Chapitre 4
Soleil de tous les soleils

O°O°O

- Seigneur… souffla Mina dont les larmes ruisselaient sur ses joues. Comment…

La jeune femme avait l'impression que son cœur explosait et se reconstituait en même temps.

- Certaines forces sont plus puissantes que la mort. Déclara la vieille en serrant son vieux châle rouge autour d'elle.

- Je ne peux y croire. Murmura-t-elle, sentant néanmoins un fol espoir grandir en elle. Pourquoi… voulez-vous m'aider ?

Un petit rire secoua le giron sec de Crina avant qu'elle ne pose à nouveau sa main sur la toile.

- Parce que tu es plus forte qu'Elisabetta. Répondit la vielle.

Lorsque Mina posa les yeux sur le tableau, son cœur manqua un battement. Les propres traits de son visage marquaient ceux de la femme sur la peinture dont le corps reposait entre les bras d'un chevalier.

Son Prince...

- La même… mais si différente. Continua Crina en se levant lentement.

- De quoi parlez-vous ? Pourquoi cette femme me ressemble-t-elle autant ? Demanda la jeune femme en se mettant debout.

- Sa promise, Elisabetta. La femme pour qui ton Prince s'est damné. Il lui a fallu attendre des siècles pour revoir le visage tant aimé de son cher amour. Mais toi, Wilhelmina Murray, tu es différente. Tu es plus forte et guidée par un destin plus puissant que le sien.

Les iris de Mina se dilatèrent sous ces paroles qui résonnèrent un moment dans son esprit.

- Qui suis-je ? Murmura-telle en regardant le visage de la femme peinte sur le tableau.

- Pas elle. Assura Crina en reposant vivement le drap rouge sur la toile.

Quelques minutes s'écoulèrent dans un silence seulement troublé par la respiration difficile de la vieille femme.

- Qui êtes-vous ? Répéta Mina. Pourquoi voulez-vous m'aider ?

- Crois-tu à la destiné ? Demanda soudainement son étrange hôtesse.

Une vague de douleur la submergea, reconnaissant une nouvelle fois les propres paroles de Dracula. …

« Croyez-vous à la destinée … »

- Te sens-tu assez forte ? Murmura énigmatiquement la roumaine, un étrange éclat brillant dans ses yeux pourtant voilés.

Un frisson parcourut le dos de Mina alors qu'elle soufflait un « oui » désespéré.

- Mais... as-tu seulement la force d'affronter les ténèbres ? Demanda la vieille.

Elle ne répondit pas, son esprit étant trop embrumé par l'espoir et une peur indicible.

Lentement, la vielle femme se dirigea vers une étagère poussiéreuse dont un coin était mangé par une toile d'araignée. D'une main fatiguée, elle attrapa une petite boite de bois sombre puis vint la poser devant la jeune femme.

- La destiné... souffla Crina avant d'ouvrir le coffret.

Le coeur de Mina s'emporta vivement tandis qu'une mélodie emplissait l'air de la pièce. Il s'agissait de cette même musique, celle qui par ses notes envoûtantes avait réuni une mortelle et un être hors du temps.

La mort semblait soudainement s'être adoucie sous l'espoir de revoir son cher amour. Il lui semblait que l'au-delà venait d'ouvrir ses portes... cette musique, sans même comprendre comment cette vieille femme l'avait en sa possession, avait terminé de la convaincre.

- Oui. Souffla-t-elle brusquement en réponse à la précédente question de son hôtesse.

Etirant ses lèvres sèches en un sourire étrange, Crina referma vivement la boite à musique.

- Les morts vont vites*. Es-tu prête à ramener ton Prince parmi les vivants ?

O°O°O

Une boule dans la gorge et le ventre noué, Jonathan pénétra dans la maison.

- Je suis rentré... déclara-t-il d'une voix mal assurée.

S'avançant dans le couloir, il vit dans la cuisine sa jeune épouse occupée à préparer le dîner. Quand elle l'aperçut, un sourire éclaira faiblement ses traits mais réussit néanmoins à stupéfier le clerc.

- J'ai préparé votre repas favoris. Déclara-t-elle en enfournant un rosbeef dans le four.

La femme qui lui faisait face semblait différente de celle qu'il avait quittée ce matin. Pour la première fois depuis des mois, Mina lui accordait un sourire et avait teinté sa voix d'un accent de sympathie.

- Merci... répondit-il, ne sachant quoi répondre.

Etirant une nouvelle fois ses lèvres, elle se remit à couper quelques légumes sur la table de travail.

- Mina... à propos de cette nuit, je... commença-t-il avant d'être interrompu.

- Ne vous en faites pas. Cela appartient au passé. Je ne vous en veux pas. Déclara-t-elle en continuant sa préparation.

Comme si une pluie glacée s'était abattue sur lui, les paroles de son épouse le paralysèrent avant qu'une onde de chaleur ne l'envahisse.

Elle ne lui en voulait pas... peut-être que cet outrage commis dans un moment d'égarement avait tristement ramené sa femme dans le monde des vivants ?

- Me pardonnez-vous alors ? Ne put-il s'empêcher de demander en interrompant sa cuisine.

Les mais dans les siennes, il sondait les prunelles de la jeune femme en y cherchant le moindre éclat de pardon et... d'amour.

- Je ne vous en veux pas, Jonathan. Répondit-elle d'une voix douce.

Pour preuve, elle sera les doigts de son époux en esquissant un nouveau sourire.

Jamais le clerc n'avait trouvé Mina si rayonnante ou alors sa candeur passée s'était totalement effacée après l'aventure qu'ils avaient connue. Cette fois, la couleur crème de sa robe ne paraissait plus faire ressortir les ombres sous ses yeux ni ne soulignait la blancheur de sa peau.

- Je vous aime Mina. Murmura-t-il alors qu'il la serrait contre lui, des larmes brillant dans son regard brun.

Le cœur débarrassé de sa camisole noire, Jonathan se dirigea vers son bureau. Allumant la lampe à pétrole qui trônait sur le manteau de la cheminée, il vint s'enfoncer dans son fauteuil.

Le martèlement récurrent des sabots, la rumeur des badauds ou encore le carillon régulier de Big Ben ne rendaient plus une atmosphère pesante mais une ambiance sereine.

Comme chaque soir, les ombres de la rue ondulaient sur les murs des foyers londoniens. La silhouette des messieurs pourvus de chapeaux, celles des chevaux ou encore l'habitacle des fiacres se mouvaient sur les tapisseries de la pièce sans raviver son chagrin.

Ainsi, il ne vit pas une silhouette différente des autres tant il était absorbé par ses rêveries, celle d'un homme portant un stetson et un long manteau…

La tête en arrière, il ferma un instant les yeux pour se repaître de cet instant de pure quiétude et pas une parcelle de lui ne désirait la bouteille de whisky qui reposait dans le buffet.

Pour la première fois depuis des mois le jeune homme se sentait bien et alors qu'il plongeait dans un sommeil paisible, la sonnette le réveilla.

Sortant de la pièce, il se dirigea vers la porte d'entrée et resta surpris face à ce nouveau visiteur.

- Docteur Van Helsing ? Demanda Jonathan.

- Pardonnez-moi mon garçon mais je devais vous voir. J'ai quelques mots à vous dire.

- Très bien. Entrez.

Alors qu'Abraham franchissait le seuil de la maison, Mina apparut dans le couloir et resta quelques instants interdite avant d'esquisser un sourire lumineux. De son côté, le quinquagénaire prit le temps de détailler la jeune femme. Elle portait une robe claire et avait détaché ses cheveux qui ondulaient doucement sur ses épaules et jamais encore… elle ne lui était apparue aussi belle.

Fugacement, le baiser qu'elle lui avait donné lorsqu'elle était vampire lui revint en mémoire, amenant ainsi une vague de chaleur dans son corps rapidement balayée par une étrange évidence.

Comment pouvait-elle s'afficher dans un tel état et ressentir le poids de la mort et de l'amour dans son cœur ? Comment pouvait-elle avoir cet éclat dans les yeux après avoir essuyé les assauts désespérés d'un époux sinistrement malheureux ? Et par-dessus tout, comment pouvait-elle trouver la force de sourire à l'homme qui avait mis fin à l'existence de Dracula ?

Doucement Van Helsing s'avança vers elle puis emprisonna sa main dans la sienne, ressentant toute la douceur de sa peau laiteuse.

- La lune redevient soleil… murmura –t-il en posant un baiser sur ses doigts fins. Quel plaisir de vous revoir, douce Mina.

- Docteur… le salua-t-elle en esquissant un autre sourire.

Alors qu'elle s'apprêtait à retirer sa main, Abraham la retint et plongea ses yeux bleus dont ceux foncés de la jeune femme.

Il voulait comprendre, savoir ce qui la rendait si radieuse en dépit d'une telle souffrance. Mais… le regard qu'il sondait ne lui renvoyait que son propre reflet à travers ses pupilles obsidiennes.

- Resterez-vous pour diner ? Demanda-telle.

- Si cela ne dérange personne, j'accepte avec plaisir. Répondit-il d'une voix forte en la libérant enfin.

- Bien. Le repas sera prêt dans quinze minutes. Jonathan, allez donc servir un verre à notre invité.

- Oui bien sur. Suivez-moi. Enjoignit le clerc à Van Helsing qui le suivit dans le petit bureau.

- Sherry ? Whisky ? Cognac ? Proposa –t-il en ouvrant le buffet.

- Whisky ! S'exclama le Docteur en retirant manteau et chapeau avant de choir sur le sofa.

Une fois que Jonathan eu servit ce dernier, il demanda :

- Vous vouliez me parler ?

- En effet. C'est à propos de votre femme. Je constate que votre petite mésaventure d'hier soir n'est plus qu'un souvenir. Déclara Abraham avant d'avaler d'un trait le contenu de son verre.

Sans le déstabiliser, le clerc répondit, le cœur léger :

- J'en suis le premier surpris mais elle m'a pardonnée. Simplement. Elle semble s'être déchargée de ce fardeau qui pesait sur elle.

- Elle semble. C'est le terme exact. Souffla Van Helsing en se levant.

- Que voulez-dire ? Rétorqua le jeune homme en se postant face à lui.

- J'en viens à l'objet de ma venue. J'ai fait quelques recherches cet après-midi et je dois vous mettre en garde. Vous feriez mieux de garder un œil sur elle…

- Vous voulez que je méfie de ma propre femme ? S'étonna Jonathan.

- Que vous ne vous laissiez pas abuser. Reprit Abraham. Les ténèbres sont proches mon jeune ami et il serait fâcheux qu'ils étendent de nouveau leurs voiles sur nos existences.

Dans la cuisine, Mina s'occupait du dîner en y apportant tout le soin que l'on peut attendre d'une bonne épouse. Se penchant, elle ouvrit le four pour en extraire un plat crépitant.

L'âme comme apaisée, la jeune femme avait l'impression qu'on lui avait ôté une partie d'un organe gangréné. Même si la souffrance était encore vivace, cette dernière était supportable et plus encore lorsqu'elle pensait ramener son Prince à la vie.

Elle se sentait la force d'affronter Dieu lui-même si la chance lui était offerte de retrouver les bras de son amour.

S'emparant d'un long couteau, elle commença à trancher le rosbeef fumant. Comme hypnotisée, Mina contempla la viande s'ouvrir pour dévoiler une chair rose et sanguinolente.

Sans préméditer son geste, elle approcha doucement sa main de la lame et cueillit sur son index une goutte de sang rouge vif.

Le gout du fer s'imprégna alors dans sa bouche, aussi savoureux que le plus doux des nectars.

O°O°O

* paroles de la gitane qui donne un crucifix à Jonathan alors qu'il se rend au chateau de Dracula