Chapitre 3
Les Ténèbres Arrivent

La nuit s'était mollement écoulée pour laisser place à un jour terne. Un soleil froid filtrait à travers la fenêtre pour strier la chambre de rais blêmes et poussiéreux. L'atmosphère, lourde, pesait comme une chape de plomb pour donner à ce lieu une ambiance infectieuse.

Une larme coula sur la joue de Mina et scintilla quelques instants sous un rayon pale. A moitié nue, sa robe n'était plus qu'un tas de lambeaux... un sein blanc émergeait d'un amas de tissu écarlate en une vision étrange et profane. Ses cheveux, épars sur l'oreiller blanc, formaient une auréole sombre autour de son visage clair. Les bras en croix, elle semblait gésir dans un linceul de draps froissés...

Une autre larme dévala sa joue quand le visage de son cher amour passa furtivement dans son esprit.

- La vie m'est bien trop longue... murmura-t-elle au silence.

Le jeune homme marchait lentement dans les rues de Londres. Il n'osait toujours pas croire ce qu'il avait fait.

Malgré son ivresse, il se souvenait parfaitement de ce qu'il s'était passé cette nuit... et après cet instant d'égarement, Jonathan avait plongé dans un sommeil profond jusqu'à ce que les premiers rayons du soleil ne le réveillent.

Il n'avait pas réussi à la regarder... le jeune homme s'était simplement levé et dirigé vers son bureau pour écrire un mot d'excuse qu'il avait laissé dans la cuisine. Enfilant son manteau, il avait quitté le plus rapidement possible la maison et depuis il errait sans but dans les artères grises de la vieille capitale.

S'arrêtant sur le Westminster Bridge, Jonathan posa ses bras sur la rambarde froide. D'un regard passif, il contemplait les lents remous de la Tamise.

Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi, sans qu'il ne bouge, son esprit empêtré dans ses méandres douloureuses.

Si seulement cette nuit était parvenue à effacer l'outrage essuyé par son cœur.

Son épouse en aimait un autre. Un vampire. Un monstre vieux de plusieurs siècles et qui maintenant reposait pour l'éternité.

Ses poings se serrèrent sous la souffrance qui le possédait.

Se redressant au bout de longues minutes, il prit la direction de Carfax, là où se trouvait Jack.

Il avait besoin de parler.

Asile de Carfax,

Toquant à la porte du Docteur Seward, le jeune homme attendit quelques secondes avant que la voix de son ami ne s'élève.

- Entrez.

D'un pas incertain, Jonathan pénétra dans le local servant également d'appartement à Jack. Le lieu avait quelque chose de lugubre, sinistrement bercé par les plaintes et hurlements des internés.

Assis à table de travail, ce dernier parlait à un homme que le clerc ne voyait que de dos.

- Ah Jonathan ! S'exclama Jack en venant le saluer.

L'homme avec qui il conversait jusqu'alors se retourna et Jonathan retint un hoquet de surprise.

- Voilà monsieur Harker ! S'exclama Van Helsing de sa voix résonnante.

Alerte, celui-ci s'avança vers le clerc pour lui serrer la main.

- Docteur... salua le jeune homme.

- Vous êtes parti bien vite hier soir. Nota Jack en passant une main dans ses cheveux bouclés.

- Je... oui... répondit Jonathan, mal à l'aise.

-Vous êtes bien pâle mon ami. Déclara Abraham en s'asseyant à même le bureau. Que vous arrive-t-il ?

- Eh bien... je... la nuit ne fut pas très bonne. Répondit-il, hésitant. Jack, pourrais-je vous entretenir quelques instant ?

- Bien entendu. Déclara celui-ci en l'enjoignant à le suivre.

- Madame Mina je présume. Déclara subitement Van Helsing.

Jonathan s'immobilisa puis se tourna lentement vers lui. L'expression qu'arborait ce dernier ne souffrait d'aucun mensonge, il semblait pertinemment savoir ce qui bouleversait le clerc.

- Oui...

- Et cela a très certainement un rapport avec Dracula. Continua Abraham.

Ce simple nom prononcé suffit à donner la nausée au jeune homme qui se contenta de hocher la tête.

A quoi bon mentir à celui qui, grâce à son savoir, avait vaincu les ténèbres.

- A cause de cela... j'ai... perdu mon sang froid... échauffé par l'alcool j'ai agis de manière grossière... j'ai... j'ai abusé d'elle... avoua-t-il en s'effondrant sur un siège.

Jack se garda de faire un commentaire mais passa une nouvelle fois une main dans ses cheveux. Peiné pour son ami incontestablement malheureux, il ne savait comment réagir.

- Nous sommes parfois aveuglés par nos tourments mon garçon. Déclara Van Helsing en se levant. Ce qui est arrivé est regrettable mais qui sommes-nous pour vous juger ? Les événements passés ont laissé de profondes traces... Il aurait été fou de croire qu'une fois le démon mort tout redeviendrait normal.

- Mina pense tellement à lui. Lâcha le clerc en prenant sa tête entre ses mains. L'envoûtement de ce monstre n'a pas pris fin avec sa mort…

Abraham plissa son regard clair et s'approcha de lui pour poser une main sur son épaule.

- Je crains qu'il ne s'agisse pas d'un envoutement.

Ces mots lui firent l'effet d'un coup de poing

- C'est impossible ! S'exclama Jonathan en se relevant. Non c'est impossible… continua-t-il dans un souffle. Comment pourrait-elle aimer un monstre ?

- L'amour n'a pas de normes. Répondit Van Helsing en regardant le jeune homme.

- Je vous en prie ! S'exclama-t-il en s'approchant d'Abraham. Vous devez m'aider à comprendre pourquoi ses sentiments sont toujours présents ! Pourquoi ils n'ont pas disparu avec lui ! Vos connaissez les sciences occultes, vous seul pouvez m'aider à mettre un terme à cet envoûtement !

Coulant un regard à Jack, il vit ce dernier hocher la tête et c'est sans non une certaine réticence qu'il soupira :

- Je vais faire quelques recherches.

Le visage du clerc s'éclaira tristement alors qu'un hurlement dans l'asile perçait le calme de ce troublant accord.

Sans conviction, Van Helsing pénétra dans la petite bibliothèque de WhiteChapel seulement connue de certaines personnes. Poussant la porte d'une petite maison sur deux étages, le quinquagénaire adressa un signe de tête à un vieil homme installé derrière un comptoir poussiéreux.

Sans se formaliser de la saleté ni des multiples toiles d'araignées qui peuplaient cet endroit, il grimpa l'escalier pour déboucher sur une salle emplie de vieux livres.

L'odeur qui y régnait était tout à fait propre à celle d'anciens ouvrages datant de plusieurs siècles. Comme le reste de la maison, la pénombre et la poussière envahissaient les lieux.

Se faufilant entre plusieurs rangés d'écrits, Abraham piocha sciemment dans les rayonnages pour s'emparer de quelques précieux livres. Le pas sûr, il fila jusqu'au fond de la salle puis retira son long manteau beige et son chapeau avant de s'installer à une table massive.

La seule fenêtre présente dans cette pièce ne parvenait pas à éclairer la bibliothèque tant ses carreaux étaient couverts de crasse. Frottant une allumette contre sa chaussure, il embrasa trois mèches de bougies sur un chandelier oxydé.

Van Helsing savait être un homme réfléchi. Il avait passé sa vie à étudier les sciences occultes afin d'apporter des réponses à tant de questions mystérieuses. Il s'était parfois plongé dans son travail au point de se confondre dans la noirceur de sombres légendes et de personnages ténébreux comme… Dracula.

En assistant à la chute du vampire, il avait franchi le seuil qui séparait la conviction de la plus pure des vérités.

Abraham admirait Dracula autant qu'il le haïssait pour ses nombreux crimes. Il lui vouait un culte silencieux tout en abhorrant sa cruauté.

Si cette chère Mina, lumière éprise des ténébres, était amoureuse de lui, cela n'avait rien à voir avoir avec un quelconque envoûtement. Sa nature de vampire avait certes fait de lui un être attirant mais les sentiments de Madame Harker étaient nés d'une réminiscence vieille de plusieurs siècles, d'un émoi émanant de l'amour le plus pur.

Retenant un autre soupir, Van Helsing ouvrit un livre dont le titre n'était même plus visible tant il était ancien.

Après deux heures de lecture sans interruption, un passage du livre parvint à éveiller son intérêt. A vrai dire, il ne s'agissait que de quelques mots dont le sens fit naître un certain trouble chez le Docteur.

« La mort n'est pas une finalité. La volonté peut-être l'essence de la résurrection si un coeur meurtri ne parvient pas à faire le deuil d'un être cher. »

- La volonté ? Murmura Abraham en levant son regard du livre.

Intrigué, il se demanda ce que l'auteur anonyme entendait par là. Les religions se sont toujours entendues sur le fait que la mort n'était pas le terme de l'existence car l'âme continuait de vivre. Seulement, la bibliothèque dans laquelle se trouvait Van Helsing ne comportait que des ouvrages interdits et agnostiques… alors que signifiait donc ces mots ?

O°O°O

A l'approche de midi, l'astre diurne rayonnait d'une lumière claire sur la vieille cité de Londres. Les rues emplies d'un monde austère charriaient une rumeur monotone, emplissant les oreilles de la jeune femme d'une musique lancinante.

Ses jupons verts frôlaient les pavés d'un rythme soutenu alors qu'elle atteignait enfin Tavistock Street.

Son cœur s'accéléra en même temps qu'un nuage éclipsait le soleil. Les murs de brique s'assombrirent alors sous le couvert du ciel afin de rendre l'artère plus sinistre qu'elle ne l'était déjà.

Comme la fois précédente, la rue était quasi déserte si ce n'étaient quelques individus à la mine sinistre hantant ces lieux.

Résolue, Mina s'engouffra dans Tavistock Street en ignorant les regards insistants qui s'attardaient sur elle. Serrant d'une main gantée les pans de son manteau contre sa poitrine, elle avançait d'un pas rapide en évitant ci et là les pavés cassés ou encore les immondices qui couvraient le sol.

Du coin de l'œil, la jeune femme voyait quelques mains crasseuses écarter discrètement des rideaux déchirés derrière les fenêtres.

La tête légèrement baissée et le regard dissimulé sous l'ombre de son feutre, elle s'avança plus encore tout en essayant de retrouver l'endroit où la vieille femme l'avait arrêtée. Déterminée, elle franchit encore quelques mètres jusqu'à reconnaître le perron devant lequel l'étrange inconnue lui avait pris la main...

Les trois marches étaient défoncées et poussiéreuses sous une porte qui avait dû autrefois être rouge.

Un frisson parcourut le corps de Mina qui s'immobilisa devant la bâtisse abîmée. Ses yeux bruns fixaient la poignée de la porte représentant une étrange rosace en métal rouillé.

Le temps semblait s'être suspendu alors qu'une délicate mélodie distillée par ses souvenirs revenait dans sa tête. Il s'agissait de ce même air sur lequel son Prince et elle avaient valsé…

Une larme sinua sur sa joue quand le doux regard de son amour vint flotter dans sa mémoire. Ainsi, Mina ne vit pas la porte s'ouvrir ni qu'une vieille femme se tenait à présent devant elle.

Ce fut au terme de longues secondes, quand elle sentit un étau enserrer sa main que la triste Madame Harker baissa les yeux.

Elle ne sursauta pas en découvrant le visage parcheminé de l'inconnue qui étirait ses lèvres en un sourire gâté.

- Frumaosa Elisebetta… Mina… déclara-t-elle d'une voix douce et chevrotante, son accent traînant sur chaque mot.

Etrangement, celle-ci ne s'étonna pas que la vielle connaisse son nom et sans retirer sa main de la sienne, elle se laissa conduire à l'intérieur de la maison.

Une fois entrée, une odeur d'humidité et une autre, plus indéfinissable, envahirent les narines de la jeune femme.

Sa main toujours prisonnière de celle de son hôte, elle traversa un long couloir décrépi jusqu'à pénétrer dans une pièce insolite.

Les volets fermés de deux fenêtres striaient la pièce de traits blafards. Quelques bougies versant des larmes de cire renvoyaient une faible luminosité dans ce lieu étrange et plusieurs colonnes de vieux livres à même le sol traçaient un parcours sinueux. Ci et là, des bocaux au contenu inquiétant dévoilaient leur couleur verdâtre pour s'accorder aux herbes sèches pendues au plafond.

- Viens… ne crains rien. Souffla la vieille qui lâcha Mina pour s'assoir derrière une table recouverte d'un drap rouge.

La jeune femme prit place à son tour, face à son hôte qui caressait de ses doigts noueux le tissu incarnat.

- Sais-tu pourquoi tu es ici ? Demanda l'inconnue.

- Non. Avoua Mina qui ne pouvait s'empêcher de fixer le regard cataracté de la vieille.

- Moi… je crois que tu le sais.

Son coeur se mit à cogner dans sa poitrine alors que le sourire édenté de son interlocutrice s'élargissait.

- Qui êtes-vous ? Souffla-elle d'une voix mal assurée.

- Je m'appelle Crina. Répondit la vieille en commençant à tirer le drap qui recouvrait la table. Mais ce n'est pas la question que tu te poses réellement. Si tu es là c'est parce que je peux t'aider...

Crina s'arrêta là mais tira un peu plus le tissu qui découvrit un morceau de cadre ouvragé.

- M'aider à quoi ? Murmura Mina dont les yeux s'embuaient progressivement de larmes.

Cette fois, la vielle tira complètement l'étoffe rouge pour dévoiler un tableau représentant un chevalier et une jeune femme morte dans ses bras.

- A retrouver ton Prince. Asséna Crina.

Le cœur de Wilhelmina s'arrêta brusquement de battre alors qu'elle reconnaissait enfin l'accent de la vielle femme.

C'était celui de son amour.

O°O°O