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Chapitre 2

Rouge comme le sang

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En ce petit matin pluvieux, tout le domaine d'Arthur Holmwood était en effervescence. Chaque domestique de la maison s'occupait d'une tâche bien spécifique visant à préparer la réception la plus attendue de la saison.

Non loin de la propriété des Wenstera, le domaine de Black Willow comportait un élégant manoir et un vaste parc. Lord Goldaming l'avait offert à son fils pour son vingt et unième anniversaire afin que ce dernier apprenne comment gérer un domaine et par dessus tout, pour qu'il puisse fonder une famille.

Ainsi, le manoir revêtait progressivement ses plus beaux atours pour accueillir ses prochains invités.

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Le pas rapide, Jonathan franchit les derniers mètres qui le séparaient de l'étude notariale. Jetant un œil à travers la fenêtre, il vit que son employeur n'était pas encore arrivé.

Avec sa propre clé, il ouvrit les deux lourdes portes puis se dirigea vers son bureau où il s'installa rapidement.

Le jour était encore jeune et le ciel encore couvert du manteau de la nuit.

Ne prenant pas la peine d'actionner l'électricité, il enflamma une lampe à pétrole pour unique source de lumière.

Le jeune homme s'assit alors à son bureau, ouvrit un dossier et se plongea immédiatement dans son travail.

Testaments, compromis de vente, démarches administratives... Jonathan s'immergea dans son ouvrage sans se soucier des heures.

Il salua à peine Monsieur Barney, le notaire, lorsqu'il sans relâche lui permettait d'oublier Mina ou du moins, lui rendait cette illusion.

Il lui restait donc encore beaucoup de travail...

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Mina leva son visage vers le ciel et contempla quelques instant son couvercle gris. La pluie s'était arrêtée de tomber mais l'atmosphère était toujours emprunte d'humidité. Resserrant les pans de son manteau, elle se remit en route non sans avoir inspiré une bouffée d'air.

Comme tous les mardis, la jeune femme se rendait à Covent Garden afin de regarnir le garde-manger. Devant les halls, les commerçants frottaient leurs mains glacées derrière les étales de légumes en attendant quelques clients.

Alors qu'elle pénétrait dans la grande galerie commerciale, la jeune femme se fraya un chemin parmi les londoniens.

Cheminant vivement, elle s'arrêta pourtant brusquement devant la vitrine d'un magasin.

Instantanément son esprit fut assailli par les images d'une certaine soirée passée en compagnie de son cher amour...

Les ombres des danseurs ondulaient sur leurs visages alors qu'ils se regardaient. Les yeux gris du Prince étaient plongés dans ceux de la jeune femme, soudés à ses prunelles.

Son cœur battait doucement, déjà soumis par un sentiment d'éternité...

Lentement, elle approcha sa main et saisit un morceau de sucre imbibé d'absinthe. Lorsqu'elle le porta à ses lèvres, la jeune femme se trouva submergée par un océan de volupté.

Derrière le rideau de ses paupières closes, elle sentit que le sourire de son beau Prince s'élargissait...

Serrant fort le paquet qu'elle tenait contre sa poitrine, Mina pressa le pas. La pluie s'était de nouveau mise à tomber et dans peu de temps, celle-ci se transformait en déluge.

Elle venait d'atteindre Tavistock Street soit l'itinéraire le plus court pour rejoindre sa demeure... mais pas le plus sûr pour une jeune femme seule. Cependant, ce quartier permettait de rejoindre Drury Lane plus rapidement qu'aucune autre rue.

Le regard fixe, Mina n'accorda pas un regard aux bâtisses de briques foncées constituant cet endroit. La proximité des halls en faisait aujourd'hui un lieu de chargements mais deux cent ans plus tôt, cette rue était jonchée d'immondices et peuplée de catins et de vauriens.

Actuellement, certaines choses n'avaient guère changé. Le soir venant, les prostitués sortaient de ces sinistres immeubles dans l'espoir d'amasser quelques livres. L'on pouvait y voir des hommes, des femmes et parfois même des adolescents à peine sortis de l'enfance déambuler dans cette artère lugubre pour se donner à l'aveugle.

Wilhelmina songea quelques secondes à ces innocents. Peut-être avait-elle était l'institutrice d'un de ces enfants qui vendaient leur corps...

Tandis qu'elle poursuivait son chemin, elle sursauta lorsqu'un étau enserra fortement son poignet.

Tournant vivement la tête, Mina rencontra le visage parcheminée d'une vielle femme. Un foulard sale et rapiécé cachait en partie ses cheveux gris. Ses paupières tombaient sur ses yeux noirs ternis par la cataracte. Elle portait de véritables haillons tristement assorti à vieux châle autrefois rouge.

- Elisabetta. Frumoasă Elisabetta*... murmura l'étrangère en remuant ses lèvres abîmées.

Son regard brillait intensément malgré la maladie, l'on aurait dit qu'elle venait de retrouver un être cher.

Effrayée, Mina essaya de se dégager mais la vielle femme la tenait fermement.

- *Belle comme Elisabetta... continua-t-elle de sa voix rauque teintée d'un fort accent étranger. Je peux t'aider. Viens, entre avec moi...

Réussissant à se défaire de son emprise, la jeune femme recula vivement en posant un regard interdit sur la vieille.

- Viens avec moi... prononça une nouvelle fois l'étrange personnage.

Frissonnant de tout son corps, Mina recula encore puis s'enfuit vivement.

Sans un regard en arrière.

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Posté devant une fenêtre, Jonathan regardait la rue s'obscurcir minute après minute. Engoncé dans un costume de soirée, il regrettait déjà avoir accepté l'invitation d'Arthur. Le clerc avait toujours détesté les réceptions et autres réjouissances... et ce bal donné par Holmwood était certainement ce qu'il redoutait le plus.

- Mina ? Etes-vous prête ? Cria-t-il afin que cette dernière puisse l'entendre de l'étage.

Plus vite ils se rendront à cette soirée et plus vite ils seront rentrés.

Une minute s'écoula sans qu'il n'obtienne de réponse. S'apprêtant à grimper les marches, il s'immobilisa brusquement.

En haut des escaliers se tenait sa jeune épouse vêtue d'une robe d'un rouge profond. Ses cheveux bruns ondulaient sur ses épaules nues faisant ainsi ressortir sa peau blanche.

Le sang de Jonathan venait de se glacer dans ses veines, immédiatement ramené des mois en arrière dans ce train filant en Roumanie...

Allongée sur la banquette, la jeune femme s'était endormie sous l'hypnose de Van Helsing. Sans omettre un seul détail, elle avait raconté chaque moment passé avec Dracula... leur rencontre, ses sentiments, leurs rendez-vous...

Jonathan se souvenait de sa voix éprise alors qu'elle avouait...

Je le revois encore... il me regarde...

C'est pour lui que je l'ai revêtue... ce présent m'enveloppe toute entière...

Mon Prince me dévore des yeux...

La soie de ma robe caresse mon corps comme ses mains rêvent de le faire...

Il me le dit sans même remuer ses lèvres...

Ma robe est rouge... comme la vie...

Son désir me dévore...


Inconsciente du trouble qui secouait son mari, Mina descendit l'escalier.

- D'où vient cette robe ? Demanda Jonathan d'une voix mal assurée par la tristesse.

Il savait que ce n'était pas la même car elle s'en était débarrassée avant de le rejoindre en Transylvanie pour leur mariage. Comme les pages de son journal retranscrivant le moindre de ses sentiments et ses rencontres avec le vampire, elle avait jeté cette robe à la mer...

- Je l'ai achetée ce matin. Répondit-elle en le regardant fugacement.

- Je... n'avez-vous pas une autre toilette ? Demanda-t-il après hésitation.

Prenant le temps de revêtir son manteau, elle répondit enfin :

- Celle-ci me plait.

Une boule dans la gorge, le clerc finit par hocher la tête.

Jamais encore « Black Willow » n'avait accueilli autant d'invités. Tout le domaine rayonnait d'un faste propre à l'aristocratie anglaise mais le plus beau joyau demeurait incontestablement la salle de réception.

Le grand lustre de cristal fonctionnait à l'électricité, la plus grande ingénierie des temps modernes. Ses feux faisaient briller les bijoux des dames et les montres des messieurs ajoutant à ce lieu un peu d'ornements superflus.

En fond sonore, les musiciens jouaient du Johan Strauss encore très prisé par la noblesse.

Quand la jeune femme arriva dans cette salle, son regard fut immédiatement attiré par la gigantesque toile.

- Ma chère Lucy... murmura Mina en s'approchant du tableau. Pardonne-nous...

Arrivé près d'elle, son époux n'entendit que la fin de cette phrase et s'en étonna.

- Jonathan ! S'exclama une voix surpassant le brouhaha.

Faisant volte face, Jonathan découvrit Arthur qui s'avançait bras ouverts.

- Je suis heureux de vous revoir. Déclara-t-il en serrant la main du jeune homme.

- Moi aussi. Répondit le clerc.

Quand Arthur se tourna vers Madame Harker, il resta quelques secondes déconcerté.

Il était également présent lors de l'hypnose qui avait conduit la jeune femme sur les chemins de la réminiscence...

- Bonsoir Mina. Déclara-t-il en se penchant sur sa main.

- Bonsoir Arthur. Répondit-elle, lointaine, avant de ramener son regard vers le tableau.

- Avez-vous vu Jack ? Demanda enfin Arthur, bouleversé par des souvenirs qu'il aurait souhaité enterrer définitivement.

Repenser à cette effroyable aventure lui rappeler que ce vil démon lui avait volé sa douce Lucy...

- Non. Répondit Jonathan. Sans doute n'est-il pas encore arrivé.

- Surement. Surenchérit lord Holmwood. Si vous voulez bien m'excuser, je me dois de saluer chaque invité.

Sur ces mots, Arthur abandonna le jeune homme qui, au même titre que son hôte, était rongé par le chagrin... et la rancune.

La jeune femme était parvenue à se soustraire à la vue de son époux quand ce dernier avait été hélé par Jack Seward. Discrètement, elle s'était faufilée au dehors et s'était enfoncée dans le grand parc du domaine.

Se plongeant dans les ténèbres, Mina progressa dans cette nature charbonneuse. La nuit distillait un tout autre parfum que le jour, emprunt d'une fraîcheur particulière. Une odeur comparable à celle flottant dans les caves ou les tombeaux...

Mina s'était tellement éloignée du manoir d'Arthur qu'elle ne l'apercevait même plus. Cela lui était d'ailleurs complètement égal. Plus aucune crainte ne l'habitait... puisque sa raison de vivre était morte et avait tout emportée avec elle.

S'arrêtant un instant, la jeune femme aspira l'air nocturne dans l'espoir vain d'apaiser un peu sa douleur.

Oh mon amour... souffla-t-elle dans la nuit en caressant d'un geste fébrile le tissu de sa robe.

La souffrance coulait dans ses veines tel un poison qu'elle s'injecterait toutes les heures. Sans trêve aucune.

Mina ne faisait que survivre avec des souvenirs qui la consumaient...

Une larme coula sur sa joue en revivant sa première danse avec le vampire... une danse qui avait succédé leur première étreinte.

Soudain et sans qu'elle même ne prémédite cette réaction, elle se mit à tournoyer dans l'obscurité.

Dans sa tête résonnait les notes d'une valse ensorcelante, piquetée de notes ténues.

Mina tournait... tournait encore et encore, revivant cette danse comme un fabuleux délire. Le visage de Dracula virevoltait dans son esprit pour se diluer dans un regard, dans un sourire...

La jeune femme étira ses lèvres, un salvateur vertige embrouillant ses maux et ses peines.

La musique se fit plus forte, emplissant l'air nocturne pour l'envelopper.

Elle tournoyait dans ses bras, sentait la chaleur de ses veines à travers la fraicheur de sa peau quand brusquement la musique se tut, emportant avec elle ce merveilleux tourbillon...

Mina tomba à genoux et sentit son cœur exploser dans sa poitrine.

Le visage de son amour avait disparu pour laisser place à celui parcheminé d'une vieille femme...

Entrainé dans le salon fumoir par Arthur et Jack, Jonathan ne put que suivre le mouvement imposé. Il ne parvenait pas à oublier la silhouette rouge de sa femme et s'en voulait d'être autant bouleversé par une robe.

Troublé par ses pensées, le clerc avala rapidement un verre de bourbon... puis deux... et un troisième.

L'amertume de l'alcool semblait remettre ses idées en place et rendre la situation plus claire.

Près d'une heure plus tard et les sens quelque peu embrumés, Jonathan s'excusa auprès de ses deux amis afin de s'aérer l'esprit. Arrivé sur la grande terrasse, le jeune homme ressentit immédiatement la morsure du froid. Les mains jointes, il souffla entre ses mains pour les réchauffer jusqu'à ce qu'il remarque une ombre bouger à l'orée des grands arbres du domaine.

Reconnaissant son épouse, il se précipita vers elle avant qu'un autre invité ne la remarque.

Le bas de sa robe était taché de terre et ses cheveux décoiffés comme si elle avait couru à perdre haleine. L'air glacé de la nuit avait rendu sa peau plus blanche encore et son regard brillait intensément...

- Mina... murmura-t-il en prenant ses mains. Que s'est-il passé ?

La jeune femme se laissa faire sans répondre. Elle était comme prostrée... mais quand elle leva son visage vers lui, Jonathan sentit son cœur devenir cendre dans sa poitrine.

Ce regard était entièrement perclus d'amour... pour un autre lui.

En cet instant, quelque chose se brisa en lui faisant voler en million de morceaux la patience qu'il gardait jusqu'alors.

Empoignant le bras de Mina, il l'entraîna sans ménagement à l'intérieur du manoir afin de récupérer leurs effets.

Il était temps de quitter cette soirée.

- Entrez. Déclara froidement Jonathan avant de franchir le seuil de la chambre.

La jeune femme obtempéra tout en massant son bras endolori.

Une fois tous les deux à l'intérieur, le jeune homme ferma maladroitement la porte à double tour. Cela fait, il resta un instant immobile, le front posé contre le battant de bois dur.

Sa tête lui tournait atrocement …

- Pourquoi ? Demanda le clerc en se retournant enfin vers elle.

- J'avais besoin d'air. Répondit-elle en soutenant le regard de Jonathan.

- Comment pouvez-vous me faire... autant de mal ? Poursuivit-il, les yeux brillants.

La jeune femme resta un instant sans voix face au visage ravagé de son époux.

- Vous avez bu Jonathan.

- Comment pouvez-vous me faire autant souffrir ? Hurla-t-il en chancelant.

- Je... vous connaissez mes sentiments. Je suis… désolée de vous faire souffrir. Vous ne le méritez pas. Souffla-t-elle en faisant un pas vers lui.

Seule la lueur d'un réverbère encore allumé projetait une faible lumière dans la pièce. Dans la semi pénombre, Mina vit une larme rouler sur la joue de son mari qui s'écrasa sur le tissu de sa chemise.

- Je vous aime tellement. Murmura-t-il, le cœur en lambeaux.

La jeune femme encaissa difficilement cet aveu qui sonnait le glas d'une triste évidence.

- Je suis... désolée... je... répondit-elle avant d'être interrompue par son époux qui venait de se jeter à ses pieds.

- Oh Mina ! Sanglota-t-il, son visage contre son jupon rouge. Je vous aime tellement, je vous ai toujours aimé !

Ses mains s'étaient glissées sous sa robe et caressaient frénétiquement ses jambes.

- S'il vous plait... laissez-moi vous... toucher... s'il vous plait... psalmodiait le clerc en remontant ses doigts sur ses cuisses.

- Non Jonathan. Non ! S'écria Mina en essayant de le repousser mais son époux la tenait fermement.

Elle voulut lui faire lâcher prise mais trébucha sur le lit. Rapide malgré son ivresse, il se jeta sur elle pour la plaquer sur le matelas.

- Je vous en prie ! Non ! Cria la jeune femme.

- Laissez-moi… vous toucher... laissez-moi... continua-t-il en posant brutalement ses lèvres sur les siennes.

L'alcool avait asservi son corps et son esprit, seul comptait pour l'heure l'amour qu'il ressentait pour son épouse.

Taisant un nouveau cri d'un baiser, il déchira son corsage pour dévoiler sa nudité.

- Non ! Jonathan ! Arrêtez je vous en prie ! Cria encore Mina.

- Pourquoi... pourquoi... je vous aime tant ! Je vous aime !

Sans cesser de répéter ces mots telle une litanie, il remonta fébrilement ses jupons rouge avant de déboutonner ses pantalons.

Ivre de colère, de rage et d'amour, il s'enfonça dans son corps en oubliant que le cœur de son épouse battait pour un autre

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