Chapitre 57.

Jones arriva avec le matériel et expliqua à Neal comment ça marchait. Plus l'heure approchait, plus Peter était nerveux. Charlie s'était assis dans un coin du salon mais Peter savait que, même s'il ne disait rien, il était en lien permanent avec son frère. Cette pensée le rassurait presque autant que de savoir Neal relié à eux par ce petit boîtier que Jones était en train d'installer.

Neal, quant à lui, semblait transformé. Il avait longuement discuté avec Charlie et, même si Peter n'avait pas entendu les mots prononcés, il savait qu'ils avaient trouvé un terrain d'entente. Il avait seulement entendu Charlie demander à son frère de tenir sa promesse. Neal écoutait attentivement Jones lui rappeler les derniers détails. Peter se demandait où il puisait son énergie.

Quelques heures plus tôt, il semblait au bord de l'épuisement et maintenant il était attentif, concentré. Même son visage paraissait différent et Peter comprenait qu'il avait devant lui un jeune homme en mode survie. Il semblait avoir mis de côté ses sentiments pour centrer son énergie sur sa mission.

Jones s'avança vers Peter alors que Neal essayait de grignoter un biscuit qu'il avait du mal à avaler.

-Je crois que tout est prêt.

Peter se contenta de hocher la tête. Il faisait entièrement confiance à son collègue. Il savait que Jones ferait tout son possible pour assurer la sécurité de son ami.

-Il semble différent…Il y a seulement quelques minutes, je ne l'aurais pas pensé capable de faire ça.

Peter ne pouvait qu'être d'accord avec cette remarque qu'il s'était lui aussi faite il y a quelques secondes. Il se tourna vers Charlie avant que son regard revienne vers Jones qui s'était assis à côté de lui.

-Je pense que Charlie n'y est pas pour rien.

-Comment ça ?

Il était peut-être temps d'expliquer ce qu'il avait cru comprendre de la relation plutôt spéciale que les deux frères entretenaient.

-Tu as sans doute remarqué que certains aspects de la relation entre Neal et Charlie nous échappaient.

-En effet, ils semblent très liés mais après ce qu'ils ont traversé, ce n'est pas étonnant.

-Il y a plus que ça. Avant qu'on retrouve Charlie, Neal a commencé à entendre des voix. Au début, j'étais très inquiet. Après ce qui lui était arrivé, on a pensé à une tumeur, la conséquence du traumatisme…Toutes les solutions ont été envisagées. Mais pas celle qui s'est révélée être la bonne.

Peter observait attentivement la réaction de Jones. Ce qu'il s'apprêtait à lui dire ne pouvait pas être compris par tout le monde.

-Quand on est allé dans ce foyer, Neal a tout de suite senti la présence de son frère. C'est étrange…je sais…mais c'est exactement ce qui s'est passé. Charlie lui a parlé…

-Les voix dans sa tête…c'était Charlie… ?

Peter hocha la tête. Son collègue semblait bien accepter cette révélation.

-Je comprends mieux certaines choses.

Peter ne doutait pas que son collègue avait remarqué certaines étrangetés dans le comportement des deux hommes.

-Tu penses que Charlie pourra l'aider dans cette épreuve ?

-Je n'en doute pas. Ils ont eu une longue discussion et, vue le comportement de Charlie, je pense qu'ils vont, d'une manière ou d'une autre rester en contact.

-C'est une bonne chose…Neal en aura besoin.

Les deux hommes restèrent silencieux regardant les deux frères qui se tenaient face à face. Ils ne parlaient pas mais leur échange se situait sur un autre plan. Les minutes défilaient et l'heure du rendez-vous approchait. Peter se leva et, à regret, se dirigea vers Neal. Il aurait aimé les laisser dans leur monde, dans leur refuge paisible mais Peter avait besoin de parler un peu avec Neal avant de le laisser partir.

Il s'avança vers lui et posa une main sur son épaule.

-Neal, je peux te parler… ?

Le jeune homme se tourna vers lui et les yeux qui se fixèrent sur lui étaient, à nouveau, presque transparents. Peter s'étonnait à chaque fois de l'intensité de ce regard et à quelques minutes d'un rendez-vous capital et atroce, Neal lui adressa un merveilleux sourire.

Il se leva et suivit Peter sur la terrasse. Les deux hommes se tenaient côte à côte et Peter fut surpris quand Neal vint se blottir dans ses bras.

-Tout va bien se passer, Peter. Je te promets d'être très prudent.

-Je sais que tu seras prudent. Mais je veux que tu fasses plus que ça…

Peter s'éloigna un peu, tenant le jeune homme par les épaules. Il avait besoin de le regarder dans les yeux, de leur sentir pleinement conscient de la sincérité des mots qu'il allait prononcer.

-Je veux que tu me promettes de ne pas le laisser t'atteindre. Tu n'es plus ce petit garçon, seul et sans défense. Je suis là, nous sommes tous là pour t'aider, te secourir. Je veux que tu penses à ça quand tu seras face à cet homme. Je sais que Charlie sera avec toi et, même si je ne peux pas faire la même chose, je serais là aussi.

-Tu es toujours avec moi, Peter…

Peter ramena la tête du jeune homme contre sa poitrine et l'enveloppa de ses bras.

-Et tu es toujours avec moi. Je te demande pardon pour tout ce que j'ai dit, pour la manière injuste dont je t'ai traité. Mais j'ai tellement peur de te perdre…

-Tes mots m'ont blessé mais je peux comprendre. Je ne voulais pas te mentir mais je ne voyais pas d'autre solution…

-Je sais, Neal… On aura le temps de reparler de tout ça. Tout ce que je t'ai dit était sincère… En tout cas, avant l'épisode du jour…enfin tu me comprends…

L'embarras de Peter le fit sourire. Il aimait cette fragilité chez Peter. Elle ne se manifestait que très rarement et seulement avec lui.

-Nous prendrons le temps de nous parler. Je t'aime et je souhaite vraiment qu'on construise quelque chose ensemble.

-Il faut d'abord éloigner cette menace… Mettre ce monstre derrière les barreaux…

-Tu as raison… Mais pas à n'importe quel prix.

-Jones m'a tout expliqué. Je m'en tiendrai au plan.

Peter recula à nouveau, pour s'assurer que Neal était sincère. Il s'en voulait d'avoir encore des doutes mais il savait à quel point son ami pouvait jouer sur les mots pour détourner l'attention de ses véritables intentions.

Jones les interrompit, leur signalant qu'il était temps pour Peter et lui de s'installer à leur poste de surveillance. Peter embrassa Neal et murmura quelques mots à son oreille avant de suivre Jones jusqu'au véhicule qui était garé non loin de là.

Neal retourna dans le salon. Ils s'étaient mis d'accord pour que Neal descende 30 minutes après leur départ. Le jeune homme s'avança vers Charlie qui demeurait silencieux depuis leur discussion à cœur ouvert quelques heures plus tôt.

Charlie se leva et s'avança vers Neal pour le prendre dans ses bras.

-N'oublie pas ta promesse…

-Je n'oublierai pas…

Ils n'avaient pas besoin d'en dire plus. Ils se comprenaient depuis des années sans mot. Neal posa une main sur la joue de son frère et lui sourit avant d'enfiler une veste et de se diriger vers la porte.

Assez étrangement, il se sentait soulagé de passer à l'action, de faire quelque chose qui le rapproche de Mozzie. Il voulait croire que Tcherkov allait tenir son engagement et qu'il libèrerait son ami sans faire de problèmes.

Il marchait lentement dans ses rues qu'il connaissait si bien en se demandant s'il aurait l'occasion de refaire ce trajet… peut-être en tenant la main de Peter dans la sienne. Il arriva au point de rendez-vous avec quelques minutes d'avance.

Il regarda attentivement autour de lui sans parvenir à localiser son chauffeur. Son téléphone était dans sa poche et il savait qu'ne cas de besoin, Tcherkov saurait comment le contacter. Neal se tourna vers la vitrine derrière lui pour éviter qu'un observateur puisse voir ses lèvres bouger.

-Je suis au point de rendez-vous…Rien vu pour le moment…

Peter and Jones ne pouvaient pas lui répondre mais il savait qu'ils avaient reçu le message.

Après dix minutes d'attente, une longue voiture noire s'arrêta à sa hauteur. Un homme ouvrit la portière, côté passager. Neal eut un mouvement de recul en voyant Nicolaï descendre.

-Bonjour, Nicholas. Quel plaisir de te revoir.

L'homme s'avança et Neal dût serre les dents pour serrer la main qui se tendait vers lui.

-Je suis ravi de voir que tu es venu seul. J'aurais détesté devoir me servir de ça…

Tcherkov écarta le côté droit de sa veste pour révéler une arme, attachée à sa ceinture. Neal frémit mais il parvint à garder le contrôle des tremblements qui commençaient à agiter ses mains. Il repensa à ce que Peter lui avait dit et il se concentra sur son visage, sa voix.

La main de Tcherkov sur son bras le ramena à la réalité et il suivit l'homme jusqu'à la voiture. Tcherkov lui ouvrit la portière arrière et, alors qu'il montait dans la voiture, Tcherkov posa une main dans le bas de son dos. Ce geste aurait pu être anodin et amical mais Neal savait bien ce qu'il cachait. L'homme l'avait touché, par deux fois, sans raison apparente et Neal avait le sentiment que ce ne serait pas la dernière fois.

Une fois dans la voiture, Neal regarda les rues défiler. Il essaya de se repérer, de compter les virages mais, très vite, il perdit le fil et quand la voiture pénétra dans un parking souterrain, il ne aurait été incapable de donner l'adresse de cet immeuble.

Ils le firent descendre de la voiture et entrer dans un ascenseur…Dernier étage…Quand les portes s'ouvrirent, un vaste appartement s'offrit à ses yeux.

Nicolaï avait toujours eu bon goût et Neal se souvenait parfaitement des longues discussions que l'homme pouvait avoir avec lui, parlant des œuvres d'art qu'il pensait acquérir. Le jeune garçon qu'il était alors avait apprécié ces moments. Au moins, pendant ces quelques heures, il pouvait se sentir en sécurité. Nicolaï l'avait amené visiter des musées, des expositions.

Ces discussions et des moments partagés avec cet homme lui avaient permis de développer son goût et ses connaissances. Mais il se rendait compte que cela avait aussi été un moyen pour lui de gagner sa confiance, d'endormir sa vigilance. Il se souvenait avoir parfois pensé qu'il aurait aimé que son père ressemble à cet homme. Mais ces moments étaient vite remplacés par d'autres bien pire, des cauchemars que rien ne pourrait effacer.

-Où est Mozzie ?

-Ton ami est en sécurité…Pour le moment…

-Vous avez promis.

L'homme s'approcha de lui et Neal ne put retenir un frisson. Il reconnaissait son odeur, son regard mais, une fois encore, il parvint à garder le contrôle. Il ne savait pas combien de temps il réussirait à ne pas perdre pieds mais il devait le faire pour Mozzie…

-Je sais ce que j'ai dit mais tu pourrais au moins m'accorder un moment pour qu'on parle. Ça fait si longtemps. Comment vas-tu ? Tu sembles fatigué…

Neal n'avait pas vraiment envie de discuter avec cet homme mais il devait jouer le jeu et ne pas le contrarier. Ce serait aussi un moyen de le faire parler et peut-être permettre d'étoffer un peu le dossier du FBI. Neal avait été surpris de ne pas être fouillé mais il était soulagé de ne pas avoir à subir ça.

-J'ai eu quelques semaines difficiles.

-Que s'est-il passé ?

Ils étaient toujours debout au milieu du salon et Neal commençait à sentir ses jambes trembler.

-Est-ce que je pourrais m'asseoir ?

Tcherkov se tenait à côté de lui et l'homme passa un bras autour de sa taille et le guida jusqu'à un fauteuil.

Cette proximité le mettait très mal à l'aise mais il se concentra sur les mots de Peter pour contenir le sentiment profond de dégout qui lui retournait l'estomac.

-Merci.

Une fois assis, Tcherkov s'éloigna un peu et prit place dans le fauteuil à côté de lui.

-Alors, raconte-moi ce qui t'est arrivé…

-Comme si vous ne le saviez pas déjà.

Neal n'avait pas pu s'empêcher de faire cette remarque. Il avait le sentiment, depuis cet appel, que l'homme en savait déjà beaucoup sur lui et sur sa vie. Le rire qui lui répondit lui donna la réponse qu'il attendait.

-Je sais un certain nombre de choses par les journaux mais il me manque de nombreux éléments.

Tcherkov tendit la main et posa un doigt sur la cicatrice qui ornait sa tempe.

-Qui t'a fait cette vilaine blessure ?

-J'ai été enlevé par un groupe de malfaiteurs qui pensaient se servir de moi pour obtenir la libération de leur chef.

-Ton travail pour le FBI t'a amené beaucoup d'ennuis…

Un nouvel indice que l'homme avait ses sources d'informations.

-Et beaucoup de joies…

-Je n'en doute pas.

Neal n'aimait pas le ton de ces mots. Un ton que l'homme avait souvent employé par le passé quand il voulait se moquer de lui.

-Tu n'as toujours pas répondu à ma question.

-J'ai essayé de m'échapper et ils m'ont rattrapé…Ils ont essayé de m'éliminer mais ça ne devait pas être mon heure…

Tcherkov sembla réfléchir un moment avant de continuer son flot de questions.

-Et c'est suite à cette blessure que tes souvenirs sont revenus ?

-Pas tout de suite. Mais je pense que c'est une des conséquences de cette blessure.

-Alors, je devrais peut-être remercier l'homme qui a appuyé sur la détente. Sans son intervention, j'aurais peut-être dû attendre des années avant de pouvoir de retrouver. Et je ne rajeunis pas.

Neal ne répondit pas. Il ne voyait pas très bien ce qu'il aurait pu dire. Tcherkov continua sans prendre ombrage de son silence. Neal espérait que Peter et Jones enregistraient cette conversation.

-Je t'ai observé et suivi depuis ta nouvelle naissance…Et j'ai attendu de pouvoir te retrouver. Je finissais par me dire que jamais tu ne retrouverais tes souvenirs.

-Pourquoi avoir effacé ma mémoire ?

-Il le fallait. Tu aurais parlé. Tu étais un gamin plutôt têtu et, à cette époque, je ne pouvais me le permettre.

-Pourquoi ?

-Toujours autant de questions. Quand je t'ai rencontré la première, tu m'as aussi posé des dizaines de questions. Et à chaque fois qu'on visitait un musée ou qu'on allait voir une exposition, tu passais ton temps à me questionner.

Neal essayait de se concentrer sur cette voix mais il se sentait, soudain très fatigué et il commençait à avoir mal à la tête. Ce fichu mal de crâne ne le quittait que très rarement.

Tcherkov posa une main sur sa joue et Neal réalisa qu'il avait fermé les yeux. Pourtant, même les yeux fermés, il ne pouvait pas confondre cette main avec celle de Peter. Le contact était différent, la sensation n'avait rien de commun avec cette chaleur qui l'envahissait à chaque fois que Peter le touchait.

-Tu n'as pas l'air très en forme…

Neal ouvrit les yeux immédiatement.

-J'ai un peu mal au crâne…Encore un cadeau de cette balle…

Il n'avait pas dit cela pour expliquer quoi que ce soit à cet homme mais il voulait surtout rassurer Peter qui avait dû s'inquiéter en entendant ces mots.

-Et tous ces souvenirs doivent un peu se bousculer dans ton esprit.

-J'ai eu le temps de mettre un peu d'ordre.

Tcherkov parut décontenancé par ses propos.

-Tu te souviens de notre première rencontre.

-Tu veux dire, de la première fois où tu m'as violé ?

Neal vit l'homme grimacer mais il commençait à en avoir marre de ce petit jeu. Il était venu pour faire libérer Mozzie, pas pour discuter.

-Oui je m'en souviens…Je me souviens de tout…absolument tout. Nos discussions, cette sensation atroce quand tes mains se posaient sur moi, la peur quand tu as essayé de me noyer dans cette baignoire…Tout est revenu…

Tcherkov resta silencieux un long moment, assis dans son fauteuil. Il ne quittait pas Neal des yeux. Quand il parla à nouveau, Neal cru percevoir un trouble, une émotion qu'il ne lui était pas habituelle.

-Je t'ai toujours aimé. Je pensais que tu avais compris… Tu as toujours été spécial pour moi.

-Spécial… ?

Cette fois, Neal laissa parler sa colère.

-Je n'avais pas encore 10 ans. Tu n'avais pas le droit de me faire ça. Aucun enfant ne devrait vivre ça…

-Pourquoi ne peux-tu pas accepter ce que je t'ai offert ?

-Ce que tu m'as offert ? Tu veux parler de la douleur, la honte, la peur… ? Tu me tenais enfermé chez toi pendant des jours, te servant de moi quand bon te semblais. TU me frappais, m'humiliais et quand tu sentais que je t'échappais tu menaçais de t'en prendre à Charlie… Et tu oses parler d'amour ?

Tcherkov se leva et le gifla violemment. Il aurait dû s'y attendre mais l'attaque le prit par surprise et faillit le faire tomber de son fauteuil. Quand il se redressa, sa lèvre saignait. Il inspira profondément pour tenter d'empêcher les larmes qui lui piquaient les yeux de couler.

-Ne remets jamais en question mes sentiments. J'ai épargné ta vie…n'est-ce pas une preuve d'amour ?

Neal n'osait plus répondre. Il avait compris qu'il n'était pas conseillé de montrer sa rancœur si ouvertement. A croire que le temps avait effacé certains réflexes de survie.

-Je suis désolé.

En sentant la brûlure sur sa joue, Neal hésita à donner le signal pour l'intervention de Peter mais il n'avait encore aucune certitude sur l'endroit où se trouvait Mozzie. Tcherkov avança à nouveau la main vers sa joue et malgré toute sa volonté, Neal ne put réprimer un mouvement de recul.

L'homme poursuivit son geste et caressa tendrement sa joue. Il avait le don pour souffler le chaud et le froid. Neal se souvenait qu'à de nombreuses reprises, il avait passé la nuit à le consoler alors qu'il était le seul responsable de ses pleurs.

-J'aimerais voir mon ami.

-Plus tard… Nous avons tout le temps. Je t'ai dit qu'il allait bien. Tu ne me fais pas confiance ?

Comment répondre à ça ? Ce type était un monstre mais aussi certainement mentalement dérangé. Il prétendait l'aimer et il n'hésitait pas à le frapper pour le prouver. Il parlait de ces années de cauchemar comme de bons souvenirs.

-Ton ami va rester avec nous encore un peu. Le temps pour nous de rattraper un peu le temps perdu.

-Tu sembles déjà en savoir beaucoup sur ma vie.

-J'ai gardé un œil sur toi…de loin… Juste pour m'assurer que tout allait bien.

-Alors je n'ai de plus à raconter…

Neal essayait de ne pas laisser voir son inquiétude. Cet homme semblait l'avoir suivi à la trace durant toutes ces années et c'était sans doute lui qui avait convaincu le responsable du foyer de maintenir Charlie hors d'état de nuire.

-Je ne sais que ce qu'on a bien voulu me rapporter. Je suis loin de tout savoir.

-Que veux-tu savoir ?

-Et si on commençait par cet Agent Burke…

-Peter m'a arrêté et c'est aussi lui qui m'a proposé un contrat pour finir ma peine en tant que consultant.

Neal était volontairement resté vague mais il sentait que Tcherkov n'attendait pas seulement ce genre de généralité.

-Je sais déjà tout ça. Ce qui m'intéresse vraiment c'est de connaître la nature exacte de votre relation. Vous semblait très proches et ça fait plusieurs jours que l'homme n'est pas rentré chez lui.

-Tu fais surveiller sa maison ?

-Un de mes hommes s'en charge, en effet. Mme Burke est charmante mais, pour l'instant, son mari semble plus intéressé par ces charmants yeux bleus…

Tcherkov souriait mais ce sourire n'avait rien de chaleureux et la cruauté de son regard était glaçante.

-Peter et moi sommes amis.

Cette fois, Neal ne vit pas arriver le coup de poing qui l'envoya au sol. Il pouvait sentir son œil gauche gonfler. Tcherkov se pencha sur lui et lui tendit la main. Neal se releva sans son aide et reprit place sur son fauteuil. Peter n'avait certainement rien manqué de ces échanges et Neal l'imaginait bouillant de rage dans la voiture à quelques mètres de là. A la pensée des mots que son ami était sans doute en train de prononcer, Neal esquissa un sourire. Mais la douleur sur son visage l'en empêcha.

-Ne me mens pas, Nicholas. Tu sais que je ne supporte pas les mensonges.

-Ce n'est pas un mensonge. Peter et moi sommes des amis. La nature réelle de nos sentiments ne regarde que nous. Et, si je peux me permettre de te donner un conseil, je rappellerais mon homme posté devant chez les Burke. Si Peter l'apprend je pense que tu risques d'avoir quelques ennuis.

Neal craignait de prendre un nouveau coup mais Tcherkov se contenta de le regarder.

-Il sait que tu es ici ?

-Non…

Neal avait parlé en le regardant dans les yeux. Il était hors de question qu'il trahisse Peter même s'il devait recevoir une pluie de coups. Cette fois le mensonge sembla fonctionner.

-Je ne voulais pas impliquer Peter et ton appel était clair. Mozzie est mon ami et je ne ferais rien qui puisse mettre sa vie en danger. Peter ne sait pas où je suis.

-Comment as-tu fait pour lui fausser compagnie ?

Neal remercia Jones d'avoir insisté pour qu'il invente une histoire crédible pour expliquer son « évasion ».

-J'ai contacté, anonymement, le FBI en précisant que j'avais des révélations à faire sur cette affaire. J'ai donné suffisamment de détails pour qu'ils y croient. Mais j'ai précisé que je ne parlerais qu'à Peter. Ça a marché parce qu'à peine une heure plus tard, il est parti. Ensuite il a juste fallu que je sorte discrètement pour éviter les deux agents postés en bas de chez moi.

Tcherkov éclata de ce rire sonore qu'il affectionnait.

-Toujours aussi malin. Bravo, mon garçon.

Neal détestait quand il devenait aussi familier. Sa crainte grandit quand l'homme vint s'asseoir sur l'accoudoir du fauteuil et posa une main sur son épaule.

-Je suis tellement content que tu sois ici avec moi. J'aimerais beaucoup qu'on réapprenne à se connaître.

Neal savait très bien ce que ses mots voulaient dire et il ne put retenir un frisson quand sa main caressa doucement sa nuque.

-Je resterais avec toi et nous aurons tout notre temps. Mais, avant, je veux voir Mozzie et j'aimerais que tu le laisses partir.

Pour donner plus de poids à ses mots, Neal posa une main sur le genou de Tcherkov. Il serra les dents pour ne pas montrer ce que ce geste lui coûtait. Il avait le cœur au bord des lèvres mais il devait prendre sur lui pour accélérer les choses.

Tcherkov posa sa main sur la sienne et la fit remonter le long de sa cuisse. Neal ferma les yeux, revivant son cauchemar d'enfant.

Tcherkov semblait savourer ce moment.

-Regarde-moi, Nicholas.

Neal secoua la tête. Il était incapable d'ouvrir les yeux, de regarder cet homme dans les yeux. Sa main serra plus violemment sa nuque, puis il l'empoigna par les cheveux, tirant sa tête en arrière. Ses lèvres se posèrent sans douceur sur les siennes et sa langue força le passage de ses lèvres.

Neal rejoignit le refuge de son esprit, isolant ces sensations désagréables. Tcherkov s'écarta soudain et relâcha sa prise. Il se leva et se dirigea vers une porte qu'il ouvrit à l'aide d'une clé. Il fit signe de tête à un de ses hommes qui entra dans la pièce. Quelques secondes plus tard, il revint tenant Mozzie par le bras. L'homme à lunettes semblait en bonne santé. Il marchait sans aide et aucune trace n'était visible sur son visage. Un bâillon l'empêchait de parler mais quand il vit Neal, il commença à s'agiter. Neal essaya de se lever mais ses jambes refusaient de le porter. Il finit par se rasseoir, rassuré de voir Mozzie bien vivant.

Tcherkov revint vers lui, le força à se lever et passa le bras autour de sa taille.

-Tu vois, Nicholas, j'ai tenu ma promesse. Il va bien.

-Tu vas le laisser partir ?

-Que me donneras-tu en échange ?

Les mots avaient été murmurés à son oreille et il comprit qu'il allait devoir aller plus loin avant que Peter et Jones ne puissent intervenir. Neal avait réussi à les convaincre d'attendre que Mozzie soit sorti avant d'intervenir.

-Laisse-le sortir et je ferai ce que tu veux.

Tcherkov n'attendit pas plus longtemps et fit signe à l'homme qui tenait Mozzie. Celui-ci le détacha et ôta le bâillon. Neal avait du mal à croire que Tcherkov ait cédé aussi facilement mais quand l'homme l'attira à lui pour l'embrasser, il réalisa qu'il avait oublié toute prudence en pensant à ce qu'il s'apprêtait à faire.

Neal vit Mozzie faire un pas vers lui. Il devait l'arrêter avant qu'il ne fasse une bêtise et qu'il ne gâche tout.

-Mozzie, sors d'ici, tout de suite.

-Je ne te laisserais pas aux mains de ce pervers…

Neal planta son regard dans celui de son ami. Il espérait que celui-ci comprendrait sans qu'il n'ait à donner d'explications.

-Tout va bien. Nicholaï et moi, nous nous connaissons bien. Nous sommes entre amis…

Neal avait du mal à parler mais les mots qu'il venait de prononcer semblaient avoir fait sens pour Mozzie qui se dirigea vers la sortie après avoir jeté un dernier regard en arrière. Il ne prit pas le temps d'attendre l'ascenseur et dévala les marches quatre à quatre. Il venait de passer deux jours aux mains de cet homme et, même s'il n'avait pas été maltraité, il avait bien compris que Tcherkov était un malade mental.

Une fois dans la rue, il regarda autour de lui à la recherche de Peter. Il était forcément dans les parages. Il ne pouvait pas avoir laissé tomber Neal. Le jeune homme avait prononcé des mots que Mozzie n'avait eu aucun mal à interpréter. Il avait dit « nous sommes entre amis » ce qui signifiait, sans aucun doute, que Peter n'était pas loin.

Mais il ne voyait rien, aucun véhicule qui pourrait ressembler à ceux des agents. Il se sentit désemparé et l'espace d'un instant, il faillit faire demi tour et retourner délivrer lui-même son ami.

Il se reprit et se dirigea vers le haut de la rue. Il devait trouver un téléphone pour appeler Peter et lui donner l'adresse où se trouvait Neal. Il fallait qu'ils agissent vite. Il n'aimait pas ce qu'il avait vu dans les yeux de son ami. Cette douleur quand Tcherkov l'avait forcé à l'embrasser.

Mozzie marcha pendant de longues minutes avant de croiser un jeune homme qui accepta de lui prêter son téléphone. La sonnerie sembla s'éterniser avant que Peter ne décroche.

-C'est pas trop tôt… Où êtes-vous ?

-Mozzie… On a perdu le contact avec Neal au moment où il est monté dans la voiture. Il devait y avoir un brouilleur ou un truc dans le genre.

-Plus tard pour les explications… Il est aux mains de ce type…

L'angoisse de Peter se manifesta dans le silence qui suivit cette déclaration. Mozzie leur donna des indications aussi précises que possible mais il fallut encore de longues minutes avant que Mozzie ne voit arriver leur voiture.

Il les guida jusqu'au bas de l'immeuble sans plus attendre. Peter et Jones commencèrent à gravir les marches, suivi de près par Mozzie qu'ils n'étaient pas parvenus à convaincre de les attendre en bas. Plus ils avançaient, plus Peter sentait monter son angoisse. Rien n'avait marché comme prévu. Ils avaient tout d'abord perdu le contact.

Jones avait tout essayait pendant que Peter cherchait à garder le contact visuel avec le véhicule noir. Mais rien de plus difficile à suivre dans une ville comme New York qu'une voiture noire en plein trafic de fin de journée. Ils avaient fini par s'arrêter à quelques rues de l'endroit où ils avaient retrouvé Mozzie.

Le silence qui les accueillit alors qu'ils pénétraient dans l'appartement était effrayant. Ils fouillèrent les pièces une à une avant de se rendre compte qu'il était vide.

-Il n'y a personne…

Les mots de Jones raisonnèrent dans la pièce et la pièce commença à tourner autour de lui. Il avait perdu Neal il l'avait laissé seul face à cet homme…Il lui avait promis que tout irait bien, qu'il ne l'abandonnerait jamais…

Mozzie se précipita vers lui.

-Comment avez-vous pu le laisser faire ça… ? Vous n'avez pas vu comment cet homme le regardait, comment il le touchait… Je pensais pouvoir vous faire confiance…

Peter était incapable de répondre et les bras de Jones le rattrapèrent in extremis avant qu'il ne chute.