nom mais quand j'essaie de les appeler, de leur parler, ils s'enfuient.

J'aimerais leur demander pardon, leur dire que je suis désolé de ne pas avoir pu les sauver… Ethan, Tim, Jerry, Neal…et tous les autres…ceux dont je n'ai même pas connu le nom, ceux qui n'ont eu la chance de vivre assez longtemps pour devenir des amis… Finalement ceux sont peut-être eux les plus chanceux.

Ils voudraient que je les rejoigne. On pourrait se retrouver comme avant, comme dans ces rares moments où on pouvait jouer sans avoir peur. On pourrait être ensemble pour toujours mais je ne dois pas céder… Si je pars maintenant, je vais les perdre…eux qui sont là, dans le brouillard… Je peux sentir leur présence, je peux entendre leur voix…

Je ne peux pas les abandonner mais je ne peux pas les rejoindre. Cette impuissance me terrorise. J'ai l'impression de ne plus appartenir à leur monde mais je ne veux rester dans celui-là. Je me souviens comment ça a commencé. J'ai cru que ce n'était qu'un rêve mais j'ai vite senti que c'était différent, cette fois. Quand j'ai ouvert les yeux, je ne pouvais voir que son visage, son sourire.

J'ai utilisé mes dernières forces pour faire son portrait et le donner à Peter. Je sais qu'il fera ce qu'il faut. Moi, je ne peux plus l'aider, je n'ai plus la force de maintenir cette illusion. Je ne peux plus faire face à ces paradoxes, à ces tiraillements entre deux personnalités. Ici, tout est plus simple. Je suis Nicholas et Neal en même temps… Finies les ambiguïtés, les questions…

J'aimerais seulement que la douleur cesse. Cette lancinante pulsation à l'arrière de mon crâne qui ne me laisse aucun répit. Ça et les piqures… Mon bras droit est immobilisé. Même si je ne peux pas vraiment bouger cette contrainte est difficilement supportable.

J'ai tellement froid… Il n'y a que quand Peter s'allonge près de moi que je me sens un peu mieux. J'aimerais tant qu'il me prenne dans ses bras, j'aimerais sentir son corps contre le mien, entendre son cœur battre. Mais il reste à distance comme s'il avait peur de me toucher. Mais j'ai mal de le sentir si loin.

J'aimerais lui dire, le toucher…

J'entends Charlie parfois mais lui aussi semble très loin. Il me manque tellement. Nous avons été séparés si longtemps et aujourd'hui, je ne peux plus lui parler, je peux à peine sentir sa présence.

Cet endroit sera probablement mon tombeau. Je sens mes forces s'évanouir petit à petit. Il est de plus en plus difficile de garder éveillé cette partie de mon cerveau en lien avec le présent.

Et cette voix qui ne me laisse pas tranquille… Cette voix terrifiante venue du passé mais dont la menace semble si présente…

Ça faisait deux jours que Neal n'avait donné aucun signe de conscience. Il gardait les yeux ouverts, parfois il semblait dormir mais à chaque fois que Peter posait les yeux sur lui, il lui fallait quelques secondes pour se convaincre qu'il y avait encore un espoir.

Tobias passait plusieurs fois par jour pour veiller sur lui. Ils avaient dû le mettre sous perfusion pour assurer, au moins une hydratation constante et régulière.

Ils ne pouvaient pas faire grand chose d'autre que d'attendre. Chaque nuit, Peter reprenait sa place près de lui et il lui parlait une partie de la nuit pour essayer de le garder avec lui. Chaque matin, il se réveillait avec l'espoir qu'il verrait ses yeux bleus fixés sur lui, qu'il aurait la joie de voir son sourire. Mais la même déception l'attendait au lever du soleil.

Charlie déclinait peu à peu, lui aussi. Le jeune homme semblait avoir vieilli de quelques années en seulement deux jours. Il prenait son traitement mais Peter pouvait voir que les médicaments ne suffisaient plus. Il l'avait surpris à plusieurs reprises, une main sur la poitrine. En voyant son regard posé sur lui, Charlie s'était empressé de retirer sa main et de lui sourire. Mais Peter n'était pas dupe et il voyait bien que, plus Neal s'enfonçait dans l'inconscience, plus Charlie déclinait.

La situation semblait désespérée et Peter s'attendait chaque jour à ce que tout s'arrête. Il essayait de rester optimiste et de garder espoir mais chaque fois qu'il se retrouvait seul, il ne pouvait retenir ses larmes. Il lui arrivait de s'enfermer dans la salle de bains de longues minutes, quand le chagrin était trop lourd à porter.

Ce matin du troisième jour, Peter se réveilla avant que le soleil ne soit levé. Ça lui arrivait de plus en plus souvent. Son sommeil n'était pas vraiment serein même si sa main, posée sur la poitrine de Neal, aidait à le rassurer. Il ouvrit doucement les yeux avec ce même espoir que la veille. Et, à nouveau, il ne vit devant que le corps inerte de son ami. Cette enveloppe charnelle semblait vide de toute vie. Et, comme chaque jour, Peter prit quelques secondes pour se concentrer sur les battements du cœur de Neal.

Il se leva et prépara le petit déjeuner qu'il s'obligeait à avaler tous les matins. Il faisait ça pour obliger Charlie à manger quelque chose. Même s'il n'avait pas faim, il devait se forcer pour maintenir un semblant de normalité. Un gémissement le ramena à la réalité. Depuis la veille, Neal s'était mis à émettre de petits bruits qui pouvaient s'apparenter à des plaintes.

Au début, il y avait vu un signe qu'il était encore parmi eux. Mais Tobias avait relativisé ces signes en parlant de réactions reflexes.

Peter s'avança vers le lit et posa une main sur le front du jeune homme. Ce simple geste semblait le calmer mais Peter pouvait presque sentir la douleur qui tourmentait ce corps. Il ne savait plus quoi faire…Cette attente, cette inactivité le tuait à petit feu.

-Je t'en prie, Neal… Ne nous laisse pas comme ça. Charlie ne va pas bien, il a besoin de toi…

C'était la première fois qu'il évoquait la santé de Charlie devant Neal. Il avait parfois l'impression que son ami l'entendait et, peut-être que, s'il savait son frère en danger, ça le pousserait à revenir.

Peter approcha son visage du sien et déposa un baiser sur ses lèvres sèches.

-Il faut que tu reviennes, mon amour…On ne peut pas continuer sans toi.

Une larme vint finir sa course sur celle de Neal. Peter l'essuya du pouce et laissa sa main posée, un long moment sur ce visage toujours si immobile.

Charlie entra quelques minutes plus tard. Leur petit rituel matinal était bien en place depuis trois jours. Le premier geste du jeune homme fut pour son frère. Il s'avança vers le lit et embrasse son frère.

-Bonjour, Nick. Tu as bien dormi…

Charlie parvenait difficilement à retenir ses sanglots et tous les matins, il prenait sur lui pour ne pas s'effondrer en voyant son frère sans réaction. Le jeune homme se pencha à l'oreille de son frère.

-Je t'aime, mon grand… N'oublie jamais ça.

Quand il se tourna vers Peter, ses yeux rougis par les larmes et les cernes profonds, trahissaient son état de santé.

-Tu as réussi à dormir un peu ?

-Un peu…

Peter traduisit la réponse. Le jeune homme avait certainement dormi une heure ou deux avant d'être réveillé par un cauchemar.

-A quelle heure est ton rendez-vous ?

-10 heures.

Il avait été difficile de convaincre le jeune homme de continuer son suivi médical. Il ne sortait de l'appartement que contraint et forcé. Jones avait été d'une grande aide durant ces trois jours. L'agent du FBI menait deux combats de front. L'enquête se poursuivait et les recherches faites, à partir du portrait fait par Neal et celui de la vidéo, commençaient à porter leurs fruits.

Il passait à l'appartement deux à trois fois par jour, pour s'assurer que ses amis continuaient à s'alimenter, à dormir.

Il était devenu, avec Tobias, leur principal soutien. Et c'était lui qui avait su trouver les mots pour convaincre Charlie de continuer sa rééducation. Il se chargeait de l'amener à ses rendez-vous, il l'attendait patiemment dans la salle d'attente et le ramenait. A chaque fois qu'il revenait, Charlie passait de longues minutes, allongé près de Neal, comme si cette séparation physique lui avait paru interminable.

Peter pouvait le comprendre. Même lorsqu'il s'absentait pour prendre sa douche ou pour aller faire quelques courses, il se pressait toujours de revenir dans cette chambre. Là où dormait l'homme autour de qui sa vie tournait.

Jones arriva à l'heure prévue. Charlie était prêt même s'il aurait souhaité éviter ce rendez-vous, il savait que ses amis ne le laisseraient pas faire. Peter accueillait son collègue avec la même question tous les jours.

-Vous l'avez retrouvé ?

-Nous avons une piste intéressante.

Ils avaient décidé de laisser officiellement les recherches, ne pouvant pas se permettre d'entraver plus longtemps l'enquête.

Peter ne posa pas d'autres questions et reporta son regard vers Neal. Jones savait ce que Peter avait en tête. Il souhaitait plus que tout pouvoir annoncer au jeune homme qu'ils avaient arrêté l'homme responsable de son malheur. Mais Jones aurait aimé retrouver un peu le Peter d'avant, celui qui avait toujours un temps d'avance sur tous ces collègues, celui qui savait poser les bonnes questions pour faire avancer une enquête.

Aujourd'hui, il se contentait de poser la même question chaque jour.

Jones se tourna vers Charlie. au cours des derniers jours il avait appris à mieux connaître le jeune homme et à apprécier sa discrétion, son intelligence et un sens de l'humour qu'il ne dévoilait que très rarement.

-Tu es prêt ?

-Oui, allons-y.

Après avoir embrassé son frère une nouvelle fois, Charlie et Jones quittèrent l'appartement.

Peter resta un long moment assis sur la terrasse, attendant l'arrivée de Tobias. Comme tous les matins, c'est June qui arriva la première pour lui tenir compagnie. Il savait qu'elle veillait sur lui, à sa manière discrète et attentive.

-Bonjour, Peter. Comment va-t-il aujourd'hui ?

-Toujours pareil.

June pouvait voir le désespoir qui accablait son ami, elle le comprenait mais elle ferait tout pour l'aider et le sortir de cet état.

June posa une main sur celle de Peter, comme elle le faisait chaque jour.

-Il se bat, Peter. Je sais qu'il fera tout pour revenir.

-Je sais June. Je le sens à chaque fois que je pose ma main sur son cœur.

-Alors il faut continuer à espérer, il faut continuer à se battre pour lui, avec lui.

Peter sentit les larmes monter à ses yeux. Il était plus émotif ces derniers jours mais il ne parvenait plus à cacher ses émotions.

Tobias arriva à son heure habituelle. Il salua Peter et échangea quelques mots avec June avant de s'avancer vers son patient. A son regard, Peter comprit immédiatement que quelque chose le tracassait. Il s'approcha à son tour.

-Que se passe-t-il ?

Le médecin se tourna vers lui.

-Est-ce qui s'est passé quelque chose d'inhabituel cette nuit ou ce matin ?

-Non…Enfin, quand je me suis levé, il gémissait ça ne m'a pas parut différent des jours précédents. Pourquoi, qu'est-ce qui ne va pas ?

Le médecin reprit son examen laissant Peter dans le doute.

-Tobias, s'il vous plaît, répondez-moi…

Entendant la détresse de l'homme à ses côtés, le médecin se redressa et posa une main sur son bras.

-Tout va bien, Peter. Je note quelques changements… Son pouls s'est accéléré et il semble réagir à la douleur.

Peter vit le médecin piquer une fine aiguille sur la fine peau à l'intérieur du bras de Neal. Les muscles du bras se tendirent visiblement. Peter faillit pleurer en voyant cette banale contraction musculaire.

-Vous pensez que…

Peter n'osait même pas finir sa phrase de peur d'entendre le médecin lui répondre par la négative.

-J'aimerais faire une petite expérience. Je vais retirer cette perfusion. Pouvez-vous vous allonger près de lui ?

Peter ne se fit pas prier pour s'exécuter et s'allongea aux côtés de son ami. Le médecin ne nota aucune réaction mais il n'était pas surpris. A de nombreuses reprises, il avait vu l'interaction entre les deux hommes, mais cette fois, Neal avait besoin de plus. Tobias retira délicatement la perfusion et défit la sangle qui retenait le bras droit du jeune homme.

Peter avait d'abord refusé de le voir ainsi attaché mais la crainte de voir Neal se blesser avait eu raison de ses réticences.

-Vous pouvez vous approcher de lui.

-Mais…

Peter avait peur, ça se voyait et Tobias comprenait parfaitement ses craintes. Mais il devait aller au-delà pour le bien de ce jeune homme.

-Peter, il n'y a pas grand risque…Neal a besoin de sentir que vous êtes là. Il a besoin de vous sentir près de lui.

Après une longue hésitation, Peter s'approcha, passa un bras autour de sa taille et l'attira doucement contre lui. Le jeune homme n'opposa aucune résistance et sa tête vint naturellement se poser contre la poitrine de Peter. Les battements de leurs cœurs se mirent à battre à l'unisson comme ils l'avaient fait si souvent.

Peter…Je suis là…Je t'entends. Il est toujours là…Il ne veut pas me laisser partir, il ne veut pas que je te rejoigne.

Peter caressait doucement ses cheveux. Il savourait ce moment…Sentir à nouveau ce corps contre le sien…Pouvoir le tenir dans ses bras…

-Tu peux revenir, Neal. Je ne le laisserai pas te faire de mal.

Tobias s'assit sur le bord du lit et saisit le poignet de son patient pour vérifier son pouls. Les battements de son cœur s'étaient accélérés pour atteindre à nouveau un rythme presque normal. Le médecin savait que le jeune homme était en train de livrer une dure bataille. Ce qui devait le rassurer c'est qu'il ne combattait pas seul.

Peter resserra son étreinte et laissa une fois de plus ses larmes couler.

-Ne me laisse pas seul, mon amour. J'ai besoin de toi… J'ai tellement besoin de toi.

Après de longues minutes de silence et d'attente, Peter ne put retenir un cri quand la main de Neal prit la sienne. Il n'avait fait aucun mouvement volontaire depuis trois jours et Peter avait du mal à croire que c'était bien la pression de sa main qu'il sentait.

-Oui, c'est ça, mon grand. C'est bien…

La pression s'accentua et quand Peter s'écarta légèrement, il vit son rêve devenir réalité. Ces deux yeux bleus posés sur lui, firent naître un sourire qu'il croyait avoir perdu. Le sourire qui lui répondit fut le plus beau qu'il n'ait jamais vu. Les larmes qui inondaient son visage étaient des larmes de joie.

-Neal… Mon dieu, j'ai eu tellement peur.

Neal reposa sa tête sur la poitrine de Peter et poussa un profond soupir…soulagement ou fatigue… difficile de savoir mais Peter en était heureux…Le premier signe de vie depuis des jours.

-Tu es bien là, maintenant…

Tobias s'approcha à nouveau mais il réalisa qu'il ne parviendrait pas à séparer les deux hommes. Il les laissa à leurs retrouvailles. L'examen médical pouvait attendre. Neal aurait besoin de soins médicaux et de longues périodes de repos.

Lorsque Charlie et Jones revinrent, ils trouvèrent les deux hommes enlacés. Neal s'était endormi. Après ces longues journées et ces nuits passées à errer, il était épuisé et le sommeil le gagna facilement. Il pouvait se détendre parce que Peter était là, il entendait son cœur, il sentait sa main contre sa nuque.

Les deux hommes retrouvèrent le médecin sur la terrasse en compagnie de June. Le sourire qu'ils arboraient tous les deux les informa de la bonne nouvelle avant même qu'ils ouvrent la bouche.

-Il va mieux… Qu'est-ce qui s'est passé ?

La voix de Charlie tremblait mais il n'y avait pas d'appréhension, plus de peur. Il sentait que son frère était de retour. Il l'avait senti dès qu'il avait poussé cette porte. Il n'avait pas voulu y croire, il avait tellement espéré l'entendre à nouveau qu'il pensait qu'il imaginait des choses.

-Oui, Charlie, il va mieux. Je n'ai pas pu l'examiner mais il s'est réveillé, il a pris la main de Peter, il lui a souri.

Jones dût s'asseoir un instant. Il avait eu tellement peur de le perdre, lui aussi, de les perdre tous les trois. Charlie restait immobile, le regard fixé sur le lit où se trouvait son frère. Il sourit et des larmes de soulagement coulèrent le long de ses joues.

Nicholas était revenu… Il l'entendait à nouveau…Ils étaient à nouveau ensemble. Charlie pouvait sentir son inquiétude mais assez étrangement, son frère semblait aussi serein et, d'une certaine manière, apaisé. Il était parvenu à réunir les deux parties de sa vie et son soulagement venait probablement de là.

Le jeune homme se retourna vers la petite table où étaient réunis les gens qui étaient devenus en quelques semaines sa nouvelle famille. Il n'avait jamais eu la chance de connaître la sienne mais il se sentait en confiance avec ces gens-là et les liens qui les unissaient étaient tout aussi précieux à ses yeux que les liens du sang.

Il prit une chaise, à son tour.

-Vous pensez que tout va redevenir normal, maintenant.

Jones ne put se retenir et éclata de rire. La pression des derniers jours commençait seulement tout juste à s'évacuer et sa réaction en était l'un des témoignages.

-Désolé mais, depuis que je connais Neal, ce mot a changé de sens pour moi. Je ne sais plus vraiment ce que veut dire « normal ». Encore moins maintenant. Toutes mes excuses, mon rire était déplacé mais, Charlie, je ne pense pas que ton frère ait été un jour « normal »…

A bine y réfléchir, Jones n'avait pas tort. La vie de Nicholas et celle de Neal n'avaient absolument rien de normal dans le sens où le commun des mortels l'entendait. C'est probablement ce qui avait dérangé Peter et Jones au début. Puis ils avaient appris à le comprendre, ils avaient réussi à le faire évoluer sur certains points tout en se gardant bien d'essayer de changer la personne qu'il était vraiment. Tobias avait compris l'inquiétude de Charlie mais il était, pour le moment, incapable de lui donner une réponse. Il ne voyait pas très bien comment son patient pourrait retrouver toutes ses capacités physiques et mentales, comme par enchantement.

Durant sa carrière, il avait vu passé une multitude de patients et de familles qui attendaient de lui des miracles. Pour sa part, il n'en avait jamais vu un seul.

-Il va certainement lui falloir du temps mais je ne peux pas garantir qu'il se rétablira complètement. Les chocs émotionnels à répétition laissent des traces, c'est inévitable. Il faut attendre qu'il soit réveillé pour avoir un diagnostique plus précis.

Le médecin vit l'inquiétude grandir dans les yeux de Charlie. Il aurait pu lui mentir, lui dire que tout irait bien mais le jeune homme se serait vite rendu compte qu'il s'agissait d'un mensonge et il ne voulait pas perdre sa confiance. June s'approcha et prit la main de Charlie dans la sienne.

-Je sais que vous n'avez pas vraiment l'habitude mais essayez d'avoir confiance. Je suis persuadé que nous parviendrons tous ensemble à l'aider. Peu importe le temps qu'il faudra, aucun de nous n'abandonnera.

Charlie vit la sincérité dans les yeux de la femme assise à ses côtés et, relevant la tête, il vit la même conviction dans les yeux de chaque personne autour de la table. Il avait tellement envie de leur faire confiance, de les laisser prendre soin de Nicholas, de lui. Ne faisant pas confiance à sa voix, il se contenta de hocher la tête.

Peter serrait toujours Neal contre lui et il n'était pas prêt à le laisser s'éloigner. Le jeune homme dormait paisiblement. Il avait entendu Charlie et Jones revenir. Il n'avait rien manqué de la conversation sur la terrasse et il avait souri, fier de ce qu'ils avaient réussi à bâtir au milieu de cette tourmente. June avait toujours été là, discrète…Une présence rassurante sur laquelle ils savaient pouvoir compter, en toutes circonstances.

Jones avait eu un comportement surprenant. Peter avait vu en lui, dès le début, un agent efficace et perspicace. Il avait découvert un homme sensible et attentionné, capable de faire l'impossible pour ses amis. Neal et lui n'avaient pas toujours été proches mais, avec l'arrivée de Charlie et les révélations sur sa vie, son attitude avait changé et de vrais liens d'amitiés s'étaient tissés.

Tobias avait su leur apporter son soutien dès le début et son aide était précieuse autant pour Neal que pour Charlie dont il surveillait attentivement l'état de santé.

Le grand absent de cette petite réunion familiale était Mozzie. Ils n'avaient pas eu de nouvelles du petit homme à lunettes depuis plusieurs jours et ce silence était étonnant. Mais Peter lui faisait confiance pour réapparaître au bon moment avec, à la bouche, une de ses citations favorites pour leur expliquer son absence.

Neal se réveilla en sursaut et Peter serra les dents quand il appuya sa main contre son épaule blessée.

-Tout va bien, Neal. Doucement.

Le jeune homme se détendit et posa sa tête sur l'oreiller à côtés de Peter. Il fixait le plafond et Peter eut peur, l'espace d'un instant que son esprit se soit à nouveau évadé.

Peter se redressa et se pencha vers lui.

-Tu es toujours avec moi ?

Comme il aimait voir ces yeux bleus se poser sur lui. Il ne s'en lasserait jamais. Un sourire triste s'esquissa sur le visage fatigué de son ami.

-Comment tu te sens ?

Neal ouvrit la bouche pour parler mais il se ravisa et se contenta de sourire à nouveau. Que voulait dire cette attitude ? Neal n'avait pas dit un mot depuis des jours et, aujourd'hui encore il semblait incapable d'émettre un son.

Mais cette fois, Peter avait le sentiment que les raisons en étaient différentes. Il avait eu l'impression que Neal pouvait parler mais qu'il y avait renoncé… Pour quelle raison ?

Tobias l'interrompit dans ses réflexions. Le médecin s'avança vers son patient suivi de près par leurs trois amis qui restaient à distance mais dont le sourire trahissait le soulagement profond de voir le jeune homme à nouveau parmi eux.

Tobias fit le tour du lit pour s'approcher de son patient.

-Ravi de vous revoir, jeune homme. Tu nous as fait très peur ces derniers jours.

Neal regardait le médecin mais il ne semblait pas avoir envie de lui répondre.

-Il faudrait que je t'examine pour m'assurer que tout va bien.

D'un simple hochement de tête, Neal donna son accord et le médecin commença son examen. Neal se plia à chaque demande et, une fois les vérifications usuelles terminées, il s'éloigna, lui adressant un sourire.

Tout le monde attendait son bilan, une remarque mais le médecin se contenta de s'asseoir sur le bord du lit et de fixer son patient.

-Neal, tu peux faire quelque chose pour moi ?

Nouveau hochement de tête.

-J'aimerais que tu essaies de dire un mot…rien qu'un.

La réaction ne se fit pas attendre. La peur revint immédiatement dans ses yeux et Neal secoua vivement la tête. Ce que Peter avait pressenti était donc vrai. Neal pouvait parler mais, pour une raison connue de lui seul, il refusait de le faire ou il s'en sentait incapable.

Tobias posa une main sur son bras.

-Ce n'est pas grave, Neal. L'essentiel c'est que tu ailles bien. Nous aurons le temps de parler du reste. Est-ce que tu te sens prêt à manger quelque chose…peut-être une légère soupe.

A peine Neal eut-il hoché la tête que June quittait la pièce pour commander la soupe favorite de son ami. Charlie s'approcha timidement et vint prendre la place du médecin alors que Peter, Tobias et Jones s'éloignaient sur la terrasse.

-Qu'est-ce que ça veut dire ? Pourquoi ne parle-t-il pas ?

-C'est difficile à dire mais je pense que ça a un rapport avec ce qui s'est passé dans la vidéo. Rappelez vous que ces ce souvenir qui a tout déclenché. Cet homme devait lui faire terriblement peur pour qu'il en reste traumatisé à ce point. Peut-être est-ce quelque chose qu'il lui a dit qui l'empêche de parler.

-Comment pouvons-nous l'aider ?

Jones avait posé cette question de nombreuses fois ces derniers jours mais il n'avait pas toujours reçu de réponse très satisfaisante.

-Il faut lui redonner confiance, l'assurance qu'il est en sécurité. Ce n'est qu'à cette condition qu'il osera à nouveau parler.

Peter soupira. Il aurait tellement aimé que tout aille bien. Il était conscient qu'après ce que son ami avait vécu, il ne pourrait pas se remettre en un clin d'œil mais il commençait à avoir l'impression qu'ils ne verraient jamais le bout de ce tunnel.

Quand il revint dans la chambre, Neal dévorait un bol de soupe avec un plaisir non dissimulé et l'espace d'un instant, il oublia ses craintes et ses doutes. Il voulait juste savourer le plaisir de le voir à nouveau bien vivant et conscient. Un long chemin leur restait à parcourir et il avait ce nœud au creux de l'estomac, cette sensation qu'ils n'en avaient pas encore fini avec cette affaire.

Il leur restait un homme à retrouver et à mettre hors d'état de nuire et sa pire crainte était que celui-ci retrouve Neal avant qu'il ne puisse l'arrêter. Avec Jones ils avaient mis en place une surveillance serrée autour de l'appartement mais aucun système de sécurité n'était infaillible…une leçon qu'il avait apprise au contact d'un certain Neal Caffrey.