Chapitre 54.
Le reste de la journée passa calmement. Jones était retourné au bureau pour poursuivre les recherches sur ce portrait. Charlie était installé sur la terrasse, plongé dans son livre, totalement hermétique à ce qui l'entourait. Peter ne pouvait s'empêcher de sourire… Le jeune homme dévorait les livres comme s'il avait envie de rattraper ses années de coma forcé.
June les avait laissé pour descendre prendre un peu de repos. Elle n'avait pas ménagé ses efforts ces derniers jours et elle commençait à se sentir fatiguée. Maintenant, elle se sentait suffisamment rassurée pour s'autoriser à laisser Neal aux soins de Peter.
Neal semblait observer très attentivement ce qui l'entourait et Peter aurait aimé pouvoir lire dans ses pensées. Parfois, une ombre voilait son regard… A d'autres moments, il paraissait détendu et serein. Il n'avait toujours pas prononcé un mot et Peter essayait de s'arranger pour lui poser uniquement des questions simples ne nécessitant pas de longues réponses.
Comme l'avait précisé Tobias, le plus important, pour le moment, était de le rassurer et de limiter les situations de stress. Ça risquait de devenir compliqué s'ils parvenaient à mettre la main sur l'homme du portrait. Ils auraient sans doute besoin d'une identification formelle et Peter doutait que Frey ou Penhurst accepte de témoigner. Mais il décida de mettre cette pensée de côté, pour le moment. Ils auraient le temps de s'en soucier le moment venu.
La seule chose dont il parvenait à se soucier, à cet instant précis, c'était de s'assurer que Neal se reposait et s'alimentait correctement. Ce qui était un travail à plein temps. Le jeune homme avait savouré la soupe que June lui avait apportée mais il avait, ensuite, refusé d'avaler quoi que ce soit.
Pour le moment, Neal était allongé dans son lit. Peter lui avait proposé un livre, son carnet de croquis mais il les avait laissé sur le bord du lit et il se contentait de regarder autour de lui. Il n'avait pas l'habitude de voir son ami aussi inactif. Les seuls moments où Neal parvenait à rester tranquille c'est quand il était malade ou menotté…Même cette dernière option ne le tenait pas immobile très longtemps.
Alors le voir immobile durant presque deux heures, avait quelque chose de perturbant. Mais, comme l'avait fait remarqué Jones un peu plus tôt, pouvaient-ils vraiment parler de normalité quand il s'agissait de Neal Caffrey ? Peter installé sur le canapé, pour ne pas trop s'éloigner de Neal, souriait tout seul en repensant à l'éclat de rire de son collègue.
Jones ne montrait pas facilement ses émotions et c'était une qualité dans leur métier mais, dans le cas de Neal, il avait, ces dernières semaines, changé d'attitude. Et Peter s'en réjouissait.
Il avait le sentiment qu'ils étaient au milieu de sa famille quand il se trouvait avec eux. La famille qu'il avait choisie, celle de son cœur. Il finit par se rendre compte que le regard de Neal était fixé sur lui. Peter eut du mal à déchiffrer son expression mais il se sentit attiré par ce regard insistant qui ne cillait pas. Il se leva et vint s'asseoir à côté de lui.
-Tout va bien ?
Neal lui adressa un magnifique sourire et posa une main sur sa joue. Peter comprit le sens de ce regard si particulier quand Neal s'approcha pour l'embrasser.
-J'aime beaucoup ta nouvelle manière de communiquer.
A nouveau ce sourire charmeur et à travers lequel on pourrait presque oublier la tension et les épreuves des derniers jours. Mais Peter pouvait voir au-delà de ce sourire et l'étincelle qui donnait à ce regard sa couleur, sa particularité ne faisait que de trop brèves apparitions.
Peter posa à son tour un léger baiser sur ces lèvres auxquelles il ne parviendrait jamais à résister.
-Tu veux manger quelque chose ?
En voyant le regard exaspéré de son ami, Peter comprit immédiatement la réponse. Il avait dû lui poser la question un peu trop souvent.
-Désolé, je voulais juste tenter le coup une fois de plus. Tu sais qu'il faut que tu reprennes des efforts.
Neal posa une main sur son estomac et fit une grimace significative.
Peter, soudain inquiet, posa une main sur son front. Le jeune homme se laissa faire, sachant qu'il ne parviendrait pas à le convaincre qu'il se sentait seulement un peu barbouillé.
-Tu veux que je rappelle Tobias ? Tu couves peut-être quelque chose…
Peter semblait passer par toutes les émotions en l'espace de quelques secondes et il avait du mal à endiguer ces vagues d'inquiétude qui le submergeaient parfois.
Neal saisit le carnet posé à côté de lui, griffonna quelques mots puis le tendit à Peter.
Je mangerai plus tard…Promis.
-Tu es sûr ?
Neal tenta de mimer la colère mais il devait admettre que les attentions de Peter lui réchauffaient le cœur et l'aidaient à se sentir mieux. Il finit par hocher a tête avant de reprendre son carnet.
Tu me ferais un thé ?
Il avait fait cette demande autant pour occuper Peter que pour se réchauffer un peu. Depuis son réveil, il n'arrivait pas à chasser cette impression de froid. Il avait d'abord relevé la couverture mais il s'était vite aperçu que le froid qu'il ressentait venait de l'intérieur. Comme si cette plongée dans les abysses de sa mémoire avait laissé des traces.
Peter sourit en lisant ces quelques mots. Un nouveau changement chez son ami qu'il avait noté depuis la « réapparition » de Nicholas… Neal, buveur et amateur de café, préférait une tasse de thé à son breuvage habituel.
Peter venait aussi de remarquer que son écriture avait, elle aussi, changée. Neal avait toujours eu une très belle écriture, fine et élancée mais les mots écrits dans ce carnet relevaient presque de la calligraphie. Chaque lettre était formée à la perfection et, s'il avait eu une plume à la place de ce crayon, il aurait fait de ces quelques phrases, une œuvre d'art. Peter regarda une fois encore ses mots et lui tendit le carnet.
-Tu écris toujours de la main gauche…
Plus facile. Mais l'autre marche aussi.
Peter ne put s'empêcher de rire et Neal le regarda en fronçant les sourcils.
-Désolé, mais j'imaginais ce que pourrait donner un Neal Caffrey ambidextre…
Le jeune homme se joignit à lui et sourit à son tour. Peter savait très bien ce qu'il était en train de penser. Son ami devait se repasser tous les épisodes de sa carrière criminelle en imaginant pouvoir se servir aussi habilement de ses deux mains.
Peter finit par se lever et prépara deux tasses de thé. Il pouvait sentir les yeux de Neal posés sur lui et il ne put s'empêcher de se demander, à nouveau, si leur vie pourrait, un jour, être aussi simple que cela. Il attendait que l'eau chauffe quand son téléphone sonna. En voyant le numéro de Jones s'afficher, il sentit que son collègue avait quelque chose d'important à lui dire.
Il décrocha tournant le dos afin que Neal ne puisse lire une quelconque émotion sur son visage. Il resta silencieux, laissant Jones parler. Il savait que celui-ci comprendrait que Neal n'était pas loin et que Peter préférait être prudent.
-Peter, on a du nouveau. Neal est là ?
-Oui.
-Ok…Il peut nous entendre ?
-Non.
-Parfait. On a retrouvé l'identité de l'homme sur la vidéo. Tu ne vas pas aimer ça.
Peter faillit dire qu'il n'aimait pas grand chose dans cette affaire mais il se retint et attendit patiemment la suite.
-Nous ne sommes pas les seuls à essayer de le coincer. Ça fait des années que le FBI cherche à l'arrêter. On le soupçonne de différents trafics… drogues, prostitution, armes, œuvres d'art. Mais ils n'ont jamais trouvé aucune preuve ni aucun témoin pour le confondre. Ce type est un malin et il est très bien entouré. Il masque tellement bien ses activités que les plus fins limiers du bureau n'ont pas réussi à remonter à la source de sa fortune.
Peter avala difficilement sa salive. Ils avaient, eux, un témoin et, si les enquêteurs sur la trace de ce monstre l'apprenaient, ils n'hésiteraient pas à utiliser Neal.
-Son nom est Nicolaï Tcherkov, arrivé dans le pays avec ses parents au début des années cinquante. Il a bâti sa fortune à la force du poignet et, en quelques années, il est devenu un homme sur qui il fallait compter dans le milieu de la finance. Il a investi dans des entreprises en faillite, les a restructurées et les a revendues à prix d'or. Mais il ne s'est pas limité aux affaires légales.
-Je m'en doute.
Peter tentait de donner le change car il savait que Neal n'était pas idiot et il avait certainement déjà compris la nature de cet appel.
-Il y a cinq ans, ils étaient sur le point de le faire enfermer pour atteinte à la pudeur et tentative de viol mais leur témoin s'est évaporé dans la nature la veille de l'audition préliminaire devant le juge. On a retrouvé son corps quelques jours plus tard. Je te passe les détails sur ce que ce pauvre garçon avait subi…
-Quel âge ?
-16 ans. Plus je creuse et plus ça sent mauvais. Son chemin est parsemé de cadavres et de disparitions mystérieuses. Ce type a fait le ménage autour de lui, il contrôle tout et il se débarrasse de quiconque pourrait lui nuire.
-Continue à creuser.
-Tu vas le dire à Neal ?
-Je préfèrerais éviter mais il sera difficile de faire autrement.
Jones raccrocha et Peter mit quelques secondes avant de réaliser que le sifflement persistant qu'il entendait était celui de la bouilloire. Neal fut plus rapide que lui et le jeune homme, un peu chancelant, se leva et versa l'eau dans les deux tasses. Peter constata, une fois encore que son ami tenait difficilement sur ses jambes. Il essayait de se persuader que c'était normal mais le voir ainsi affaibli le rendait malade. Surtout lorsqu'il pensait que les épreuves n'étaient certainement pas terminées pour lui.
Neal lui tendit une tasse et indiqua, d'un signe de tête, le téléphone, toujours dans sa main. Peter aurait pu faire semblant de ne pas comprendre mais ça aurait été faire offense à l'intelligence du jeune homme face à lui. Il essaya de gagner du temps en trempant ses lèvres dans sa tasse de thé mais, la seule chose qu'il récolta fut de se brûler. Neal leva les yeux vers lui avec u sourire qui signifiait clairement ce qu'il pensait de sa tentative de diversion.
-C'était Jones.
Le ton de Peter indiqua immédiatement à Neal que cet appel concernait certainement son pire cauchemar. Il attendait que Peter se décide à poursuivre mais son ami semblait hésiter. Neal sentait ses forces diminuer et il posa une main sur la table à sa gauche. Peter s'approcha pour l'aider à retourner dans son lit mais Neal se dégagea vivement.
Il n'y avait aucun doute sur la signification de ce geste de colère et Peter ne s'y trompa pas.
-Assis-toi, au moins.
Neal accepta et attendit que Peter prenne une chaise pour s'asseoir face à lui.
-Jones a retrouvé l'homme dont tu as dessiné le portrait.
Le jeune homme serra les dents, en essayant de contrôler cette peur qui lui nouait l'estomac et faisait battre son cœur plus vite. Peter lui prit la main avant de continuer son récit.
-Il s'appelle Nicolaï Tcherkov et, pour faire court, le bureau est après lui depuis des années mais, jusqu'à maintenant, il a toujours réussi à nous échapper. On le soupçonne de nombreux trafics, de meurtres et d'un tas d'autres choses qui pourraient lui valoir la prison à vie.
Neal n'avait pas quitté Peter des yeux, comme s'il cherchait à vérifier que son ami lui disait toute la vérité sur ce qu'il venait d'apprendre. Mettre un nom sur ce monstre ne l'aidait pas vraiment.
Il savait déjà comment il s'appelait… Bien sûr, l'homme ne lui avait jamais donné son nom mais il s'était vanté de porter le même prénom que lui… Un autre mensonge… Cette brute ne s'appelait pas comme lui…Jamais il n'accepterait cette idée… C'était peut-être puéril mais il y tenait. Il chercha autour de lui de quoi écrire mais il avait laissé son carnet sur le lit. Peter le comprit et se leva pour aller le lui chercher.
Que vont-ils faire ?
-Pour le moment, on essaie de trouver des preuves et de voir ce que les autres services ont sur lui.
Neal reposa son carnet. Il semblait tendu et nerveux. Peter sentait qu'il avait besoin de lui dire quelque chose sans parvenir à franchir le pas. Après de longues secondes d'hésitation, il se pencha vers lui, passa une main derrière sa tête et l'attira plus près. Peter se laissa faire. Son cœur se mit à bondir dans sa poitrine quand Neal cala sa bouche contre son oreille et murmura, comme s'il ne voulait surtout pas que quiconque l'entende.
Même si près, Peter eut du mal à percevoir tous les mots tant ils avaient été prononcés dans un souffle.
-Il faut protéger Charlie…
Encore une fois, cette même angoisse qui surgissait. Neal avait certainement très peur pour sa propre vie mais il parvenait quand même à faire passer son frère avant tout. Neal reprit sa position sur sa chaise, le regard baissé.
Peter posa une main sous son menton, le forçant à lever les yeux.
-Deux agents sont chargés de surveiller l'appartement et Charlie ne sortira jamais seul. Je te promets que rien ne sera laissé au hasard jusqu'à ce que cet homme soit derrière les barreaux.
Neal avait les larmes aux yeux mais la confiance qu'il avait en son ami demeurait sans faille.
-Neal, tu n'es pas obligé de répondre mais j'aimerais quand même te poser une question…
Peter attendit d'être sûr d'avoir toute l'attention du jeune homme assis face à lui.
-Est-ce à cause de cet homme, de ce qu'il t'a dit que tu refuses de parler ?
La réaction de Neal fut plus parlante qu'une longue phrase. Le jeune homme se recroquevilla sur sa chaise, portant, une nouvelle fois ses poings à ses tempes.
Peter s'en voulait d'avoir poser cette question dont il pressentait pourtant déjà la réponse. Il essaya de prendre son ami dans ses bras mais celui-ci refusa d'abandonner sa position défensive. Charlie entra à ce moment, conscient que quelque chose n'allait pas. Peter ne pouvait s'empêcher d'être encore surpris par la manière dont les deux frères semblaient, en permanence savoir, l'état d'esprit de l'autre.
Charlie ne posa aucune question. Peter se sentait coupable mais il savait que son ami ne le tenait en rien responsable de la détresse de son frère. Il était bien trop intelligent pour se tromper de coupable.
Il s'avança vers son frère, s'agenouilla, prit doucement sa main et vint la poser sur sa joue. Peter observait la scène d'un regard curieux. La paume de Neal placée contre sa bouche, Charlie semblait murmurer des mots, des syllabes qu'il ne pouvait entendre ni comprendre.
Après quelques secondes, Peter fut surpris de voir Neal se détendre et placer sa main droite sur son cœur. Neal se mit à murmurer à son tour et Peter se rendit compte que les deux frères semblaient avoir synchroniser, non seulement, leur souffle, leur respiration mais aussi l'espèce de litanie qu'ils répétaient.
La scène ne dura qu'une ou deux minutes mais, pendant ce moment, ils avaient évolué hors du monde, hors du temps, réfugiés à l'intérieur d'une bulle rien qu'à eux.
Neal se laissa ensuite guider vers son lit où il s'allongea et s'endormit presque aussitôt. Peter ne pouvait s'empêcher de ressentir une pointe de jalousie devant une telle complicité. Leur relation était unique et pouvait parfois sembler exclusive. Il s'en voulait d'avoir de telles pensées. Il ne souhaitait pas s'immiscer dans cette relation et il savait bien que, ni l'un ni l'autre ne le permettrait. Mais il était difficile de se sentir exclu et de ne pas être celui qui parvenait à rassurer Neal.
Charlie retourna s'asseoir à côté de Peter qui n'avait pas bougé de sa chaise. Il regarda le jeune homme sans oser demander ce qui venait de se passer sous ses yeux. Charlie finit par lui sourire comme s'il venait tout juste de sortir de ce rêve, cette parenthèse.
-Ça faisait des années qu'on n'avait pas fait ça…
Retrouvant soudain la parole, Peter se redressa sur sa chaise.
-Et c'était quoi, exactement ?
-Je vais avoir du mal à t'expliquer parce que je ne suis pas certain de le savoir moi-même…
-Qu'est-ce que tu disais ?
-Un poème que Nicholas adore. Dès qu'il a appris à lire, il a commencé à dévorer tous les bouquins qui lui tombaient sous la main… Jusqu'au jour où il est tombé sur un recueil de poèmes de Walt Whitman. A force de les lire et les relire, il a fini par les apprendre par cœur. Il me les récitait à longueur de journée…C'est comme que j'ai appris à lire.
Peter découvrait une nouvelle facette de leur vie.
-Comment ça ?
-J'ai fini par les connaître par cœur aussi. Alors j'ai pris le recueil et j'ai déchiffrer sur les pages ce que ma mémoire avait enregistrée. A force, les lettres ont pris un sens et après de multiples répétitions, j'ai compris la mécanique…
L'agent du FBI était stupéfait… Comment ces deux gamins avaient-ils fait pour devenir des adultes aussi accomplis et, somme toute, assez équilibrés, vu les circonstances ?
-Et comment Neal a-t-il appris à lire ?
-Je n'en sais rien, il faudrait lui demander. Mais ce poème est resté dans nos mémoires et nous a souvent servi de refuge. Je savais qu'il s'en souviendrait.
Peter resta pensif de longues minutes, imaginant un jeune garçon découvrant la lecture à travers des poèmes aussi complexes que peuvent l'être ceux de Whitman. Décidément, il n'y avait vraiment rien de normal chez ces deux hommes.
Charlie se mit à réciter, le regard perdu dans ses souvenirs…
«Oh me! Oh life! of the questions of these recurring,
Of the endless trains of the faithless, of cities fill'd with the foolish,
Of myself forever reproaching myself, (for who more foolish than I, and who more faithless?)
Of eyes that vainly crave the light, of the objects mean, of the struggle ever renew'd,
Of the poor results of all, of the plodding and sordid crowds I see around me,
Of the empty and useless years of the rest, with the rest me intertwined,
The question, O me! so sad, recurring—What good amid these, O me, O life?
Answer.
That you are here—that life exists and identity,
That the powerful play goes on, and you may contribute a verse.*
Ces mots avaient permis à Neal de se calmer, de reprendre pieds dans la réalité, de retrouver une certaine sérénité. Peter était de plus en plus surpris par ce qu'il apprenait sur celui qu'il pensait connaître. Neal, malgré les épreuves traversées avait réussi à préserver une personnalité hors du commun et d'une richesse incroyable.
Si on se cantonnait aux apparences, le jeune homme pouvait apparaître superficiel et parfois arrogant mais Peter avait compris depuis longtemps déjà que cette façade masquait une personnalité bien plus complexe dont il commençait juste à percevoir les contours.
-Ça va, Charlie ?
Quand Peter revint à la réalité, le jeune homme toujours assis en face de lui avait pâli.
-Je crois que tu devrais aller voir Nicholas.
Peter comprit immédiatement que le malaise passager de Charlie était dû à la détresse de son frère. En se levant, il passa à toutes les implications que ce genre de liens pourrait avoir à plus ou moins long terme.
Les deux frères s'étaient beaucoup rapprochés ces derniers jours et ils semblaient échanger bien plus que des états d'âmes et Peter s'inquiétait des répercussions possibles sur leur santé à tous les deux. Mais pour le moment, il devait réveiller Neal qui commençait à s'agiter. Il posa une main sur le front du jeune homme et commença à lui parler.
Neal ouvrit les yeux presque immédiatement et, pendant quelques secondes, la terreur que Peter lut dans ses yeux lui serra le cœur. Même s'il avait conscience de la difficulté à surmonter ce genre d'épreuve, il ne pouvait pas vraiment comprendre la nature réelle du traumatisme.
-Neal, tu es avec moi ?
Le jeune homme mit quelques secondes avant de parvenir à hocher la tête. Presque aussitôt, il glissa son regard vers son frère et se leva sans un mot. Décidément, Peter commençait à se sentir un peu mis à l'écart. Il regarda Neal s'avançait vers son frère, s'asseoir devant lui.
-Qu'est-ce qui ne va pas ?
La voix de Neal n'était qu'un murmure mais Peter sentit les larmes lui monter aux yeux en entendant ce simple son. Charlie parut aussi étonné que lui mais il se contenta de lever les yeux vers Neal et il lui offrit son plus beau sourire.
-Ne joue pas avec moi…
Cette fois, le ton était plus ferme, même s'il n'avait pas encore retrouvé son assurance. Peter réalisa, une nouvelle fois, que le lien unissant les deux frères allait bien au-delà de la « transmission de pensées ».
-Je vais bien, Nick.
Neal parut peiné par cette phrase parce qu'il savait très bien qu'il s'agissait d'un mensonge.
-Je ne me rappelle pas t'avoir déjà entendu me mentir…
Neal esquissa un mouvement pour se lever mais Charlie lui prit la main et l'invita à se rassoir.
-Je suis désolé, Nick. Je ne veux pas te mentir mais…
-Quoi ? Tu ne veux pas que je m'inquiète…C'est ça ? Comment pourrais-je ne pas m'inquiéter quand je te sens aussi faible, quand je peux sentir ta douleur alors que je suis endormi… ? Tu voudrais quoi ? Que je fasse semblant de ne rien ressentir, de ne rien savoir… ?
Le colère de Neal faisait presque plaisir à voir même si Peter ne pouvait s'empêcher de se sentir soulagé qu'elle ne soit pas dirigée contre lui.
Charlie semblait ressentir à peu près la même chose car il parvint à sourire malgré le regard furieux dirigé contre lui.
-Non, Nick. Je ne pense pas que tu sois capable de ne pas t'inquiéter… Mais je pourrais te poser la même question… Tu m'accuses de vouloir te cacher quelque chose mais, c'est exactement ce que tu fais… ce que tu as fait toutes ces années…
-Ce n'est pas pareil…
-Pourquoi ? Parce que c'est ce que maman voulait que tu fasses ? Parce que c'est le rôle que tu t'es toi-même attribué ?
Neal ne trouva rien à répondre pendant de longues secondes et Peter faillit se mettre à applaudir en voyant la manière dont Charlie faisait face à son frère, sans doute pour la première fois depuis leur enfance.
-Nick, je ne te fais aucun reproche, bien au contraire. Mais tu ne peux pas me renvoyer ce genre d'argument alors que tu fais exactement la même chose.
Neal ne répondit rien, encore une fois.
-Je te propose une chose. Je joue franc jeu avec toi mais, en échange, tu me promets de faire la même chose avec moi… ?
-Comme si j'avais le choix…
Neal essaya de feindre la colère mais son léger sourire trahissait la tendresse qu'il ne pouvait s'empêcher de ressentir pour son frère. Charlie ne se laissa pas embobiner par cette grimace.
-Tu sais très bien que si tu veux vraiment me cacher quelque chose, tu peux le faire. Tu l'as déjà fait par le passé…
Peter ne savait à quoi Charlie faisait allusion mais Neal semblait lui aussi dans le flou.
-Tu n'as jamais partagé certains moments avec moi. Cet homme, par exemple, jamais tu n'as évoqué son rôle, ce qui s'était passé avec lui…ni en pensée, ni en paroles.
Neal baissa la tête, un instant, comme s'il replongeait dans ces souvenirs à cette simple évocation.
-Je ne te demande pas de me raconter si ce n'est pas ce que tu souhaites. Mais je veux que tu saches que je suis là… Et pas seulement pour te consoler, te rassurer mais aussi pour t'épauler, écouter. Je ne suis plus un enfant…
Neal sourit franchement cette fois.
-Je commence à m'en rendre compte.
-Il serait temps…
Les sourires détendus s'effacèrent soudain et Neal tendit la main vers Charlie. Celui-ci croisa son regard et tendit la main à son tour, sachant qu'il s'agissait là d'une sorte de pacte.
-Depuis ma sortie de l'hôpital, mon cœur s'emballe parfois. Les médecins ont diagnostiqué un arythmie qui est probablement la conséquence de ces années de médication forcée.
-Que disent les médecins ?
-Il va certainement falloir que je subisse une opération pour poser un pacemaker pour réguler le rythme cardiaque.
-Pourquoi attendre ?
Charlie grimaça avant de répondre.
-Je ne suis pas vraiment en forme et l'opération, bien que bégnine risquerait de devenir dangereuse. Alors je dois attendre.
Neal accusa le coup mais il releva vite la tête, déterminé. Une nouvelle fois, il avait repris le dessus. Peter savait que rien n'était gagné et que son ami restait fragile. Mais il ne pouvait qu'admirer son courage et sa capacité à se concentrer sur l'essentiel.
-D'accord. Alors tu vas faire tout ce que veulent les médecins… Ils te posent cet engin et tout redevient normal…
-Oui, c'est un peu le plan…
-Parfait.
Neal ne paraissait pas soulagé mais la confiance qu'il avait en la parole de son frère dépassait sa propre angoisse.
Le seul signe de la persistance de cette peur se retrouva dans sa réaction. Neal se leva et vint se blottir dans les bras de Peter, posant sa tête contre sa poitrine. L'agent du FBI savait ce qu'il recherchait, ce dont il avait besoin. Ce rythme régulier, rassurant, tout comme les paroles murmurées de son frère, les battements de son cœur le calmait et lui permettait de se ressaisir.
Ils restèrent un long moment enlacés jusqu'à ce que Peter fasse signe à Charlie de les rejoindre. Les deux frères avaient besoin de se sentir proches et rassurés. Charlie, tout autant que Neal ressentait cette fragilité, ce sentiment d'être au bord d'un gouffre. Tous les deux avaient été torturés, maltraités, menacés et aujourd'hui, rien ne pourrait réparer ce traumatisme, cicatriser ces plaies ouvertes.
Mais Peter pouvait, au moins, essayer d'atténuer la douleur, de leur offrir, à tous les deux, des moments de calme et une certaine sérénité.
* Ô moi ! Ô la vie !
Les questions sur ces sujets qui me hantent,
Les cortèges sans fin d'incroyants, les villes peuplées de sots,
Moi-même qui constamment me fais des reproches,
Les yeux qui vainement réclament la lumière, les buts méprisables, la lutte sans cesse recommencée,
Les pitoyables résultats de tout cela, les foules harassées et sordides que je vois autour de moi,
Les années vides et inutiles de la vie des autres, des autres à qui je suis indissolublement lié,
La question, Ô moi ! si triste et qui me hante – qu'y a-t-il de bon dans tout cela, Ô moi, Ô la vie ?
Réponse: Que tu es ici – que la vie existe et l'identité, Que le puissant spectacle se poursuit et que tu peux y apporter tes vers. »
Walt Whitman. Leaves of Grass 1892.
