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Chapitre 5

Nul pardon pour les damnés

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Le petit matin s'étalait sur les toits de Londres pour chasser la brume que la nuit avait déposée.

Etendu sur le lit conjugal, Jonathan regardait la tête brune de sa femme qui reposait au creux de son épaule. Il s'était réveillé tôt et ne réussissait pas à se rendormir tant il savourait l'instant qui l'unissait étroitement à son épouse.

Sa douce Mina… comme il l'aimait… plus encore qu'elle ne pouvait l'imaginer. Ses lèvres s'étirèrent quand il frôla de son index le cou laiteux de la jeune femme. Cependant, ce geste amena rapidement en lui l'outrage qu'il avait précédemment commis.

Une boule se forma dans sa gorge quand son esprit lui rappela les cris qu'elle avait poussés, et son corps nu, baignant dans un océan de soie rouge. Un ignoble dégout s'installa en lui alors qu'une larme coulait le long de sa joue.

— Pardon, pardon, pardon, pardon…psalmodia-t-il, en serrant plus fort Mina contre lui.

Les paroles de Van Helsing vinrent curieusement remplacer les hurlements que sa mémoire distillait.

« Vous feriez mieux de garder un œil sur elle. Ne vous laissez pas abuser. Les ténèbres sont proches mon jeune ami et il serait fâcheux qu'ils étendent de nouveau leur voile sur nos existences... »

Se méfier de son épouse lui semblait une pure hérésie. Bien que son changement d'attitude fût soudain, Jonathan voulait réellement croire que sa femme avait renoncé à ce sombre carcan.

Il avait trop souffert lui aussi. Mina était tout ce qu'il lui restait. Même si son cœur était encore empreint d'une passion irrationnelle, le jeune homme saurait être patient afin de regagner entièrement l'amour de son épouse. La blessure qu'il lui avait infligée prendrait du temps à guérir mais il gardait l'espoir de la voir disparaitre un jour.

Oui, il garderait un œil sur elle. Non comme un geôlier mais comme un mari aimant qui ne peut se repaitre du doux visage de sa femme.

Fort de ses convictions, Jonathan se rendormit en occultant totalement les ténèbres qui assombrissaient toujours les recoins de sa demeure.

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Accompagné de son ami Jack, Arthur galopait à brides abattues sur ses terres. L'alezan de Seward peinait un peu à rattraper le fougueux pur sang anglais du Lord.

Après quelques mètres encore, ce dernier stoppa sa monture.

— Vous êtes vraiment un excellent cavalier, déclara le docteur en arrêtant sa monture à hauteur de l'autre cheval.

—Je dois avouer que vous vous défendez plutôt bien… pour un médecin, plaisanta l'aristocrate.

—Un jour je vous battrais peut-être à la course.

— Je n'en doute pas, répondit Arthur en souriant.

C'était une belle matinée en dépit du froid de l'hiver. Un beau soleil éclairait de ses rayons la ville de Londres et ses alentours.

L'aristocrate balaya d'un regard satisfait le parc de Black Willow, parsemé de grands sapins, jusqu'à ce que son œil se pose sur les contours d'un grand manoir jouxtant son domaine.

Le château des Wenstera…

Son visage se décomposa aussi rapidement que sa courte satisfaction. Les traits de Lucy lui revinrent en mémoire, amenant en lui toute l'affliction que cette vision en résultait.

Jack s'en aperçut et se sentit lui aussi submergé par une vague douloureuse. Son amour pour elle ne s'était pas tari avec sa mort…

—Retournons au manoir, suggéra Seward en posant une main amicale sur l'épaule de son ami. Nous y prendrons un café bien chaud.

— Excellente idée, répondit mollement le lord.

— Arthur… ajouta néanmoins Jack. J'espère sincèrement que vous réussirez à tourner la page et à vous remettre. Je sais que cela est douloureux à entendre mais rien ne peut la ramener.

— Mais s'il y avait un moyen… Un seul ! s'exclama Arthur, des larmes brillant dans ses yeux bleus. Pour la ramener… pour pouvoir la serrer dans mes bras…

— Elle est auprès de Dieu, souffla Jack en pressant le bras de l'aristocrate. Lucy est en paix.

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Un mois s'était écoulé dans la plus parfaite harmonie. Chaque jour Mina se mouvait dans son rôle de parfaite épouse pour le plus grand plaisir de Jonathan. Peut-être n'avait-il même jamais imaginé que tout se passerait si bien.

Contrairement à ce qu'elle disait avant le mariage, Mina ne s'était pas remise à enseigner et préférait se concentrer uniquement sur son foyer. Par ailleurs, les époux n'en avaient pas encore parlé mais le clerc espérait bien que sa femme tombe rapidement enceinte afin de resserrer plus encore leurs liens… et d'effacer définitivement cette sombre histoire de vampire.

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Mina était assise devant son bureau, les mains de part et d'autre la machine à écrire. Son regard brun fixait le vide sans même s'accrocher à l'araignée qui courait sur le mur.

Elle ne pouvait pas écrire. La jeune femme ne pouvait laisser aucune trace de ses émotions, ni du moindre sentiment, ou ses projets risqueraient d'échouer.

Un mois plus tôt Mina était retournée à Tavistock Street et avait revue Crina, bien déterminée à se lancer dans cette quête qui ramènerait son Prince. La vieille femme lui avait alors expliqué ce qu'elles allaient devoir entreprendre…

Mina n'avait pas eu besoin de lui expliquer sa situation, Crina savait déjà bien des choses. Elle lui avait demandée de s'occuper de son époux pour ne pas éveiller ses soupçons. Etonnée, la jeune femme avait pourtant précisé qu'elle n'avait pas été attentive à lui mais la vieille l'avait rassurée. Le cœur de Jonathan était relié à son âme, avait-elle dit, et qu'il se contenterait de ce qu'elle voudra bien lui donner. Après cela, Crina lui avait donnée rendez-vous dans trente-deux jours, à la sortie nord de la ville.

Mina libéra un léger soupir en accordant une pensée à son mari.

Pauvre Jonathan, pensa-t-elle. Il ne méritait pas une telle souffrance. Il ne la méritait pas et pourtant… elle l'avait un jour aimé mais pas comme son Prince.

Elle sursauta quand la voix du jeune homme résonna au rez-de-chaussée.

— Mina, je suis rentré !

La jeune femme descendit prestement les escaliers afin de saluer son époux.

— Je suis rentré pour déjeuner avec vous, déclara-t-il en déposant un baiser sur sa joue.

— J'en suis heureuse, répondit la jeune femme. Jonathan ! Je voulais vous dire... j'ai reçu une lettre de ma tante Mildred vivant dans le Kent.

— Oh oui… comment se porte-t-elle, demanda-t-il courtoisement.

— Elle est très malade, mentit la jeune femme sans regret.

— Vous m'envoyez navré.

—Elle me demande de venir auprès d'elle. Les médecins disent qu'il n'y a plus d'espoir et je suis la seule famille qu'il lui reste.

— Je comprends. En ce cas il faut que vous alliez la voir mais je crains de ne pouvoir vous accompagner. Mon travail m'oblige à rester sur place.

— Je le sais, oui. Cela devrait durer quelques semaines, un mois tout au plus. Je partirai dans deux jours.

— Vous allez me manquer, souffla-t-il avant d'étreindre Mina.

Le cœur de cette dernière se serra mais rien n'était plus important que son Prince.

Il faisait encore nuit quand Wilhelmina Harker quitta sa demeure pour héler un fiacre. Une heure plus tard, le véhicule déposait la jeune femme à la sortie de la ville, près d'une auberge-relais de poste.

En dehors du bâtiment datant de plusieurs siècles, il n'y avait qu'une route terreuse encerclée par une végétation dense.

Le jour ne s'était pas encore levé et le monde baignait dans une obscurité intense. Seules les ombres noires des arbres étaient distinguables par delà cette sombre nature.

— Je savais que tu viendrais, s'éleva une voix rocailleuse.

Mina se retourna vivement et vit une silhouette pénétrer dans le halo de l'unique lanterne qui éclairait la porte de l'auberge.

— Me fais-tu confiance ? demanda Crina, vêtue d'un vieux manteau de fourrure.

— Oui, répondit-elle.

La vieille sourit avant de psalmodier quelques paroles en roumain puis déclara :

— Dès que la chaise de poste sera prête nous partirons pour Portsmouth.

— Portsmouth ? demanda Mina.

— Nous allons prendre la mer, ricana Crina. Un long voyage nous attend pour rejoindre mon beau pays.

Le cœur de la jeune femme se mit à battre rapidement à la pensée de retrouver la Roumanie.

— La voiture va bientôt arriver…

Trente minutes s'écoulèrent avant que Mina et la vieille femme ne s'installent dans la chaise de poste.

Elles atteignirent Portsmouth après plus d'une demi-journée de trajet et, sans halte, elles embarquèrent à bord du « North's Wind » en partance pour Calais.

Le roulis du bateau plongeait la jeune femme dans une langueur étrange. Allongée sur la couchette d'une cabine sommaire, elle écoutait le chant roumain que fredonnait la vieille femme.

Elle ne comprenait pas les paroles et pourtant son esprit faisait défiler des images merveilleuses. Mina voyait de grandes étendues verdoyantes, des prés parsemés de fleurs colorées, un fleuve lascif… puis Crina arrêta de chanter, laissant place aux clapotis de la mer qui se brisaient contre la coque du traversier.

— Tu vis dans un rêve, déclara soudainement la vieille.

Assise près de la jeune femme, celle-ci regardait son visage transfiguré par un sentiment indéfinissable.

— Mais il va te falloir en sortir ! asséna Crina.

Ces mots firent sursauter la jeune femme qui écarquilla ses iris bruns. Le cœur battant à coups redoublés, elle ressentit une intense douleur tirailler ses chairs et une profonde rancœur envahir son cœur déjà abîmé par le manque et l'absence.

— Mon dieu… souffla-t-elle alors que ses doigts agrippaient les draps rêches de la couchette. Jonathan…

—Vous souffrez du même mal… déclara la vieille de sa voix chevrotante

—Comment a-t-il pu ? murmura Mina.

—Et toi ? rétorqua la roumaine. Aucun de vous n'est pardonnable.

— Comment a-t-il pu… répéta-t-elle. Je suis son…

La jeune femme ne put terminer sa phrase sous l'évidence qui contredisait ses paroles.

—Epouse ? Acheva Crina. Tu as condamné ton mari comme tu es toi-même condamnée. Même si vous êtes unis devant Dieu, gardes-toi de prononcer ce mot. Tu as trahi tes vœux à l'instant même où tu revêtais ta robe de mariée.

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Douze jours plus tard,

Depuis plus d'une heure, Jonathan essayait de se concentrer sur un acte notarié. Il ne cessait de penser à sa femme au point que cela devienne une obsession. Elle n'avait pas encore envoyé de lettre et cela l'inquiétait beaucoup.

Pour lui, rien ne justifiait cette absence de nouvelles, ni la distance, ni l'éventuelle aggravation de l'état de sa tante. Le Kent ne se trouvait qu'à quelques heures de Londres et, si sa parente était morte, Mina lui aurait forcément écrit pour lui annoncer son retour prochain.

Alors pourquoi n'avait-elle pas pris contact ?

Agacé, Jonathan abandonna son travail, attrapa son chapeau et son manteau avant de sortir de chez lui.

Il n'était pas encore dix sept heures mais le ciel avait déjà commencé à s'emmitoufler du manteau de la nuit. En ce dimanche après-midi, les rues de la capitale n'étaient que peu fréquentées et le froid mordant dissuadait les éventuels badauds de se promener.

Dépassant rapidement Drury Lane, le jeune homme marcha sans but jusqu'à discerner les contours de la gare de Waterloo. Sans s'arrêter, il poursuivit son chemin jusqu'à ce que son nom résonne dans le vent hivernal.

— Tient donc ! déclara Van Helsing alors que le clerc se retournait.

—Docteur, le salua Jonathan en regardant la lourde valise posée aux pieds de son interlocuteur.

— Décidément, Londres est bien petite.

— On dirait oui, répondit-il en enfonçant plus encore ses mains dans les poches. Vous êtes sur le départ ?

— Oui je rentre chez moi.

— Alors faites bon voyage, Docteur, déclara Jonathan en serrant la main du quinquagénaire.

— Mes amitiés à Madame Mina.

Bagage en main, Van Helsing s'apprêtait à entrer dans la gare quand la voix portante d'un fonctionnaire ferroviaire s'éleva dans l'air.

- Tous les trains sont annulés ! Les voyageurs devant partir ce soir sont priés de revenir demain. Tous les trains sont annulés !

A l'aide d'une clochette, ce dernier sillonnait les quais et les abords de la gare afin de prévenir les usagers.

Jonathan entendit Abraham jurer dans sa barbe et, pour la première fois depuis des jours, un pâle sourire éclaira son visage.

— Voilà bien une chose que je n'avais pas prévue, soupira le Docteur en posant un œil noir sur le chef de gare qui continuait de crier. Je vais devoir retourner à l'hôtel et espérer qu'il y ait encore une chambre de libre.

— Nous avons une chambre d'ami ! s'exclama spontanément le clerc.

— Vraiment ? Ne devriez-vous pas plutôt en parler à votre femme d'abord ?

—Elle est absente, répondit Jonathan d'une voix éteinte. Elle se trouve dans le Kent .

Un voile sombre venait de se poser sur les traits d'Abraham.

— Depuis quand est-elle partie ? demanda-t-il en suivant Jonathan.

— Plus d'une semaine. A vrai dire, je n'ai pas de nouvelle depuis son départ… avoua le jeune homme en enfonçant un peu plus son chapeau rond devant son regard terne.

Vingt minutes plus tard, le clerc faisait entrer le Docteur chez lui et l'installait dans la chambre d'ami. Les deux hommes dinèrent sommairement avant de prendre un verre dans le bureau.

Un petit feu brûlait dans le foyer d'une cheminée sculptée et renvoyait des ombres ambrées dans la pièce obscure.

— Vous semblez contrarié, nota Jonathan en avalant d'un trait le contenu son whisky.

— Pour être honnête, je pense à votre épouse, répondit Van Helsing.

Le jeune homme fronça ses sourcils sombres.

— Plus exactement au fait qu'elle soit partie seule, reprit-il en sirotant son verre.

—J'ai confiance, répondit le jeune homme.

— Vous ne devriez pas.

Van Helsing avait prononcé ces paroles calmement mais Jonathan les réceptionna avec violence.

— Comment osez-vous faire d'elle une femme sans parole ? rétorqua-t-il, énervé et fatigué.

— Allons, allons, répondit Abraham en venant poser une main sur son épaule. Je n'ai jamais dit cela mais vous ne prenez pas en compte l'histoire qui est sienne. Asseyez-vous donc que je vous explique…

Une fois installé dans son fauteuil, Jonathan regarda le clerc aller et venir dans le bureau.

— Cela va être difficile à entendre, commença-t-il. Mina est temporairement devenue un vampire, une créature des ténèbres. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, j'ai vu dans son regard une lueur étrange, une lueur proche de celle qui brille dans le regard d'un dément. Cependant cela n'a rien à voir avec de la folie…

Sa voix profonde résonnait dans la pièce comme dans un amphithéâtre.

— Et la même lueur brille dans vos yeux. Il s'agit de l'amour, un sentiment dangereux, plus encore que la haine. Mais cet amour ne vous est pas destiné et j'en suis profondément navré.

Jonathan agrippa brutalement d'une main l'accoudoir du fauteuil alors qu'un muscle tressautait sur sa mâchoire. Il ne dit rien mais l'expression de son visage trahissait une profonde souffrance.

— Je ne crois pas au brusque changement d'attitude de votre femme. Lorsque nous étions encore à Borgo et que vous l'avez sortie de la chapelle, j'ai vu dans son regard que rien n'était fini.

— Je lui avais pourtant… laissée du temps… grinça Jonathan en serrant le cristal entre ses doigts tremblants. Je lui ai laissée le temps nécessaire pour faire son deuil à un monstre ! J'ai essayé de pardonner à cette chose mais ce Diable n'a sa place qu'en enfer et non dans son cœur ! Oui j'ai essayé de pardonner ses actes mais ce que j'ai enduré par sa faute n'est pas excusable !

A son tour Abraham avala d'une traite son whisky en regardant le jeune homme.

— Calmez-vous, déclara-t-il enfin.

—Elle n'est pas dans le Kent, c'est cela ?

Cette question, formulée avec rage et tristesse, s'adressait autant à lui-même qu'à Van Helsing.

— Je crains que non mais vous devriez envoyer une lettre à sa tante afin d'en être certain.

Le visage blême, le jeune homme hocha doucement la tête en regardant les flammes de la cheminée onduler.

— Je suis vraiment désolé, Jonathan. Je vous remercie encore pour votre accueil. Je partirai aux premières lueurs de l'aube.

Alors qu'il se dirigeait vers la porte, la voix de son hôte l'arrêta dans son élan.

— Non ! s'écria le clerc avant de baisser les yeux. Je… restez je vous prie, je vais avoir besoin de vous.

Un puissant pressentiment disait à Van Helsing de retourner en Hollande et d'oublier définitivement tout ce qui fut Dracula mais l'appel de la connaissance lui barra une nouvelle fois le chemin de la prudence.

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