J'ai beaucoup hésité avant décrire la fin de cette histoire… Et, comme je n'arrivais pas à me décider, j'ai écrit deux versions…Voici la première…
N'hésitez pas à me faire part de vos remarques et de votre avis… Quelle est votre version préférée ?
Chapitre 59. Version 1
Peter finit par s'endormir au son régulier et rassurant des machines surveillant le rythme cardiaque des deux hommes allongés à ses côtés. Les dernières heures avaient été particulièrement difficiles et il n'avait pas mis longtemps à trouver le sommeil même mal assis sur une chaise inconfortable.
Il tenait toujours la main de Neal dans la sienne et ce contact le rassurait. Après ce qu'ils avaient vécu, Peter avait enfin l'espoir que l'avenir allait s'éclaircir et qu'ils pourraient enfin profiter l'un de l'autre sans autre souci que de choisir le menu du déjeuner ou de planifier les vacances qu'il avait promises à son ami.
Une douce langueur l'avait envahi dès qu'il avait fermé les yeux et, pour une fois, les rêves qui peuplaient son sommeil étaient plutôt agréables. La chaleur de la main de son ami dans la sienne ne devait pas y être étrangère. Il avait eu tellement peur de le perdre, de ne plus avoir la chance de serrer cette main dans la sienne.
Au milieu de la nuit, Peter fut éveillé par un léger grésillement. Il eut du mal à ouvrir les yeux mais, quand il y parvint, une vive lumière l'aveugla. Quand ses yeux finirent par s'habituer à la lueur, il distingua une silhouette debout devant lui. Il finit par reconnaître Neal. Le jeune homme se tenait devant lui, pieds nus et il lui souriait tendrement. La première idée qui lui traversa l'esprit fut qu'il allait attraper froid et il ouvrit la bouche pour le lui dire.
Mais il réalisa que quelque chose clochait. Neal le fixait d'un regard énigmatique et attendri. Les traces sur son visage avaient disparu et ses yeux rayonnaient d'un éclat intense et mystérieux que Peter ne leur avait jamais vu. Il resta longtemps muet face à ce que son esprit commençait à associer à une apparition. Quand il retrouva l'usage de la parole, il fut surpris d'entendre sa voix trembler d'appréhension.
Il y avait quelque chose d'irréel dans ce tableau et Peter commençait à se demander s'il était éveillé où s'il s'agissait de l'un de ses rêves.
-Bonjour, toi…
-Bonjour Peter…
-Qu'est-ce que tu fais là ?
Neal lui offrit à nouveau ce sourire mystérieux mais Peter pouvait y lire autre chose. Un sentiment qu'il ne parvenait pas vraiment à définir, quelque chose qui ressemblait à de la sérénité, un apaisement que le jeune homme n'avait pas eu l'occasion de ressentir récemment.
-je suis venu te dire au revoir…
Les mots de Neal parvinrent jusqu'à son cerveau mais il ne put y associer aucun sens. Que voulait-il dire ? Peter finit par sourire en pensant qu'il s'agissait d'un rêve et qu'il ne fallait pas y chercher de sens particulier.
-Ce n'est pas un rêve, Peter.
-Tu lis dans mes pensées…Encore…
-Oui, en effet…Je peux voir à quoi tu penses…
Cette fois, Peter se redressa sur sa chaise, attentif aux paroles de son ami. C'est alors qu'il se rendit compte qu'il tenait toujours la main de Neal dans la sienne. Il se tourna vers le lit pour y voir son ami, toujours endormi…
Le corps allongé dans ce lit, sous ce masque à oxygène n'avait pas bougé, et pourtant, Neal se tenait bien debout devant lui. Peter refusait de lâcher cette main par peur de faire disparaître ce rêve, cette apparition… Il se frotta les yeux de sa main libre et reporta son attention sur son ami qui le regardait toujours fixement. Il semblait attendre que son ami comprenne ce qu'il faisait là.
-Qu'est-ce que ça veut dire ?
La voix de Peter tremblait de plus en plus. Une partie de lui comprenait ce qui était en train de se passer, une partie de lui avait compris le sens des mots de Neal. Mais son cœur, son âme, tout son être rejetait cette hypothèse. Ils n'avaient pas traversé toutes ces épreuves pour en arriver là…Pour que tout s'arrête dans cet hôpital.
Peter aurait voulu hurler, se précipiter vers ce lit et secouer son ami jusqu'à qu'il ouvre les yeux et le regarde, qu'il lui dise que tout allait bien. Mais quelque chose en lui, lui répétait qu'il était trop tard, que la seule chose qu'il pouvait faire était de l'écouter.
-Tu l'as déjà compris, Peter. Je te l'ai dit, je suis là pour te dire au revoir.
-Tu pars en voyage ?
Neal sourit. Peter adorait jouer les idiots et, parfois, il s'amusait à faire semblant de ne pas comprendre pour voir à quel moment Neal allait commencer à s'agacer.
-En quelque sorte…Mais ce voyage-là, je dois le faire seul…
-Tu te trompes… Je pourrais t'accompagner.
Le regard du jeune homme se fit encore plus intense. Oui, Peter avait bien compris et le sens de ses paroles ne lui échappa pas.
-Je te l'interdis, Peter. Tu m'entends…
-Je t'entends mais ça ne veut pas forcément dire que je vais obéir.
Neal pouvait voir les larmes qui commençaient à couler le long des joues de Peter. Il aurait aimé lui épargner ce chagrin mais il n'avait pas vraiment choisi ce qu'il était en train de vivre.
-Peter, tu as encore beaucoup de choses à vivre. Charlie va avoir besoin de toi, Elisabeth a besoin de toi.
-Je ne veux pas continuer sans toi…
-Il le faut…
-Non…
Cette fois, Peter avait hurlé mais personne ne semblait l'avoir entendu. Il regarda, un instant en direction de la porte entrouverte mais il ne perçut aucun mouvement dans le couloir. Charlie n'avait pas bougé non plus.
Neal s'avança vers lui et posa une main sur sa joue. Le contact était étrange mais très agréable…cette chaleur semblait être le vecteur qu'avait choisi Neal pour guider vers lui les sentiments, les émotions qui le submergeaient. Peter y sentit son amour, sa reconnaissance, ses regrets aussi. Par ce simple geste, Neal lui montrait à quel point il tenait à lui et qu'il devait continuer à vivre pour lui, pour garder en vie une partie de leur amour.
-C'est tellement injuste, Neal. Pourquoi… ? Comment… ?
-En fait, ce n'était qu'une question de temps. J'avais une bombe à retardement dans le crâne…Un anévrisme qui devait un jour ou l'autre éteindre la lumière. Les événements des derniers jours ont, sans doute, précipité les choses…
-Peut-être qu'on peut…Il faut que je….
-Peter…s'il te plaît…écoute-moi…
L'agent du FBI secouait vivement la tête de droite à gauche, incapable d'accepter ce qu'il savait pourtant être la vérité. Il le sentait au fond de lui…Le vide était déjà là, dans son cœur, dans chaque cellule de son corps.
-Peter, il est déjà trop tard. En fait, j'étais déjà parti quand ils m'ont chargé dans cette ambulance. Mais je suis sûr que tu l'as senti aussi. J'ai essayé de lutter mais ça ne servait plus à rien. Mon corps a tenu un peu plus longtemps mais maintenant, c'est fini.
-Non, c'est pas possible…Après tout ce que tu as traversé…ça ne peut pas finir comme ça…
Neal grimaça. Il avait eu, lui aussi, la même réaction mais la résignation et une vague mélancolie avaient pris la place de la colère.
-Peter, nous n'avons pas beaucoup de temps. Les infirmières vont bientôt se rendre compte que mon cœur s'est arrêté.
Peter leva les yeux vers lui.
-Laisse-moi venir avec toi…
-Non, Peter…Tu ne peux pas dire ça… La douleur va s'estomper et, dans quelques années, tu repenseras aux bons moments qu'on a partagés en souriant.
Comment Neal pouvait-il dire ça ? Il n'était même pas réel, il n'était pas vraiment là, devant…
-Peter, c'est bien moi…Enfin une manifestation de ce qu'il reste de moi…
Peter tenta s'étouffer le sanglot qui montait dans sa gorge mais il n'y parvint pas. La douleur qui lui serrait la poitrine était bien réelle, elle.
-Je ne vais pas te dire que ça va être facile mais je veux que tu me promettes de t'accrocher à la vie, à ta vie avec Elisabeth… Vous avez de belles années devant vous et Charlie aura besoin de se reconstruire… Avec votre aide, il pourra y parvenir…
Les mots glissaient sur Peter, le sens de ces mots se gravait dans son cerveau mais il ne pouvait pas les accepter pour le moment. Il savait qu'il devait profiter de ces derniers instants, qu'il devait dire au jeune homme tout ce qu'il avait à lui dire mais il ne pouvait plus parler. Les mots restaient coincés dans sa gorge, nouée par le désespoir, la douleur.
-Je veux que tu m'écoutes attentivement. Je ne veux pas que tu te sentes coupable. Rien de ce qui s'est passé n'est de ta faute. Tu ne pouvais prévoir qu'ils brouilleraient le signal, tu ne pouvais pas prévoir que ce monstre avait l'intention de me tuer pour éviter que je m'éloigne à nouveau de lui.
-C'est mon travail d'envisager ce genre de choses.
-Mon amour… Rien de ce qui s'est passé ne pouvait être évité. Tôt ou tard, ce vaisseau aurait explosé dans mon crâne…
Peter serra le poing et le plaça sur sa bouche, sanglotant silencieusement.
-Je ne veux pas…
-Nous n'avons pas le choix, Peter. Mais nous avons la chance de pouvoir nous dire adieu. Tu as rendu ma vie meilleure. Je te dois tellement, Peter…
-Je ne veux pas de ces adieux… Je ne suis pas prêt.
-Personne ne l'est jamais vraiment…
-Tu es devenu philosophe… ?
Peter eut un sourire triste mais, en levant les yeux, il vit la douleur dans le regard de Neal. Il ne voulait pas être responsable de ce sentiment. Il lui avait déjà fait tellement de mal par le passé et il s'était promis de ne plus jamais recommencer.
-Tu me demandes d'accepter ta mort, de continuer à vivre…Mais comment je pourrais faire ça… ? On n'a même pas eu le temps de vivre notre relation… On a encore tellement de choses à vivre ensemble.
Neal s'accroupit devant son ami et prit ses mains dans les siennes.
-Il ne faut pas penser comme ça. Pense plutôt à tout ce qu'on a déjà vécu. On a eu la chance de pouvoir s'aimer, de se le dire. Je n'ai aucun regret, Peter. J'ai aimé et j'ai été aimé en retour. J'ai retrouvé Charlie et j'ai partagé ta vie. J'ai eu une vie riche…
-J'aurais tellement voulu t'en offrir plus…partager les trente ou quarante prochaines années avec toi…Nos vacances…une maison…
Les sanglots empêchèrent, à nouveau, Peter de continuer.
-Il ne faut pas avoir de regrets, Peter. Nous devons nous concentrer sur nos bons souvenirs, tout ce qu'on a réussi… Je t'aime, Peter. Malgré tout ce que cet homme m'a fait subir, tu as su me montrer que je pouvais encore éprouver ce genre de sentiment. Tu m'as rendu mes souvenirs, ma vie.
-Moi aussi, je t'aime… Jamais je n'aurais pensé pouvoir éprouver de sentiments aussi forts…Je te demande pardon d'avoir parfois douté de toi…
-Peter…
-S'il te plaît, laisse- moi finir…
Neal hocha la tête et resta silencieux, donnant à son ami toute l'attention que ce dramatique moment nécessitait.
-J'ai eu le temps de penser à mon attitude, à mes réactions. J'avais tellement peur de te perdre, que tu ne décides de t'enfuir loin de moi… Je t'ai fait sortir de cette prison pour t'avoir à mes côtés mais plus j'apprenais à te connaître, plus j'avais le sentiment que tu n'attendais que la bonne occasion pour partir. Alors, j'ai commencé à te surveiller de près, à ne te laisser aucune liberté…
-Pourquoi tu ne me l'as jamais dit ?
-Je n'en avais pas conscience moi-même. Je me cachais derrière mon travail…
-Je suis heureux que tu aies fini par te rendre compte de la nature de tes sentiments.
Neal s'avança et posa ses lèvres contre celles de Peter. Ce baiser n'était pas réel, pas « naturel » mais un frisson parcourut le corps de Peter en sentant l'émotion de son ami. Tout son corps semblait vibrer, s'animer et l'agent du FBI se laissa submerger par ce flot d'émotions. L'espace d'un instant, les deux hommes eurent le sentiment de flotter dans un univers douillet et rassurant dont ils eurent du mal à se détacher. Peter ne voulait pas que ce moment se termine car il n'aurait alors plus aucun moyen d'échapper à la réalité.
Quand Neal détacha ses lèvres des siennes, le moment fut presque douloureux.
-Ne me laisse pas seul…
-Peter, je n'ai pas le choix…Mais tout ira bien…Avec le temps…
Peter secoua, à nouveau la tête. Comment pourrait-il se remettre, comment pourrait-il continuer à vivre sans lui… ?
-Peter, regarde-moi…
Les yeux du jeune homme étaient plantés dans les siens comme s'ils cherchaient à sonder son âme et Peter se sentit caressé, apaisé, consolé par ce regard.
-Quand tu te sentiras mal…les jours où tu n'auras pas le moral, je veux que tu repenses à ce moment, à ces mots…à mon amour… J'ai aimé chaque minute que j'ai eu la chance de vivre à tes côtés. J'ai aimé chaque mot, chaque geste que nous avons échangé. Je pars avec ces souvenirs, ces émotions…Avec tes yeux sur moi, ta main dans la mienne…
Neal pleurait lui aussi et Peter sentait qu'il était sur le point de le quitter. Il avait tellement peur, la douleur qu'il ressentait était insupportable mais il essaya de contrôler ses émotions. Il voulait se souvenir de chaque seconde, il voulait graver dans sa mémoire la lueur de ses yeux, la chaleur de ses lèvres contre les siennes…
-Je t'aime, Neal…
Le jeune homme s'avança à nouveau et quand leurs lèvres se rencontrèrent, Peter comprit qu'il s'agissait de son dernier adieu. Il ferma les yeux et, une dernière fois, cette chaleur rassurante l'envahit.
Jamais il n'avait ressenti une telle douleur, un tel déchiffrement quand la réalité ressurgit vive et violente comme un coup porté en plein visage. Ce furent les sons qui lui parvinrent en premier… Le bruit strident des alarmes, les pas précipités dans le couloir, les mots dont l'affolement était masqué par un professionnalisme à toute épreuve.
Puis ses sensations liées au toucher se remirent à communiquer avec son cerveau. La main inerte et froide de Neal dans la sienne mais surtout l'absence…la perte de son ami, du contact qu'ils étaient parvenus à maintenir ces dernières heures…
Les images arrivèrent ensuite et il aurait souhaité ne jamais avoir à y faire face. Les médecins et les infirmières s'activaient autour de Neal, ils manipulaient son corps dans tous les sens, posant des électrodes sur sa poitrine, envoyant des décharges électriques pour essayer de faire repartir son cœur. Peter avait été écarté sans ménagement et il aurait voulu leur dire qu'il ne servait à rien de s'acharner sur ce pauvre corps.
Neal était parti, il le savait, il le sentait au plus profond de lui. Mais il était incapable de bouger, il restait là, debout, les bras ballants… Le médecin finit par se tourner vers lui, le regard désolé. Il eut ce geste qu'on tous les médecins quand ils savent que les mots seraient trop violents. Il secoua la tête de droite à gauche pour lui indiquer ce qu'il savait déjà.
Les infirmières s'écartèrent. Chacun d'eux avait été témoin des liens qui unissaient ce jeune homme et l'agent du FBI et ils lui adressèrent tous un regard empreint de compassion et d'une tristesse partagée. Ils s'écartèrent pour le laisser s'avancer vers le lit. Il prit la main de Neal mais il n'y avait là, plus rien de son ami. Le jeune homme, son âme, ce qui faisait de lui un homme à part, si courageux et si fragile à la fois, n'était plus là.
Peter se retourna alors vers le lit où Charlie était allongé. Son esprit avait, pendant quelques secondes, oublié sa présence. Mais quand il vit les yeux du jeune homme posés sur lui, il comprit qu'il savait, lui aussi, ce qui venait de se passer. Il s'avança vers le lit et l'aida à s'asseoir, enveloppant ses épaules de son bras.
Peter n'était pas certain de pouvoir parler et il ne savait pas vraiment quoi dire. Ils restèrent un long moment silencieux. Les médecins les avaient laissés seuls mais Peter savait qu'ils seraient bientôt de retour.
Ils devaient prévenir leurs amis, leur annoncer l'horrible vérité. Peter ne se sentait pas capable de faire face à leur chagrin. Il ne voulait pas partager sa douleur avec eux. Seul Charlie pouvait le comprendre, comprendre ce qu'il ressentait. Il détestait ce sentiment… La colère qu'il ressentait déjà en pensant au chagrin qui allait s'étaler autour d'eux dans les prochains jours.
June, Mozzie, Jones…ils faisaient parti de leur famille et il savait qu'il parviendrait à tolérer leur présence… Mais pas les autres… Tous ceux qui ne seraient là que pour assister à leur supplice…Voir cet étalage de faux sentiments serait au-dessus de ses forces.
Il essaya de ne pas penser à ça et il serra Charlie dans ses bras. Le jeune homme n'avait pas ouvert la bouche, il n'avait pas fait un geste et cette passivité commençait à l'inquiéter. Le corps de Neal avait été emmené quelques minutes plus tôt.
Peter avait promis à Neal de veiller sur son frère mais il savait que la tâche serait des plus difficile. Celui-ci accepterait-il son aide, sa présence à ses côtés ?
Après de longues minutes, Charlie plongea dans un sommeil agité. Peter s'autorisa à le laisser seul et il sortit dans le couloir. En regardant au bout du couloir, il vit ses amis s'avancer vers lui. Il comprit en voyant leur visage qu'ils n'avaient pas croisé le médecin et qu'il allait devoir leur apprendre la terrible nouvelle.
June l'embrassa avant de reculer d'un pas, réalisant dans quel état était le visage de son ami.
-Peter, que se passe-t-il ?
Peter ouvrit la bouche, prêt à parler mais il la referma aussitôt. Il savait que la nouvelle allait leur briser le cœur et il avait du mal à accepter d'être le porteur de cette information. Il prit la main de la femme et il plongea son regard dans ses yeux pleins de larmes.
-Il y a eu des complications…
Le médecin qui avait constaté le décès du jeune homme s'avança mais il laissa Peter parler.
-Neal était fragilisé par les épreuves qu'il a traversées. Un vaisseau sanguin dans son cerveau a cédé et il a fait une hémorragie.
Peter vit l'interrogation se dessiner sur le visage du médecin mais il était bien loin de penser à lui donner une explication. Il n'aurait pas dû savoir de quoi était mort son ami et il doutait même que les médecins le sachent eux-mêmes.
-Mon Dieu… Peter…Il n'est pas…
-Je suis désolé, June…
Son amie éclata en sanglots et Jones la recueillit dans ses bras, jetant un regard ému vers Peter. Mozzie n'avait pas bougé. Le seul signe extérieur de sa détresse était la manière dont il se mit à se ronger les ongles. Il finit par s'éloigner à grands pas et Peter se garda bien de le suivre.
Au fil des années, il avait appris à connaître le petit homme et il savait qu'il avait une manière bien à lui de gérer ses émotions. Il reviendrait vers eux quand il se sentirait prêt. Peter n'avait pas bougé. Depuis que Neal l'avait quitté, il se sentait à la fois présent et absent… Il était ici avec eux, il partageait leur chagrin, leur douleur mais une partie de lui était toujours avec Neal….Là où son âme s'était envolée.
June fut la première à se ressaisir. Elle essuya ses larmes avec le mouchoir blanc qu'elle avait sorti de son sac et se tourna vers Peter.
-Comment va Charlie ?
-Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr qu'il ait vraiment réalisé ce qui s'est passé. Il s'est endormi.
June ne répondit pas et se dirigea vers la chambre du jeune homme. Elle entra sans faire de bruit.
Charlie était réveillé, assis sur son lit, le regard fixé sur le lit vide à côté du sien. June s'avança vers lui et s'assit sur le bord du lit.
-Je suis tellement désolée, Mon Ange. Comment tu te sens ?
Charlie finit par fixer son regard sur elle et June sentit son cœur se serrer devant tant de douleur. Ce que ressentait ce jeune homme était au-delà de ce que les mots pouvaient exprimer.
-Il est parti…
-Oui, je sais, mon grand…
June ne parvint pas à retenir ses larmes. Elle avait le sentiment que le jeune homme face à elle était en train de se retirer, lui aussi, du monde des vivants et ils allaient devoir être très vigilants et prendre bien soin de lui. Elle posa une main sur la sienne et Charlie releva la tête vers elle et lui sourit.
Il lui fut presque douloureux de voir ce sourire tant il ressemblait à celui que Neal lui adressait souvent. Charlie sembla voir son trouble et, penchant la tête sur le côté, il se redressa et déposa un baiser sur sa joue.
Charlie porta ensuite une main à son cœur, sourit et prononça dans un sanglot…
-Il est toujours là…
Le jeune homme finit par se laisser submerger par le chagrin et éclata en sanglots. June le recueillit dans ses bras et caressa doucement son dos.
-Oui…il sera toujours avec toi…
Peter entra dans la chambre quelques minutes plus tard. Charlie n'avait pas quitté le refuge des bras de June. Peter fut un peu soulagé de voir une réaction chez son ami.
Il n'était, évidemment pas heureux de le voir souffrir de la mort de son frère mais il s'était sentit tellement impuissant face à son absence de réaction. Il avait, pour sa part, mal à la mâchoire à force de serrer les dents pour éviter de fondre en larmes à chaque inspiration. Cette douleur ne le quittait pas et il savait qu'il devrait apprendre à vivre avec cette nouvelle amie.
Il vint s'asseoir de l'autre côté du lit et posa une main sur l'épaule de June.
-J'ai appelé Tobias mais il faudrait joindre Elisabeth…
June se redressa, surprise que Peter n'appelle pas lui-même sa femme. Elle savait qu'ils s'étaient éloignés suite aux derniers événements et surtout à cause du rapprochement de Neal et Peter que la jeune femme n'avait pas accepté.
-Je n'ai pas le courage de l'appeler…
Les tremblements dans la voix de Peter suffirent pour lui faire comprendre que l'homme ne tenait le coup que parce qu'il savait que Charlie avait besoin de lui.
-Je me charge de l'appeler, Peter. Restez avec Charlie…
Peter la remercia d'un hochement de tête et il fut surpris quand elle déposa un baiser sur sa joue. Ce simple geste lui fit monter les larmes aux yeux et quand June sortit de la chambre, une larme solitaire glissa sur sa joue.
-Peter…
La voix de Charlie le ramena au présent. Peter avait tendance à laisser divaguer son esprit, espérant entendre à nouveau la voix de son ami. Il reporta son attention sur le jeune homme. Il tenta de lui sourire mais un sanglot se forma dans sa gorge.
-Tu as le droit de pleurer.
-Je sais…Charlie… Je voulais…juste…
Peter ne finit pas sa phrase. Il lui était impossible de parler… Mettre des mots sur ce qu'ils étaient en traine de vivre rendrait la réalité bien trop violente…
-Tu lui as parlé, toi aussi ?
Peter hocha la tête. Il avait compris au moment où il avait croisé le regard de Charlie que lui aussi avait vécu, à peu près la même expérience que lui. Neal n'avait pas pu partir sans dire au revoir à son frère.
Charlie n'en dit pas plus et Peter le remercia silencieusement de ne pas le forcer à parler, à expliquer ce qu'il avait vécu. Il sentait que le jeune homme n'avait pas forcément envie, non plus, de lui faire part de ce moment très personnel.
Ils restèrent assis, en silence et c'est dans cette position que Tobias les retrouva, une heure plus tard. Le médecin semblait, lui aussi très touché par la disparition subite du jeune homme. Il s'approcha de Peter et lui serra chaleureusement la main. Puis il se tourna vers le jeune homme.
-Toutes mes condoléances, Charlie.
Le jeune homme se contenta de répondre par un signe de tête. Tobias aurait aimé reporter cette discussion mais il devait absolument régler certaines choses avec Peter.
-J'ai parlé à mon collègue. Il est plutôt perplexe…
-Pourquoi ?
-Il semblerait que vous ayez fait part à vos amis des causes de la mort de Neal alors que l'autopsie n'a même pas été évoquée.
-Et il aimerait savoir comment je sais…Neal me l'a dit…
Peter n'avait pas envie de s'expliquer, il n'avait pas envie d'être ici, de vivre ces instants. Il aurait aimé s'enfuir…partir loin…courir jusqu'à ce que ses jambes le lâchent…jusqu'à ce que l'épuisement ait raison de lui et le plonge dans un sommeil sans rêves…
-J'ai compris que les liens qui vous unissaient tous les deux à Nicholas étaient très forts et spéciaux mais ce dont vous parlez, dépasse les limites du raisonnable.
-Tobias…Je me fous des limites du raisonnable… Je me fous de ce que pense ce médecin…La seule chose que je vois c'est que Neal n'est plus là et que rien ne pourra changer ça…
-Je suis désolé, Peter…Ma question était déplacée…
Peter approuva et ne fit pas plus de commentaire. Charlie était resté silencieux mais attentif aux propos des deux hommes.
-Je vais m'occuper de faire préparer les papiers nécessaires… Je sais que c'est difficile mais Nicholas avait-il parlé avec vous de dispositions particulières en cas de décès ?
Peter n'y avait même pas pensé et il ne savait pas vraiment quoi répondre.
Jones, qu'ils n'avaient pas entendu rentrer, intervint.
-Je sais que Neal avait, comme tous les agents, dû remplir des papiers où il devait exposer ce qu'il souhaitait qu'il soit fait en cas de décès prématuré. Je vais appeler le bureau pour qu'ils nous les envoient.
-Merci, Clinton…
Peter se tourna vers son collègue et il se rendit compte que le jeune homme avait pleuré.
Les yeux rougis, il se mordillait nerveusement la lèvre inférieure pour tenter de contenir son chagrin. Ils avaient tous été choqués par la disparition de leur ami et Jones avait passé presque une heure auprès du corps de son ami, à la morgue, à pleurer comme un gamin. Il s'était rarement senti aussi triste et désemparé. Ce décès le laissait comme orphelin et Neal lui manquait déjà terriblement.
Comme June quelques minutes plus tôt, il avait du mal à regarder Charlie. Durant les derniers jours, il avait mentalement listé les différences physiques des deux frères mais, aujourd'hui, il ne pouvait plus voir ces différences. Il avait devant lui le portrait vivant de son ami… de celui dont le corps reposait, sans vie, quelques étages en dessous.
Tobias se leva et s'arrêta près de Jones avant de quitter la chambre. L'agent lui donna les coordonnées et le nom de la personne qu'il devait contacter au bureau pour obtenir les papiers dont ils avaient parlés. Le médecin savait que ses amis avaient besoin de temps pour se retrouver et il pouvait les décharger des démarches administratives.
-Je m'occupe des papiers… Restez un peu avec eux.
Jones vint s'asseoir sur la chaise où Peter avait passé la nuit.
-J'arrive pas à croire qu'il soit…parti…
L'agent n'attendait pas vraiment une réponse. Il ressentait, contrairement aux deux amis, le besoin de parler, d'extérioriser sa douleur.
-Après tout ce qui s'est passé…On en voyait enfin le bout…
Jones leva les yeux et croisa le regard de Charlie qui l'écoutait, les yeux humides. Peter avait le regard fixé sur ses mains serrées sur ses genoux.
-Désolé… Je…
Charlie lui tendit la main.
-Tu n'as aucune raison de t'excuser. Nick était ton ami. Tu as le droit d'être triste.
Comme avec lui, Peter se rendit compte que Charlie essayait de les rassurer et de les consoler chacun à leur tour. Il n'était parvenu à se laisser aller qu'en présence de June.
Ce comportement était celui qu'aurait eu Neal dans un cas similaire. Charlie avait pris le relai, essayant d'apaiser et de consoler ses amis, ignorant sa propre douleur…Mais jusqu'à quand… ? Et quel serait, pour lui le prix à payer ?
Notre dernière conversation n'a duré que quelques minutes. En tout cas c'est le sentiment que j'ai eu. Et maintenant, je suis à nouveau seul… Non, ce n'est pas exact…En fait, j'ai l'impression de découvrir le vrai sens de mot solitude…C'est même au-delà de la solitude…Il faudrait sans doute inventer un mot pour décrire le vide…la douleur provoqués par ta mort…
Même lorsque j'étais dans ce foyer, toutes ces années de brouillard, une lueur d'espoir persistait. Je sentais que, quelque part, tu étais à ma recherche et que nous nous retrouverions un jour… Aujourd'hui, cet espoir s'est envolé…Enfin, pour le moment. Rien ne pourra me retenir de te rejoindre, le moment venu. Mais je sais que je t'ai fait une promesse.
Tu as toujours été doué pour me faire promettre des choses que je n'avias pas vraiment envie de faire. Je t'ai promis d'essayer de vivre, d'essayer de surmonter la douleur. Tu m'as fait promettre de me donner du temps…Et je respecterais cette promesse…
Je te revois encore quitter cet appartement. Je me souviens de la colère que j'ai ressentie en te voyant te jeter dans un tel piège mais tu m'avais assuré que tu serais prudent. J'avais voulu te croire. J'avais tellement envie que tu aies raison et que ce rendez-vous ne soit qu'une étape supplémentaire sur le chemin nous ramenant vers une vie normale.
Je me rends compte aujourd'hui, devant ce cercueil, à quel point j'ai été naïf. J'ai su que quelque chose n'allait pas quand j'ai ressenti cette douleur dans la poitrine. Mon cœur s'emballait parce que tu étais en train de souffrir. Mais ce n'est que lorsqu'ils m'ont allongé à côté de toi que je l'ai senti… Tu sombrais inexorablement sans que rien ni personne ne puisse te retenir.
C'est à cet instant que tu es venu me parler. Tu m'as expliqué ce qui était en train de t'arriver mais qu'il ne fallait pas que je cède au désespoir, qu'il fallait que je continue à vivre…
Aujourd'hui, nous sommes réunis dans ce cimetière pour te dire un dernier adieu. Et alors que je me tiens à côté de cette boite en bois, je ne ressens plus rien. Mon esprit, mon cœur semblent comme anesthésiés…Instinct de survie…Peut-être… J'ai passé les trois dernières nuits à épuiser mon stock de larmes, de cris…
Les regards inquiets se multiplient autour de moi et j'ai de plus en plus de mal à le supporter. Finalement je ne suis peut-être pas aussi insensibilisé que je le pensais. En fait, les sentiments se bousculent dans ma tête…La colère…contre tous ces gens… contre toi… contre moi-même… Je ne parviens plus à les analyser et les comprendre.
Un homme parle et déblatère des généralités sur la vie de Neal Caffrey…De quel droit parle-t-il de toi… ?
Je finis par me rappeler que c'est Peter qui a écrit ce texte et, en levant les yeux, je vois que c'était bien lui qui se tient debout à côté du cercueil… Il semble fatigué, amaigri mais Elisabeth n'est pas loin. Elle garde un œil attentif sur lui. Elle l'aidera à reprendre le dessus… J'avais pu voir toute la détermination dans ses yeux quand elle était venue nous rejoindre à l'hôpital.
Elle l'avait convaincu de rentrer chez eux pour prendre un peu de repos et je suis certain qu'elle était restée assise à côté de lui pour surveiller son sommeil.
Mes jambes tremblent un peu et June, debout à côté de moi, le sent et elle passe gentiment son bras sous le mien pour me soutenir. Je sais que tu n'es pas là mais quand ils commencent à descendre le cercueil dans ce trou, je ne peux retenir ce sanglot.
Je n'entends plus ta voix, je ne peux plus sentir ta présence près de moi et je sais que je ne parviendrai pas à continuer sans toi…
Peter a essayé de me parler et je l'ai écouté prononcer des mots auxquels il ne croyait pas lui-même. Dans les derniers jours, j'ai gardé un œil sur lui craignant qu'il n'ait les mêmes pensées que moi… Mais hier, j'ai surpris une étincelle dans son regard quand Elisabeth a pris son bras tendrement et j'ai compris tes mots.
Peter est un survivant. Il a ce profond amour de la vie…C'est le cadeau que lui a fait Elisabeth quand elle lui a ouvert son cœur.
Tu as raison, Nick. Elle sera la seule capable de le sauver, de lui offrir cette chance de continuer à espérer, à croire en la vie. Mais tu savais qu'il n'en serait pas de même pour moi. Tu savais mieux que personne que ta mort allait éteindre cette lumière, en moi. Et que jamais rien ne pourrait la raviver. Alors tu m'as chargé d'une mission…Veiller sur tes amis…
Je m'assurerais qu'ils soient tous hors de danger, je veillerais sur eux jusqu'à ce que la blessure provoquée par ton absence commence à se cicatriser. Ensuite, je pourrais venir te rejoindre… Et plus rien ne pourra nous séparer…Ensemble pour toujours.
Je fais un pas en avant quand ils commencent à faire glisser ta dernière demeure dans cet étroit espace de terre retournée. Une terrible déchirure…à nouveau… Je sais qu'il faut que je te laisse partir…Mais c'est trop dur. Je me suis promis de ne pas me donner en spectacle mais je ne peux pas retenir ce cri et ces larmes.
Peter qui a finit son discours, passe un bras autour de ma taille pour essayer de me retenir mais personne n'aurait pu m'empêcher de m'approcher de ce trou. Ma main sur le cercueil, je cherche encore à entendre ta voix, à sentir ta présence…
Pourquoi m'as-tu abandonné ? Ma main droite sur ma bouche, la gauche au plus près de toi…Je prononce une dernière fois ces mots que tu aimais tant…Ces mots qui te rassuraient et qui, aujourd'hui me brise le cœur.
* Ô moi ! Ô la vie !
Les questions sur ces sujets qui me hantent {...}
La question, Ô moi ! si triste et qui me hante – qu'y a-t-il de bon dans tout cela, Ô moi, Ô la vie ?
Mais tu n'es plus là pour m'entendre…Tu n'es plus là pour les prononcer avec moi… Pour faire écho à mes pensées…Et alors que je dis ces mots, je sais que Peter est le seul à comprendre… Le seul qui sait qu'il ne pourra pas me retenir longtemps parmi les vivants.
Des bras me tirent en arrière et je ne suis pas de taille à résister. Ils m'arrachent à ce dernier lien, cette dernière preuve matérielle de ton existence… Et je les hais…Je les déteste tous d'essayer de m'empêcher de te rejoindre. Je voudrais m'allonger dans ce trou près de toi et m'endormir pour toujours.
Je voudrais tu retrouver…peu importe où tu te trouves…et rester avec toi pour toujours…Profiter de ces années qu'on nous a volées, de ces rêves qu'on a méticuleusement anéantis… Nous aurons notre revanche, Nick… Nous serons ensemble pour toujours. Cette promesse, tu n'as pas voulu l'entendre, tu ne m'as pas laissé te la faire. Mais je me la suis faite à moi-même et je sais, que le jour venu, la décision sera facile à prendre.
En attendant, je dois essayer de continuer, de faire semblant, pour les rassurer…
Alors je me relève et même si mes jambes ne parviennent que difficilement à me soutenir, je refuse le bras que me propose Clinton.
Ils veulent tous bien faire mais ils ne comprennent pas que je suis au-delà de tout ça…Il est trop tard pour moi, trop tard pour raviver cette lueur d'espoir qu'Elisabeth a su entretenir dans le cœur de Peter.
Nous marchons maintenant vers l'appartement où June à fait préparer un buffet pour que nous puissions reprendre quelques forces après ces journées pénibles et avant, d'autres qui s'annoncent tout aussi pénibles.
Durant les jours qui ont suivis ton décès, les choses se sont accélérées autour de l'affaire Frey-Tcherkov, comme les médias l'ont nommés.
Tu aurais été fier de voir comment tes amis se sont démenés pour confondre ces pourritures et les envoyer en un temps record devant un tribunal qui, à n'en pas douter, les enverra finir leurs jours en prison.
Tu aurais dû voir Clinton et Mozzie collaborer pour classer les preuves, recouper les témoignages. Avec l'aide de Peter, ils ont fait un travail colossal. Je pense qu'ils avaient tous les deux besoin de s'occuper l'esprit et de faire ça pour toi… Leur dernier hommage…
Le mien a été plus sobre mais j'avais aussi besoin de le faire. J'ai contacté la presse. Tu sais, cette même journaliste qui s'était postée en bas de chez toi. Elle a accepté que je lui raconte ton histoire…notre histoire et elle m'a proposé de rédiger avec elle un article qui est paru hier dans toute la presse. Je sais que tu n'aurais pas vraiment aimé qu'on parle de toi comme ça… Tu aurais sûrement dit que ton rôle dans cette affaire n'avait pas été aussi important.
Mais je voulais que tout le monde sache quel homme tu étais…Quel frère tu avais été pour moi et pour tous ces gamins que tu avais protégés en prenant parfois de gros risques. J'ai tout raconté… La journaliste aurait aimé que j'en dise plus… les détails croustillants ça fait vendre du papier… Mais elle a pleuré en lisant ces mots et, en lisant le journal, j'ai été, moi aussi ému de voir qu'elle n'en avait pas changé une ligne…
Maintenant tout le monde sait que Nicholas Seaver était un héros, discret et qui restait un mystère pour toutes les personnes qui s'étaient contenté de regarder l'emballage. Pour connaître le vrai Nicholas Seaver, celui qui avait partagé ma vie, il fallait creuser sous la surface et plonger, parfois à travers de sombres souvenirs pour trouver ce cœur pur.
-Tu devrais manger quelque chose, Charlie.
J'entendais cette phrase plusieurs fois par jour et ma réponse était invariablement la même…Un hochement de tête…Cette fois, ce fut Peter qui m'amena une assiette dans laquelle je pris un sandwich que je grignotais sous l'œil attentif de mon ami.
Je sais que c'est toi qui lui a demandé de veiller sur moi et il le fait consciencieusement. Mais il est le seul à avoir compris que ma décision était déjà prise et qu'il ne pourrait pas l'empêcher.
Il s'est assis à côté de moi. Nous avons pris l'habitude de passer de longs moments en silence. Nous savons tous les deux à quoi l'autre pense et nous n'avons pas besoin de mots pour partager notre chagrin. Aujourd'hui, plus encore que les autres jours, ce besoin se fait sentir.
Nous venons de te dire adieu… Un adieu solennel et officiel après celui, bien moins traditionnel que tu nous as offert. Nous n'en avons jamais parlé avec Peter mais je sais que tu lui as parlé, comme tu m'as parlé. Ce jour-là, avant que tu perdes connaissance dans ce sordide immeuble, tu l'as guidé tout autant que moi vers la pièce où cet homme te retenait.
Je ne saurais expliquer ce qui s'est passé ce jour-là mais nous avons, tous les trois, communiqué sur un plan qui dépasse ce qu'un esprit rationnel peut envisager.
Mais tout cela semble si loin, aujourd'hui. Demain débute le procès qui verra la fin de cette affaire. Les débats dureront des semaines mais l'issue ne fait pas de doutes.
Peter posa sa main sur ma jambe droite qui était agitée de tremblements.
-Comment tu te sens ?
Je sais que je peux tout dire à Peter. Le seul avec qui je peux être honnête parce que je sais qu'il ressent la même chose que moi.
Oh, Nick, si seulement tu pouvais voir la douleur dans son regard quand il pose les yeux sur un des tableaux que tu as peint, les larmes qui se forment dans ses yeux quand il croise ton regard sur une photo…
L'amour que cet homme te portais…te porte encore aujourd'hui, transparaît dans chacun de ses gestes, dans chacun de ses mots.
-Je vais tenir un peu plus longtemps…
-C'est une bonne chose…Et jusqu'à quand… ?
Cette question est nouvelle. Il n'a jamais osé la poser avant aujourd'hui.
-Je ne sais pas, Peter. J'essaie… Mais la douleur est là…en permanence…Tu le sens comme moi, tu le vis, toi aussi…
Peter a le regard lointain mais je sais qu'il m'écoute.
-Il me manque à chaque seconde. Quand je m'arrête pour réfléchir à ce que sa mort m'a enlevé j'ai l'impression d'étouffer…Cette angoisse ne me quitte pas…Le pire c'est, quand je parviens à m'endormir…Je le retrouve…Je lui parle…J'ai presque le sentiment qu'il est là…mais quand je me réveille, je replonge dans la réalité…Cette froide réalité sans lui…
Peter comprend et je sais que c'est ce qu'il vit lui aussi chaque matin… Mais à ce moment-là, il se tourne vers sa femme, enfouit sa tête dans le creux de son épaule et laisse son chagrin s'exprimer.
-Je sais que tu n'aimes pas ça mais j'aimerais que tu me promettes une chose…
C'est une nouveauté, ça aussi, depuis ton départ, je le surprends très souvent à reprendre certaines de tes expressions, à utiliser tes mots favoris. Il s'est même mis à boire ce thé très parfumé que tu affectionnais tant.
-Donne- toi du temps…Je ne vais pas te servir le couplet du temps qui guérit les blessures mais j'aimerais que tu donnes une chance à la vie de te montrer qu'elle vaut la peine…
-Pas sans lui, Peter. Il était plus que mon frère…Il était une partie de moi…La meilleure partie de moi…
Peter allait me contredire mais je ne lui en laisse pas le temps.
-Mais je te promets d'essayer…Comme j'ai promis à Nick…
Ce sourire triste illumine une nouvelle fois son visage mais je sais que, dans quelques semaines, une pointe de joie viendrait à nouveau éclairer ces yeux…
Au début, il ne s'en rendra pas compte puis il en éprouvera des remords. Mais, un jour, il parviendra à rire sans se sentir mal. Moi, je sais que je n'y arriverai jamais. Mais cette promesse est importante pour toi, pour lui, alors je vais faire face.
Les jours et les semaines passèrent douloureuses et interminables. La vie reprend petit à petit autour de moi et je surprends mes amis à s'autoriser des moments de joie, de détente.
Mozzie a été le premier à reprendre el dessus, du moins en apparence. Il s'est envolé pour l'Europe. Vous aviez tous les deux parlé de faire ce voyage quand le FBI t'aurait enlevé ce bracelet…Alors, il a fait une liste tous les musées qu'il devait visiter pour respecter ton souhait.
Peter a repris le travail et, il a suivi de près le déroulement du procès. Les changements sont plus subtils le concernant mais ils sont bien présents.
June est en voyage avec sa nièce. Elle a eu du mal à remonter la pente. Ta disparition, elle l'a vécu comme celle d'un fils…
En parlant de famille…J'ai rempli ma dernière mission. J'ai retrouvé maman… Mais tu sais déjà ce qui lui est arrivé. J'ai retrouvé sa trace dans un bar sordide de New York où elle avait été serveuse. Elle a sombré dans l'alcool et la drogue…Ou alors elle a poursuivi le parcours qu'elle avait déjà entamé avant de nous abandonner.
Elle est morte cinq ans après nous avoir laissés dans ce centre…cinq années durant lesquelles elle n'a pas cherché à nous retrouver. En était-elle seulement consciente ? Difficile à dire… Mais ça n'a plus d'importance aujourd'hui. Elle est en paix…peut-être l'as tu retrouvée…
Je dîne avec Peter ce soir. Il a pris l'habitude de venir à l'appartement manger avec moi une fois par semaine. J'aime ces moments mais ce soir, ce dîner est différent pour moi.
Il n'en saura rien mais il est temps, pour moi.
J'ai tenu ma promesse, j'ai essayé, j'ai persévéré mais c'est devenu trop dur, trop douloureux de se lever chaque matin et de faire semblant d'avoir encore envie. Chaque respiration fait mal, chaque geste me fatigue. Mon cardiologue n'est pas content, Tobias fronce les sourcils quand il m'examine mais leurs mots glissent sur moi.
Peter arrive à 20 heures précises, jamais en retard… Toujours souriant. Ce sourire qui, aujourd'hui, n'est plus aussi forcé qu'auparavant. Ça fait quatre mois…Quatre mois que je me bats pour vivre une heure, un jour de plus…J'ai l'impression de courir chaque jour un marathon…interminable course de fond…
Nous avalons un léger diner avant de partager un verre sur la terrasse. C'est une douce soirée et, une fois de plus, nous partageons un de ces silences reposant et rassurant qui nous unit à toi… Au moins pour un moment.
A ma grande surprise, Peter brise le silence.
-Je sais ce que cette date représente…
Il sort de sa poche un petit paquet rectangulaire et me le tend. Non, Peter…ne rend pas les choses plus difficiles…Pourquoi faut-il que tu sois si attentif à ce genre de détails ?
-Bon anniversaire, Charlie.
Je ne sais pas comment je parviens à retenir mes larmes.
-Merci, Peter. Ça me touche, vraiment.
Mes mains tremblent quand je défais l'emballage.
-Mon Dieu…
Les larmes coulent, les mots s'entrechoquent dans ma tête. C'est toi qui as fait ce dessin, je le sais…je le sens au plus profond de moi. Nos deux visages côte à côte, nos deux sourires qui s'affichent…
-Merci…
Peter me prend dans ses bras après avoir posé délicatement le cadre sur la table.
-Il t'aimait tellement qu'il a dessiné ce portrait avant même que ses souvenirs reviennent, avant même qu'on te retrouve.
Je suis incapable de lui répondre, je suis incapable de quitter des yeux ce dessin, ton sourire si lumineux.
Je ne sais pas si Peter a compris qu'à ce moment, j'étais déjà parti, moi aussi mais il se contenta de me guider vers mon lit et de refermer la porte derrière lui.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté allongé là les yeux fixés sur ce portrait, admirant ces traits, ces courbes que ta main a tracés.
Je ne sais pas à quel moment je me suis levé pour me diriger vers la salle de bains.
Je ne sais pas quelle force a guidé ma main vers cette boite de cachets que je gardais cachée.
Mais je sais que nous serons bientôt réunis…ensembles pour toujours…Plus de menace…plus de peur… Seulement toi et moi…
Je me rallonge dans ce lit, ton lit… Le portrait serré contre mon cœur et je t'entends…ces mots à mon oreille… tes mots…ta voix. Oh, comme j'aime entendre à nouveau ta voix…
J'ai mal et j'ai un peu peur mais tu es là…comme toujours…pour me rassurer et me guider vers toi…
Ces mots m'amènent vers toi… et effacent la douleur…la peur…Je te vois…Je t'entends…
* Ô moi ! Ô la vie !
Les questions sur ces sujets qui me hantent {...}
La question, Ô moi ! si triste et qui me hante – qu'y a-t-il de bon dans tout cela, Ô moi, Ô la vie ?
Réponse: Que tu es ici
Que la vie existe et l'identité,
Que le puissant spectacle se poursuit et que tu peux y apporter tes vers. »
